Gondoles et breloques

Note aux lecteurs: Voilà. Le chapitre trois est terminé. Je vous le livre encore tout frais tout neuf, car j'ai apposé le point final tout à l'heure. Bonne lecture! (Version corrigée du 10 octobre 2008)


- Où Draco montre qu'il est un coureur de jupons et où Harry en est contrarié -

Ils étaient encore seuls dans la salle du petit-déjeuner. Draco sirotait son thé tandis que Harry était au buffet. Il se préparait une assiette de croissants à la fleur d'oranger et de pains aux raisins pour les tremper dans son café sucré. Il avait d'ailleurs été surpris sur ce point: nulle part il n'avait pu trouver de sucre en morceaux, et il avait dû se contenter de sucre en poudre. Lorsqu'il revint à table, Draco commençait son bol de muesli au yaourt.

« Bien, quel est le programme du jour?

- Nous allons voir la Signora di Steffano. Elle appartient à la famille de bijoutiers qui a confectionné les pendants.

- Mais, je croyais que ce saphir datait du XIIIe siècle? Tu ne m'as pas dit hier que la famille Serdaigle était arrivée ici au XVIe seulement?

- Qu'est-ce qui aurait empêché la famille Serdaigle d'acheter le bijou à une illustre famille de bijoutiers, bijou qui aurait pu se trouver dans les coffres de la famille depuis des générations! Ou alors, autre hypothèse, une fille Serdaigle épousa un beau jour quelque membre de la noblesse vénitienne et reçut en héritage ou cadeau de mariage ou autre, ces pendants d'oreille en saphir. Quoi qu'il en soit, la famille di Steffano et la famille Serdaigle sont liées depuis plus longtemps qu'on le croit. Ou du moins, hasard ou non, je ne le sais pas encore, elles ont été amenées à se rencontrer au moins deux fois, avec trois siècles d'écart.

- Tout cela me semble un peu tiré par les cheveux.

- Je veux bien l'admettre, mais je te l'ai déjà dit, mes recherches n'ont pas encore abouti et...

- Quoi! »

L'exclamation de Harry fit se retourner le groupe d'Allemands qui était arrivé entre-temps.

« Chut! Non mais ça va pas! Faut-il te rappeler que nous sommes dans un hôtel, et qu'il est encore tôt? Tu as plutôt intérêt à baisser le ton si tu ne veux pas qu'on se fasse mettre à la porte sans avoir petit-déjeuné.

- Non mais attends. Tu viens de me dire que tu m'as fait venir ici alors que tes recherches n'ont pas abouti, c'est bien ça? »

Draco acquiesça, ne sachant pas trop où l'autre voulait en venir.

« Et tu voudrais que je reste calme, c'est bien ça? » Nouveau hochement de tête.

« Et bien rêve! »

En trois pas, Harry était sorti de la salle de petit-déjeuner sous les chuchotements désapprobateurs et les regards interrogateurs des autres clients. Draco soupira puis se plongea dans ses pensées. Soudain, une main lui tapota l'épaule: c'était un Allemand du groupe, qui avait assisté à la scène.

« Faut pas vous en faire monsieur, il reviendra votre fiancé. Vous savez, ce genre de choses arrive souvent le matin quand on s'est levé du mauvais pied. Vous devriez aller le voir... »

Draco fixa sans comprendre cet homme barbu qui portait – idée saugrenue – des chaussettes de tennis dans ses sandales, et un polo rose sur un bermuda à carreaux. Puis il fronça les sourcils et rougit. Colère ou gène? Allez savoir. Il répondit d'un ton neutre, semblant faire par là un effort surhumain.

« Il n'est pas mon ''fiancé''. C'est mon collègue. Bonne journée Signor. »

Et il tourna les talons. Ce n'était pas tout, mais il avait prévu de mettre Potter au courant du programme du jour, et celui-ci avait fui avant même qu'il ait eu le temps d'émettre la moindre suggestion.

Harry était vautré sur son lit et ressassait son malheur depuis près d'un quart d'heure lorsque l'on frappa à sa porte. Qui pouvait le déranger à une heure si matinale? Quand même pas la femme de ménage! Le seul moyen de répondre à sa question était d'ouvrir la porte. C'est pourquoi il se leva.

Quand il vit que c'était Malfoy qui était devant lui, il tenta de refermer la porte. Mais il ne fut pas assez rapide, ou alors ce fut Malfoy qui fut trop rapide. Peu importe, il se retrouva coincé contre le mur et l'autre prit le temps de bien refermer derrière lui: ils devaient parler, Potter ne devait pas s'échapper.

Ce dernier déglutit, puis se souvint qu'il était Auror. En un coup de son cru, il mit Malfoy à terre, ce qui lui permit de quitter sa position inconfortable et de retourner dans sa chambre, prêt à affronter celui qui avait osé le déranger. Malfoy se releva, le fusilla du regard.

