Chapitre 9
"Tu voulais du Thai, c'est ça?" John passa en revue une liste de recommandations sur son téléphone, puis les classa par ordre de proximité.
"Du curry vert, au poulet. Il y a de la monnaie dans mon portefeuille." Sherlock retira son manteau et le pendit au crochet près de la porte d'entrée. Il était encore dans un état remarquable pour un vêtement qui venait de passer presque une semaine froissé sur le sol à côté de la chaise de Sherlock. "Je vais prendre une douche."
"C'est une très bonne idée," répondit John.
L'écharpe roulée en boule de Sherlock atterrit sur sa tête.
Quand la porte de la salle de bain fut refermée, John retira le pistolet de la poche dans laquelle il l'avait transféré dans la voiture et l'examina. L'objet semblait appartenir à la police, ce qui signifiait qu'il avait probablement été assigné à Greg en particulier. John se demandait s'il s'agissait d'un prêt à court ou à long terme, mais il supposa que le temps le lui dirait. Le fait que Greg lui fasse assez confiance pour le lui laisser un certain temps était une leçon d'humilité; c'était une responsabilité que John ne prendrait pas à la légère. Il enveloppa le pistolet dans son manteau et posa le tout en lieu sûr dans une armoire.
Le restaurant qu'il avait choisi livrait dans leur quartier, alors John s'installa pour attendre confortablement. Il entendit le bruit du robinet qu'on ouvrait dans la salle de bain, puis celui de la douche; il ne parvenait plus à rester immobile. Il alla dans la cuisine, remplit la théière sur le comptoir et l'alluma.
Au départ, il avait prévu d'aller voir Sherlock chez lui, pour s'assurer qu'il n'était pas blessé et qu'il se nourrissait, et puis ensuite... eh bien, le problème était là, justement. Il n'avait pas vraiment osé envisager la suite.
La théière s'éteignit avec un petit déclic et John versa l'eau dans deux tasses avant d'y ajouter des sachets de thé. Il ne savait pas si Sherlock prenait encore du sucre, alors il posa le bol de sucre avec les deux tasses sur la table et se rassit pour attendre.
Quelques heures seulement auparavant, il s'était trouvé dans cette même pièce et avait craint de ne plus jamais revoir Sherlock. Il s'était dit, dans ce moment de panique et de chagrin, que si l'occasion se présentait encore, il avouerait ses sentiments à Sherlock, sans perdre une miette du temps supplémentaire qui lui serait accordé. Et voilà qu'ils étaient rentrés, que Sherlock était en vie, en bonne santé et, euh, tout nu derrière cette porte en ce moment même.
Était-il prêt pour cela? Dix ans s'étaient écoulés, et il s'était tellement accroché à cette rancune, mais maintenant, maintenant - y avait-il encore une raison de repousser Sherlock? La peine s'était, à son insu, transformée en quelque chose d'autre. Il ne savait pas exactement quand cela s'était produit, mais quelque part entre ce premier dîner et leur rencontre dans le placard, tout avait changé.
Ses doigts pianotaient nerveusement sur la table, et il souffla lentement en essayant de se relaxer. Il avait voulu éviter de trop s'éterniser sur le sexe; il avait passé la plus grande partie de la semaine convaincu que Sherlock ne voulait plus entendre parler de lui, et au cours des dernières vingt-quatre heures, il s'était surtout demandé si Sherlock n'était pas mort. Mais ces pensées remontaient maintenant à la surface de sa conscience: la sensation de la bouche de Sherlock sur la sienne, le contact de sa main, le sentiment d'urgence étonnement vif. Ces images envoyèrent encore une décharge d'excitation à travers tout son corps.
La douche s'arrêta et l'appartement fut plongé dans le silence. John prit une gorgée de thé en s'efforçant de réprimer l'appréhension qui grandissait dans son ventre.
La porte de la salle de bain s'ouvrit et Sherlock émergea en peignoir, les cheveux humides et les pieds nus. John se leva et marcha jusqu'à lui. Cette partie, au moins, devait être assez simple.
"Tu te sens mieux?"
Sherlock fronça le nez. "Je crois que mon rasoir est fichu."
John sourit. "Tu aurais pu te laisser pousser la barbe, tu sais. Ça aurait fait un bon déguisement."
"Une barbe attirerait l'attention dans cette ville, au lieu de la repousser. Ce ne serait pas vraiment idéal comme genre de déguisement." Sherlock passa la main sur son menton nouvellement lisse. "Et de toute façon, je n'ai jamais compris l'attrait des poils sur le visage."
