III. Son souvenir
Point de vue d'Edward
J'étais assis dans le fauteuil à bascule, et regardais mon ange dormir. Une expression de peur sur son visage, elle marmonna quelque chose. Elle avait l'air de souffrir.
Je voulais tellement la toucher, franchir l'infime distance entre nous. Je voulais la prendre dans mes bras et lui murmurer que tout irait bien. Je détestais plus que tout la voir souffrir.
Mais je ne pouvais pas. Il me fallait respecter les limites que je m'étais moi-même imposées.
Les nuits étaient le plus dur. Je pouvais alors l'écouter parler dans son sommeil, souvent en pleurs, me suppliant de revenir. Puis elle commençait à hurler et il me fallait alors sortir rapidement par la fenêtre avant qu'elle ne se réveille.
Dernièrement, elle disait toujours la même chose, encore et encore : « Non… Trop près… Trop rapides… » Et, comme toujours, elle chuchotait mon nom de temps à autre, sans relâche.
Chaque fois qu'elle parlait, je pouvais sentir la tristesse, l'anxiété et la douleur faire un écho de chacun de ses mots. Mais lorsqu'elle murmurait mon nom la nuit, c'était différent. C'était calme ; la douleur ne pouvait être entendue que faiblement. Mon nom semblait lui apporter de la paix.
Je ne pouvais m'empêcher de sourire à cette pensée. C'était égoïste, égocentrique, mais j'aimais l'idée que mon nom avait l'air d'être moins douloureux pour elle que n'importe quel autre mot.
Bien sûr, ceci n'était que durant son sommeil.
Durant la journée, elle évitait tout contact physique avec les gens. Ses magnifiques yeux marrons étaient vides, elle n'ouvrait sa bouche délicate que pour répondre à une question et elle tressaillait dès qu'elle entendait un mot qui lui rappelait, je suppose… nous.
Parce que nous lui avions fait du mal. Enfin, je lui avais fait du mal. Plus qu'elle n'avait jamais été blessée auparavant.
Après l'avoir laissée dans la forêt ce jour-là, je m'étais dirigé vers l'Alaska, comme promis. Mais quelques jours passèrent et j'avais déjà refusé l'idée de rester éloigné d'elle. Ces trois jours avaient été les pires de ma vie.
Ce jour-là, dès que je m'étais réfugié dans ma voiture et avais rejoint l'autoroute, j'avais été aveuglé par la douleur. Tout autour de moi ne se résumait qu'à des formes indistinctes. Je m'étais arrêté sur le côté d'une route en dehors de Forks et avais couru à travers la forêt.
Je courais à la ma vitesse normale, nullement préoccupé par le risque qu'un humain ne me voie. Ma vie était finie de toute manière, pourquoi craindre les Volturi ?
Je ne pouvais voir où je courais. Mes yeux étaient fermement serrés. Je ne voulais plus jamais regarder quelqu'un ou quelque chose. C'aurait seulement été une autre douloureuse manière de me souvenir de ce que j'avais fait, de ce que j'avais laissé derrière moi.
Bella avait été, était et serait toujours le cœur de mon existence. La moindre chose sur laquelle j'aurais posé mon regard me l'aurait rappelé. Arbres, rivière, soleil, nuages… vie. Je soupirai.
Je rouvris mes yeux à contrecœur. La forêt était loin derrière moi et je courais à travers des montagnes à présent. Mes instincts de vampire m'avaient empêché d'heurter un arbre ou de tomber dans la rivière.
Je ralentis et m'arrêtai. Je m'assis sur la roche la plus proche, ma tête dans les mains et mes coudes sur les genoux. La tristesse et la douleur se transformèrent bientôt en fureur. J'étais furieux contre moi-même pour avoir blessé la personne la plus importante dans ma vie.
Je tressaillis en pensant à ce que j'avais vu dans ses yeux. Ce n'était pas de la surprise ou de l'horreur. C'était comme si elle avait réalisé quelque chose, comme si elle avait compris. Cela m'avait surpris, au départ. C'avait été comme si elle avait attendu que cela arrive, sachant que ce moment viendrait. Elle m'avait cru si facilement, si rapidement. J'en étais presque énervé contre elle. Comment… ? Comment avait-elle pu croire un mot de ce que je lui avais dit ? Comment avait-elle pu penser, ne serait-ce qu'une seconde, que je ne l'aimais plus ?
Ceci avait sans aucun doute été la chose la plus dure que j'eus fait dans ma vie. Me tenir ainsi devant elle et lui raconter les pires mensonges, en sachant qu'elle les avait crus… Peut-être n'avais-je pas fait assez pour lui prouver mon amour avant. Mais maintenant, il était trop tard.
Et puis, durant une seconde, le vent m'avait apporté son odeur plus intensément que la seconde d'avant. Durant une seconde, je n'avais pas pu me rappeler pourquoi j'étais là, en train de lui briser le cœur. Durant une seconde, mes yeux s'étaient faits plus doux. Durant une seconde, j'avais seulement voulu la prendre dans mes bras. Durant une seconde, la séparation que j'avais tracée entre nous durant les jours précédents avait disparu. Et j'avais vu dans ses magnifiques yeux marron qu'elle avait remarqué cette soudaine faiblesse dans les miens.
Mais la pire chose que j'avais vue dans ses yeux avait été la douleur. Cette douleur aveuglante, atroce, insupportable. Rien que voir cela dans ses yeux m'avait fait plus mal que je ne croyais possible. Et j'avais réalisé que ses yeux n'avaient que réfléchi ce qui était gravé dans les miens. Mais elle avait vu cela comme de l'indifférence. Comme si je ne me souciais pas le moins du monde d'elle.
Je me levai et hurlai. Une longue plainte de fureur, de douleur, d'anxiété, de frustration, d'agonie. La plainte se transforma en un sanglot sans larmes, et je traversai de mon point la paroi rocheuse en face de moi.
Je restai ainsi plusieurs heures, hurlant, sanglotant et détruisant tout ce qui entrait dans mon champ de vision.
J'arrêtai finalement et tombai à terre. J'avais besoin de m'éloigner, de reprendre contrôle. Je me levai lentement et couru à travers la forêt, en me souvenant de toutes les fois où j'avais fait la même chose avec elle sur mon dos et son doux visage enfoui dans mes cheveux.
Je m'engouffrai dans ma voiture et me dirigeai vers l'Alaska.
