Chapitre 7
Trois jours s'étaient écoulés, et John n'avait toujours pas de nouvelles de Sherlock. John n'avait plus tenté d'envoyer des messages; Sherlock avait dit clairement qu'il n'était pas intéressé. Il fit de son mieux pour ne pas y penser et se concentra sur le fait qu'il avait enfin obtenu ce qu'il avait demandé: que Sherlock le laisse tranquille.
Dommage qu'il ne le voulait plus du tout.
"Vous avez effectivement une commotion cérébrale, Mr Landford," dit John en griffonnant sur une feuille de papier.
L'homme étalé sur le lit de la salle de consultation poussa un grognement. "Je m'entraînais. Je participe à une course le week-end prochain. Mon vélo est fichu."
"Vous aussi, j'en ai peur," dit John en lui offrant un sourire compatissant. "Vous ne participerez pas à la course de ce week-end. Nous allons vous garder cette nuit en observation."
"Oh non! Ce n'était même pas ma faute. C'est ce crétin de conducteur qui ne regardait pas..." L'homme ferma les yeux et grimaça. "Désolé, je suis juste un peu... dégoûté."
"Je comprends." John referma le dossier et se leva. "Y a-t-il des gens pour vous dans la salle d'attente? Je peux leur dire que vous restez ici jusque demain."
"Mon petit-ami est là. C'est celui en tenue de cycliste."
"Je vais le prévenir. L'infirmière viendra s'occuper de vous dans un instant et on va vous transférer dans une chambre d'ici une heure."
La salle d'attente était assez vide, même pour un samedi après-midi, et le petit-ami de son patient était facile à repérer dans sa tenue de cycliste aux couleurs vives. Deux casques étaient posés sur le siège à côté du sien; l'un des deux était plutôt déformé et John le fixa un court instant en fronçant les sourcils. C'était ce qui avait failli arriver à la tête de son patient.
"Vous êtes venu avec Jack Lansford?" dit John en découvrant le visage de son interlocuteur.
"Oui," répondit l'homme en avançant sur sa chaise. "Comment va-t-il?"
Le souffle de John resta coincé dans sa gorge. Sa coiffure était différente et les traits de son visage étaient déformés par l'inquiétude, mais l'homme assis en face de lui était sans aucun doute celui que John avait vu sur la photo dans le salon de Sherlock. Il paraissait plus athlétique que jamais, et toujours incroyablement séduisant, même dans son état actuel.
John réprima une bouffée de jalousie et inspira à fond. "Vous êtes Philippe, n'est-ce pas?"
L'expression d'angoisse de Philippe s'accentua encore davantage. "Oui, je - oh mon dieu, est-ce qu'il va bien?"
John avait tellement de choses à dire, à demander, mais non, il n'avait pas le droit - pas maintenant, pas dans ces circonstances. Il essaya de se concentrer. "Il va bien. Ou en tout cas, il ira mieux. Il a une commotion et quelques bleus, mais pas d'autres blessures. Nous allons le garder cette nuit en observation. Je crains qu'il ne puisse pas participer à la course ce week-end, malheureusement."
Philippe souffla, manifestement soulagé. "C'est le moindre de mes soucis pour l'instant. Mon dieu, je suis content qu'il n'y ait rien d'autre. Je veux dire, je comprends qu'une commotion cérébrale n'est pas une chose à prendre à la légère, mais la manière dont il a volé quand cette voiture l'a heurté..." Philippe pinça les lèvres et secoua la tête.
"Je suis sûr que c'était horrible." John s'assit sur une chaise en face de lui. "Vous avez dû être terrifié."
"Je l'étais, je l'étais vraiment." Philippe grimaça et s'arrêta pour s'essuyer les yeux. "Désolé, merde. Je suis soulagé qu'il s'en sorte."
John acquiesça, et ignora fermement la voix dans sa tête qui jubilait en constatant que Philippe avait complètement tourné la page. "Il sera bientôt transféré dans une chambre. Vous pouvez laisser votre numéro à la réception, on vous rappellera quand il sera installé et vous pourrez lui rendre visite."
"C'est ce que je ferai. Merci, docteur -" le regard de Philippe tomba sur le badge que John portait à la poitrine. "-Watson." Il s'interrompit et fronça les sourcils, puis releva les yeux vers le visage de John, et ses yeux s'agrandirent légèrement tandis que son visage pâlissait. "Oh mon dieu. Vous êtes John Watson."
"Oui, c'est... c'est moi." Il était surpris que Philippe le reconnaisse, mais Sherlock devait sûrement avoir une photo de lui quelque part. Il se força à sourire. "Je crois que nous avons un ami en commun."
