Chapitre 8
L'estomac de John était noué quand il arriva devant la porte du 221B Baker Street. Il appuya sur la sonnette de l'appartement de Sherlock, mais il n'y eut aucune réponse. Il sonna aux autres appartements aussi, et attendit, sans succès. Après une minute environ, il donna des coups sur la porte en signe de frustration.
Un instant plus tard, la porte s'ouvrit juste assez pour permettre à Ella de toiser John à travers l'entrebâillement. "Il n'est pas là. Je ne l'ai pas vu."
"Ella, mon dieu, heureusement que vous êtes là." John fit un pas en avant, et une expression de panique traversa le visage de la jeune fille. Elle lui referma presque la porte au nez. "Non, attendez! Écoutez, il a disparu, et je suis mort d'inquiétude. Avez-vous la moindre idée de l'endroit où il aurait pu aller?"
"Non."
"Je peux monter et jeter un œil, s'il vous plait? Je trouverai peut-être quelque chose, une sorte d'indice sur ce qui a pu lui arriver. S'il vous plait."
Elle le fixa à travers ses yeux plissés au maquillage sombre. "Pourquoi devrais-je vous faire confiance? Je ne vous ai vu qu'une seule fois. Peut-être que vous avez un lien avec sa disparition. Vous êtes là pour saccager son appartement, c'est ça?"
John poussa un grognement frustré. "Oh, seigneur, écoutez - votre tante, elle me connait. Appelez-la et dites-lui que je suis John Watson. Elle vous dira que je -"
Ella le dévisagea avec des yeux ronds et ouvrit la porte. "Vous êtes John Watson? Il fallait le dire tout de suite!" Elle recula pour le laisser passer.
"Merci!" Il se précipita dans les escaliers et débarqua dans la pièce principale de l'appartement. Elle était étrangement calme, et manifestement vide. Il resta debout au milieu de la pièce et se frotta la nuque en se demandant par où commencer.
Le salon avait été le lieu de travail de Sherlock à l'époque où John habitait là; les murs étaient souvent couverts d'images, de schémas et d'indices concernant les enquêtes en cours. Pour l'instant ils étaient vides, sans aucun signe du désordre habituel. La porte de la chambre de Sherlock était ouverte, mais un bref regard à l'intérieur lui apprit que la pièce était nette et rangée, sans rien d'inhabituel à l'intérieur.
John retourna dans le salon et se plaça au centre, fronçant les sourcils. Quelque chose lui échappait...
Ah - bien sûr. Il se retourna et monta les escaliers jusqu'à son ancienne chambre, hésitant un moment avant de tourner la poignée. La lumière de fin d'après-midi filtrait à travers les rideaux minces tendus sur la fenêtre, et avant même que ses yeux ne s'habituent, John sut qu'il avait trouvé le bon endroit.
La pièce n'avait visiblement plus servi de chambre depuis des lustres. Il y avait un large bureau sur le mur opposé à la porte, des étagères occupaient la plupart des espaces libres, et un canapé défoncé était placé sous la fenêtre. Sur une petite table basse près du canapé reposaient une théière électrique, une boîte de thé en étain et une tasse vide. Le mur au-dessus du bureau était recouvert d'un énorme collage d'articles, de notes et de photos. John alluma la lumière et avança pour examiner le mur de plus près. Il y avait des articles concernant une demi-douzaine de meurtres macabres commis par le tueur, des histoires sur les vies des victimes et des photographies de chacune d'entre elles. Il y avait des post-it partout sur les pages, couverts des gribouillages familiers de Sherlock. Au centre du collage se trouvait une carte montrant les endroits où les corps avaient été retrouvés, éparpillés dans Londres sans motif apparent. Des copies de rapports de décès étaient épinglées en colonne nette sur le côté droit du collage, avec divers éléments surlignés en jaune et en vert. John eut le temps d'apercevoir des mots tels que torture et démembrement avant de détourner les yeux.
Inutile de penser à ça maintenant.