John remarqua les bleus et les marques visibles de ses poignets, et il avança d'un pas. "Attends, laisse-moi regarder ça." Il prit une main de Sherlock dans la sienne et remonta la manche de sa robe de chambre pour mieux voir. "Ça restera irrité pendant quelques jours, mais ça ne devrait pas interférer dans tes activités normales. Si tu as de la crème antibiotique, ça peut servir." Il leva les yeux, rencontra le regard de Sherlock et déglutit. "Très bien. D'autres blessures?"
"Non." La réponse de Sherlock fut assez abrupte - il avait changé de bien des manières, mais certaines choses étaient restées les mêmes.
"Tu as été retenu en otage par un assassin pendant ces cinq derniers jours. Pardonne-moi si je ne te crois pas sur parole."
"Il n'y a rien qui cloche chez moi, rien qui ne puisse être arrangé par un repas chaud et une bonne nuit de sommeil." Sherlock bougea pour contourner John, apparemment dans le but de se diriger vers la cuisine.
John lui coupa la route et le regarda fermement l'air de dire C'est moi le docteur. "C'est à moi d'en juger."
Pendant un moment Sherlock sembla vouloir discuter, mais finalement il s'arrêta et marmonna, "comme tu voudras."
Il tira sur le nœud de sa robe de chambre et la laissa glisser de ses épaules jusqu'au sol. Il leva les yeux vers John et plaça les mains sur ses hanches en signe de défi. Il était complètement nu.
John déglutit et tenta courageusement de poser son regard sur un endroit qui ne soit pas tout à fait indécent. "Je ne voulais pas dire-"
"C'est le moyen le plus efficace, non? Regarde bien, John. Vas-y." Il le regarda droit dans les yeux sans la moindre trace d'embarras sur le visage.
John expira le plus doucement possible. "Ce n'est pas exactement comme ça qu'on procède d'habitude. Tu le saurais si tu prenais parfois la peine d'aller chez le médecin."
"Mon docteur à quitté Londres il y a longtemps, malheureusement. Je n'en ai jamais voulu d'autre."
John contracta les mâchoires. "D'accord. Je vais simplement... très bien."
Il regarda Sherlock de haut en bas, en s'efforçant avec peine de ne s'attarder sur aucun point en particulier. Sherlock était toujours un peu trop maigre, mais il avait visiblement pris soin de lui. Il y avait quelques contusions ici et là, mais la plupart d'entre elles s'étaient estompées et n'indiquaient aucune lésion interne. Il contourna Sherlock et contempla la largeur de ses épaules, de son dos, et laissa ses yeux s'attarder sur ses fesses plus longtemps qu'il n'était nécessaire d'un point de vue strictement professionnel. Il y avait un bleu assez large dans le bas de son dos près d'un rein, et John pressa la main dessus délicatement. Sherlock sursauta à son contact.
"Pardon."
"Tes mains sont..."
"Froides, je sais."
"Ce n'est pas grave."
"Ça fait mal?" John appuya légèrement sur les contours de l'ecchymose.
"Non."
John le regarda attentivement, mais Sherlock ne cilla pas. Il promena sa main un peu plus haut sur le dos de Sherlock avant de pouvoir s'en empêcher, et il sentit Sherlock frissonner imperceptiblement. Il se plaça à côté de Sherlock pour placer les deux mains sur sa cage thoracique, une main sur son torse et l'autre sur son dos. "Inspire profondément plusieurs fois."
Sherlock s'exécuta, les yeux fermés, et John refoula une envie furieuse de s'approcher et de déposer un baiser sur la peau pâle de son épaule. Ses mains migrèrent de l'autre côté de Sherlock, presque comme dans une étreinte, et Sherlock inspira de nouveau. Le front de John était assez proche de l'épaule de Sherlock pour sentir la chaleur de son corps. Il relâcha son souffle le plus calmement possible, et il sentit le frémissement léger de Sherlock sous cette haleine qui caressait sa peau.
"Tu avais raison," dit-il en reculant. "Tu es en bonne santé, d'après ce que je vois."
Sherlock parut soulagé, et s'inclina pour récupérer sa robe de chambre sur le sol. "Comme je te l'ai dit à plusieurs reprises." Cela dit il ne fit pas le moindre geste pour enfiler le vêtement; il roula le tissu en boule et le tint d'une main devant son entre-jambe.
John haussa les sourcils et Sherlock lui renvoya son regard d'un air presque défiant.
La sonnette de la porte d'entrée retentit, coupant net toute discussion.
John farfouilla dans le portefeuille de Sherlock à la recherche de billets et descendit au rez-de-chaussée pour récupérer la livraison. Quand il remonta avec les sachets de nourriture, Sherlock était assis derrière la table, la robe de chambre de nouveau sur les épaules. Sherlock ne fit aucun mouvement pour se lever, alors John sortit les assiettes et les couverts du placard, en réalisant tardivement ce qu'il faisait - il réalisa aussi qu'il savait à quel endroit se trouvait précisément chaque chose, puisque apparemment Sherlock avait laissé la vaisselle à la même place durant toutes ces années.
