Re-Née: Chapitre 15

Les coudes sur les genoux, Porthos semblait enfoncé dans une profonde méditation tellement son visage affichait un sérieux et une concentration qui ne lui étaient pas naturels. Son regard était figé sur un point invisible devant lui autant il paraissait perdu dans les néant. Devant la chaise sur laquelle il était assis, Aramis dormait profondément dans son lit.

Des bruits de pas le tirèrent de ses réflexions : c'était Athos qui montait à l'étage.

« Toutes les portes et fenêtres sont verrouillées. Je ne crois pas que quiconque forcera cette maison, » fit-il à voix basse. « Du moins, pas sans qu'on s'en aperçoive, » ajouta-t-il ensuite, plus pour lui-même en inspectant la chambre.

Porthos ne répondit rien.

« Je me demande pourquoi on voulait le tuer…Habituellement, on fait disparaître les gens pour des raisons précises. » De la part d'Athos, le commentaire prenait toujours une tournure qui dépassait la simple spéculation.

« Que voulez-vous dire ? » demanda le colosse, inquiet.

Athos s'assit à ses côtés avant de répondre. « Je veux dire qu'on ne tente pas d'assassiner quelqu'un en pleine rue…ni en plein jour, à moins que l'affaire ne soit très grave. Autrement dit, ce n'est pas une tentative de meurtre aléatoire, ou l'œuvre d'un assassin qui choisit ses victimes au hasard. Aramis était ciblé. »

Porthos serra les dents, l'inconfort des mots d'Athos faisant son œuvre sur sa physionomie habituellement joyeuse.

« Qui plus est, » poursuivit l'aîné, « le fait que cet individu ait été si déterminé à tuer Aramis… »

« Continuez, » pressa Porthos.

Athos soupira. « Je ne sais pas…On n'est jamais si décidé à tuer quelqu'un pour un simple vol. On agit de cette façon par vengeance, ou-.. »

« …ou parce qu'on voulait absolument le faire taire. » Porthos avait terminé la phrase de son ami, sachant pertinemment que c'était là son idée.

Athos soupira gravement tandis que Porthos retournait à sa pose méditative. « Je me demande ce que nous cache Aramis, » fit encore Athos. Encore une fois, le ton de sa voix ne laissait pas la place au questionnement, et recelait même une certaine forme d'accusation.

« Et si c'était une fille ? » fit Porthos sans détourner son regard de la forme endormie près de lui.

Athos sursauta et se retourna vivement vers le géant. Que venait-il d'avancer ? Qu'Aramis puisse être une femme ? Venait-il vraiment de faire écho à tous les doutes qu'il avait eu lui-même quelques jours plus tôt ?

« Vous savez, Athos, c'est très énervant, voire insultant, de vous voir sursauter et ouvrir grand les yeux comme vous le faites et ce, chaque fois que je parle sérieusement.»

« Je…je ne voulais pas… » balbutia subitement l'aîné en rougissant, visiblement mal à l'aise

« Ça va. Il ne faudrait surtout pas qu'on sache que je puisse être quelques peu intelligent, en plus d'être fort, n'est-ce pas ? » ironisa Porthos avec un sourire en coin. Ses yeux rieurs se portèrent un moment vers Athos, le temps de le faire mariner allègrement dans l'embarras, avant de se reposer sur Aramis, de nouveau sérieux. « Je ne suis pas un animal dépourvu de jugement. »

Le visage du vétéran se referma. « Dans ce cas, il n'y a qu'une façon d'en avoir la confirmation. » En prononçant ces mots, Athos s'était levé d'un trait, la main déjà tendue vers Aramis. Une poigne puissante enserra rudement son bras, l'arrêtant ainsi dans son geste.

« Nous avons tous des petits secrets à cacher, n'est-ce pas, Athos ? » Le ton de voix employé par Porthos était presque dangereux, alors qu'il avait tourné lentement sa tête pour regarder son ami en face.

Pendant quelques secondes, ils restèrent ainsi, immobiles, à se dévisager. Puis, d'un geste dédaigneux, Athos arracha son avant-bras de l'emprise de son ami. Il eut une moue mi-rieuse mi-amère, signe d'une reddition faite légèrement à contre-cœur.

« C'était seulement une supposition, pas une affirmation ! » lança aussitôt Porthos, soudainement joyeux et voulant à tout prix donner à la conversation une toute autre tournure.