« Il faut te calmer Potter, je ne t'ai pas agressé. Je voulais simplement mettre au point le programme du jour.

- Il n'y a pas de programme. Je te signale que tes recherches ne sont pas terminées!

- Et alors? Pourquoi crois-tu que je suis venu ici?

- J'en sais rien, et je m'en contre-fiche!

- Pour les terminer! Je sais que tu n'as pas l'habitude de réfléchir, mais c'est pourtant évident. Si je savais tout, je n'aurais pas eu à venir ici par une chaleur pareille. Pendant les vacances des enfants qui plus est!

- Et pourquoi avais-tu besoin que je vienne?

- Parce que la phase ultime de mes recherches se déroulera ici. Je dois trouver les pendants, et tu étais le seul capable de gérer un objet de cette envergure.

- La flatterie ne fonctionne pas sur moi.

- Je ne te flatte pas. C'est un fait établi, et crois-moi, ça ne m'enchantait pas de t'emmener avec moi. Pourtant, c'est toi le spécialiste de la magie ancienne. Je n'avais pas envie de me trimbaler un incompétent qui aurait détruit le bijou ou le quart de la ville en faisant une fausse manipulation!

- Et qu'est-ce qui te dit que je suis compétent?

- Ne joue pas à ça avec moi. Tout le monde le sais, et je suis moi-même bien placé pour le savoir. Mais peu importe. Aujourd'hui, nous devons nous rendre au palais de la famille di Steffano. Est-ce que tu viens avec moi?

- Oui. » Si la question avait été posée d'un ton qui se voulait neutre, Harry avait senti comme une sorte d'angoisse dans la voix de Malfoy. Je ne sais si c'est ce qui le poussa à accepter, ou si seule la peur de l'ennui fut la cause de cette réponse. Quoi qu'il en soit, il accepta.

« Merci. » Sur cette bonne parole, Malfoy quitta la pièce.

« Eh, attends! On part à quelle heure?

- Je viendrai frapper à ta porte d'ici un quart d'heure. »

La chaleur commençait à poindre, et des canaux s'élevait une vapeur qui annonçait que la journée serait torride. En voyant ces nuages flous danser devant les bâtiments, onduler sous les ponts, Harry aurait pu penser voir une barrière magique. Mais il savait qu'il n'y avait rien que de très naturel dans tout ça. Et malgré la beauté de la chose, il ne pouvait s'empêcher de frémir à l'idée des quarante degrés qui l'attendraient dans l'après-midi.

« Ne me dis pas que tu as froid! » lança Draco, perplexe. Il ne le montrait pas, mais lui aussi souffrait de la chaleur. Il n'avait pas l'habitude de telles températures, et s'il avait eu le choix, il serait parti dans un pays plus au nord.

« Non, c'est parce qu'il va faire chaud. » Cherchez la logique de cette réponse... En tout cas, Draco ne la trouva pas, pas plus que l'énergie de se moquer. C'est pourquoi il se contenta de hausser les épaules et de poursuivre son chemin.

Le quartier dans lequel ils déambulaient était très ancien. En réalité, nos deux promeneurs ne se trouvaient guère loin de leur hôtel, mais les rues étaient étroites et tortueuses, et aucun des deux n'avait le sens de l'orientation. C'est pourquoi ils n'arrivèrent dans la Calle Albanesi qu'après une bonne heure de marche. La chaleur se faisait nettement sentir désormais, et Draco râlait en voyant les auréoles qui se formaient dans le dos de sa chemisette. (Oui, il avait une chemisette: ses recherches en histoire l'avaient maintes fois conduit dans le monde moldu, et il avait été forcé de savoir se fondre dans le décor. Mais à son avis, les robes restaient ce qu'il y avait de plus confortable, de plus seyant et de plus élégant. Évidemment!) Harry respirait avec peine, et sentait ses cheveux lui coller au front et aux tempes. Brusquement, Draco s'arrêta.

« Non mais regarde-nous! Nous ne pouvons pas nous présenter chez cette noble dame dans cette tenue!

- Malfoy, calme-toi. Ce n'est pas dramatique: elle peut comprendre qu'avec cette chaleur, nous ayons un peu transpiré.

- Un peu! Tu plaisantes j'espère! Tu m'as vu? Est-ce que tu t'es regardé? Non, ce n'est pas possible, je rentre à l'hôtel me changer.

- Ah oui? Tu peux me dire à quoi ça va servir? Quand tu ressortiras de l'hôtel, il fera encore plus chaud, et le temps que tu retrouves cette rue, tu seras de nouveau trempé. Sincèrement, je crois que maintenant qu'on y est, on y va. C'est tout.