L'expression de Philippe changea encore; elle se transforma cette fois en quelque chose d'impénétrable. "Je crois que oui. Comment va Sherlock?"
John hésita. "Je ne sais pas. Je ne l'ai pas vu depuis plusieurs jours."
"Plusieurs jours?" Philippe haussa les sourcils. "Alors vous êtes..." Il s'arrêta et détourna les yeux. "Pardon. Ce ne sont vraiment pas mes affaires. Je devrais rentrer à la maison et me changer pour venir m'occuper de Jack. Merci pour votre aide."
"Voulez-vous prendre une tasse de thé?" lâcha John soudainement.
Philippe releva les yeux, visiblement surpris. "Pardon?"
"C'est l'heure de ma pause, et la cafétéria de l'hôpital est juste sur le coin." Philippe plissa les yeux et John se sentit rougir. "Je voudrais juste... J'aimerais beaucoup avoir l'occasion de discuter avec vous."
"Je ne suis pas sûr que nous ayons tellement de choses à nous dire." Le ton de Philippe était prudent, à la limite de la froideur.
"Écoutez, je sais que c'est un peu bizarre, mais Sherlock et moi sommes un peu en froid en ce moment, et je..." il pinça les lèvres, ne sachant pas très bien comment dire je voudrais vous poser des questions sur votre relation avec Sherlock sans avoir l'air indiscret. "Il faudra au moins une heure avant que Jack ne change de chambre et une autre heure avant qu'il puisse recevoir de la visite, alors si vous voulez tuer le temps, ou vous changer un peu les idées..." Il grimaça. Où étaient donc passées ses bonnes manières? "Si ça vous dérange je comprends parfaitement."
"Oui, non, pas de problème." Philippe ne sourit pas; son expression était plus proche de la résignation que de la joie. "Une tasse de thé me ferait le plus grand bien, je suppose."
"Il m'a envoyé un e-mail pour me poser une question de physique très obscure, quelque chose que même mes étudiants de dernière année ne connaissaient pas. Alors bien sûr, j'ai été intrigué." Philippe s'interrompit pour prendre une gorgée de son thé. "J'ai découvert plus tard que c'était pour une enquête. Mais quoi qu'il en soit, nous avons échangé des mails pendant quelques semaines et puis un jour en déjeunant j'ai mentionné devant une de mes collègues que je correspondais avec lui, et elle a trouvé ça absolument excitant. Elle m'a dit qui il était et j'ai fait des recherches sur internet. Il avait l'air réellement fascinant." Il haussa les épaules. "Quand il m'a envoyé la question suivante, j'ai proposé de le voir en personne pour en discuter."
"C'était sûrement très intéressant." John imagina Sherlock débarquant dans un café avec une pile de livres, puis énumérant des faits à une vitesse hallucinante sans jamais toucher à son verre.
"A la seconde où il a passé la porte, j'étais mordu. J'ai pensé qu'il était peut-être gay, alors j'ai flirté avec lui, mais il n'avait pas l'air de s'en apercevoir."
John étouffa un petit rire. "Ce ne serait pas la première fois."
Les lèvres de Philippe se pincèrent en une ligne fine avant de continuer. "Je lui ai dit de me contacter s'il avait d'autres questions, et il m'a écrit le jour suivant. J'ai pris cela comme un signe d'encouragement et je l'ai invité à déjeuner. Il est venu, puis je lui ai demandé s'il voulait boire un verre le soir suivant, et nous avons continué ainsi pendant une semaine." Il s'arrêta et sourit en y repensant. "Je crois qu'il n'était pas vraiment conscient de la nature romantique de nos rendez-vous, jusqu'au jour où je l'ai invité dans mon appartement pour dîner et où je l'ai embrassé."
"Je suppose qu'il a réalisé, à ce moment-là?"
La bouche de Philippe fit une petite moue. "Il avait réalisé le lendemain matin, sans aucun doute."
John venait de porter sa tasse à ses lèvres, et elle resta là plusieurs secondes avant qu'il se rappelle de prendre une gorgée.
"Désolé." Philippe semblait penaud.
"Aucun problème," dit John en reposant sa tasse. "Je suis simplement... surpris." Il n'avait pourtant aucune raison de l'être, vu ce qui était arrivé entre Sherlock et lui plus tôt dans la semaine.
"Quoi qu'il en soit, c'était une relation étrange, différente de tout ce que j'avais jamais connu. Il était brillant et drôle, brutalement honnête, et incroyablement inventif au lit." Philippe s'arrêta pour prendre une autre gorgée, et John s'efforça de ne pas penser à tout ce que la dernière partie de cette phrase impliquait. "Mais c'était très intermittent. Je le voyais cinq jours de suite et nous passions des moments fantastiques, et puis je n'avais plus de nouvelles de lui pendant une semaine."