Il balaya le bureau du regard et passa au crible les morceaux de papier qui s'y trouvaient, mais rien ne donnait la moindre indication sur l'endroit où Sherlock était parti. Il sortit son téléphone de sa poche, tapota l'écran, et l'approcha de son oreille. La réponse arriva après une seule sonnerie.
"Lestrade."
"Je suis dans l'appartement. Je n'ai rien trouvé. Quel que soit l'indice qui l'a mené au tueur, soit il l'a emporté avec lui, soit il m'échappe tout à fait."
"Je viens d'avoir Mycroft au téléphone. Il ne savait pas que Sherlock avait disparu, mais il a demandé à ses employés de vérifier les vidéos de surveillance du côté de la station de métro Southwark, la nuit de la disparition de Sherlock. Ils devraient pouvoir nous donner une idée de l'endroit où il a été vu en dernier, au minimum."
John souffla. "Je n'ai pas d'autre piste, alors je vais me rendre de ce côté-là maintenant."
"Je te retrouve là-bas dans vingt minutes."
John remit le téléphone dans sa poche et ferma les yeux en espérant se calmer un peu. Son cœur battait presque la chamade; il se vida l'esprit en essayant de se concentrer sur son objectif: trouver l'endroit où Sherlock avait été vu pour la dernière fois.
Il rouvrit les yeux et regarda de nouveau le collage sur le mur, dans l'espoir qu'un dernier indice lui saute aux yeux. Il balaya du regard les feuilles épinglées, la carte, les - Il s'arrêta en clignant des yeux.
Dans le coin inférieur gauche du collage, presque recouverte par d'autres bouts de papier, se trouvait une photo qui paraissait tout à fait incongrue dans ce collage sinistre. Il la détacha du mur et passa le doigt sur l'image, refoulant un accès d'émotion soudain. C'était une vieille photo de Sherlock et de lui; elle semblait tirée d'un vieil article de journal qui datait du procès de Moriarty. Sur la photo, Sherlock avait l'air légèrement renfrogné, et John le regardait avec une expression qui ressemblait à... de l'affection.
Pourquoi cette photo était-elle là, parmi les indices et les preuves qui constituaient le travail de Sherlock? Il la fixa un moment, avant d'être frappé par l'évidence: les photos exhibées en bas sur la cheminée montraient les relations ratées, les relations problématiques - mais celle-ci, cette photo qui avait si bien capturé leur amitié, était gardée à l'abri des regards, exposée en privé dans un lieu où Sherlock passait probablement des heures absorbé dans ses pensées.
Sherlock lui avait dit que la présence de John l'aidait à clarifier son esprit, que l'avoir à ses côtés faisait une différence. Était-ce la raison pour laquelle cette photo se trouvait là, dans un endroit qui devait lui rappeler John intensément, lui rappeler cette époque où John avait fait partie de sa vie et de son travail? Le reste de l'appartement semblait dénué du personnage dont John se souvenait, mais dans cette pièce - sa propre chambre - il retrouvait Sherlock partout, du collage sur le mur jusqu'aux livres sur l'étagère, jusqu'aux boîtes de matériel scientifique fourrées dans un coin. Il imaginait Sherlock étendu sur le canapé, les yeux rivés sur le plafond, perdu dans ses pensées tandis que son thé oublié refroidissait sur la table. Le reste de l'appartement était étonnement normal, un lieu où Sherlock aurait pu inviter Philippe sans avoir à cacher ses expériences, ou à expliquer les photos sinistres de scènes de crimes affichées sur le mur. Mais cette pièce, c'était l'endroit où Sherlock s'était réfugié, l'endroit où il pouvait être intimement lui-même. Et cette photo appartenait à cet endroit.
Les yeux de John picotaient, mais il n'essaya plus de refouler son émotion. Combien de temps avaient-ils gaspillé, durant toutes ces années? Regarder son propre visage sur cette photo était étonnant: avait-il jamais vraiment paru si jeune, si vivant, si... heureux? Sa vie avait alors été si différente, si pleine de danger et d'excitation. Même maintenant il voyait l'intimité qu'ils avaient partagé, la manière dont ils s'étaient complétés si parfaitement.
