Merci énormément pour les encouragements toutes formes confondues.
Chapitre 3
Je pourrai hurler de plaisir au contact de l'eau chaude sur mon corps. Je me contente de fermer les yeux et de laisser les filets d'eau dégouliner sur mon corps et dans mes cheveux. Une douche chaude. Un luxe réservé aux femmes de chambres et aux valets, à tous ceux qui doivent être impeccables.
Ça fait trois ans que mon hygiène se résume à une bassine d'eau froide que je partage avec deux autres domestiques, et à un pain de savon ignoble. Ici, il y a même du shampoing et le savon est légèrement parfumé. Son Altesse ne veut pas être servie par des souillons puantes, c'est bien la première fois que l'orgueil du Prince me sert à quelque chose,.
Peu à peu, la douche me sort de l'engourdissement du sommeil. Je suis levée depuis à peine dix minutes.
Mon premier service a été assez décevant, mais je sais qu'il y en aura d'autres. En réalité, je me suis endormie comme une souche dans mon placard. Ça aurait pu très mal tourner mais je me suis juré que ça n'arriverait plus. S'il avait eu besoin de moi, s'il avait appelé et que je ne me sois pas réveillée dans la fraction de seconde, je serai en train de flotter dans l'espace à cet instant, c'est sûr. Mais ma bonne étoile a veillé sur moi et il a dormi aussi profondément que moi.
Une femme de chambre de jour est venue me relever bien avant la fin de mon service, c'est elle qui m'a réveillée. C'est l'intendante qui l'a envoyée, elle a dû se douter que je ne tiendrai pas la route. Ça m'énerve un peu de lui avoir donné raison mais j'avoue que ça m'a peut-être sauvé la vie.
Le jet d'eau se coupe juste quand j'ai fini de rincer mes cheveux. La douche est minutée. Peu importe, je ne me suis jamais sentie aussi bien. Je me sèche consciencieusement.
Un uniforme est accroché à un clou à l'entrée des douches. Je le considère un instant. Il est rouge liseré de bordeaux. C'est la couleur princière, une façon de me poser une étiquette pour annoncer à tous à qui j'appartiens. Personne n'a le droit de porter de rouge chez les saïyens. Quel privilège.
Mais à part la couleur, l'uniforme n'est pas franchement différent de mon précédent costume: Une tunique fendue qui tombe juste au-dessus des genoux et un pantalon ample. Le tissu est de meilleure qualité cependant et l'ensemble est mieux taillé, avec un jeu compliqué de liens à nouer sur la tunique. Je m'habille mécaniquement. Comme ça fait trois ans que je porte la même chose et que je n'ai jamais pu renoncer complètement à ma coquetterie, je suis un peu impatiente de voir le résultat.
Le miroir abîmé qui équipe les sanitaires est trop petit pour me contempler en pied, mais je ne peux m'empêcher d'apprécier la couleur qui me change du noir sinistre de ma tenue habituelle. Je bataille un peu avec les nœuds et je mets un temps avant de comprendre comment je dois fixer la tunique.
Ça fait si longtemps que je n'ai plus prêté attention à mon corps et à mon visage, si longtemps, que je les ai presque oubliés. Je reste hypnotisée par mon image. Mes yeux sont cernés mais le reste semble tout à fait fidèle à ce qu'il a toujours été. J'en suis presque surprise. Mes traits ne trahissent absolument rien du calvaire que j'ai vécu ces trois dernières années.
Ce constat me réjouit d'un certain côté, c'est au moins une chose sur laquelle il n'a eu aucune emprise. Bizarrement, je reste attachée à mon apparence. Certaines lubies ont la peau dure. Je prends le peigne et m'attaque à ma tignasse. A l'inverse de mon visage, mes cheveux ont souffert du traitement qu'on leur a infligé depuis trois ans. Ils sont trop longs, emmêlés, inégaux. Il faudra sûrement les couper.
J'ajuste à peu près sur ma tête le bandeau qui complète l'uniforme et je sors des sanitaires.