John déposa le tout sur la table et déballa les boîtes. "Bon, j'ai fait comme chez moi, comme tu vois. J'espère que ça ne te dérange pas."
"Pas du tout." Sherlock porta la tasse à ses lèvres, mais John eut le temps d'apercevoir l'ombre d'un sourire.
"J'ai commandé assez de nourriture pour qu'il t'en reste demain."
Sherlock saisit le ravier et commença à se servir de riz. "Bonne idée, je ne serai sûrement pas d'humeur à sortir."
John déposa de la nourriture sur sa propre assiette et ils mangèrent en silence pendant quelques minutes.
"Si tu veux quelque chose de plus fort que du thé, il y a une bouteille de Whisky dans la dernière armoire à gauche." Sherlock ne leva pas les yeux de son assiette.
"J'ai encore l'air secoué, c'est ça?"
Sherlock poignarda un morceau de poulet avec sa fourchette. "Il n'y avait aucune raison d'être aussi inquiet."
John ricana. "Ah non? Après la manière dont nous nous sommes séparés, tu as couru après un meurtrier sans décrocher ton téléphone pendant presque une semaine!"
Sherlock avala une bouchée et leva les yeux. "John, je..." Il fronça les sourcils, comme s'il hésitait à prendre la parole, avant de détourner le regard sans rien ajouter.
John tripotait la nourriture sur son assiette, essayant de trouver le courage d'entamer la conversation importante qu'ils devaient avoir. "J'ai rencontré ton ami Philippe il y a quelques jours." L'expression de Sherlock de mua en surprise, et John se força à continuer. "C'était une coïncidence. Son petit ami s'est retrouvé aux urgences après un accident de vélo, et je l'ai reconnu. Nous avons discuté."
"Ah." L'expression de Sherlock était parfaitement neutre. "Je suppose qu'il va bien?"
"Oui, absolument." John prit une bouchée de nourriture et regarda Sherlock manger pendant un moment. "Il m'a demandé de tes nouvelles."
"Oui, évidemment." A la surprise de John, Sherlock fit un grand geste avec sa fourchette. "Vous êtes tous les deux maîtres dans l'art délicat du bavardage inutile. C'était sûrement un modèle de conversation convenable."
John décida d'ignorer le sarcasme pour l'instant. "Alors que s'est-il passé entre vous?"
Sherlock haussa les épaules. "Des choses tout à fait banales. Nous prenions des repas ensemble, généralement au restaurant et parfois dans nos appartements. Nous parlions de toutes sortes de sujets. Nous avions des relations sexuelles approximativement 3,2 fois par semaine. Nous..."
"Non, ce n'est pas ce que je voulais dire." John dut ravaler son agacement. "Pourquoi avez-vous rompu?"
La fourchette de Sherlock chassait un morceau de poulet sur les rebords de son assiette. "Il voulait des choses que je ne pouvais pas lui offrir. Je trouvais la relation satisfaisante comme elle était: de la compagnie occasionnelle, de la conversation raisonnablement intelligente, une appréciation partagée des sciences et de la logique, ce genre de chose. Mais il était évident qu'il était de moins en moins satisfait. Nous nous disputions à ce sujet de plus en plus souvent, et c'est devenu... désagréable. La décision de nous séparer a été mutuelle."
"Quelles choses?"
"Pardon?"
John inspira profondément. "Tu as dit qu'il voulait des choses que tu ne pouvais pas lui apporter."
Sherlock repoussa son assiette et reprit sa tasse de thé. "Je l'appréciais énormément, et j'étais de toute évidence attiré par lui, mais on ne peut pas vraiment dire que je l'aimais."
"Tu veux dire... Oh." John déglutit. "Et il..."
"Il me l'a dit après six mois, et ensuite presque chaque fois que je le voyais. Mais je n'éprouvais pas la même chose. Je l'aimais beaucoup, certes, mais..." Il s'interrompit un moment pour prendre une gorgée de thé. "Je le respectais trop pour lui mentir."
John soupira. Plus il en apprenait sur Philippe, plus il ressentait de la sympathie à son égard. "Je suis surpris que votre relation ait duré aussi longtemps, si elle n'était pas réciproque."
"Je crois qu'il espérait que je change." Le sourire de Sherlock était désabusé. "Mais cela ne me ressemble pas."
Le cœur de John sombra, et il baissa les yeux sur son assiette. "Je vois."
"John?" Il releva les yeux et s'aperçut que Sherlock l'examinait d'un air prudent. "Je suis désolé pour ce qui s'est passé à l'hôpital."
