Hoy. Merci énormément pour les reviews, elles me font rougir. Puisque ça a l'air de pas trop mal se passer, je continue, donc.

Ce chapitre a été réécrit un milliers de fois. Je ne sais même plus dire si j'en suis contente ou pas, je sais juste que je pourrais presque le réciter de tête. Je le publie comme ça parce que sinon je pourrais passer des semaines dessus et je voudrais avancer.


Chapitre 5

A nouveau des patates vertes. Chiottes.

Je ne les épluche plus, je leur arrache littéralement la peau avec hargne. Les autres domestiques m'envoient des coups d'œil surpris. Je les emmerde. Je ne supporte plus cette corvée abrutissante.

J'ai foiré si lamentablement. Ma chance était là, à portée de main, et j'ai perdu tout mon sang froid. J'ai attendu ma chance pendant trois ans et me voilà revenue à la case départ. Peut-être même pire.

J'ai repris ma tenue noire et j'ai rejoint, à nouveau, l'armée des grouillots.

Je m'en veux tellement. Je repasse le film dans ma tête et je ne m'explique pas comment j'ai merdé aussi misérablement. Je crois qu'il commençait à s'habituer à moi et à me faire confiance, je touchais mon but du doigt. Pourquoi ai-je si subitement abandonné ma prudence la plus élémentaire ? Comment ai-je laissé son comportement m'atteindre à ce point ?

D'une certaine façon, j'ai permis son emprise sur moi au-delà de ce que j'avais projeté, au-delà de ce que mon rôle de femme de chambre exigeait. Quand j'y repense, j'ai presque espéré qu'il pose ses lèvres sur mon front. A ce moment, j'ai été en dessous de tout. Ça a été ma perte.

J'ai oublié que je ne suis pas infaillible, ma détermination me rend aveugle parfois, et j'ai mal calculé. Je croyais tout connaître de lui et j'ai été trop confiante. J'ai découvert en lui une forme de perversion que je ne lui connaissais pas et qu'il ne manifeste qu'en privé. C'est totalement différent de ce que j'ai pu observer jusqu'ici en public.

Quand il n'a pas une horde de chiens qui observent chacun de ses mouvements, attendant avidement un signe de faiblesse de sa part, il prend plus de liberté. Il fait ce qu'il a envie, quand il en a envie et comme il en a envie. Et cette ordure a une créativité hors norme.

Il utilise d'autres armes que ses muscles et je dois admettre que son intelligence m'a prise au dépourvu.

Il est séduisant. Ça me tue de le reconnaître mais c'est indéniable, il a quelque chose de fascinant qui vous fait tout oublier et finit par vous faire croire en lui. C'est d'autant plus redoutable qu'il a tout à fait conscience de l'effet qu'il produit, et il sait en jouer.

Je comprends un peu mieux maintenant comment il s'est rallié l'attention empressée de toutes ces bécasses de femmes de chambre. Moi-même, je suis tombée dans le panneau quand il s'est occupé de moi après l'agression de Nappa. J'étais sous le choc encore et, une fraction de seconde, il a réussi à me convaincre qu'il pouvait être autre chose que le Mal. C'est odieux de penser que la nature lui a donné cette arme-là aussi.

J'ai été stupide de me laisser dérouter par cet aspect insoupçonné de sa personnalité, mais ce qui est encore plus stupide, c'est que, maintenant que j'ai compris, je suis à nouveau condamnée à faire partie de l'armée des grouillots, loin de lui et loin de mon rêve.

Je contemple avec ahurissement ce qui reste de la patate que je viens quasiment d'écorcher vive. Je la balance avec agacement dans la casserole d'eau et j'en saisis une autre. Chiotte.

Qu'est-ce que je vais faire maintenant ? Il est trop tard.

L'alcool saïyen m'a mise hors-jeu plus rapidement que je n'aurai cru. J'avais une bonne descente sur Terre, mais j'étais mieux nourrie, mieux habituée, et surtout, les alcools que je consommais étaient sans commune mesure avec l'acide sulfurique que les saïyens s'enfilent.