Et puis tout avait basculé. Pendant deux ans, John était resté persuadé d'avoir vu son meilleur ami se donner la mort, d'avoir été, d'une manière ou d'une autre, incapable de détecter les signes de tendance suicidaire chez Sherlock. Sa foi en lui-même avait été profondément ébranlée. Mais non, John n'avait pas commis d'erreur aussi grave. Sherlock avait survécu à la chute, et s'il pouvait faire ça, il pouvait tout faire. Il pouvait être en vie en ce moment même, attendant que John le retrouve.
Il fourra la photo dans sa poche et s'essuya les yeux. Cette fois John ne resterait pas sur le sol à regarder les évènements sans rien faire. Cette fois, il allait agir.
Il fouilla dans les tiroirs du bureau et en retira les objets qui lui semblaient utiles, puis il sortit de la maison pour appeler un taxi.
C'était le crépuscule quand John sortit du taxi près de la station Southwark. Greg lui fit un signe de main depuis l'autre côté de la rue et John trottina jusqu'à lui.
"Il a été filmé par la caméra de surveillance pas très loin d'ici. Il a traversé cette rue, il s'est dirigé par là, et a été vu pour la dernière fois près de Burrows Mews." Greg fit un geste dans cette direction.
"Ça fait combien de temps?"
"Lundi soir."
"Cinq jours." John se concentra. "Et rien depuis?"
"Pas que je sache." L'expression de Greg était tendue.
"D'accord. Examinons les alentours."
Ils descendirent la rue, tournèrent au coin, puis passèrent une autre rue, trouvant leur chemin au milieu d'un bloc de bâtiments industriels reconvertis en appartements. Les rues étaient relativement calmes pour un samedi soir, même si beaucoup de fenêtres étaient éclairées.
"Reste ici un moment," dit John, et il traversa la rue jusqu'à l'endroit où une femme se tenait assise sur le trottoir à la lumière d'un réverbère. Il sortit son porte-feuille de sa poche, attrapa un billet de cinquante livres et s'agenouilla devant elle, tendant la photo qu'il avait prise à l'appartement de Sherlock. "Pouvez-vous m'aider? L'homme à droite est Sherlock Holmes. Savez-vous qui il est?"
Elle contempla la photo un moment et ramena son regard sur John, sans cligner des yeux.
"Il a disparu," continua John en ravalant sa peur de rentrer bredouille. "Il a été vu dans cette rue cinq jours plus tôt. Il cherchait un homme suspect, un assassin. Si vous avez vu quelque chose d'inhabituel, quoi que ce soit, votre aide serait très précieuse." Il tendit le billet et elle le prit, l'examina en le tendant sous la lumière.
"Je sais qui c'est. Je l'ai pas vu, mais il y a un type qui rentre et qui sort à des heures bizarres, et qui regarde toujours autour de lui avant d'entrer, genre hyper nerveux. Il est là depuis seulement une semaine, plus ou moins."
John acquiesça. "Oui, c'est peut-être lui. Quel appartement? Pouvez-vous me le montrer?"
Elle regarda le bout de la rue en plissant des yeux et en s'abritant de l'éclairage aveuglant du réverbère. "Le cinquième ou le sixième. Il est entré et sorti par cette porte, en tout cas."
"Merci." Il se releva et traversa la rue pour rejoindre Greg qui l'attendait. "Elle a remarqué une activité suspecte autour des appartements cinq et six."
Greg jeta à la dame un regard prudent. "Le réseau des sans-abris?"
"Oui, j'ai pensé que ça valait la peine d'essayer. Alors, quel est le plan?"
Greg avait déjà sorti son téléphone de sa poche. "J'ai des renforts placés près de la station de métro; laisse-moi juste confirmer notre position." Il fit un pas sur le côté pour parler au téléphone tranquillement, et John ne capta que des bribes de conversation telles que "prise d'otage éventuelle" et "extrêmement dangereux". Il termina avec un "d'accord," et se tourna vers John. "Ils seront là dans cinq minutes."
John contracta la mâchoire et inspira profondément. "Je ne peux pas rester ici à attendre que la cavalerie arrive pour défoncer la porte. Et si ce n'était pas la bonne adresse et que le bruit avertissait le suspect de notre présence?"