L'intendante est là. Elle m'attend d'un air soucieux et fronce un sourcil dès qu'elle me voit. A côté d'elle se tient la femme de chambre qui a pris ma relève ce matin. Les deux ont des mines sinistres.
L'intendante me fait signe de prendre place sur un tabouret et sort une paire de ciseaux et un peigne de sa poche. Elle retire mon bandeau et commence à couper les mèches rebelles de ma tignasse. Elle me peigne avec une brutalité presque agressive mais je ne lui donne pas la satisfaction de me plaindre.
L'autre femme de chambre est en face de moi et me toise avec incrédulité. Il y a comme un air de défi dans ses yeux. Je réalise à quel point toutes les femmes de chambre sont fières de leur statut. Elles estiment sans l'ombre d'un doute que servir le Prince est un Honneur qui n'est donné qu'aux meilleurs. Et manifestement, elles se sont toutes accordées pour considérer que j'étais indigne de cette Honneur.
Cette façon de penser me donne la nausée. J'ai envie de leur hurler qu'elles ne sont que des esclaves, des meubles, et qu'il est leur plus grand malheur. J'ai envie de leur rappeler leur copine qui a fini dans l'évacuateur.
Mais ce serait peine perdue parce que ce qu'elles ressentent est pire que ça; ça va bien au-delà de cet orgueil imbécile au sujet de leur place « privilégiée ». Je m'aperçois qu'elle porte au Prince un véritable attachement. Elles rivalisent d'ingéniosité pour être celle qui le servira le mieux.
Sur cette question, il n'y aucun risque que je leur fasse de l'ombre, je ne serai certainement pas celle qui le servira le mieux. En revanche, je serai celle qui le tuera. Mon but est autrement plus ambitieux. Je ne me laisserai pas endoctriner comme toutes ses malheureuses, qui se sont laissé convaincre qu'il est le seul centre possible de leur misérable univers. J'étouffe le mépris qu'elles m'inspirent.
- Tu prends ton service à 22 heures précises. Tu finis quand le Prince quitte ses appartements au matin, ou, s'il reste chez lui, quand l'équipe de jour prend le relais à 10 heures, dit l'intendante dans mon dos.
Elle est toujours occupée à essayer de m'arracher la tête avec son peigne et ses ciseaux.
- Tu as la tâche de l'aider à mettre son armure, le matin, reprend la femme de chambre en face de moi, mais tu n'as jamais fait ça.
Elle tire cette conclusion sur un ton presque triomphal.
- Il y a un modèle au mess. Avant de commencer, tu vas aller t'entrainer dessus… En espérant que ça suffira, ajoute-elle avec un soupir sceptique et un brin méprisant.
Mon estomac se noue progressivement. Je réalise que je ne suis plus astreinte au même service routinier et simple que celui qui a toujours été le mien. Je prends aussi la mesure du risque qui pèse sur moi. Si je le mets en colère, si je l'agace trop, il peut s'en prendre à moi, ou me renvoyer au rang des grouillots. La case départ. Je mâchonne inconsciemment ma lèvre inférieure en pensant à tout ça. Les choses ne sont évidemment pas si simples que je l'imaginais.
- Et ne t'avise plus de t'endormir comme cette nuit, précise durement l'intendante.
- Ce soir, il dîne avec les Seigneurs Nappa et Raditz. Ils n'auront sûrement pas fini quand tu prendras ton service, il faudra que tu sois à la hauteur. Je vais te montrer deux-trois choses avant que son Altesse ne rentre, annonce la femme de chambre.
L'intendante et elle échangent un regard par-dessus ma tête. Je sais qu'elles pensent que je n'y arriverai pas. Je me demande même si elles n'espèrent pas qu'il se débarrasse de moi très vite. Je sens à nouveau que je ne suis pas la bienvenue dans leurs rangs. Je suis une Terrienne. Une source d'ennui pour tout le service. J'ai déjà commencé à troubler leur routine en prenant la place certainement réservée à une autre. Une place très particulière puisqu'elle assure une intimité totale avec leur Maître. Je comprends que c'est une place de choix dans leurs petites cervelles lavées. Ce que je découvre de leur état d'esprit m'ahurit totalement.