J'aurais dû me méfier, ça fait trois ans que je ne bois que de l'eau et que je me nourris mal; il n'y a pas de mystère, les petite fioles de son Altesse m'ont tout simplement tabassée. Je me suis endormie en un instant dans mon placard, après avoir été tout juste capable de ranger les bouteilles correctement, et en me promettant intérieurement de finir le ménage avant le réveil du Prince. Promesse d'ivrogne, évidemment. Je n'ai rien nettoyé du bazar de la soirée, j'ai juste ronflé lamentablement jusqu'au matin. Quelle calamité.

Bien sûr, quand il s'est levé, qu'il a constaté que sa bonniche dormait comme un sac et que ses appartements étaient dignes d'un champ de foire, il a appelé l'intendante.

Il aurait pu me tomber dessus et me casser en deux… C'est même ce qu'il aurait dû faire. Je crois que cette garce d'intendante m'aurait elle-même glissée dans l'évacuateur avec soulagement. Je revois sa tête quand elle est arrivée. Si cette histoire n'avait pas sonné le glas de tous mes espoirs, je crois que j'aurais éclaté de rire.

Mais là encore, il s'est montré plus malin que la brute carrée qu'on aurait pu attendre. Il m'a tout simplement ignorée. Il n'a même pas pris la peine de me réveiller. Pas directement en tout cas. Ce sont ses hurlements stridents après l'intendante et l'agitation frénétique des grouillots venus terminer mon boulot qui m'ont tirée du sommeil.

Quand j'ai émergé de mon placard, il avait déjà disparu dans sa chambre pour s'habiller. Je n'ai trouvé que l'intendante avec un sacré cocard, assez jumeau du mien dans le fond. Elle était furieuse et je sais que je vais payer ça très cher.

Elle m'a collée directement à la corvée de patates, sans même m'accorder d'autres heures de sommeil. Evidemment, elle m'a aussitôt refourgué la tenue noire des grouillots. Vous !… Les Terriens !… Elle n'a pas précisé sa pensée mais j'imagine assez bien ce qu'elle pense des terriens, elle n'a jamais voulu que je m'approche du Prince.

Je l'emmerde. Je repense à mes petits plans en miettes. J'étais si proche… Si proche.

Mais je ne suis pas dupe. Lui et moi savons parfaitement que mon impunité est une illusion. Il n'a pas touché un seul de mes cheveux, je n'ai même pas subi ses aboiements menaçants. Rien. Sur le coup, j'en ai été moi-même étonnée, c'est un traitement de faveur inespéré ici et j'ai conscience que l'intendante et les autres ombres me regardent comme si j'étais un zombie revenu d'entre les morts maintenant.

J'ai cru un instant en ma bonne étoile, mais, quand les brumes de l'alcool saïyen se sont dissipées dans mon cerveau, je me suis souvenu des paroles du Prince. Il n'y a pas de mansuétude dans le cœur de ce monstre, qu'est-ce que je croyais ?

Nappa a l'air de bien t'aimer. Je crois que je vais lui offrir une nouvelle femme de chambre…Je vais y réfléchir après tout. Il a semé la graine du doute et s'il m'avait tuée ou abîmée, elle n'aurait jamais pu prendre racine.

Depuis une semaine qu'il a prononcé ses paroles, mon cerveau tourne en rond autour de la probabilité qu'il mette son projet à exécution. Ça vrille mes nerfs chaque jour qui passe et ça m'empêche de dormir chaque soir. Va-t-il vraiment m'offrir à Nappa ?

Déjà, je ne suis plus sa femme de chambre. Si je croise Nappa au détour d'un couloir, tout peut arriver. Il n'y aura plus de crainte de déranger son Altesse s'il me coince dans un coin, personne ne viendra se plaindre du bruit pour le faire cesser. Plus radicalement, je n'ignore pas qu'à n'importe quel instant, on peut venir me chercher sur ordre du Prince pour m'affecter au service de son chien-chien.