- Et si on utilisait un petit sort d'essorage?

- Non, hors de question! Tu connais parfaitement les risques d'une telle opération.

- Mais il n'y a personne, et c'est un sort mineur. On ne risque rien.

- Le risque zéro n'existe pas.

- Oh, ça va avec tes vieux préceptes d'Auror grincheux. De toute manière, tu n'as pas à me dicter ma conduite. Je vais dans la ruelle, là. Pendant ce temps, monte la garde.

- Mais...

- Ne discute pas!

- Et toi ne me donne pas d'ordres! Je ne suis pas à ta botte!

- Bon bon, ça va. Tu peux monter là garde, s'il-te-plaît, et ne pas discuter, parce qu'il est déjà tard? Merci beaucoup. » Et sans un regard pour Harry, il se coula dans la ruelle. Un léger flash éclaira la pénombre l'espace de quelques instants, puis un autre. Un autre? Harry aussitôt sentit un courant d'air lui passer dans les cheveux, puis plus rien.

« Avoue que tu te sens mieux comme ça, » lui lança Malfoy avec un sourire goguenard, apparemment ravi de son coup.

« Ce n'est pas une excuse! Je t'avais dit que c'était risqué bord...

- Tut tut tut, pas de vulgarité, je te prie. » Malfoy semblait d'excellente humeur depuis quelques secondes, et Harry ne pouvait que fulminer tout en appréciant secrètement d'être sec.

« Bon, on y va?

- On y va. »

Draco frappa trois coups avec le heurtoir. Silence. Puis un bruit précipité. Puis un tour de clef. Un deuxième. Enfin, la porte s'entrouvrit, et une petite tête apparut dans l'ouverture.

« Que puis-je pour vous?

- Bonjour Mademoiselle. Je me présente, Draco Malfoy, historien, et voici mon associé, Harry Flint. Nous souhaiterions parler à Signora di Steffano, est-elle présente?

- Ah, je vois. Je suis désolée, mais vous n'allez pas pouvoir entrer par cette porte, nous sommes en plein rangement. Mais faites le tour par la ruelle que vous avez sur votre gauche. Au bout, vous trouverez une barque orange avec une paire de rames. Passez par les entrepôts, je vous attendrai.

- Très bien, merci. » Et la porte se referma.

Draco se retourna et s'apprêtait à prendre le chemin indiqué lorsque Harry l'interrompit.

« Malfoy, pourquoi lui as-tu dit que je m'appelais Flint?

- Parce que je ne me souvenais plus de ton nom.

- Ne te fous pas de moi!

- Pour des raisons de sécurité, Monsieur le parano!

- Je ne suis pas parano. Et je ne vois pas pourquoi tu as donné ton vrai nom, et pas le mien.

- Parce que nous sommes en Italie, et que, si mon nom n'est connu qu'au Royaume-Uni, ta renommée à toi dépasse largement les frontières. Donc, comme notre mission est censée restée secrète, ou au moins discrète, je préfèrerais éviter d'attirer l'attention sur nous. Ça te va?

- Très bien. Allons-y. »

Ils suivirent l'étroite venelle jusqu'au bout, descendirent trois marches, montèrent dans la barque en tâchant de garder leur équilibre et de ne pas ruiner les effets prodigieux du sort d'essorage, puis, après quelques échanges houleux, prirent chacun une rame et s'avancèrent jusqu'au ponton. Là, les attendait une jeune femme, qui ne devait pas avoir plus de trente ans.

Elle les salua poliment puis les invita à la suivre. Ils traversèrent tous trois l'entrepôt, où une forte odeur d'humidité saumâtre leur agressa les narines. Dans cette vaste pièce basse de plafond régnait un désordre indescriptible, qui indiquait clairement que l'on devait se servir de cet endroit comme d'un débarras depuis plusieurs années.

Lorqu'enfin ils émergèrent au premier étage, dans un long couloir, Harry et Draco soupirèrent de concert, ravis que l'odeur restât confinée au rez-de-chaussée. La petite femme les conduisit dans une cuisine vieillotte, carrelée de blanc et d'une frises d'azulejos bon marché qui n'avaient pas vraiment leur place dans un palais vénitien. Elle leur offrit du café, dans de petites tasses au look des années soixante-dix, puis, enfin, leur donna les explications qu'ils attendaient.

« Je suis désolée de vous accueillir comme ça, mais ma grand-mère, Signora di Steffano – je crois que c'est elle que vous cherchez – est décédée il y a trois semaines.

- Toutes mes condoléances, mademoiselle di Steffano. Croyez que j'ignorais totalement ce fait, et que je me serais abstenu de vous déranger en de telles circonstances.

