Camp de survivant, 18 juin 2013
Le feu crépite. De sa lumière rouge, il caresse la nature environnante, et chasse les ténèbres de la nuit. Tout le monde est silencieux. Les survivants sont assis en cercle. Ils se regardent, et pendant un instant, ils oublient tout le reste. Ils savourent le fait d'être encore vivant, tous ensemble. Humains. Guerriers. Résistants.
C'est Alice qui brise le silence. Qui ramène tout le monde à la réalité.
« -Les réserves de nourriture ne seront bientôt plus suffisantes, il faut qu'on envoie une équipe en ville. »
Nous sommes en guerre. Rien ne va plus, ce monde n'est plus celui que vous avez connu. Réveillez-vous. Arrêtez de rêver. On gagne pas une guerre en rêvant.
« -Un groupe de cinq, comme d'habitude. Je prends la tête des opérations. Des volontaires ?
-Moi. »
Scott, tête brûlée du groupe, téméraire. Trop téméraire.
« -Même pas en rêve, le réprimande Mark.
-Mais j'en ai marre de rester au camp toute la journée, s'agace l'adolescent, j'ai envie de me rendre utile. J'ai 17 ans, bordel ! Je suis un adulte !
-Tu te rends déjà utile, tente Alice pour le calmer.
-Je donne des cours de maths aux gosses, super utile quand on sait qu'ils atteindront probablement pas l'âge de 20 ans ! »
Et paf. Ça, ça fait mal au cœur. Vous l'avez voulu, vous l'avez eu. Le gosse est brutal dans ses paroles. Mais c'est pas sa faute, il est jeune, impulsif. Et puis il a peur. Ils ont tous peur.
Silence gêné, regards choqués des parents. Mais Alice reprend le contrôle.
« -Je peux comprendre que ça soit frustrant pour toi, mais ces expéditions sont dangereuses. Nous en avons déjà discuté. Tu restes ici, pas de négociations possibles. Fin de la discussion. »
Elle ne relève pas sa remarque. Sage décision. Elle ne remue pas le couteau dans la plaie.
Et puis honnêtement, on peut pas dire que Scott a tort.
« -J'en suis.
-Moi aussi. »
Danny, 45 ans, et Lisa, sa femme, 40 ans. Les deux derniers arrivant du groupe. Intelligents. Capables de se défendre.
« -Compte sur moi. »
Will, 30 ans. Chauffeur de taxi avec du courage à revendre.
« -Je viens avec vous. »
Riley. Taciturne. Secret. Silencieux la plupart du temps. L'entendre parler relève de l'événementiel. Le voir sourire relève du miracle. Personne ne sait vraiment qui il est. Même pas Gaëlle, sa petite sœur de 10 ans. D'ailleurs, on ne les voit pas souvent ensemble. La gamine reste plus souvent avec Camira, 65 ans, la doyenne du groupe. La petite mamie s'est pris d'affection pour la gosse et s'en occupe comme si c'était la sienne.
« -Bien, conclut Alice, en bonne gradée de la police, ce qu'elle était avant tout ça. Nous partons demain à l'aube, soyez prêts et reposés. »
Le cœur d'Aiden se met à battre la chamade. Sa sœur va partir en mission. Encore. Elle va risquer sa vie. Encore. Emilie va peut-être se retrouver orpheline. Encore.
Les survivants se lèvent, Alyosh, 20 ans, va prendre son tour de garde et les autres regagnent leur tente, voiture, caravane, camion, n'importe quoi fait office de lit en ces temps désespérés.
Bref, chacun regagne sa couche de fortune pour ce qui pourrait bien être sa dernière nuit. Qui sait ce qu'il peut se passer quand le Soleil ne brille plus dans le Ciel. Qui sait de quoi les étoiles pourraient être témoins cette nuit. Peut-être un bain de sang. Des cris, des pleurs, du deuil.
Dans leur petite tente deux places, Mark et Aiden sont serrés l'un contre l'autre, les yeux grands ouverts. Dur de s'endormir. Les rôdeurs, eux, ne dorment pas. Ils sont perpétuellement à la recherche de leur prochain repas.
L'inquiétude d'Aiden commence à se tasser. Après la fin du monde, il avait découvert que la peau de de Mark contre la sienne était un très bon anxiolytique. Que c'est romantique. Poétique. Cliché même. Si il savait.
« -Ça va bien se passer. »
Mark a remarqué l'inquiétude de son cher et tendre. Bien sûr qu'il a remarqué. Aiden est un putain de livre ouvert quand il est inquiet. Un écran clignotant avec avertisseur sonore. Et qui peut le lui reprocher ? Il vit dans un monde où le peu de famille qui lui reste peut lui être arraché en un clin d'oeil. A tout moment. Partout.
Mark approche alors sa bouche de celle d'Aiden, et l'embrasse, d'abord tendrement puis passionnément. Pour faire sentir sa présence à Aiden, pour lui montrer qu'il sera toujours là.
Les deux hommes commencent à se toucher, à se caresser. Aiden profite du goût sucré des lèvres de son mari.
Et pendant un instant, il est heureux à nouveau. Comme si rien de tout cela n'était arrivé.
Demain matin, Aiden se lèvera à 6 heures pour aller à la fac où il enseigne l'allemand. Mark ira à l'hôpital sauver les vies de tous ses patients. A midi, ils déjeuneront ensemble. Et le soir, Alice et Emilie viendront dîner chez eux. La journée de demain sera belle, joyeuse, rien de mauvais ne leur arrivera. Et le journée suivante sera tout aussi joyeuse, et celle d'après aussi, et celle d'après aussi. Et toutes les journées de leur longue vie ensemble.
C'est tout ce qu'Aiden retrouve dans le goût des lèvres de Mark. De l'espoir. Une vie pleine de projet. Une vie sans embûche. Sans mort. Sans rôdeur.
Une vie de rêve. C'est ça. C'est le mot. Rêve. Car ce n'est qu'un rêve. Et Aiden ne le sait que trop bien. Mais il fait comme si. Comme si tout allait bien.
Il profite du corps de son homme, comme il l'a déjà fait un millier de fois. Les mains caressent, les langues goûtent, les sexes se rencontrent.
Et les amants sont heureux, au moins jusqu'au lendemain matin.
Camp de survivants, le 19 juin 2013
A l'aube, il y a de l'anxiété dans l'air. Personne ne le dit, mais on le sent bien. L'ambiance est pesante. On est inquiet, on a peur, on se demande ce qu'il va se passer. Si à la fin de la journée, il y aura autant de survivants qu'il y en avait au début.
Alice, Danny, Lisa, Riley et Will se préparent silencieusement pour leur mission. Armes, talkie-walkies, quelques rations de survies...
Aiden les regarde faire, la peur au ventre. Mark, à côté, semble plus détendu. Sur ses genoux, est assise Emilie. Elle regarde sa mère ranger patiemment les armes dans un sac, une à une.
La petite n'a pas peur. Elle est confiante. Maman reviendra. Parce que maman, elle est trop forte. Parce que maman, c'est la meilleure.
Ça y est, ils sont prêts. Alice s'approche de sa petite famille, serre Aiden, Mark et Emilie dans ses bras. Et sans un mot, elle monte dans son pick-up et démarre.
Pour l'un des survivants, le compte à rebours est enclenché.