Je le sais, je le redoute, ça tourne en boucle. Je sursaute dès qu'on s'adresse à moi, dès qu'on vient me confier une nouvelle tâche, et même la nuit, dès que j'entends un bruit dans le dortoir, je ne peux empêcher ma cervelle affolée d'imaginer que l'heure est venue. Ça me laisse assez bien imaginer la vie d'un condamné à mort qui ignore le moment de son exécution et attend désespérément sa grâce.

Même si je lutte sans relâche pour éloigner cette ombre de mon esprit, c'est une torture mentale et je suis sûre que Végéta doit la trouver encore plus délicieuse que celle qu'il aurait pu m'infliger à mains nues.

Mes yeux me piquent. Je me sens exténuée. Ça fait plus des sept jours que je dors mal, que mes nerfs sont tendus à chaque minute qui passe, autant à cause de ma terreur de Nappa, qu'à cause de ma rage bouillonnante d'avoir ruiné mes espoirs si bêtement. Sans compter que je passe mes journées à éplucher les patates, manipuler des quartiers de viandes et déballer des cartons de bouffe. De temps à autre, on m'appelle pour nettoyer les bordels les plus dégueulasses. Triés sur le volet spécialement à mon attention. Je suis harassée nerveusement et physiquement.

Je n'ai même plus l'occasion de voir Végéta. Même pour ses apparitions publiques, je reste confinée à la cuisine, l'intendante veille à ce que je ne paraisse plus en sa présence.

Je me demande s'il s'est rendu compte que j'ai touché à ses petites bouteilles. Sûrement pas. C'est toujours une femme de chambre qui fait le service de toute façon. Tant mieux, je crois que, pour le coup, c'était l'évacuateur garanti.

Je m'aperçois que j'ai vraiment risqué ma vie, certainement bien plus que je ne veux bien le reconnaître. L'impatience m'a rendue hardie au-delà de toute raison. Et je n'oublie pas que je ne suis pas tout à fait sauvée de sa fureur, parce qu'à tout instant, il pourrait décider de me faire entrer dans la Maison de Nappa.

Je maudis ces patates. J'ai l'impression de me transformer en robot ménager ces derniers temps. Je ne suis même plus un meuble, je suis devenu un vulgaire épluche-légumes. J'aurais pas cru que je pouvais m'enfoncer plus, mais tout arrive.

- L'intendante veut te voir.

Je sursaute à ses paroles. Je lève les yeux et, évidemment, c'est à moi qu'on s'adresse. Une domestique est devant moi et me fait signe de la suivre. Je commence à trembler imperceptiblement mais je me lève docilement.

Mon cerveau se demande déjà avec une certaine angoisse si l'heure est venue de passer du statut d'épluche-légumes à celui de pochette-cadeau. Je suis incroyablement anxieuse, mais à chaque fois qu'on vient m'arracher à ma corvée de patate, c'est la même terreur en moi.

Définitivement, Végéta ne m'a pas touchée mais il m'a punie quand même.

L'intendante m'attend au mess. Le « mess » est en fait un local ridiculement petit où elle entasse un peu de paperasse et dispose d'un téléphone, ce qui doit lui donner l'impression d'occuper une fonction de la plus haute importance. Ses yeux jaunes se fixent durement sur moi dès que je passe la porte. Instinctivement, j'essaye de ne penser à rien.

La servante qui m'a accompagnée disparait en refermant la porte derrière moi. Je l'observe avec une certaine panique. Cette porte n'est jamais fermée. Il n'y a aucun secret ici, et aucune intimité. De toute façon, personne ne parle et personne n'a plus rien à cacher. Mon souffle se fait court et l'ombre menaçante de Nappa commence à se dessiner dans mon esprit tétanisé.

Je suis envahie d'une sorte de malaise et je m'agite un peu, debout devant elle. Elle est adossée à son « bureau », en fait une planche sur deux tréteaux. Elle est beaucoup plus grande que moi et ça me rend encore plus nerveuse.

Elle est contrariée, c'est sûr. Inquiète aussi. Est-ce qu'elle se fait du souci pour moi ? La blague.