"C'est tout lui."
"Je m'y suis habitué. J'ai même trouvé ça agréable, au début. J'avais ce petit ami extraordinaire qui me comprenait quand j'avais besoin de disparaître pendant trois jours pour avancer dans mes recherches, ce genre de chose. Je crois que j'ai publié plus d'études quand nous étions ensemble que durant toute ma carrière.
"Alors que s'est-il passé, sans vouloir être indiscret?"
Philippe pinça les lèvres. "Il est devenu clair pour nous deux que nous n'allions nulle part ensemble. Je voulais qu'il emménage avec moi, et il a tout simplement refusé, il a dit qu'il était impossible à vivre. Il semblait satisfait de notre arrangement, et je... je voulais plus, vous voyez? Je voulais m'installer, me marier, peut-être fonder une famille."
"Ça ne ressemble pas à Sherlock."
"Non, en effet." Philippe s'interrompit et contempla sa tasse un long moment. "Et de toute façon, je ne vois pas l'intérêt d'être en couple avec quelqu'un qui est amoureux d'une autre personne."
John fronça les sourcils. Y avait-il eu un autre petit ami, quelqu'un qu'on n'avait pas encore mentionné?
Philippe leva les yeux vers lui d'un air las, avant d'ajouter: "Oh, mon dieu. Ne me dites pas que vous n'êtes pas au courant?"
"Non, je ne suis au courant pour personne, à part vous. Pour autant que je sache, il n'a jamais eu d'autre relation."
Philippe le regarda, incrédule. "Je parle de vous, John."
"Quoi?" John sentit son visage pâlir. "Non, pas moi, nous étions amis, pas..."
"Seigneur, je n'arrive pas à croire que vous..." Philippe reposa son verre et posa les coudes sur la table en prenant un air qui ressemblait vaguement à celui de John quand il annonçait une mauvaise nouvelle à ses parents. Il inspira profondément. "D'accord, donc. Il est totalement, désespérément amoureux de vous. Et ça dure depuis, disons, quatorze ans?"
"Non, c'est... c'est impossible." John déglutit et détourna les yeux.
"Faites-moi confiance, il est amoureux de vous." La voix de Philippe prenait maintenant un ton plus brusque. "Il me comparait à vous à chaque instant. Il ne le faisait pas consciemment, mais vous étiez toujours là, vous étiez toujours la personne qu'il voulait à ses côtés. J'ai essayé d'être plus comme vous, ou comme l'image qu'il gardait de vous. J'allais même sur les scènes de crimes quand j'avais le temps, je l'aidais avec ses enquêtes, mais il était clair que je n'étais jamais assez bien."
"Oh mon dieu," dit John en plongeant la tête dans ses mains. Il ne lui était jamais venu à l'esprit que Sherlock puisse ressentir ce genre de chose pour lui, qu'il ait toujours ressenti ça.
"Je n'ai jamais vraiment compris pourquoi vous étiez parti. Il ne parlait jamais de cette partie de l'histoire, sauf pour dire qu'il avait commis une faute impardonnable." Il s'arrêta et poussa un soupir. "Alors tous les deux vous n'étiez pas... ensemble?"
"Non, pas de cette manière. Nous étions juste... amis. Je n'avais pas la moindre idée de ce qu'il ressentait."
"Seigneur, ça rend les choses encore plus..." Philippe s'interrompit encore et sembla peser ses mots avec soin. "Je n'aurais jamais cru qu'il soit possible pour quelqu'un de vivre avec un amour à sens unique aussi longtemps, mais je suppose que si quelqu'un peut le faire, c'est bien Sherlock."
John déglutit et sentit ses yeux picoter. Son univers tanguait de plus en plus, sans qu'il puisse rien y faire. C'était fou, toute cette histoire, complètement fou. "Oh mon dieu."
"Eh bien, ça explique beaucoup de choses." Philippe soupira. "Je suis ravi de vous avoir rencontré, John. J'ai honte d'avouer que je ne vous aimais pas beaucoup à l'époque. Je croyais que c'était de votre faute si Sherlock ne pouvait pas..." Il pinça les lèvres et secoua la tête. "Je suis soulagé, dans le fond, de savoir que ce n'était pas ce que je croyais."