John lui renvoya son regard. "Pourquoi es-tu désolé, exactement?"
Le visage de Sherlock était tendu. "Je sais très bien que tu ne... Que tu n'es pas intéressé par..."
"C'est moi qui t'ai embrassé le premier."
"Et j'aurais dû m'arrêter là, au lieu de..." Il fit un geste vague de la main.
"Et je crois qu'il est évident que j'ai apprécié." John haussa les sourcils.
"La question n'est pas là." Un pli apparut sur le front de Sherlock. "Je comprends qu'il s'agissait d'un moment d'égarement. Tu as agi de manière impulsive dans l'excitation du moment. C'était l'adrénaline, un cas tout à fait typique. Je n'attends rien de plus, ne t'inquiète pas."
Le regard de Sherlock resta fermement fixé sur la table, et John étouffa un petit cri lorsqu'un éclair de compréhension le traversa. Sherlock avait aimé John pendant des années, et puis cette nuit à l'hôpital, il avait enfin obtenu ce qu'il désirait l'espace de quelques minutes. Mais il s'était dit qu'il ne recevrait peut-être rien de plus, que peut-être John aurait des regrets et qu'il tournerait le dos à leur amitié - Sherlock croyait avoir gâché sa dernière chance de voir John revenir dans sa vie, alors il avait pris ses jambes à son cou.
John pressa la main sur sa bouche un moment. Seigneur, comment avait-il pu manquer cela jusqu'à maintenant?
"Sherlock, regarde-moi." Il attendit que Sherlock relève les yeux, et il inspira profondément. "Ce n'était pas un cas isolé. Je n'ai pas envie que ce soit un cas isolé."
Le visage de Sherlock était neutre, sa bouche entrouverte comme s'il essayait d'assimiler ce qu'il venait d'entendre. "Je ne comprends pas."
John ne put retenir un sourire. "Voilà quelque chose que je n'ai pas entendu très souvent." Il s'interrompit encore en s'efforçant de trouver les mots justes. "Je ne savais pas que c'était ce que je désirais, jusqu'au moment où je t'ai embrassé. Alors tout est devenu clair immédiatement." Il secoua la tête et se força à regarder Sherlock. "Écoute, je sais que les choses ont été difficiles entre nous pendant longtemps et je... Je ne sais pas pourquoi je me suis accroché à ma colère aussi longtemps. Je dois être un peu idiot, je suppose."
"Tu n'es pas un idiot." La voix de Sherlock était basse, mais son expression était complètement sincère.
"Ce que je veux dire, c'est que je n'ai plus désiré quelqu'un comme ça depuis très très longtemps. Et quand tu m'as touché - mon dieu, je n'avais plus joui aussi fort ni aussi vite depuis trente ans." Il sentit ses joues se réchauffer à ce souvenir, et il se mordit la lèvre pour retenir le rire nerveux qui menaçait de lui échapper. "Et j'avais envie de te toucher aussi. Tu n'imagines pas à quel point j'ai repensé à ce que j'aurais pu te faire, à ce que j'aurais dû te faire, avant que tu disparaisses."
Sherlock déglutit et baissa les yeux sur son assiette. "John, c'est... Tu dois comprendre que c'est quelque chose que je ne peux pas faire à la légère. Tu es... Avec toi je suis..." Il ferma les yeux un moment avant de les rouvrir, et de ramener son regard sur John. "Si tu n'es pas totalement, absolument sérieux à ce sujet, alors ne dis plus rien. Nous ferons comme si rien ne s'était passé, et tout ira bien."
"Tu ferais ça?" John sentit la vague d'émotion refluer, et il la repoussa de nouveau. "Tu mérites mieux que ça, tu sais. Tu mérites d'être aimé."
L'expression de neutralité prudente de Sherlock se fissura, et pendant un moment il parut incroyablement jeune. "Ah bon?"
"Oui. Bien sûr." John avança sa main sur la table, la paume vers le haut, et Sherlock la regarda un moment avant de glisser la sienne par dessus, effleurant des doigts le poignet de John.
Il relâcha son souffle. "Très bien, alors. C'est..." Il leva les yeux vers John et ses yeux étaient brillants.
John serra sa main avant de la lâcher, se sentant tout à coup bouleversé. Il recula sa chaise. "Où était-il déjà, ce Whisky?" Il avait bien besoin d'un peu de lubrifiant social, à ce stade-ci.
"Dernière armoire à droite, étagère du haut."
John se leva, retira la bouteille et remplit deux verres de glaçons avant de revenir à la table. Il versa une quantité généreuse d'alcool dans chaque verre et en poussa un sur la table en direction de Sherlock. "Santé."
Sherlock saisit son verre et surprit John en prenant une longue gorgée, puis reposa le verre et se mit à le contempler.