Pendant deux heures, on me montre et on m'explique tout un tas de détails insensés que je retiens à peine. Leur nombre et leur complexité me font renoncer à les retenir tous. La seule chose qui imprime mon esprit est que je n'aurai peut-être pas autant de temps que je pensais pour trouver l'idée géniale qui me permettra de passer à l'action. Parce qu'à ce train, le Prince se passera très certainement très vite de mes services, d'une manière ou d'une autre. Les femmes de chambres et l'intendante ont raison, je ne serai jamais capable de leur docilité, de leur savoir-faire et de leur empressement.
Je n'avais pas imaginé que m'immiscer dans son intimité serait aussi contraignant. Il faut que j'y arrive pourtant. Il le faut.
Quand je me présente pour mon premier vrai service, la dernière femme de chambre de l'équipe de jour m'attend dans le salon déserté. Je remarque que la porte de la salle de réception est fermée et j'entends des voix qui en proviennent.
- Ils sont encore là, chuchote-t-elle dès qu'elle me voit.
Je comprends qu'elle parle des invités.
- Mais ils ont fini de manger. Je t'ai préparé le plateau des digestifs, précise-t-elle.
Elle pointe effectivement un plateau posé sur un meuble, recouvert de bouteilles en tout genre et de verres de cristal. Elle reporte ses yeux jaune sur moi. Elle a l'air un peu navrée et inquiète. Est-ce à cause de moi ? Prend-elle pitié de mon sort ? Ou redoute-elle en réalité que je ne massacre la réputation de la Maison du Prince?
- Les autres domestiques sont déjà partis, j'y vais maintenant, conclut-elle finalement à voix basse.
Elle se dirige vers la porte mais s'arrête en chemin.
- Et… Méfie-toi un peu de Nappa, ajoute-t-elle dans un murmure presque inaudible.
La porte se referme sur elle. Je soupire et fixe le plateau sans le voir.
Ses dernières paroles ont éveillé une certaine inquiétude en moi. J'ignore s'il est d'usage que le Prince ou ses invités touchent les femmes de chambre. Toucher étant une façon pudique de dire les choses évidemment, dans ces cas-là, personne ne se contente de toucher.
J'ai réussi à passer trois ans sans subir ce genre d'assaut. Pas un saïyen n'a jamais posé la main sur moi, pas de cette façon en tout cas. Mais quand on est un grouillot puant qui existe à peine à leurs yeux, c'est plutôt facile de passer inaperçue. En plus, je n'ai jamais servi aucun saïyen personnellement, j'ai toujours travaillé « en public ».
Les choses ont changé. Maintenant je suis une femme de chambre. Je circule dans l'intimité des appartements privés, à l'abri des regards, et pour couronner le tout, je travaille seule. Sans compter que je suis devenue impeccable.
Est-ce que je dois m'attendre à subir plus que l'humiliation d'être un meuble ? Je ne sais pas si c'est un risque à considérer, mais ce qui est sûr, c'est que si mon corps inspirait l'un ou l'autre de ces chiens, je vois difficilement comment en réchapper. Les dernières paroles de la femme de chambre ne me rassurent pas du tout et me rendent un peu nerveuse.
Subitement mon cerveau repense au cadavre de celle que je remplace, à la façon dont il était meurtri à un endroit bien précis. Un frisson parcoure mon échine, c'était une épreuve qui manquait à mon calvaire. Si ça arrivait…
Je secoue la tête énergiquement pour en chasser ces macérations inutiles. Je prends le plateau et je le soulève. Il est lourd mais je poursuis mon chemin jusqu'à la porte. J'inspire un bon coup avant d'actionner la poignée pour entrer.