"Je savais que tu dirais ça." Greg arborait une expression de résignation. "Écoute, on peut aller faire un peu de repérage, mais c'est tout. J'enfreins déjà assez de règles en amenant un civil avec moi."
John se retourna pour descendre la rue avant que Greg ne change d'avis, et Greg trottina pour le rattraper. Ils atteignirent la porte du bâtiment des appartements cinq et six, et ils restèrent tous les deux immobiles à la fixer un moment.
"On ne peut pas se contenter d'appuyer sur la sonnette, n'est-ce pas?" demanda Greg. Il donna une pression expérimentale à la porte, mais elle était bel et bien verrouillée.
"Ne t'inquiète pas." John sortit de sa poche les outils qu'il avait subtilisés chez Sherlock et se mit à attaquer la serrure.
Greg fit un bruit étouffé. "Oh, pour l'amour du ciel! Tu te rends compte du nombre de lois que nous sommes en train d'enfreindre pour l'instant?"
"Non, mais je suis sûr que tu omettras cette partie de l'histoire dans le rapport."
"Je ne veux même pas savoir pourquoi tu sais crocheter les serrures." Greg bougea derrière lui; il essayait apparemment de dissimuler cette activité criminelle à la vue de tout observateur potentiel.
"J'ai acquis quelques talents inhabituels en vivant avec Sherlock. Heureusement pour nous, c'est le genre de serrure que je sais crocheter." L'opération prenait plus de temps que prévu, même s'il était surpris de se souvenir de ce qu'il fallait faire. Il avait subtilisé tant de choses pour Sherlock de cette manière. Des éléments d'information étranges lui revenaient à l'esprit. Il allait devoir tous les retrouver, les utiliser à bon escient.
Après deux interminables minutes, la serrure émit enfin un cliquetis et il poussa la porte. Le hall d'entrée était sombre, et ils se glissèrent à l'intérieur le plus silencieusement possible. John maintint la porte en position ouverte avec une brique sur laquelle il avait failli trébucher dans l'entrée, et ils s'arrêtèrent pour laisser leurs yeux s'habituer à la faible lumière qui filtrait par l'embrasure de la porte.
"Alors, le plan?" murmura John.
"Essaie de ne pas te faire tuer. En parlant de ça -" Greg appuya quelque chose contre la main de John, un objet dur et froid, et John dut se mordre la lèvre pour éviter de pousser un petit cri.
Il passa les doigts sur l'acier du canon, vérifia le chargeur, soupesa le pistolet dans sa main. Mon dieu la sensation était... Bonne. Il pressa la gâchette légèrement - oui, une sûreté automatique. Parfait.
Greg remua doucement derrière lui. "Ceci n'est jamais arrivé, au fait."
La bouche de John se tordit légèrement. "Je ne vois pas de quoi tu parles."
Greg fit un signe de tête en direction de la porte et de l'appartement le plus proche, et John s'en rapprocha. Une faible lumière brillait sous la porte, mais ils n'avaient aucun moyen de savoir si c'était le bon appartement. John colla son oreille contre la porte, mais il n'entendit rien. Il se tourna vers Greg et haussa les épaules.
"Je vais voir en haut," murmura Greg en disparaissant.
John laissa son oreille contre la porte, écoutant attentivement. Il y eut un son diffus, comme une voix masculine, et puis de nouveau le silence. Son cœur battait la chamade dans sa poitrine, l'adrénaline filait dans ses veines, aiguisant sa concentration.
Une minute plus tard, Greg réapparut à ses côtés. "L'appartement d'en haut est vide. La porte était ouverte, aucun signe d'occupation récente. C'est donc probablement celui-ci."
"Très bien." John inspira profondément. "Tu es prêt?"
Greg secoua la tête. "Mes hommes seront là dans deux minutes, John. Deux minutes ne feront aucune différence, au point où nous en sommes." John se retourna pour le regarder, et Greg grimaça. "Je veux simplement dire que si Sherlock se trouvait dans un danger immédiat, tu aurais entendu quelque chose, non? Nous n'avons qu'une seule chance, et nous devons faire les choses correctement."