John prit la plus grande gorgée de Whisky possible. "Alors quand tu dis que ça ne te ressemble pas, que veux-tu dire, exactement?"
La bouche de Sherlock se contracta légèrement. "J'ai accepté depuis longtemps le fait que je n'obtiendrais jamais ce que je voulais, pas complètement. J'ai trouvé des moyens d'être satisfait, même occasionnellement heureux, mais je ne serai pas capable d'aimer quelqu'un d'autre, pas comme ça."
"Alors... que veux-tu, exactement?" demanda John d'une voix douce.
Le sourire de Sherlock était contrit. "Je crois que tu le sais déjà."
John soupira et tenta de réfréner sa frustration. "Je suis en fait assez perdu, pour l'instant."
"Je suppose que tu as demandé à Philippe pourquoi nous nous sommes séparés, et je suppose également qu'il t'a dit la vérité."
John déglutit et prit un moment avant de répondre. "Il a dit que tu étais amoureux de moi."
"Comme je m'y attendais. La vérité. Je ne lui ai pas dit grand chose à ton sujet, mais il était assez intelligent pour découvrir la vérité tout seul." L'expression de Sherlock était complètement honnête, et John ne put que le regarder en silence pendant quelques secondes.
"Mais tu viens de dire que tu étais incapable d'aimer quelqu'un de cette manière."
"Quelqu'un d'autre, John. Essaie de suivre." Il saisit de nouveau son verre et le fit tournoyer dans sa main.
John sentit son souffle s'échapper précipitamment, et il lui fallut un moment avant de se rappeler d'inspirer à nouveau. "Et si mes sentiments sont identiques?"
Sherlock s'immobilisa complètement. "Ils le sont?"
"Je crois que oui, et je ne l'avais pas réalisé jusqu'à... eh bien, jusqu'à maintenant, pour être honnête." Sa tête tourna un moment. Il sentait que c'était vrai, plus vrai que tout ce qu'il avait dit sur lui même depuis un certain temps. Le silence s'étira entre eux pendant quelques secondes, et John reprit son souffle. "Je ne sais pas quoi dire maintenant."
"Dis que tu vas rester."
John sourit. "Oui, je crois que je ne vais nulle part."
"Bien." Sherlock tira son assiette vers lui, et à la grande surprise de John, y ajouta de la nourriture. Il haussa un sourcil en voyant la tête de John. "Je n'ai presque pas mangé pendant une semaine, tu sais. Je suis affamé."
John le regarda manger, son propre appétit remplacé par une appréhension grandissante. Seigneur, à son âge, à cette époque de sa vie, comment pouvait-il encore se sentir aussi maladroit? S'il avait été avec une autre personne, il se serait levé, aurait repoussé la table et -"
John retint le sourire qui menaçait de s'étendre sur son visage. Il imaginait très bien ce que Sherlock dirait s'il faisait une chose aussi ridicule.
"Quoi?" demanda Sherlock, la bouche pleine de riz.
John se rassit contre son dossier. "J'ai toujours été heureux de te voir manger."
"Ma mère disait souvent quelque chose de similaire."
"Il faut bien que quelqu'un prenne soin de toi."
Sherlock eut l'air de vouloir protester pendant un moment, mais sembla se raviser. Il sourit en puisant dans son poulet au curry.
"Il est tard, n'est-ce pas?" dit John dix minutes plus tard en rangeant les restes dans le frigo. Il se tourna vers l'endroit où Sherlock était appuyé contre le mur de la cuisine, les yeux troubles. "Tu dois être épuisé."
Sherlock acquiesça, mais sans rien ajouter.
"Je devrais rentrer chez moi et te laisser dormir."
"Ne fais pas ça."
"D'accord." John se mordit la lèvre en tentant d'ignorer le sursaut que son estomac venait d'avoir. "Je suppose qu'il est inutile de faire tout ce chemin et de revenir avant l'arrivée de Mycroft, de toute façon."
"Absolument." Les coins des lèvres de Sherlock se levèrent en un début de sourire.
John passa une main dans ses cheveux. Il ne savait pas très bien ce que le fait de passer la nuit chez Sherlock impliquerait, mais de toute façon, il avait besoin de se laver avant... avant dieu sait quoi. "Ça te dérange si je prends vite une petite douche?"
La sensation de l'eau chaude glissant sur son corps était délicieuse; il avait oublié à quel point la pression de l'eau était bonne dans cet appartement. Il vola un peu de shampoing à Sherlock et se lava les cheveux, ensuite il se débarrassa de cette sueur que l'adrénaline de la soirée avait déposé sur sa peau.
