VIII. Moment de paradis
Point de vue d'Edward
C'était impossible. Comment avais-je pu être si impulsif? Ele m'avait vu. Tous ces efforts que me cacher m'avaient pris, ce qui aurait dû l'aider à m'oublier, tout était perdu maintenant. Mais d'un autre côté, qu'aurais-je pu faire d'autre ? La regarder mourir ? Non. Dès que j'avais eu dans ma tête la terrible vision de ma douce Bella étalée sur la route, sons sang coulant le long de son front, la vie s'éloignant de son corps si fragile et cassable à chaque seconde… J'avais su que je n'avais pas le choix. Je devais la sauver, même si pour cela je devais détruire tout ce que j'avais fait jusqu'à ce moment pour la protéger.
Heureusement, j'étais presque sûr qu'elle n'avait pu me reconnaître. J'avais été trop rapide pour ses yeux délicats, une silhouette indistincte tout au plus. En outre, le ciel avait été trop sombre, les arbres couvrant d'ombre tout ce sur quoi la lune pouvait briller. Elle n'avait pas pu voir plus qu'une ombre sortant de la lisière de la forêt.
Ce que je ne comprenais pas, c'était ce qu'elle avait été en train de faire. Habituellement, après être rentrée de l'école, elle ne faisait que préparer le dîner pour Charlie, puis elle restait dans la cuisine un moment avant d'aller se coucher. Mais cette fois, elle était sortie de sa camionnette et s'était dirigée vers la forêt.
J'avais remarqué qu'elle était différente, qu'elle n'avait pas été la même durant la journée. Ses yeux n'étaient plus tellement vides et elle avait eu l'air plus cassable ou sensible qu'elle ne l'avait jamais été. Comme s'il y avait habituellement un bouclier invisible entre elle et le reste du monde et qu'il lui avait été enlevé.
Et donc, alors qu'elle marchait sur le chemin que j'avais pris avec elle il y avait plusieurs mois, elle avait paru se concentrer sur quelque chose. Quelque chose que je ne pouvais voir, que je ne pouvais comprendre. Elle avait erré pendant un moment dans la forêt, ses sourcils froncés, la souffrance plus visible que jamais dans ses yeux en amande. Puis elle était sortie de la forêt et avait commencé à marcher sur le côté de la route. Elle s'était assise sur le sol moite et j'avais vu sur sa magnifique peau des gouttes de pluie couler telles des larmes. Je n'étais pas sûr de la raison, mais cela m'avait rendu encore plus triste que je ne l'avais été. Peut-être était-ce parce qu'elle avait paru encore plus misérable, vulnérable sur cette route solitaire. Ou peut-être était-ce parce que, une fois de plus, je ne comprenais pas la cause de cette douleur terrible. Cela m'avait l'air trop destructif, trop dévastateur pour être supporté dans un seul corps.
Mais ensuite, quelque chose se passa d'encore plus surprenant qui réchauffa mon cœur de pierre. Elle se leva lentement et tourna son visage angélique vers le ciel, des gouttes s'agrippant à ses longs cils. Et elle sourit.
C'était étrange, au début, parce que ce n'était pas un des sourires auxquels j'étais habitué avec Bella. Je l'avais connu peut–être mieux qu'elle ne se connaissait elle-même et j'avais eu de l'expérience pour lire ses expressions.
Mais pas dernièrement. Non, durant ces mois douloureux, j'avais été incapable de comprendre ce qui se passait, je ne pouvais plus la lire comme il m'avait été possible autrefois.
C'est pourquoi j'étais si heureux de voir ce sourire. Parce que, même si ce n'était pas celui que je voulais la voir porter, même si ce n'était pas celui qui, je le savais, témoignait de son bonheur, je pouvais enfin la comprendre un peu. Durant ce bref moment, je pouvais voir qu'elle était, elle aussi, surprise par ce sourire inattendu mais triste. En ce moment précis, je pouvais voir qu'elle se rappelait les mêmes souvenirs que ceux qui défilaient dans ma tête. C'était tout simplement merveilleux. Pour la première fois depuis longtemps, j'étais sûr qu'elle était un tant soit peu heureuse, tout comme je l'étais. Ce moment était une goutte de paradis que nous partagions, bien qu'il y ait une distance nous séparant.
Et puis quelque chose se passa qui l'interrompu. J'entendis une voix dans ma tête, les pensées paniquées d'un conducteur plus loin sur la route. Il avait perdu contrôle de son véhicule à cause de la pluie et je compris avec horreur qu'il allait nous atteindre dans quelques secondes. Non, il allait atteindre l'emplacement où Bella se tenait.
Après un court instant, Bella tourna la tête et vit les phares de la voiture, la lumière aveuglant ses yeux. Mais elle ne paniqua pas, n'essaya pas de s'écarta, à ma grande surprise. Elle n'était pas paralysée, et pourtant elle ne fit aucun mouvement qui aurait signalé de la panique ou de la peur, elle resta là, debout, pas même effrayée. Elle avait juste l'air d'attendre patiemment que l'accident arrive, que la voiture la renverse de plein fouet. Etait-elle si inconsciente que ça ? Elle devait s'écarter, ou elle…mourrait. Sans aucun doute. Non, il me fallait agir ; je ne pouvais décemment rester planté là et regarder alors que sa vie lui serait enlevée.
Avant que je n'eus le temps de penser aux conséquences, aux efforts que j'avais faits qui seraient gâchés, je me ruai vers elle, la prit dans mes bras et la laissai allongée dans l'herbe le plus loin possible pour être sûr qu'elle ne serait blessée par les éclats de l'accident.
Cette action fut probablement une des plus dures que j'eus effectuées de toute mon existence. Parce que je ne pouvais la garder dans mes bras pour toujours, je savais que je devais me détacher d'elle après quelques courts instants, et pourtant je savais que je ne pourrais m'éloigner de ce moment de paradis. Alors qu'elle était dans mes bras, je pouvais sentir sa peau douce, humer son odeur florale, la sentir dans ses cheveux. Je pouvais enfin la toucher, ce qui avait été mon rêve depuis plusieurs moi. Mais bientôt, trop tôt, je dus la laisser se détacher de mes bras et m'éloigner d'elle, à une distance plus sûre.
Et pourtant elle n'avait pas remarqué ces particules de seconde qui avaient été pour moi un avant-goût de paradis. Elle m'avait à peine vu venir, et, alors que je m'éloignais d'elle en me débattant contre mon cœur qui me criait de revenir, je pouvais voir qu'elle ne savait même pas comment elle était arrivée là.
Elle regarda autour d'elle, paniquée. Après quelques minutes, elle se leva et s'éloigna le plus rapidement possible de l'accident, en espérant probablement que personne ne la remarquerait. Je savais combien elle détestait les hôpitaux. Je la suivis jusqu'à sa maison, me faufilant dans l'ombre sur ses pas. Elle tremblait, mais je supposais que ce n'étais en aucune manière dû au froid. Elle avait l'air épuisée et elle s'enveloppa dans les couvertures de son lit sans même se changer. Elle s'endormit dès que sa tête heurta l'oreiller.
Cette nuit fut différente. Elle ne pleura pas, elle ne répéta pas inlassablement « Trop près… Trop rapide… » Elle était juste paisible ; c'était magnifique. Je restais près d'elle, à quelques centimètres seulement de son visage, me perdant dans sa beauté.
Cinq heures étaient déjà passées alors que j'entendis un faible bruit, quelque chose qui cognait doucement contre la vitre. Je détournai le regard de Bella, et soudain les pensées d'Alice s'engouffrèrent dans ma tête.
Edward, laisse-moi entrer.