John secoua la tête. "Je ne peux pas rester ici sans rien faire. Je ne peux pas."
"Je sais, je sais. Bon sang si c'était Lori, je ferais la même chose, mais tu ne lui seras d'aucune utilité si tu débarques sans renforts."
John plissa les yeux, mais Greg resta impassible, sans même réaliser les implications de ce qu'il venait de dire.
Ou peut-être qu'il avait dit exactement ce qu'il avait voulu dire.
Il y eut un bruit à l'extérieur dans la rue, et ils se retournèrent tous les deux pour regarder. Un homme en gilet pare-balle se tenait dans l'embrasure de la porte avec une arme à l'air menaçant pointée droit sur eux, et John entendit Greg pousser un soupir de soulagement. Il fit un signe de la main et l'homme dans l'embrasure de la porte acquiesça, puis se retourna pour lancer un signal aux hommes qui le suivaient.
John sentit la main de Greg serrer son épaule. "Ils vont entrer en premier en défonçant la porte. Nous entrerons à leur signal."
John acquiesça, laissant Greg le guider vers l'autre bout du couloir tandis que l'espace autour d'eux se remplissait de policiers en tenue de combat. En l'espace d'une minute, une botte correctement placée sur la porte enfonça celle-ci, et les policiers affluèrent à l'intérieur. Il y eut une bagarre, des cris, puis Greg avança, indiquant à John qu'il était temps d'un signe de tête.
John lui emboîta le pas, le pistolet à la main, le cœur tambourinant à ses oreilles. L'appartement était relativement vide; les seuls meubles qui s'y trouvaient étaient un canapé défoncé et une table en bois entourée de chaises pliantes. Un homme se trouvait sur le sol, face contre terre, hurlant des obscénités et luttant contre les officiers qui le maintenaient au sol.
Le regard de John ne s'attarda pas sur lui très longtemps: de l'autre côté de la pièce, ligoté sur une chaise, se trouvait Sherlock.
Tout le reste se fondit en un tourbillon de couleur et de son, et John se retrouva debout devant Sherlock sans avoir le moindre souvenir d'avoir marché jusque là. Il fourra le pistolet à l'arrière de son pantalon et attrapa le visage de Sherlock à deux mains, et pressa un baiser rapide sur son front sans réfléchir. Les yeux de Sherlock étaient écarquillés tandis qu'il se débattait contre la corde qui liait ses mains derrière son dos. Une bande de scotch argenté couvrait sa bouche, et John se mit à l'arracher le plus doucement possible. Vu que Sherlock avait déjà une barbe de plusieurs jours, l'opération était plutôt délicate.
Dès qu'il put parler, Sherlock dit d'un ton sec, "mais qu'est-ce que tu fiches ici?"
Au grand étonnement de John, son visage n'exprimait pas l'angoisse ou la peur, ni même le soulagement, mais plutôt... le mécontentement? John le regardait d'un air abasourdi sans savoir comment répondre.
"J'avais la situation parfaitement sous contrôle avant votre intervention!"
"Sous contrôle?" John le regarda de haut en bas, ainsi que l'état dans lequel il se trouvait, incrédule. "Tu étais lié et bâillonné, retenu en otage par un tueur en série! Je ne vois pas très bien en quoi tu contrôlais la situation?"
"J'étais en train de le fatiguer," répliqua Sherlock entre ses dents. "Encore une journée et j'aurais eu sa confession complète."
"Tu es fou, tu t'en rends compte? Tu as de la chance de ne pas avoir été torturé à mort et découpé en petits morceaux avant notre arrivée."
Sherlock leva les yeux au ciel. "Oh, s'il te plait. Je ne corresponds pas du tout au profil de ses victimes habituelles."
L'incrédulité de John faisait rapidement place à la fureur. "Espèce de... crétin sans cervelle! Je devrais te laisser attaché ici, après tout ce que tu m'as fait subir ces derniers jours."