Les serviettes propres étaient, heureusement, toujours rangées sous l'évier. Il s'essuya en regardant son reflet. La dernière fois qu'il s'était regardé dans ce miroir, il était beaucoup plus jeune, avec moins de cheveux gris et de rides sur le visage. Et maintenant: qu'était-il en train de faire? Était-il prêt pour cela? L'idée de sortir de cette salle de bain pour aller se coucher avec Sherlock le fit sourire à son reflet dans la glace. Il n'avait plus ressenti depuis longtemps cette anticipation grisante avant une première nuit avec quelqu'un. Et le fait que cette personne soit un homme - c'était plutôt surprenant à cette époque de sa vie. Mais il est vrai que rien, dans sa relation avec Sherlock, n'avait jamais été conventionnel.
Il passa une main sur son menton piquant. Il envisagea de se raser, mais le rasoir de Sherlock était réellement en mauvais état. Il tenta de se laver les dents sans brosse à dents puis se tourna vers la porte. L'une des robes de chambre de Sherlock y était accrochée, et John l'enfila. Quoiqu'il arrive, il était probablement inutile de remettre ses vêtements à ce stade de la soirée.
Il prit une grande inspiration et ouvrit la porte. L'appartement était plongé dans la pénombre et le silence, et il lui fallut un moment pour que ses yeux s'habituent à l'obscurité. Il éteignit la lumière de la salle de bain et jeta un œil à la ronde. La porte de la chambre de Sherlock était ouverte; il marcha dans cette direction et s'arrêta dans l'embrasure. Sherlock était dans le lit, dos à la porte, la couverture tirée sur les épaules. Il semblait endormi.
John soupira en se frottant la nuque. Sa déception était ridicule. Il savait que Sherlock était épuisé, et ils avaient toute la vie devant eux pour... explorer cette nouvelle chose entre eux. Le canapé suffirait pour cette nuit. John tourna les talons.
Il avait déjà avancé de trois pas dans le salon quand il entendit une voix étouffée dire: "Ne sois pas idiot, John. Reviens ici."
John sourit d'une oreille à l'autre en revenant sur ses pas.
Sherlock s'était retourné pour lui faire face; il le regardait marcher vers lui d'un air attentif. John s'arrêta près du lit et resta immobile quelques secondes, maladroit, frappé d'une timidité soudaine. Il n'avait jamais été complètement nu devant Sherlock. Il était franchement plus épais au niveau du ventre qu'il y a dix ans, et il avait eu un assez bon aperçu de Philippe à l'hôpital pour savoir que le dernier amant de Sherlock était plus musclé qu'il ne l'avait jamais été.
Mais John n'allait pas monter dans le lit en robe de chambre, alors il se résigna: il dénoua la ceinture, retira la robe de chambre et la jeta sur une chaise près du lit. Il resta immobile plusieurs secondes pendant que Sherlock promenait son regard sur sa peau, sans chercher à dissimuler sa propre curiosité. Ses yeux s'attardèrent juste en dessous de la taille de John quelques instants avant que Sherlock ne lève à nouveau les yeux vers son visage avec un sourire qui frôlait l'obscénité. John sourit, incapable de s'en empêcher, se glissa sous la couette et se coucha sur le côté, la tête appuyée sur une main.
L'expression de Sherlock était devenue parfaitement neutre, et il ne fit pas le moindre geste pour se rapprocher. John le regarda un moment, incertain, et puis la réalisation le frappa si brusquement qu'il poussa presque un petit cri: Sherlock ne croyait pas que John voulait réellement cela. Il attendait que John fasse le premier pas, comme il l'avait fait dans le placard. Comme il l'avait fait avec Philippe.
"Es-tu -" commença John.
"J'ai attendu des années pour t'avoir dans mon lit. Je peux encore attendre jusqu'à demain si tu préfères -"
John se pencha vers lui et le fit taire par un baiser. Sherlock émit un son doux et désespéré contre sa bouche avant de glisser ses bras autour de John et de lui rendre son baiser. C'était un baiser différent de celui du placard, moins frénétique et plus contrôlé, mais clairement chargé d'émotion. Il avait oublié à quel point cela pouvait être érotique, ce frôlement de langue et de lèvres et cette chaleur, surtout que Sherlock s'agrippait à lui comme si sa vie en dépendait. L'une des mains de Sherlock se déplaça sur l'arrière de la tête de John et le tint immobile, et la langue de Sherlock encercla la sienne légèrement avant de l'attirer entre ses lèvres pour en sucer le bout. John gémit: c'était chaud et mouillé, et mon dieu, il n'avait pas été embrassé de cette manière depuis une éternité.
Oh, seigneur, ils allaient vraiment le faire.