Ils sont trois, comme prévu. Le Prince est en bout de table, les deux autres sont assis de chaque côté de lui. Végéta semble contrarié, le menton appuyé sur son poing fermé. Quelle surprise.
- La Terre est loin, ça va mettre encore du temps avant que le matériel ne nous arrive, tu es trop impatient, soupire Raditz, comme je m'approche de la table.
- Tu devrais plutôt prendre ça pour des vacances, ajoute Nappa en s'étirant.
- Des vacances ? glapit le Prince, tu crois que c'est des putain de vacances de rester coincé sur ce vaisseau avec une tripotée d'imbéciles dans votre genre ?
Je pose le plateau un peu trop bruyamment sur la table. Il est trop lourd et j'ai mal calculé mon geste. Un bruit de tintement cristallin résonne et les trois saïyens s'interrompent. Je me mords les lèvres et incline ma tête en guise d'excuse, tandis que les trois paires d'yeux tournent vers moi.
Nappa fait à peine attention à moi. Il a tout de suite repéré les bouteilles et s'empare de l'une d'elle pour se verser un verre. Je suis choquée de le voir faire alors que son Prince n'est pas encore servi, c'est contre tous les usages. Mais Végéta n'a même pas l'air de remarquer. Il a levé les yeux sur moi et me fixe d'un air absent.
- Le front attendra un peu, Végéta de toute façon, nous ne sommes pas les seuls renforts programmés, reprend Raditz sans plus m'accorder d'intérêt.
Je louche sur les bouteilles. On m'a dit laquelle était sa préférée en digestif mais j'hésite à l'identifier. On m'a dit tellement de choses. Le verre dans une main, je laisse planer l'autre au-dessus des bouchons, indécise sur mon choix. Raditz continue à parler et je ne sais pas pourquoi, ça me déconcentre. Finalement, je repère une carafe contenant un liquide ambré, mon esprit s'éclaire. Je la saisis et remplis le verre.
Je contourne la table pour lui apporter. Il écoute à nouveau Raditz. C'est un peu étrange d'entendre les deux saïyens tutoyer le Prince. A part Gokû, et le Roi peut-être, je n'ai jamais entendu personne le tutoyer. Je comprends que les portes closes autorisent ici une familiarité que l'étiquette proscrit définitivement en public. Ils parlent de la Terre, de l'avarie du vaisseau, de la mission qui les attend à l'autre bout de la galaxie.
Je perçois l'impatience et l'ennui de Végéta et Raditz essaye de l'apaiser. Le Prince est ombrageux et la perspective de le voir confiner sur ce vaisseau pendant plusieurs semaines est des plus inquiétantes. Raditz est fébrile et je le comprends.
Végéta s'empare distraitement de son verre et je m'occupe de Raditz. Quand je lui présente le plateau, il me renvoie d'un revers de main sans cesser de parler. Je débarrasse ce qui reste sur leur table. Je prends garde de rester à distance de Nappa mais il ne semble pas m'avoir spécialement remarquée, ce qui est bon signe.
Quand j'ai achevé toutes mes tâches et que la vaisselle est renvoyée aux cuisines par l'intermédiaire du monte-plats, je m'adosse au mur, les mains dans le dos, raide comme un soldat au garde-à-vous et j'attends qu'on ait besoin de moi. C'est devenu une habitude instinctive. Plaquée au mur, debout, immobile. Je peux rester comme ça pendant des heures maintenant, je suis presque devenue un vrai meuble.
Très vite, je n'écoute plus la conversation, mes yeux naviguent discrètement sur le décor. Je dois réfléchir activement au meilleur moyen de l'atteindre. Mes yeux reviennent tout naturellement aux bouteilles. Le poison.
Le poison est un excellent outil. Il paraît que c'est une arme de femme, une arme de lâche aussi. Je m'en fous. Je ne cherche pas les honneurs. De toute façon, je sais que je ne suis pas à arme égale avec mon ennemi et je sais aussi qu'il y a bien peu de chance que j'en réchappe. Je dois être intelligente avant tout. Ça ne me dérange pas d'y passer s'il fait le voyage vers l'enfer avec moi.