- Le Prince veut que tu reprennes ton service, annonce-t-elle.

Je frémis. J'hésite à comprendre. Quel service ? Dans quelle Maison ? Elle sourit avec amertume.

- Dès ce soir, ajoute-t-elle avec dépit.

Elle soupire et je réalise que je reste dans la Maison de Végéta. S'il m'avait affectée au service de Nappa, cette garce aurait été ravie de se débarrasser de moi. Un soulagement incroyable me submerge, c'est comme si j'avais cessé de respirer depuis qu'on a refermé la porte dans mon dos. Elle m'observe toujours. Elle cherche à comprendre, elle sonde ma réaction. Manifestement, la volonté de son Maître lui échappe et ça l'inquiète.

- Ce sont ses ordres… Mais… Je veux que tu te souviennes que si tu ne te tiens pas correctement, ça peut coûter la vie à d'autres que toi, c'est bien compris ?

Elle parle avec gravité. Je hoche la tête en prenant mon air le plus sérieux possible. Son cocard est en train de s'estomper mais il donne encore un certain relief à ce qu'elle essaye de m'expliquer. Dans le fond, je ne m'en fais pas, le prochain à qui ça coûtera la vie, ce sera le Prince lui-même. Je pince les lèvres pour dissimuler ma jubilation. Elle me fixe toujours avec une certaine incrédulité.

- Les Terriens…

Elle s'interrompt et fait un geste de lassitude.

- Va te doucher. Tu iras dormir après, je ne veux pas que tu t'endormes en service une fois de plus.

Je m'exécute en un éclair.

Je dois bien avouer que la décision de Végéta me laisse aussi perplexe qu'elle. Je ne comprends pas ce qu'il cherche, je commence à prendre conscience qu'il joue un jeu bizarre avec moi sans que je sache pourquoi. Il a tout ici, il est tout-puissant. S'il veut quelque chose, il n'a qu'à exiger, alors qu'attend-t-il de moi qu'il ne puisse demander ouvertement ?

Peut-être qu'il me trouve simplement distrayante, comme un chat qui s'amuse à terroriser une souris. L'inaction sur ce vaisseau à l'arrêt lui lime les nerfs, peut-être qu'il s'ennuie tout simplement. Peu importe, l'essentiel dans le fond, c'est surtout qu'il ne soupçonne rien de mes intentions. Tout mon jeu à moi, c'est de survivre assez longtemps pour renverser les rôles.

Quand j'apparais dans l'entrée des appartements princiers quelques heures plus tard, la femme de chambre de jour me considère avec surprise. Ses yeux me jaugent de bas en haut et de haut en bas. Je sens son mépris et sa méfiance.

- Il n'est pas encore rentré, m'annonce-t-elle froidement.

Je la suis des yeux avec indifférence jusqu'à ce qu'elle disparaisse. Quelque chose a changé au royaume des ombres.

Les autres domestiques me regardent. Je ne sais comment l'expliquer.

Avant, je me fondais comme une ombre parmi les ombres, je faisais partie d'une armée d'épluche-légumes et ma tête ne dépassait pas de la masse des galériens. Personne ne faisait particulièrement attention à moi et je ne faisais attention à personne.

Je dois connaître tout au plus trois ou quatre noms parmi la multitude de mes compagnons, mes voisines de lit ou une des filles avec lesquelles j'ai pu partager ma bassine d'eau froide. Personne d'autre.

Comme je le disais, peu d'entre nous parlent la même langue et la plupart des grouillots maîtrisent mal le saïyajin. Ça limite. Et puis, dans une journée, on ne nous ménage pas le temps de tenir salon. Le soir venu, on s'effondre littéralement sur nos planches en bois et le sommeil nous abrutit jusqu'au matin. Sept jours sur sept. On s'attache d'autant moins que, régulièrement, certains d'entre nous disparaissent. Ils changent d'affectation, ou ils passent dans l'évacuateur.

C'est comme être pris dans une foule, vous ne voyez personne et personne ne vous voit.