Les mains de Sherlock remontèrent jusqu'à ses épaules et l'attirèrent plus près, pour que son poids repose sur la poitrine de Sherlock. Le sexe de John était maintenant dur, il frôlait la cuisse de Sherlock et un gémissement lui échappa involontairement quand les doigts de Sherlock se refermèrent autour de lui. John interrompit le baiser pour promener ses lèvres le long de la mâchoire de Sherlock et sur son cou, et les sons étouffés que Sherlock émettait en retour étaient ensorcelants. John se baissa pour embrasser les épaules de Sherlock, puis sa poitrine, et s'émerveilla devant l'étrangeté de glisser ses doigts sur les poils épars qui s'y trouvaient. Il n'y avait rien de doux ni de rond chez Sherlock, mais pour une raison obscure cela n'avait pas importance; la différence n'était pas aussi dérangeante qu'il le croyait. Cela faisait simplement du bien, et c'était juste, une justesse qu'il n'aurait pas imaginée quelques jours plus tôt.
Sa main descendit, rencontra l'os saillant de la hanche de Sherlock, et le dépassa de quelques centimètres jusqu'à ce qu'elle trouve le sexe de Sherlock, chaud et dur contre son ventre.
"Oh mon dieu," dit Sherlock, et John remonta vers le haut pour capturer ses lèvres tout en frottant ses doigts le long de son érection.
Cela faisait, seigneur, presque trente ans qu'il n'avait plus fait ça à quelqu'un d'autre - et il avait appris pas mal de chose sur l'art d'être un bon amant pendant ce laps de temps. Il se contenta d'abord de le taquiner, redessinant les contours du pénis de Sherlock du bout des doigts, écoutant les sons qu'il faisait et la manière dont son corps se tendait quand il touchait un point sensible.
"J'allais faire ça dans le placard de l'hôpital avant que tu t'enfuies," murmura John contre les lèvres de Sherlock. Il recula assez pour distinguer le visage de Sherlock. "Je me suis demandé ce que cela ferait de te toucher, de te voir comme ça."
Sherlock leva les yeux vers lui. "Savoir cela aurait rendu les cinq derniers jours beaucoup plus supportables." John remonta sa main, compressant légèrement le gland à la fin, et la bouche de Sherlock s'ouvrit en grand.
"Si tu parviens encore à former des phrases cohérentes, c'est que je ne fais pas ça correctement." John lui sourit en accélérant son mouvement. La couverture devint bientôt beaucoup trop encombrante, alors il la repoussa du pied et eut son premier aperçu de l'érection de Sherlock. Elle était longue et mince, comme le reste de sa personne, et John se déplaça dans le lit pour regarder de plus près. Le gland était brillant et foncé, et la fente était gorgée de liquide. Il commença à couler au moment où la main de John tirait la peau vers le bas, et sans réfléchir il se pencha en avant pour l'essuyer avec sa langue.
Sherlock étouffa un petit cri et John réalisa ce qu'il venait de faire. Il n'avait encore jamais fait ça, même si l'idée lui avait déjà traversé l'esprit, bien entendu. Et voilà qu'il était sur le point de franchir le pas.
Avant qu'il ait le temps de prendre une décision, la main de Sherlock vint serrer son épaule. "Approche."
John se redressa et se retrouva entraîné dans un baiser torride. Il accéléra son mouvement de la main et Sherlock poussa un gémissement, et alors, enfin, Sherlock jouit entre ses doigts. John se retira du baiser et recula pour voir son visage, pour voir sa tête inclinée vers l'arrière et sa bouche ouverte, ainsi que le plaisir qui détendait ses traits. John ralentit ses caresses, pas encore prêt à s'arrêter totalement.
Sherlock se relaxa enfin sur le matelas en laissant ses bras retomber par-dessus sa tête. Il ouvrit les yeux et regarda John avec un sourire timide. "C'était un peu rapide, n'est-ce pas?"
"Je le prends comme un compliment."
John se pencha pour l'embrasser à nouveau, dans un doux glissement de lèvres et de langue. Il sentit une main se placer à l'arrière de son crâne et le maintenir en place, et Sherlock prit le contrôle du baiser. C'était une sorte de séduction douce et lente, réalisa John après un moment: un aperçu de ce que Sherlock savait faire de sa bouche. Une minute plus tard, John luttait contre une envie furieuse de ruer contre la cuisse de Sherlock. Juste au moment où il allait le supplier de faire quelque chose, n'importe quoi, pour soulager la pression, Sherlock le poussa sur le côté et roula sur lui.
Le cerveau de John buta sur cette sensation étrange d'être écrasé par quelqu'un de plus grand, de sentir les cuisses de quelqu'un d'autre écarter les siennes. Cette position impliquait quelque chose qui inonda son esprit, et il pressa un talon contre l'arrière de la cuisse de Sherlock pour l'attirer plus près. Il n'avait rien contre cette idée, même si cela ne semblait pas encore être à l'ordre du jour. La bouche de Sherlock descendit le long de son cou, sur son épaule, sur sa poitrine, et John étouffa un petit cri quand sa langue chatouilla doucement un téton.