"Après tout ce que moi je t'ai fait subir?" Sherlock le regarda comme si John était le plus fou des deux. "Tout est de ta faute! Si tu étais venu avec moi quand je t'ai envoyé le premier message, je n'aurais pas été obligé de recourir au plan B."
C'était incroyable comme ce sentiment était familier, cette envie de le gifler et de l'embrasser simultanément. Et il n'y avait rien à faire. Aucune chance de lui faire entendre raison maintenant, quand il prenait ce ton moralisateur et énervé et... bah. John grogna et refoula le tout, comme il l'avait déjà fait des centaines de fois.
"Oui, eh bien, je me le suis assez souvent reproché cette semaine. Je te présente mes excuses pour le rôle que j'ai pu jouer dans toute cette folie. D'accord?"
Sherlock fronça les sourcils mais sembla un peu apaisé. "J'accepte tes excuses."
John s'efforça courageusement de ne pas lever les yeux au ciel. "Tu vas bien? Pas de blessure?"
"Non, bien sûr que non." L'expression de Sherlock revint à l'agacement.
"Tu voudrais en avoir?" marmonna John en se mettant derrière Sherlock pour lui délier les mains.
A l'autre bout de la pièce, le suspect était soulevé, pieds et poings liés, hurlant toujours des jurons et des insanités variées. Greg était occupé à discuter avec un policier haut gradé; il engloba la pièce d'un seul geste avant de désigner John et Sherlock d'un signe de tête. John réalisa qu'on leur avait jusqu'alors accordé beaucoup d'intimité.
"Je te le promets, John, mes jours n'étaient que peu en danger." Sherlock avait le ton d'un homme profondément incompris. "Je me suis présenté comme un admirateur, ou plutôt comme un harceleur. Je lui ai dit que je voulais tout apprendre sur lui et sur ses méthodes, et il a accepté de faire de moi son apprenti."
John parvint enfin à défaire le nœud qui liait les mains de Sherlock. "C'est peut-être encore plus tordu que ce que j'imaginais!"
Sherlock débarrassa ses mains de la corde et les porta à sa poitrine en les frottant. "Je lui ai dit que j'avais découpé des centaines de morceaux de corps humain pour faire des expériences dessus -"
"Ce qui est vrai, d'une manière assez terrifiante."
"-et il a été impressionné. Il m'a ligoté à la chaise, mais il m'a donné des barres protéinées et de l'eau, et il m'a permis d'aller au toilettes régulièrement."
"Dieu merci." John se leva et tendit la main, et Sherlock la prit, se laissant remettre sur ses pieds. "Le retour en taxi aurait été plutôt désagréable, sinon."
Sherlock sourit presque à ces mots. "Il a seulement mit le scotch sur ma bouche quand il voulait que je me taise."
"Et ça marche? Il faudra que je garde ça à l'esprit."
Sherlock gratta son menton piquant. "Tu l'as enlevé avec beaucoup plus de douceur que lui."
"Je t'en prie," dit John, incapable de retenir son sourire. "Dommage qu'il ne t'ait pas laissé te raser aussi. Je ne t'ai jamais vu aussi négligé." Il tendit la main pour passer le pouce sur le menton de Sherlock et quelque chose le frappa: c'était terminé, Sherlock allait bien et tout allait rentrer dans l'ordre. On leur accordait une seconde chance. Ils allaient avoir tout le temps nécessaire. Il laissa ses doigts épouser la joue de Sherlock, laissa son pouce redessiner sa lèvre inférieure. "Je crois que je n'ai jamais rien vu d'aussi merveilleux."
Sherlock ne bougea pas d'un poil et regarda John à son tour, et John réalisa ce qu'il venait de faire. Il rougit, laissa retomber ses mains et détourna les yeux. Seigneur, il avait probablement des étoiles plein les yeux.
"Laisse-moi te ramener à la maison, d'accord? Je suis sûr que la paperasse et le débriefing peuvent attendre un jour ou deux."
Sherlock acquiesça, puis fronça les sourcils en fourrant la main à l'avant de son pantalon. C'était au-dessus du caleçon, mais tout de même, John ne put retenir un petit cri indigné.