- Oh, vous ne me dérangez pas! Agatha était âgée, et souffrait depuis de nombreuses années. Elle est mieux là où elle est maintenant. Je suis ici pour mettre de l'ordre dans ses affaires, et croyez-moi, ce n'est pas une tâche facile. Ce palais est immense et n'a pas été nettoyé depuis des lustres! Heureusement, tout le troisième étage est loué, c'est ce qui permettait à ma grand-mère de survivre. Mais peut-être pourrais-je vous aider, histoire que vous ne soyez pas venus pour rien?

- C'est très aimable à vous, mademoiselle. En réalité, je fais des recherches sur les grandes familles de bijoutiers du nord de l'Italie au XIIe siècle, et j'ai choisi votre famille pour représenter l'orfèvrerie vénitienne. Est-ce que vous savez si votre grand-mère conservait quelque part des livres de compte ou autres documents du même acabit, ou si tout a été perdu? Peut-être auriez-vous vu quelque chose lors de votre tri?

- Je ne crois pas avoir vu quoi que ce soit de ce genre. Cela dit, je n'ai pas encore fait de tri dans le bureau. Je vais vous y conduire, qui sait ce qui s'y trouve?

- Je vous remercie. Je suis sincèrement désolé de vous déranger.

- Cessez de vous excuser, Mr Malfoy! Cela ne vous va pas! »

Harry crut que Malfoy allait bondir, mais il se retint apparemment, et n'esquissa pas le moindre geste. Draco commençait à apprécier ce petit brin de femme qui n'avait pas la langue dans sa poche. Ses yeux bruns pétillaient, et ses cheveux, d'un blond-roux, - dit blond vénitien – auréolait joliment sa figure. Décidément, cette quête s'avérait riche en rencontres passionnantes!

Plongé dans ses pensées, Draco ne voyait pas le visage sombre qu'affichait Potter. Il semblait suspicieux. Il regardait la jeune femme de travers, et celle-ci le lui rendait bien.

« Bien, vous avez terminé? Je peux vous conduire au bureau?

- Oui, bien sûr! Nous vous suivons! »

Elle leur fit traverser le premier étage, bas de plafond et assez peu entretenu. Tout historien sait qu'autrefois, le premier étage était celui des communs. Les propriétaires logeaient au deuxième étage, niveau spacieux et majestueux. Cependant, dans ce palais-ci, Draco nota au moins quatre ou cinq portes condamnées. Il en eut un pincement au cœur; chaque demeure, de la simple masure au plus somptueux château, possédait une histoire et avait appartenu à une famille. Ce palais rongé de l'intérieur lui rappelait trop l'état dans lequel il avait trouvé le Manoir familial, à son retour d'exil.

« Voici le bureau de ma grand-mère. Je vous laisse ici, j'ai encore beaucoup à faire en bas. Voulez-vous déjeuner avec moi? »

Harry s'apprêtait à refuser poliment, au moment où Draco répondit d'une voix enjôleuse qu'il en serait ravi. Urala – car s'est ainsi que se prénommait la descendante de l'illustre famille di Steffano – s'en fut dans un petit rire. Malfoy embrassa la pièce du regard, sans remarquer le regard furibond que lui lançait Harry.

Ce bureau n'était pas immense. Comme partout à ce niveau du palais, Draco apprécia la hauteur sous plafond; il était de ces personnes qui aiment pouvoir respirer et se sentir libres, même dans l'espace plutôt confiné que sont généralement les bureaux. Le lambris d'acajou était patiné par le temps, et aux angles, quelques toiles d'araignée témoignaient de l'abandon du lieu. Aux murs, le damas mordoré avait perdu de son éclat, mais semblait murmurer le luxe d'autrefois. Une vieille bibliothèque couverte de poussière, un vaste bureau, un bonheur-du-jour, une chaise et un bergère fatiguée composaient un ameublement sobre. Si Draco semblait enchanté du décors dans lequel il allait travailler toute la journée, Harry était estomaqué devant la quantité inimaginable de papiers, dossiers, cahiers, documents, classeurs – il y avait même des parchemins! – qui s'amoncelaient sur le bureau, dans le bureau, à côté du bureau, sous le bureau. Partout, il y en avait partout! Et la bibliothèque, qui semblait au premier abord sage et rangée dans son coin, recelait en réalité des monceaux de paperasse. Le tout, évidemment, était enduit d'une épaisse couche grisâtre qui aurait fait s'étouffer le plus petit allergique aux acariens.

« Eh bien... au travail! » Draco semblait ravi. Harry avait envie de fuir.