John se tordait déjà d'envie quand Sherlock traversa sa poitrine pour accorder son attention à l'autre téton, et il lâcha malgré lui un son de frustration.
"Patience," chuchota Sherlock contre sa peau, et John rit.
"C'est nouveau pour moi, d'être avec quelqu'un qui préfère prendre son temps."
Sherlock s'interrompit à ces mots et déposa un baiser léger sur son ventre. "Vraiment?"
John soupira et ferma les yeux. Il n'avait pas vraiment envie de penser à tout ce que sa vie sexuelle n'avait pas été pendant la dernière décennie, pas quand il avait un aperçu de ce qu'elle pouvait être maintenant. "N'arrête pas."
Sherlock sema des baisers sur le ventre de John, ses doigts bougeant lentement sur ses flancs, puis plongea le bout de sa langue dans son nombril. John rit et se tortilla de nouveau, tout à coup chatouilleux, et Sherlock recommença jusqu'à ce que John le pousse par les épaules. Sherlock descendit dans le lit jusqu'à ce qu'il soit installé entre les cuisses de John, et la sensation de son souffle chaud contre la peau tendue de sa queue arracha un grognement à John.
"Je dois te dire," dit Sherlock avant de s'interrompre pour passer la langue sur le point sensible sous le gland, "que j'avais envie de faire ça depuis très longtemps."
"V-Vraiment?" John agrippa les draps en essayant désespérément de tenir le plus longtemps possible.
"Je fantasmais sur le goût que tu aurais, les bruits que tu ferais..." Un autre coup de langue, et John vit des étoiles. "Même quand je le faisais à Philippe, j'imaginais que c'était toi." La bouche de Sherlock se referma sur le gland et il suça doucement, et John étouffa un cri rauque.
"Je ne tiendrai pas très longtemps, oh mon dieu." Il ne pouvait pas s'empêcher d'entremêler ses doigts dans les cheveux de Sherlock, et bon sang, depuis combien de temps voulait-il faire ça?
Sherlock grogna à ce geste, et il avala la queue de John, bougeant sur toute la longueur, une, deux, trois fois avant que John sente arriver le début de son orgasme.
"Je ne peux pas -"
Sherlock suça alors très fort, une longue caresse vers le haut avec le plat de la langue, frottant le dessous du sexe de John, et John dut se retenir de pousser ses hanches vers l'avant, de fourrer sa queue dans la gorge de Sherlock. Sherlock agrippait fermement ses hanches, comme s'il avait lu dans les pensées de John, et l'univers de John s'effondra sous la chaleur mouillée de la bouche de Sherlock. Il était vaguement conscient de ses propres cris, mais même le son de sa propre voix était un bourdonnement dans sa tête, aux contours pâles et flous.
Sherlock le suçait encore doucement quand il reprit ses esprits, un mouvement chaud et calme qui parvenait d'une certaine manière à ne pas irriter les points sensibles.
"Oh mon dieu," fut tout ce que John parvint à dire pendant un moment. Il se sentait frissonnant et étourdi. Ses doigts étaient engourdis. "Je... tu... " Il déglutit et ouvrit les yeux pour regarder Sherlock, qui venait enfin de relâcher son sexe épuisé, visiblement à contrecœur. "C'était incroyable."
Sherlock embrassa l'intérieur de sa cuisse. "Ce n'était rien. La prochaine fois je te sucerai pendant une demi-heure avant de te laisser jouir."
John rit à moitié, avant de réaliser qu'il était sérieux. "Oh, mon dieu."
Sherlock rampa sur son corps et l'embrassa, et John sentit son propre goût sur la langue de Sherlock. Sherlock se coucha à côté de lui et frotta son nez contre son oreille. "Et ensuite, si tu me laisses faire, je te pénétrerai jusqu'à ce que tu jouisses encore."
John déglutit en fermant les yeux. "Si tu me suces pendant une demi-heure, tu peux me faire tout ce que tu veux après."
Sherlock gloussa à côté de lui. "C'est ce que je compte faire."
John tourna la tête pour le regarder: Sherlock avait les yeux fermés, et il avait l'air plus heureux que jamais. John se tourna sur le côté et se rapprocha, et Sherlock leva son bras pour que John puisse venir se blottir contre son épaule. Il ramena la couverture sur eux, passa son bras sur la poitrine de Sherlock, et bâilla.
Ils devaient encore discuter de certaines choses, des choses qui avaient besoin d'être dites et d'être faites - mais ça pouvait attendre le lendemain matin. Tout allait bien pour l'instant.