"Qu'est-ce que-"
La main de Sherlock réapparut, tenant maintenant son téléphone. Il l'alluma d'une pression du pouce et fronça les sourcils. "Je me suis dit que ça devait être toi. Quatorze messages, John, vraiment?"
"Tu... tu avais ton téléphone pendant tout ce temps?" John secoua la tête d'un air incrédule.
"Je l'ai caché dans un endroit sûr. Je l'ai mis en mode silencieux, évidemment. J'ai pensé que tu essaierais de me contacter, malgré ma requête." Son regard était accusateur.
"Oh, pour l'amour du ciel! Comment étais-je censé savoir que tu étais -" John leva les mains en l'air en signe de défaite et une pensée lui vint à l'esprit. "Attends une minute, tu as dit que tu avais coupé le son. Ça veut dire que chaque fois que je t'appelais tu -"
"Oui," dit Sherlock sans tout à fait croiser le regard de John. "En effet."
John éclata de rire; impossible de résister. L'idée que chacun de ses messages et de ses appels avait envoyé une petite vibration dans les couilles de Sherlock était irrésistible; sa tête était remplie d'images de Sherlock se tortillant chaque fois que John lui avait envoyé un texto. "Désolé, c'est juste..."
Sherlock pinça les lèvres. "Je mentirais si je disais que je n'ai pas apprécié."
"Tout est bien qui finit bien, hein les gars?" Ils se retournèrent tous les deux et virent Greg qui souriait d'une oreille à l'autre.
"Bien?" dit Sherlock d'un air renfrogné. "Si tu avais attendu un jour de plus avant de -"
John avança d'un pas. "Il veut dire merci d'avoir sauvé ses fesses, encore une fois."
"Absolument pas!"
John leva les yeux au ciel et se tourna vers Greg. "Je le ramène à la maison. Il sera à Scotland Yard lundi matin sans faute."
Sherlock émit un petit son dégoûté et Greg sourit. "Bien sûr. Nous avons une équipe médicale à notre disposition, s'il a besoin de soins."
John sourit. "Je crois que je peux m'en occuper."
A ces mots, Greg haussa les sourcils, et John sentit ses joues se réchauffer. Greg se tourna vers Sherlock et lui donna une grande tape sur l'épaule. "Ravi de voir que tu es toujours parmi nous."
"Bien sûr que je suis toujours là. Pourquoi est-ce que tout le monde s'acharne à penser que j'étais en danger?"
John secoua la tête. "Tu crois vraiment que ce malade t'aurait laissé partir après t'avoir révélé tous ses secrets?"
"J'aurais pu m'échapper."
"Quoi, comme Houdini dans sa camisole de force?"
Sherlock renifla. "Je suis plutôt doué de mes mains, figure-toi."
"Oui, j'en suis conscient." John sourit d'un air suffisant, et Sherlock rougit à son tour.
Greg toussa, et il se retournèrent tous les deux pour le regarder. "Lundi, vous avez dit? Très bien, à lundi alors." Il lança à John un regard lourd de sous-entendus avant de tourner les talons et de s'en aller.
"Alors," dit John après un moment.
"Alors."
"Tu as faim?"
"Oui. Mais j'ai besoin de me laver. Quelque chose à emporter?"
"Du chinois?"
"Du thai."
"D'accord. J'appellerai dans le taxi."
Le téléphone de Sherlock vibra; il examina l'écran pendant une demi seconde avant de lever les yeux au ciel et de remettre le téléphone dans sa poche. "Mycroft est d'une humeur massacrante."
Les sourcils de John se haussèrent légèrement. "Il ignorait que tu avais disparu avant que Greg ne le prévienne. Il était probablement mort d'inquiétude. Il nous a aidé à te retrouver, tu sais."
"Tu sembles toujours convaincu que j'avais besoin d'être retrouvé."
"Disons plutôt que tu voulais être retrouvé, alors." John le regarda sur le côté. "Tu ne peux pas nier que tu étais content de me voir."