J'aime l'idée du poison. C'est efficace et ça peut être suffisamment lent pour qu'il ait le temps de comprendre, qu'il ait le temps de me regarder dans les yeux et de se souvenir, à la dernière minute, que je n'étais pas un meuble. Mon problème, c'est que j'ignore tout des poisons qui peuvent atteindre les saïyens.
Subitement Raditz et Nappa se lèvent. Je comprends qu'ils repartent. Instinctivement, je m'avance vers eux pour les raccompagner. Ils attendent tout juste que j'ouvre les portes sur leur passage. Finalement Raditz fait demi-tour pour dire un dernier mot à l'oreille de Végéta, puis enfin, les deux colosses disparaissent.
Je referme précautionneusement la lourde porte battante de l'entrée sur eux. Quand je reviens dans la salle à manger, Végéta est toujours assis à table et observe le liquide ambré dans son verre. Je débarrasse les verres de ses invités le plus discrètement possible.
Il boit son verre d'une traite à l'instant où j'ai fini de tout rassembler sur le plateau. Je suis aussitôt en alerte. Veut-il que je le resserve ? Je me déteste de me découvrir des réflexes aussi serviles. Mais c'est ce qui a assuré ma survie jusqu'ici. Je suis presque au bout du chemin, presque.
Il lève ses yeux noirs sur moi. Je le fixe en retour, prête à déboucher la bouteille au moindre signe de lui. Pourtant, il ne bouge pas. Il me regarde totalement immobile et je me noie un peu dans la noirceur de ses yeux. C'est incroyable de laisser hypnotisée ainsi par tant de noirceur.
La vérité… La vérité, autant l'admettre une fois pour toute, c'est que j'aimerais qu'il soit plus fidèle à l'image que j'ai de lui. Je hais tout ce qu'il est : brutal, cruel, égocentrique, impitoyable, orgueilleux, mauvais. Le problème, c'est qu'il ne paraît rien de tout ça ici. Je n'arrive même pas à le trouver laid. Dieu, j'aurais préféré qu'il soit laid, puant, grossier, transpirant toute sa noirceur intérieure. Mais non, au lieu de ça, il est étrangement charismatique. Ça brouille tout. Je dois apprendre à continuer à voir clair, je ne dois pas me laisser gruger par les apparences.
Un bip sonore perturbe soudainement mes méditations. Je sursaute imperceptiblement et retire ma main du bouchon de la bouteille. Je reconnais la sonnerie du pad de communication, celui qui permet les liaisons avec le monde extérieur au vaisseau.
Je le cherche des yeux avec une certaine panique. Je ne sais plus où il est. Je me guide au son, mais en réalité, j'erre avec incertitude dans la pièce.
- A côté de la porte, grogne sa voix derrière moi.
Je me dirige vers l'endroit désigné. Il a parlé sur un ton calme. Il n'a pas l'air en colère de mon hésitation. Je décroche l'appareil du mur. L'appel entrant est affiché en lettre saïyajin sur l'écran. Je ne sais pas lire mais je reconnais les symboles qui désignent la planète Végitasei.
Je lui apporte l'appareil. Il décroche avec empressement et me tourne le dos. Tandis qu'il se met à marmonner au combiné, je reprends mon poste contre le mur. Je n'entends pas bien ce qu'il dit. En fait, d'ailleurs, il ne dit pas grand-chose, c'est son interlocuteur qui parle essentiellement.
Je ne me rends même pas compte qu'il a raccroché finalement. Je ne vois pas son visage, il s'est tourné de manière à faire face à l'immense baie vitrée. Il est immobile.
Soudainement, il se retourne et balance l'appareil au travers de la pièce. Je n'arrive pas à empêcher un cri de surprise. Le communicateur explose contre le mur et une de ses pièces est projetée dans ma direction. Je me la prends dans le bras et, à nouveau, je lâche un gémissement de surprise et de douleur.