« Mouais… » répliqua l'autre, peu convaincu. « Et que ferons-nous, si c'était vraiment le cas ? » Le sous-entendu de la question d'Athos était évident.

« Cela ne nous regarde pas. »

« Et l'honneur des mousquetaires ? »

« Cela ne nous regarde pas, » répéta le géant.

Les mots s'insinuaient lentement dans l'esprit d'Athos et il semblait les méditer. Il dut se rendre à l'évidence : Porthos avait raison. Il n'avait rien à foutre de l'honneur de qui que ce soit. Il jeta un rapide regard vers Aramis avant de quitter la pièce.

Porthos avait toujours raison. Et ils avaient tous des petits secrets à cacher…

Pourquoi sentait-il le besoin de se justifier face à ce prêtre ? Il n'avait pas gravit les échelons de la hiérarchie militaire en se montrant généreux avec le premier venu…

Comme si un être astral avait lu ses pensées, Tréville fut parcouru d'un autre frisson qui lui glaça l'échine. Il poussa son cheval et l'obligea à galoper encore plus rapidement.

Soit, se dit-il. Il pourrait toujours s'arranger pour cacher Aramis dans un couvent. Il avait plusieurs connexions à ce niveau, ce ne serait pas une difficulté. Après cette réflexion, il s'obligea à penser à autre chose.

De retour à Paris, il alla frapper à la demeure de la jeune femme quand la porte s'ouvrit subitement devant lui.

« Monsieur Athos ? » fit le capitaine, interloqué.

L'idée qu'un homme puisse se trouver chez une dame à cette heure aussi matinale ne présageait rien de bon. Est-ce que le secret était déjà éventé ? Arrivait-il trop tard pour étouffer l'affaire avant qu'elle ne s'ébruite ?

« Mon capitaine ! Justement je désirais vous entretenir d'un sujet grave, » fit le subalterne.

La panique gagna imperceptiblement Tréville, et était égale à la nervosité qu'Athos laissait étrangement paraître.

« Je vous écoute, » fit le capitaine tout en maîtrisant ses émotions.

Athos entraîna son aîné à l'intérieur de la demeure d'Aramis et le guida vers la cuisine.

« Capitaine…j'ai été forcé de commettre un meurtre… » Il dévoila alors le cadavre d'André de Costitine, caché dans une large poche de lin.

« Que… ? » parvint péniblement à articuler Tréville, qui était devenu soudainement blême en reconnaissant le visage du frère de l'homme qu'il recherchait. Les paroles du prêtre mutilé lui revinrent aussi à l'esprit…Les frères Costitine étaient les plus dévoués à la cause du mystérieux Sieur Robert, qui lui semblait vouloir mettre la main sur Aramis pour une raison encore inconnue. Il avait quitté la jeune femme pendant une journée à peine, et ses poursuivants l'avaient déjà devancé. Qui étaient ces gens qui avaient des espions partout, qui se mouvaient rapidement et qui se faufilaient aisément sur son propre territoire, c'est-à-dire le palais du Louvre ? « Expliquez-vous, monsieur Athos, » fit-il après un moment de silence.

« Il voulait s'en prendre à la vie d'Aramis, monsieur. Je n'ai pas eu le temps de réagir autrement, sans quoi notre ami serait mort, » déclara Athos, incertain de la réaction de son supérieur.

« Aramis va bien ? » demanda Tréville en tournant le dos à son subalterne, feignant d'examiner le mort à ses pieds. Il avait craint de laisser paraître le trouble sur son visage, celui de la honte de s'être fait doubler par un ennemi invisible.

« Oui, monsieur. Il est en haut, avec Porthos. »

« Ah. Très bien. Je vous remercie, Monsieur Athos, » répondit-il d'une voix monocorde. Également soulagé d'entendre un «il » qui désignait Aramis, Tréville se dirigea à l'étage.

« Mais monsieur…et le mort ? »

Le capitaine s'arrêta au milieu de l'escalier et répondit, toujours sans se retourner. « Je m'en chargerai plus tard. »

Il avait fait sortir Porthos. Maintenant seul dans la chambre avec la jeune Aramis qu'il avait réveillée, Tréville regardait sa protégée intensément.

« On a tenté de vous tuer ? Encore ?»

« Oui, monsieur… »

« Savez-vous pourquoi ? »

Aramis baissa la tête, honteuse, tandis que le ton de sa voix se faisait de plus en plus bas à mesure qu'elle parlait. « Il voulait se venger. Il savait que j'avais tué son frère. Il savait qui j'étais… Il savait mon vrai nom. » Ces derniers mots étaient à peine audible.