Sherlock pinça les lèvres. "Je suppose que non. C'est toujours bien de t'avoir. Avec moi. Travaillant avec moi, je veux dire." Il baissa les yeux, et John crut détecter dans la pénombre un soupçon de rougeur sur les joues de Sherlock.
A l'extérieur, la rue était déjà cernée de bande jaune. Des policiers s'affairaient, inspectant les alentours à la recherche de preuves. Greg leur fit signe alors qu'ils avaient commencé à s'éloigner.
"Je viens de recevoir un appel de Mycroft." L'expression de Greg était amusée, comme s'il était habitué à materner Sherlock, après tout ce temps. "Il vous envoie une voiture."
Sherlock grogna. "Je veux seulement rentrer chez moi. John, fais quelque chose."
John sourit. "Je ne serais pas contre un trajet gratuit en voiture. J'ai donné cinquante livres à une sans-abris pour qu'elle nous dise où tu étais, donc je n'ai plus de liquide."
Sherlock fronça les sourcils. "Très bien. Tu n'as qu'à te débrouiller avec Mycroft ou avec la personne qu'il nous enverra, dans ce cas."
"Ah, oui. J'avais oublié à quel point c'était amusant." John lança un clin d'œil à Greg qui leur souriait à tous les deux.
Ils descendirent la rue côte à côte, et John eut la sensation d'être projeté dans le temps, d'être revenu à cette soirée délirante qu'il avait passée avec Sherlock après leur première enquête. Il jeta un regard sur le côté et vit Sherlock qui l'observait d'un air particulièrement comblé.
Quand ils atteignirent la fin de la rue, une voiture noire et brillante les attendait. Sherlock leva les yeux au ciel, mais John sourit quand le conducteur sortit pour leur ouvrir la porte. Une jeune femme occupée à travailler sur une tablette était assise à l'intérieur; elle ne leva pas les yeux quand ils se glissèrent sur les sièges de cuir en face d'elle.
"Mr Holmes, Dr Watson," dit-elle en guise de bonjour en tapotant l'écran de sa tablette.
"Bonsoir," dit John avec un grand sourire. Mon dieu, il s'amusait beaucoup trop.
"Mr Holmes avait un engagement urgent qu'il n'a pas pu annuler, mais il vous rendra visite demain matin."
"Parfait," grommela Sherlock. "Il va vouloir un petit-déjeuner, je suppose." Il se tourna vers John pour le regarder d'un air appréciateur. "Tu as toujours fait de très bonnes omelettes."
John cligna des yeux. "Tu ne les mangeais jamais."
"Cela m'arrivait. Occasionnellement."
"Tu as les ingrédients, au moins?"
Sherlock haussa les épaules. "Si je ne les ai pas, tu pourras sortir demain matin pour aller les chercher, non?"
"Mais je," commença John avant de s'interrompre. Tout le monde pensait apparemment que John passerait la nuit chez Sherlock. Bon sang, c'était sûrement ce qu'il allait faire. Peu importe ce que cela impliquerait. "A quelle heure?"
La femme leva les yeux et lui offrit un sourire fade. "Vers huit heures, je crois. Sauf si vous prévoyez de faire la grasse matinée. Dois-je l'informer que vous préférez repousser le rendez-vous?"
"Non, je voudrais en finir le plus vite possible," répondit Sherlock. Il se retourna pour contempler le paysage.
"D'accord," dit John. Il se permit de regarder Sherlock pendant presque une minute, observant la manière dont sa poitrine se levait et s'abaissait, le mouvement de sa gorge quand il avalait sa salive, la crispation de ses doigts sur ses cuisses. Il était nerveux, réalisa John - à propos de ce qui allait se passer ce soir-là.
Mais qu'allait-il se passer ce soir-là, d'ailleurs? Plusieurs possibilités défilèrent dans la tête de John, toutes plus obscènes les unes que les autres, et il sentit une petite bouffée d'appréhension l'envahir. Ils avaient d'autres choses à régler d'abord, bien sûr. Mais après ça... John se détourna pour regarder sa propre fenêtre et fit un grand effort pour ne pas se tortiller sur son siège. Le trajet serait encore long jusque Baker Street.