Plusieurs heures s'étaient écoulées, et Draco était captivé par ses recherches. Harry quant à lui, avait fini par se mettre au travail, malgré son évident manque d'enthousiasme. Pour faire bonne figure, il avait mis de côté quelques feuilles dont il ne se rappelait même pas le contenu. D'un œil distrait et las, il observa le fils Malfoy qui était devenu père: sa concentration lui faisait penser à Hermione, dans ses périodes de révisions. Il avait changé. À l'époque, Malfoy n'était qu'un enfant gâté qui avait des facilités à l'école. Aujourd'hui, il semblait passionné par son travail, et il avait une famille. Peut-être pourrissait-il son fils aussi? Tiens, c'était une question intéressante, il faudrait qu'il lui demande.

« Je sais que mon charme est irrésistible Potter, mais si tu pouvais détourner ton regard de mon auguste personne, ce ne serait pas un mal.

- Quoi? Hein?

- Cesse de me reluquer.

- Mais, je ne...

- Tut tut tut, Potter. Ce n'est pas beau de mentir. » De toute évidence, Malfoy s'amusait de le gêne de Harry. Après tout, même les personnes les plus sérieuses ont besoin d'une pause de temps en temps. Et c'était manifestement l'heure de la récréation. « Quoi qu'il en soit, tu perds ton temps avec moi. Par contre, je ne dirais pas non à la petite Urala...

- Malfoy! » Harry était scandalisé. « Tu ne penses pas ce que tu dis!

- Et pourquoi, je te prie?

- Mais enfin, tu es marié, et...

- Et tu crois que parce que je suis marié, je dois amour et fidélité à mon épouse? C'est très Gryffondor tout ça.

- C'est surtout la moindre des choses envers la personne que l'on aime et avec laquelle on a choisi de faire sa vie!

- Et qui t'a parlé de choix?

- Hein?

- Potter, Potter, ça fait deux fois en moins de trois minutes que tu répètes « hein? » avec tes yeux de poisson frit. On ne t'a jamais appris que c'était impoli?

- Hey, oh, ça va! Monsieur-je-suis-infidèle n'a pas à me donner de leçons.

- Ne me dis pas que tu n'as jamais songé à aller voir ailleurs comment c'était?

- Et bien, euh...

- Tu t'es contenté de Weasley, sans te poser de questions? Tu n'as même pas été curieux?

- À vrai dire...

- Alors là, tu me déçois beaucoup Potter. Sincèrement, je te pensais un peu plus... comment dire? Un peu moins respectueux des règles.

- La loyauté est au-dessus de tous les règlements. »

Draco soupira et se pinça l'arrête du nez d'un air las.

« Décidément, tu ne changeras jamais.

- Que tu crois! J'ai comme l'impression que tu as encore moins changé que moi!

- Ah oui?

- Parfaitement! Il semblerait, Malfoy, que tu ne sois toujours pas capable de faire tes choix et de suivre un unique chemin! Que ce soit ton épouse ou Voldemort, c'est du pareil au même! »

La respiration de Draco se fit sifflante, son regard se chargea de fureur. Brusquement, il se leva et toisa Harry, toujours assis au sol, de toute sa hauteur.

« Ne parle pas de ce dont tu ne sais rien. »

Puis il quitta le bureau.

Harry, resté seul, feuilleta un dossier d'un air absent. Peut-être était-il allé trop loin. Comme souvent, quand il s'agissait de Malfoy, il ne pouvait se retenir; il fallait toujours qu'il dépasse les bornes. C'était plus fort que lui, et il ne savait pourquoi il faisait ça. D'ailleurs, il ne comprenait pas pourquoi Malfoy avait remis en question son choix. Malfoy n'aurait-il pas choisi sa femme? Ça ne ressemblait pas à ses parents de forcer leur fils à se marier. Mais que savait-il de ses parents pour dire une chose pareille? Pas grand chose, hormis que pendant la bataille de Poudlard, leur seule inquiétude avait été leur fils. Alors, pourquoi, après tant de sacrifices, l'auraient-ils forcé à se marier? Cela n'avait pas de sens. Malfoy était un imbécile qui n'avait pas fait le bon choix et refusait de l'admettre, avec sa mauvaise foi habituelle. C'était tout.

Il en était là de ses réflexions quand son regard glissa sur une gravure qui était tombée d'un fichier, à quelques pas de lui. Cette gravure représentait un collier fort riche, alignant des pierres, de taille phénoménale. Intrigué, il s'empara de la page. La légende indiquait qu'il s'agissait d'un bijou du XIIIe siècle, dont les pièces maîtresses étaient ces deux saphirs en forme de poire, qui se regardaient, de part et d'autre d'un diamant impressionnant. Toutes ces pierres étaient enchâssées dans un métal doré, sûrement de l'or.