« Que savez-vous à propos du Sieur Robert ? »

Aramis releva la tête. « Robert ? Celui qui voulait m'é-. » Elle hésita un instant avant de poursuivre. Les mots semblaient inconvenables. « Celui qui voulait m'épouser ? » Alors que Tréville hochait la tête, elle secouait la sienne. « Je ne le connais pas. Je ne l'ai même jamais vu…on le disait bon cavalier, excellent bretteur, riche, beau…mais c'est ce qu'on dit à toutes les femmes en âge de se marier, » ajouta-t-elle de manière sarcastique.

« Pourquoi cherche-t-il tant à vous éliminer ? »

Cette fois, Aramis resta bouche bée. Elle n'avait jamais envisagé que son prétendu fiancé puisse la rechercher dans le but de la faire disparaître. Ca n'avait même aucun sens. Son oncle ne l'aurait pas forcée à épouser un assassin !

« Ne cherchez pas refuge auprès de votre famille. Ne retournez plus jamais à Noisy. A moins que vous ne voulez y creuser votre tombe. Car c'est ce qui vous arrivera si on vous retrouve. »

Elle se mordit la lèvre pour s'empêcher de s'émouvoir. Elle avait déjà la gorge serrée par l'émotion.

En voyant toute cette confusion peinte sur le visage de la femme, Tréville se ravisa. « Qu'importe. Ce qui est évident, c'est qu'on a voulu vous faire mourir par deux fois. En deux jours. Je vous aurais cachée dans un couvent, mais je ne crois pas que ce serait suffisant. Aussi resterez-vous près de moi.» Je l'ai promis, aurait-il voulu rajouter.

Elle ne sembla pas comprendre le sens des paroles du capitaine et le regarda avec des yeux remplis d'interrogation.

« Vous savez vous battre à l'épée. Vous montez très bien à cheval. Vous maniez bien le mousquet. Vous ferez un excellent mousquetaire. » Voyant qu'elle allait protester, il ajouta insidieusement : « Et je suis certain que, de cette façon, vous aurez plus de chances de trouver l'assassin de votre défunt amoureux. »

Dès qu'il vit le visage d'Aramis s'illuminer, l'homme poursuivit de plus belle.

« Mais je vous averti, Monsieur Aramis ! Si votre secret est découvert, je ne répondrai pas de vous, et je vous calomnierai avec autant de fougue que ceux qui vous traîneront à l'échafaud, suis-je bien clair ? Je vous tuerai moi-même avant que l'honneur de ma compagnie soit éclaboussé par votre scandale !»

« Oui, monsieur ! » répondit-elle, enthousiaste.

« Oubliez votre vie d'avant, elle n'existe plus,» grommela le capitaine en sortant.

« C'est déjà fait, » murmura-t-elle pour elle-même lorsqu'elle fut seule dans la petite chambre.

C'était un pari risqué. Se faire passer pour un palefrenier pendant un an n'avait pas été très pénible. Mais devenir mousquetaire ? C'était assez incongru. Mais peu importait, la mort l'attendait sur tous les chemins qu'elle emprunteraient. Retourner à Noisy signifiait la mort. Que l'on découvre son travestissement signifiait la mort. Qu'elle perde au combat signifiait la mort. Seul le chemin le plus ardu la laisserait gagnante : si elle jouait son jeu à la perfection, elle pourrait espérer vivre assez longtemps pour accomplir sa vengeance. La fin justifierait les moyens. Le capitaine avait raison : elle aurait ainsi beaucoup plus d'opportunités de trouver des informations qui la mèneraient sur la piste de l'assassin de François.

Un nouvelle vie s'ouvrait à elle.

« Renée n'est plus…je recommence ma vie. Je suis re-née ! »

Epilogue

5 ans plus tard…

Juché sur la colline dominant Paris, Robert regardait la ville d'un œil où brillait une malice intense. Des milliers de petits points lumineux se détachaient de la cité endormie et faisaient contraste au manteau bleu sombre de la nuit, particulièrement chaude en ce début d'été.

Cinq ans…c'était beaucoup, et peu à la fois, pour se faire oublier…Cinq années passées en terre étrangère, avec son auguste prisonnier. C'avait été facile de le dissimuler. Très peu de gens, sur le Nouveau Continent, se souciait des affaires royales, et encore moins du roi de France lui-même.