Je sens sa fureur. Qu'est-ce qu'on lui a dit ? Qu'est-ce qu'on vient encore de lui annoncer comme mauvaise nouvelle pour qu'il se mette dans cet état ? Je n'en ai aucune idée. Je me suis accroupie sur le sol et je frotte distraitement mon bras blessé, essayant de ne pas attirer son attention et attendant de voir la suite des événements.
Il pousse à nouveau un grognement de frustration et renverse le plateau. Les bouteilles éclatent en un millier de particules, déversant le liquide sur la moquette épaisse. Je sursaute et me ratatine un peu plus sur moi-même.
Je l'épie avec précaution. Sa respiration s'est accélérée, les jointures de sa mâchoires blanchissent presque sous la pression de sa rage.
Ses yeux noirs finissent par tomber sur moi et je frémis. Est-ce qu'il me voit ? Ou est-ce que je suis toujours un meuble parmi d'autres dans son champ de vision ? Est-ce qu'il va s'en prendre à moi ?
Non. Il part d'un pas excédé dans sa chambre et claque la porte brutalement. Je souffle doucement. Soudainement, j'entends un fracas épouvantable de l'autre côté de la porte. Je comprends qu'il est en train de passer ses nerfs sur les autres meubles.
J'écoute cette symphonie de craquements et de bruits lourds sur le sol pendant un moment. Ça dure. Mes nerfs se vrillent à chaque choc qui me parvient et je reste tétanisée, toujours accroupie contre le mur, les mains plaquées contre mes oreilles. Mes yeux se tournent vers la baie vitrée, l'espace infini devant moi. Superbe et froid. Inconsciemment, j'espère voir apparaître la petite planète bleue. Que cet enfer finisse.
Mon bras me fait un peu mal, mais je n'y fais pas attention. Finalement, je me relève lentement et commence à ramasser les morceaux du communicateur et les débris de verre des bouteilles. Je me coupe un doigt, mais là encore, je ne fais pas attention. Je suis bien dressée. L'essentiel est que tout soit parfaitement nettoyé le plus vite possible. C'est la seule raison pour laquelle je suis encore en vie. Le sens des priorités.
Je nettoie les alcools qui ont souillé le sol, et quand j'ai terminé, je m'aperçois qu'il n'y a plus un bruit dans la chambre. Qu'est-ce que je dois faire ? Est-ce qu'il dort ? Est-ce qu'il veut qu'on le laisse tranquille ? Faut-il remettre de l'ordre, au risque de le déranger ?
Je réalise le savoir-faire que suppose le poste de femme de chambre. Il faut vraiment le connaître pour prendre les bonnes décisions au bon moment. C'est un jeu d'équilibriste et on peut tomber dans le vide à tout moment.
Il était si furieux quelques minutes auparavant que j'hésite franchement à passer cette porte. Mais s'il a besoin de quelque chose… Il n'est pas censé appeler. Il peut le faire bien sûr, mais le principe est de nous avoir toujours sous la main, à tout moment, au moindre de ses désirs. Mon absence peut le mettre hors de lui aussi bien que ma présence.
Je ne suis qu'un meuble. Si j'étais un robot, j'imagine que je n'aurais pas ce genre d'état d'âme. Je vais rentrer. Je vais au moins jeter un coup d'œil. Je verrai l'étendue des dégâts.
Je pousse la porte silencieusement. La pièce n'est illuminée que par la lueur des quelques étoiles qui brillent au travers de la baie vitrée. C'est suffisant pour que je distingue nettement la masse de livres expulsée des étagères. La porte du dressing pend misérablement sur ses gonds, et l'un des placards a été éventré par une chaise qui est encore plantée dans les battants de sa porte.
Debout devant la porte que j'ai refermée derrière moi, je reste immobile et le cherche des yeux. Il est sur le lit, recroquevillé. Il me tourne le dos et j'ai l'impression qu'il dort. Mes yeux n'arrivent pas à se détacher de la forme de son corps baignée de la clarté bleuté des étoiles.