« Malfoy... » appela-t-il. Ne percevant pas de réponse, il se souvint que son ''collègue'' était parti. Il mit alors la gravure de côté, et se mit à étudier avec une attention accrue le contenu du dossier. Lorsqu'il eut terminé sa lecture, il avait acquis la certitude que les deux saphirs étaient les boucles d'oreille qu'ils cherchaient. Apparemment, ce collier avait été rapporté d'Orient, où il avait été volé à un riche cadi. Puis, pour plus de sécurité, il avait été rapidement démonté et remonté en différents joyaux, dont la fameuse paire de pendants.

Son estomac grogna. Harry décréta qu'il avait fourni assez d'efforts pour la matinée et qu'il était temps de partir en quête d'un déjeuner. Après quelques hésitations et demi-tours, il arriva enfin en vue de la cuisine. Où il trouva Malfoy et Urala en pleine conversation. Le ton de Malfoy ne laissait aucun doute sur ses intentions, et le petit rire crispant d'Urala indiquait clairement qu'elle était d'accord avec ces intentions. Lorsqu'ils virent Harry, tout deux se turent, et Draco s'éloigna de deux pas.

« Avez-vous trouvé ce que vous vouliez, signor Flint?

- Tout-à-fait.

- Ah? »

Il était fier de lui. Par sa réponse ferme, il avait réveillé l'intérêt et la curiosité de Malfoy, qui allait regretter de l'avoir abandonné pour flirter avec cette femme, et fait naître une ombre inquiète sur le joli visage d'Urala. Cette réaction semblait confirmer ses soupçons, mais un vague froncement de sourcils n'avait jamais été une preuve de quoi que ce soit. Il lui faudrait bien plus pour faire comprendre à Malfoy ce qu'il risquait en tentant d'attraper cette femme dans ses filets. Et si c'était elle qui essayait de le prendre dans ses filets? Par Merlin!

« Le déjeuner est prêt. Je suis désolée de vous servir dans la cuisine, mais la salle à manger est dans un état déplorable.

- Il n'y a aucun problème.

- Tant mieux alors! Je m'excuse de vous servir un repas aussi simpliste. Les placards sont plus ou moins vides en ce moment, et je n'ai pas beaucoup de temps. Il y a des tomates, j'espère que vous aimez ça...

- C'est un parfait antipasti!

- Un quoi?

- P... Flint, on ne t'a jamais dit de réfléchir avant de parler?

- Je vois que ce n'est pas le grand amour entre vous deux. Pourquoi donc collaborez-vous sur ce projet?

- Nous n'avons pas vraiment eu le choix, mademoiselle di Steffano, » dit Harry en glissant un regard en biais du côté de Malfoy. Comme il s'y attendait, celui-ci ravala les insultes qui lui venaient à la bouche, et fit comme si de rien n'était.

Draco fut soulagé de voir la fin du repas arriver: il n'aurait pu supporter quelques minutes de plus l'ambiance tendue qui s'était installée. De plus, il avait envie de savoir pourquoi Potter avait paru si sûr de lui tout à l'heure, en répondant « tout-à-fait ».

« Merci beaucoup Urala pour ce repas. P... Flint, tu viens? On a du travail qui nous attend. Non, non, pas la peine de nous raccompagner, nous connaissons le chemin! » Et la tête brune et la tête blonde s'éloignèrent de concert dans le couloir, sous le regard amusé de la descendante di Steffano.

À peine avaient-ils pénétré dans le bureau que Malfoy posa la question qui le tracassait depuis plus d'une heure désormais.

« Ah. Tu t'intéresses enfin à ce que j'ai pu trouver pendant que tu étais parti conter fleurette à la dame des lieux?

- Oh, ça va! Et je te rappelle que c'est toi qui m'as insulté.

- Je n'ai fait qu'énoncer un simple fait.

- Bon, ça suffit, on ne va pas y revenir, soupira Draco. Alors, tu me dis ce que tu as trouvé? »

Sans un mot, Harry lui mit la gravure sous le nez. Puis, satisfait de son air étonné, il lui résuma ce qu'il avait découvert dans le dossier.

« Mais c'est incroyable! Je peux voir le dossier?

- Pourquoi ça? Tu ne me crois pas? Ou peut-être as-tu peur que je n'aie fait une erreur?

- Potter, cesse la paranoïa. Je voudrais voir s'il n'y a pas moyen de trouver davantage d'informations. »

À contrecœur, Harry lui tendit le dossier. Puis il se leva et quitta le bureau, sans répondre aux appels furieux de Draco. Il en avait plus qu'assez de cette atmosphère poussiéreuse. Pour se dégourdir les jambes, il décida d'explorer les lieux. Peut-être découvrirait-il quelque chose qui appuierait ses pressentiments. Il parcourut les couloirs sombres, dont le parquet avait dû être ciré et luisant autrefois. Désormais, il craquait lamentablement sous ses pas. Il ne toucha pas aux portes condamnées, mais visita une chambre aux tentures mitées, un cabinet de toilette d'un autre siècle, un salon vide mais dont les peintures murales le sidérèrent, et quelques antichambres sans grand intérêt.