Il avait passé un dernier hiver en Acadie et, au printemps, lorsque les glaces s'étaient enfin dispersées pour laisser voguer les navires, il était retourné dans son pays natal. Il s'était demandé comment il allait mettre la suite de son plan en exécution, jusqu'à ce qu'il la rencontre, elle. Il avait d'abord cru à une catin, à la manière dont elle exposait ses charmes – une poitrine généreuse et parfaite faisait office de piédestal pour un cou à la peau laiteuse et un visage où scintillaient les émeraudes de deux yeux de chat.

Il sourit. Des yeux de chat…c'était pourtant comme une chienne qu'il l'avait baisée, ce soir-là… Par la suite, il n'avait eu qu'à échanger quelques paroles avec elle pour deviner combien la vie l'avait rendue amère, meurtrie, vindicative…et qu'elle était aussi dangereusement intelligente que belle.

Puis, il avait vu cette marque sur son épaule. Il sut alors qu'elle était comme lui, en marge d'une société dont elle n'avait que faire de l'autorité en place. Il avait été facile ensuite de la convaincre de se joindre à lui, en faisant miroiter devant Ann la vie qu'elle aurait aimé avoir, pour peu qu'on y mette les efforts nécessaires. C'était une travaillante qui ne reculait devant rien, ça se voyait. Il avait été curieux de savoir à quels desseins elle avait employé son esprit, autrefois. Il ne s'était toutefois pas attendu à entendre qu'elle avait été l'espionne du Cardinal, rien de moins ! C'aurait pu tenir du mensonge, mais Robert savait qu'elle disait la vérité. Que demander de mieux ? Une partenaire au flair de la Cour et qui en savait plus que quiconque sur les allées et venues de ses occupants. Exactement ce dont il avait besoin.

Toute les pièces de l'échiquier semblaient se positionner comme il le désirait. Milady Ann voulait se venger du Grand Ministre qui s'était débarrassée d'elle comme d'un vulgaire déchet encombrant. Si provoquer la mort du roi était nécessaire à cette fin, elle n'y voyait pas d'inconvénients…

Même Charles et sa bande s'étaient tenus tranquilles et anonymes durant son absence. Qui plus est, ce petit homme gras et trapu se faisait maintenant passer pour un riche marchand normand. De quoi inspirer la sympathie… Même s'il lui répugnait toujours de faire affaire avec lui, Robert dut admettre que Charles – ou Monsieur Manson, comme il se faisait appeler désormais- était d'une grande utilité. Et comme il était au courant de son splendide secret, mieux valait l'avoir comme allié…

Il s'était même discrètement informé au sujet de sa « fiancée ». L'année précédente, le baron d'Herblay avait fait célébrer une messe commémorative en l'honneur de sa défunte nièce….Cela signifiait sans doute que Costitine avait réussi à la faire disparaître, même s'il n'en avait jamais eu la confirmation…

Un doute obscurcit l'expression de son regard. Cela l'avait tarabusté, de ne pas avoir de nouvelles de son plus fidèle bras-droit. Cinq ans, c'était largement suffisant pour que l'espion le retrouve, même de l'autre côté de l'océan. Mais les maladies faisaient des ravages sur les bateaux…peut-être qu'il ne s'en était pas tiré ? Il en avait gardé la profonde incertitude jusqu'à ce qu'il apprenne, à son retour, qu'on n'avait jamais eu d'autres nouvelles de Renée, ni le moindre petit indice qui aurait laissé croire qu'elle serait encore en vie.

Tant mieux. Il la voulait morte. Combien de fois s'était-il maudit d'avoir laissé échappé ce détail ? François, le précepteur du prince Philippe, s'était sans bruit promis à une femme…et on l'avait laissé dans l'ignorance à ce sujet ! S'il avait su, il se serait débarrassé d'elle également, cette nuit-là! Ce n'est que par la suite, que lorsqu'il avait vu la jeune fille aux funérailles de sa victime, qu'il avait compris qu'il y avait peut-être une autre personne dans le secret, et qu'il fallait à tout prix la faire taire. C'était maintenant chose faite.

Tout était parfait. Qui pourrait maintenant entraver son chemin vers le pouvoir ?

« Monseigneur…nous sommes prêts ! » fit un homme partiellement masqué d'un loup noir.

Robert ajusta le masque de fer qui recouvrait la totalité de son visage, enfourcha son cheval et galopa vers la capitale.

FIN