"J'imagine." John tenta un petit sourire, mais échoua lamentablement. "Écoutez je suis désolé pour..." Il s'interrompit, ne sachant plus très bien de quoi il s'excusait - ni à qui il présentait des excuses. Il inspira à fond pour essayer de s'éclaircir l'esprit, pour calmer cette tempête intérieure... Plus tard: il aurait le temps plus tard. Pour l'instant il devait retourner travailler et soigner des patients et exister en sachant que Sherlock... Seigneur.
"Moi aussi." Philippe vida sa tasse et recula sa chaise. "Je ferais mieux de rentrer chez moi pour me changer, comme ça je pourrai passer du temps avec Jack."
"Il va s'en remettre, ça ne fait aucun doute. Ils vont prendre soin de lui et il sortira probablement demain matin." Il se leva et tendit la main. "Bonne chance, d'accord?"
Philippe la serra fermement. "Merci. Et bonne chance à vous aussi pour euh... pour la suite."
"Je crois que je vais en avoir besoin."
Philippe quitta la salle en emportant ses deux casques, et John resta assis devant son café pendant un long moment.
Je sais que tu ne veux plus que je t'envoie des messages, mais il faut que je te parle. Réponds s'il te plait.
Je suis désolé. Je voudrais te revoir. Appelle-moi s'il te plait.
Je suis un crétin. Envoie-moi un message.
S'il te plait décroche. Accorde-moi juste cinq minutes.
Quand le téléphone de John sonna enfin samedi après-midi, il se jeta dessus, le cœur au bord des lèvres. Il avait passé des heures à préparer ce qu'il allait dire, en essayant d'imaginer toutes les réponses possibles de Sherlock. Il avait rejoué leur rencontre dans le placard encore et encore dans sa tête en s'efforçant d'accepter le fait que, malgré toutes ces années de protestations, il n'était pas aussi hétérosexuel qu'il se plaisait à le croire. Le tourment qu'il ressentait était surprenant: le souvenir de la main de Sherlock glissant sous son uniforme envoyait des poussées de désir à travers son corps en lui rappelant des sensations qu'il avait oubliées depuis longtemps.
Il ne comprenait pas pourquoi il prenait conscience de ses sentiments pour Sherlock seulement maintenant, ni ce que cela signifiait. Et l'idée que Sherlock ait ressenti cela pendant si longtemps - John ne parvenait toujours pas à l'assimiler. Il avait fouillé dans ses souvenirs, avait examiné de vieux incidents sous un jour nouveau, et s'était demandé comment il avait fait pour ne pas le voir plus tôt. Sherlock n'était jamais passé à l'acte, il n'avait jamais risqué leur amitié; il avait juste pris ce que John lui avait donné pendant le peu de temps qu'ils avaient passé ensemble.
John inspira profondément et regarda l'écran de son téléphone.
C'était Greg. Il grimaça en appuyant sur le bouton vert. "Salut."
"John, désolé de te déranger, mais as-tu des nouvelles de Sherlock?"
"Non, pas depuis quelques jours. Pourquoi?"
"Il ne répond plus du tout à mes messages. Enfin, il ne répond pas toujours, mais il y a eu un meurtre hier à côté de chez lui, et il répond toujours dans ces cas-là."
"Je ne lui ai plus parlé depuis presque une semaine, et... oh mon dieu, il voulait que je l'aide à attraper un tueur en série." La panique commença à s'élever dans la poitrine de John, fiévreuse et aigüe.
"Oh non. Tu sais à quel endroit?"
"Pas vraiment. Il voulait que je le retrouve à la station de métro Southwark, mais j'avais du travail alors j'ai... Seigneur, Greg." John souffla lentement, essayant de se calmer, mais il n'y avait rien à faire. La réalité de la situation lui tomba dessus brusquement, et toutes sortes de possibilités horribles défilèrent dans sa tête avec un réalisme saisissant.
"D'accord, pas de panique. Je vais contacter Mycroft pour voir s'il sait quelque chose. Vas chez Sherlock et vois si tu trouves quelque chose, un indice quelconque sur l'endroit où il aurait pu aller. Bon sang, il est peut-être simplement cloîtré là-bas, occupé à nous ignorer."
John ignora résolument la voix dans sa tête qui disait: ou peut-être qu'il est mort depuis cinq jours. Il ferma les yeux et tenta de garder une voix ferme. "D'accord. Je t'envoie un message quand j'arrive là-bas."
Il attrapa son manteau et se précipita vers la porte, dévala les escaliers et sortit sur le trottoir.
Bon sang. Il aurait pu accompagner Sherlock ce soir-là. C'était si facile. Il suffisait d'un simple oui. Et maintenant...
Il cligna des yeux en chassant ces pensées, et leva la main pour appeler un taxi.