Urala avait prévenu que le troisième étage était loué, mais Harry avait toujours été d'un naturel curieux. Aussi ne put-il pas s'empêcher d'aller voir ce qui se trouvait à l'étage supérieur. Il découvrit un escalier de service, dont la porte était dissimulée dans le lambris de la chambre. Il monta les marches grinçantes; une vague odeur de moisissure et d'urine lui agressa les narines tandis qu'il atteignait le troisième étage. Au moment de tourner la poignée, un doute le prit: et si cette porte débouchait dans la cuisine d'un des locataires? Ou alors dans une salle de bain? Et si elle avait tout simplement été murée? Haussant les épaules, il décréta qu'il ne devait pas y avoir grand chose d'intéressant dans ces appartements et s'apprêtait à redescendre lorsqu'il se rendit compte que les escaliers continuaient de monter.

On ne lui avait pas parlé de quatrième étage. D'ailleurs, en y réfléchissant bien, il n'avait pas vu de fenêtres au quatrième étage, de l'extérieur. Il n'avait vu que des lucarnes dans le toit. Des lucarnes dans le toit... il devait y avoir un grenier. Mais bien sûr! Voilà qui devenait intéressant tout d'un coup. Le grenier est le lieu d'une maison qui garde le mieux les secrets. Si la cave est souvent la chambre des secrets enfouis, le grenier est le cabinet des secrets oubliés. Et Malfoy et lui cherchaient justement ce qui avait été oublié. Décidé, il monta lentement les marches. Il s'avança sur le pallier. Il prit la poignée, et la porte s'ouvrit en une douce plainte qui fit frissonner Harry. Il ferma un instant les yeux, puis les ouvrit.

Là, sous la charpente, s'entassaient meubles et objets hétéroclites, livres et dossiers, cartons et boîtes. Tous genres et toutes époques se mêlaient sous la lumière crue de cette après-midi de juillet qui perçait à travers les lucarnes. La poussière dansait dans les rayons du soleil et faisait briller çà et là un miroir ou un éclat de verre, un chandelier en bronze ou une lame quelconque. Dans cette malle, des costumes d'il ne savait trop quelle époque; dans ce coffre, des souvenirs de voyage qui semblaient provenir d'Orient.

D'Orient? Intrigué, Harry se pencha sur le contenu de ce coffre. Parmi les coutelas et les foulards, il trouva quelques bijoux, une paire de babouches en cuir et un carnet de voyage. Cela était assez étrange pour qu'il le remarquât. Aussitôt, il s'empara du volume relié de cuir et l'ouvrit. Quand il y trouva plusieurs croquis du collier et des saphirs, il décida qu'il devrait apporter sa découverte à Malfoy. Il coinça le livret dans la ceinture de son bermuda et reprit ses recherches.

Deux heures durant, il fouilla les cartons qui contenaient des livres et tout ce qui ressemblait de près ou de loin à des notes. Lorsqu'il percevait un éclat, il se prenait à penser qu'il s'agissait des saphirs, mais à chaque fois, il était éconduit. Finalement, lassé, il retourna vers le bureau où il avait laissé un dragon furieux.

L'après-midi touchait à sa fin quand Draco leva enfin les yeux du carnet de voyage. Il paraissait heureux, et Harry ne sut pourquoi, mais cela lui fit plaisir. Des fois, il avait des réactions qu'il ne s'expliquait pas, et jamais il ne cherchait plus loin.

« Alors?

- Je crois qu'il faut que nous fassions le point sur ce que nous savons.

- Sur ce que tu sais. Très bien, je t'écoute.

- Les saphirs proviennent d'un collier, rapporté d'Orient au XIIIe siècle par un membre de la famille di Steffano. D'après ce récit (il pointa le carnet), ce collier fut... comment dire?... Il ne fut pas acheté, mais proprement volé. À un cadi riche, influent et proche du pouvoir. De retour à Venise, le bijoutier s'applique à démonter le collier et à en faire plusieurs joyaux, afin que jamais il ne soit retrouvé. Ce qu'il ignore c'est que le collier est protégé par un charme puissant.

- Non?

- Et si. Sinon, comment expliquerais-tu que le bijoutier mourut très exactement soixante-dix-sept heures après avoir achevé son ouvrage?

- Comment sais-tu cela avec autant de précision?

- Étude de l'encre. Je connais un sort qui permet de calculer l'heure exacte où elle a été appliquée. Que crois-tu? Les historiens ne se contentent pas de plonger dans de vieux bouquins poussiéreux.