J'ai l'impression que ce serait tellement facile de me glisser jusqu'à lui, avec un couteau dans la main. Juste derrière lui, doucement, appliquer la pointe au niveau de ses reins, ou peut-être à la base de son cou et enfoncer d'un coup sec. Il me semble voir déjà le sang sombre se répandre lentement sur les draps satinés.
Je passe une mains sur mes paupières fatiguées et chasse cette idée. Je m'approche des livres sur le sol et je me baisse pour commencer à les ramasser dans le plus grand silence. Au bout d'un moment, mon cerveau infatigable commence à s'attarder sur les lettres qui ornent les couvertures. Je suis fascinée par le saïyajin, par ses caractères si beau, presque artistiques, tellement à l'opposé de l'esprit du peuple qui les a créées.
J'ouvre un premier ouvrage. Il n'y a pas un bruit dans la pièce. Je vérifie furtivement au-dessus de mon épaule, mais il n'a pas bougé. Il dort, c'est sûr. Il me tourne toujours le dos. J'entendrais le moindre de ses mouvements s'il se tournait vers moi, j'aurais tout le temps de refermer le livre s'il se réveillait.
Je reconnais certains caractères. Tous les caractères qui font partie de noms fréquents comme Végéta ou Végitasei ou Saïyajin me sont familiers. Je passe mon doigt sur le tracé des lettres pour essayer de les repérer. Parfois, il y a des images pour me guider. Je décrypte triomphalement un premier mot. Planète. C'est une victoire pour moi.
Mon cerveau est infatigable, il causera ma perte. Je ne suis pas censée lire le saïyajin, encore moins dans la bibliothèque du Prince que je sers, je ne suis pas censé reconnaître les galons des officiers saïyens, je ne suis pas non plus censée comprendre du vocabulaire qui n'est pas destiné à l'usage de mon service. Comme avarie, patience, comme toute la conversation entre Raditz et Végéta en fait. Je suis juste censée deviner le moindre de ses désirs et les combler dans la minute.
Tandis que je tourne une nouvelle page, je prends subitement conscience que je me mets sérieusement et inutilement en danger. Il n'y a toujours aucun bruit dans la chambre. Je me retourne une nouvelle fois pour vérifier qu'il dort toujours. Une vision d'effroi me saisit et je ne peux empêcher un mouvement de recul.
Il est là, assis en tailleur sur le lit et il m'observe. A cause du contre-jour de la baie vitrée, je vois mal son visage mais ses yeux sombres luisent dans la pénombre d'un air menaçant.
Je recule un peu plus sans prendre garde aux livres que j'écrase derrière moi sur le sol. Stupide bécasse. Stupide ! Une voix hurle en moi et mon souffle se fait court. Je voudrais dire que je suis désolée, m'excuser le plus platement possible de mon insolence, mais je suis incapable de sortir un son de ma gorge. Il reste immobile et impassible un moment. Il semble prendre plaisir à lire la panique sur mon visage.
Puis il lève une main et me fait signe de m'approcher.
Non ! Non, non, je ne veux pas m'approcher ! Je suis paralysée par la peur. Mes lèvres sont sèches.
C'est lui qui se rapproche. Il se hisse en un geste au bord du lit et montre le sol devant lui pour m'inviter à m'y avancer. Cette fois-ci, j'obéis, mue par mon instinct de survie qui comprend que la désobéissance anéantirait toute chance d'en réchapper.
Je m'agenouille au pied du lit. L'usage interdit de se tenir au-dessus de lui, et si je restais debout, tandis que lui est sur le lit, je contreviendrai gravement à cette règle. En plus, j'ai tout intérêt à faire preuve d'humilité.
Il se penche vers moi. Son visage est grave et je me sens à nouveau hypnotisée par le jais de ses yeux. Comme la souris devant le cobra.