- Soixante-dix-sept heures, tu dis?

- Oui. Un chiffre significatif. Je ne sais si ça correspond effectivement à un sort mais...

- Apopnigesthaï.

- Pardon?

- C'est une malédiction assez rare, surtout pour protéger un objet. En règle générale, elle est apposée à des lieux. Quiconque franchit la limite du sort est condamné à mourir par étouffement soixante-dix-sept heures après.

- Mais c'est idiot! Pourquoi tant de temps? S'il s'agit d'un voleur, il a largement le temps de partir avec ce qu'il venait chercher!

- C'est l'esthétique orientale. Cela prend du temps. Car si la personne meurt effectivement soixante-dix-sept heures après, elle commence à s'étouffer immédiatement. Peu à peu, son souffle se fait erratique, difficile. L'oxygène manque. Le seul contre-sort connu est un sort complexe de magie noire, et peu de sorciers expérimentés sont capables de le lancer. Tu te rends compte, soixante-dix-sept heures d'agonie? »

Oui, Draco se rendait compte. Derrière son air horrifié se lisait clairement une sorte de fascination et d'admiration. Harry n'en fut pas étonné. Lui aussi avait réagi ainsi, quinze ans auparavant: un sort aussi complexe et aussi minutieux avait de quoi émerveiller n'importe quel sorcier sensible à la puissance.

« Mais reprenons. Le bijoutier meurt donc, et les bijoux, terminés, sont rangés dans la réserve. À la même époque arrive Rowena, certainement en voyage. Et elle recherche quelque chose pour y déposer une part de sa magie. Je ne sais comment elle en entend parler, mais elle apprend l'existence de la famille di Steffano. Comme c'est une femme noble qui ne manque pas de moyens, elle décide de choisir des bijoux pour l'exécution de son plan. Des saphirs si possible, puisque le bleu est sa couleur. Elle rencontre un membre de cette famille, expose ce qu'elle cherche. On lui présente des saphirs, mais elle n'est pas satisfaite. Après des heures de discussion, l'artisan va chercher dans les réserves. Il trouve les saphirs, elle est subjuguée et les acquiert.

- Mais comment sais-tu tout cela? Tu l'as lu dans les dossiers?

- Non, la plupart de ce que je viens de dire n'est qu'hypothèse, mais cela se tient. Et puis les détails n'ont pas réellement d'importance. Après cela, on a un grand vide. Mais dans les dossiers de Bartolomeo Rizzi, j'ai découvert qu'un certain Ceallach Serdaigle épouse en 1572 Roselina di Steffano. Donc, à trois siècle d'écart, nous avons de nouveau un lien entre ces deux familles. Les hypothèses sont nombreuses, et je n'ai pas encore eu le temps de toutes les étudier...

- Chut! Attends. »

Draco, surpris, s'était tu. Harry se dirigea vers la porte qu'il ouvrit brusquement.

« Tiens, miss di Steffano! Quel plaisir! Je vous en prie, entrez. Allons, allons, n'ayez pas peur, nous n'allons pas vous manger. Alors, alors... qu'avez-vous appris d'intéressant derrière cette porte?

- Potter, ça suffit! rugit Draco.

- Je suis désolée signor Potter, mais je n'écoutais pas à la porte. Je venais simplement demander à signor Malfoy s'il était disponible ce soir... »

Harry n'étais pas convaincu. Tout ceci était trop louche. Il avait trouvé le carnet trop vite, les hypothèses s'étayaient trop rapidement. Quelque chose clochait. Mais le temps de prévenir Malfoy qu'il y avait anguille sous roche et qu'il ferait mieux de se méfier, c'était trop tard. Il avait déjà accepté l'invitation. Ravalant sa rage et ses soupçons, il se tint coi et attendit que le lécheur de bottes et coureur de jupons eût achevé ses remerciements.

Harry et Draco était devant la chambre du premier, et finissaient de mettre au point la journée du lendemain.

« Malfoy, sincèrement, je pense que tu devrais te méfier de cette femme. Elle est bizarre.

- Mais non, tu te fais des idées!

- Je te jure!

- Arrête, ou je vais finir par croire que tu es jaloux. Bonne soirée Potter. »

Et Malfoy s'en fut vers sa chambre avec un clin d'œil. Harry était rouge de gêne et de confusion; il dut s'y reprendre trois fois pour mettre la clef dans la serrure. Lorsqu'il s'installa au bureau avec tous les documents, il décréta que puisque l'autre prenait du bon temps, il allait lui montrer de quoi lui était capable. Il ne quitterait pas cette table avant d'avoir trouvé le fin mot de l'histoire: il était certain qu'il ne lui manquait pas grand chose pour découvrir où se cachait le deuxième saphir.

Une heure plus tard, il dormait profondément.