Il me contemple encore un moment silencieusement. Quelle sadique. Je me sens sur le point de m'évanouir, tellement la peur s'oppose à ce que l'air alimente correctement mes poumons. Mes bras serrent inconsciemment le livre contre mon corps, comme s'il pouvait être un rempart.
Finalement il approche une main de ma tête lentement et retire le bandeau rouge qui fait partie de mon uniforme. Je ferme les yeux, incertaine de la suite qui m'est réservée. Il agrippe mon chignon avec poigne et je m'attends au pire. Il me tire un peu les cheveux et je pince les lèvres, mais, finalement, il me libère et je sens ma chevelure retomber librement sur mes épaules et dans mon dos. Il a juste retiré les épingles.
J'ouvre les yeux doucement, encore étonnée de ne pas faire l'objet de sa violence. Il passe furtivement ses doigts dans mes mèches pour leur faire perdre la forme du chignon sévère qui les a enserrés tout ce temps. Son geste génère un tressaillement délicieux le long de mon épine dorsale.
Je relève les yeux vers lui. Je comprends que mes cheveux le fascinent. Pourtant, parmi toutes les races à son service, il a l'embarras du choix en termes de particularités anatomiques. Le bleu de mes cheveux n'a rien de spécialement extravagant mais il semble le fasciner. Il me tend le bandeau chiffonné roulé en boule dans sa main.
- Tu lis le saïyajin ? demande-t-il sur un ton accusateur et inquiétant.
- Non, votre Altesse, bien sûr que non.
J'ai tout juste réussi à murmurer ma réponse. J'enchaine aussitôt avant que ma voix ne me trahisse complètement.
- Je vous prie de m'excuser.
Il me fixe avec sévérité. Il hésite à me croire. Il est malin. Il soupire et détourne la tête vers la baie vitrée derrière lui.
- Tu es terrienne, n'est-ce pas ? demande-t-il encore, tu es heureuse de voir ta planète bientôt ?
La question-piège. Toutes les fois qu'un saïyens s'adresse à une ombre autrement qu'à un meuble, il y a danger. Si je lui dis que je suis heureuse, il en déduira que je projette de m'évader. Un meuble n'est pas censé être heureux sinon d'être utile à quelque chose.
- Je suis heureuse de vous servir.
Il se retourne vers moi très lentement. Un sourire glaçant étire ses traits.
- Ce n'est pas ce que je te demande, siffle-t-il avec cynisme.
- Je suis heureuse de revoir la Terre aussi.
C'est sorti tout seul. Il m'a semblé que la franchise, à cet instant, était la meilleure manière de s'en sortir. Je sais qu'il est malin. Je ne comprends pas ce qu'il cherche, mais j'ai intérêt à le lui donner, ma position est déjà trop périlleuse.
- Donc, tu sais où on va ? conclut-il en penchant la tête sur le côté.
Je me mords les lèvres. Evidemment, je sais où on va. Je le sais parce que je laisse mes oreilles trainer et que j'ai un cerveau infatigable. Cependant, je m'aperçois subitement que ce n'est pas le cas de la majorité des ombres qui servent les saïyens. Beaucoup d'entre nous ont cessé de s'intéresser à tout ce qui est étranger à leur survie et à leur sécurité. Beaucoup, pour ne pas dire presque tous, ont complètement assimilé leur rôle de meubles et se limitent à remplir leurs fonctions. Ma réponse lui laisse deviner que ce n'est pas mon cas et je sais que ça me rend suspecte.
Je soutiens son regard avec une certaine panique mais il reste calme. Ses yeux quittent les miens et contemplent paresseusement la chambre dévastée. Sa mine redevient soucieuse. Je redoute qu'il se remémore les raisons de sa colère et que cela ne le remette en rage.
Au lieu de ça, il se lève et s'éloigne de moi en commençant à se déshabiller.
- Va-t-en, grogne-t-il en me tournant le dos.
Je laisse tomber le livre et sors de la chambre, les jambes encore chancelantes de ma frayeur. C'est pas passé loin.
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