Mais quelque chose a changé.

Ces connes de femmes de chambres m'en veulent, en premier lieu. C'est pas vraiment nouveau, elles m'en voulaient déjà de m'être imposée dans leurs rangs, mais la situation a clairement empiré. J'ai commis un crime de lèse-majesté à leurs yeux en autorisant que son Altesse sérénissime se réveille dans un bordel sans nom, sans personne pour accourir au moindre de ses désirs. En plus, je n'ai pas été vraiment punie pour ce que j'ai fait. En tout cas, c'est ce qu'elle croit. Elle croit que leur Dieu ne m'a pas punie pour mes pêchers et ça, elles ne me le pardonnent pas. Je ne les supporte pas mais j'ai compris comment elles fonctionnaient, je ne suis pas étonnée de leur réaction.

C'est les autres, surtout, qui sont devenus bizarres. Les grouillots. Ils me regardent. Certains se retournent sur mon passage et j'ai surpris des coups d'œil furtifs dans ma direction. Ils ne parlent pas beaucoup entre eux mais ils communiquent quand même et j'entends. J'entends que je ne fais plus vraiment partie de leur communauté. Je dérange l'ordre établi parce que je devrais être morte. D'autres ont péri pour des erreurs bien plus bénignes que la mienne et moi, je suis toujours là, comme une injure à toutes les lois de la nature qui règnent ici.

Et maintenant, son Altesse me rappelle à son service. Il me rappelle personnellement à lui.

Je suis devenu un phénomène paranormal et je sens la méfiance et l'incrédulité des autres domestiques à mon égard. Sans que je m'y attende, ça me touche d'une certaine façon parce que ça m'isole totalement. Jusqu'à cet instant, je n'avais jamais vraiment pris conscience du réconfort que leur compagnie discrète me procurait. Je faisais partie de leur communauté. Une communauté peu enviable, mais une communauté quand même. Brusquement, je me sens vraiment seule. C'est un peu angoissant, et la seule chose qui me rassure, c'est de penser que cette vie-là ne va plus continuer très longtemps.

Je traverse l'appartement vide et silencieux. Tout est impeccable.

Je ne suis jamais restée seule ici. Au mieux, il dormait dans sa chambre. Mes yeux se tournent vers les bouteilles. Elles attirent mon attention comme des aimants, et mon obsession se réveille. Les rouages de mon cerveau infatigable se remettent en branle. Je crois savoir quelle boisson serait parfaite pour mon plan.

Je m'approche du bar et mes yeux tombent dessus. C'est ce liquide ambré transparent avec un léger résidu en suspension à l'intérieur. Du Guénum, un alcool à base de plantes bizarres. Je caresse doucement le verre poli de la bouteille avant de la sortir du lot. Je débouche et je respire l'effluve qui s'en échappe. L'odeur est discrète, mais, si ma mémoire est bonne, c'est très fort au goût.

J'avance mes lèvres du goulot et je passe la langue sur le rebord. Ma mémoire est bonne, ça arrache carrément.

Le bruit de la porte d'entrée qui s'ouvre brutalement me fait sursauter et je rebouche le flacon avec hâte.

Le Prince traverse la salle à manger d'un pas nerveux, sans même me voir, et fonce directement vers sa chambre.

- Le pad ! aboie-t-il.

Je repose vite la bouteille, en comprenant que c'est un ordre à mon attention. Je prends l'appareil fixé au mur et je le suis dans la chambre. Je m'apprête à lui tendre son pad de communication, comme il l'a demandé.

- A boire, grogne-t-il en m'ignorant.

Il enlève sa cape d'un geste agacé. Je sens qu'aujourd'hui ne sera pas un bon jour. Il ne sera pas d'humeur à me laisser dormir, sans parler de me soigner s'il m'arrivait malheur. Evidemment, je ne m'attendais pas à un pot de retour, mais son humeur me promet un accueil brutal.

Je pose l'appareil sur la table et je sors un verre. Je sais ce qu'il aime boire maintenant, je lui sers son Mestryl, le garnit de glaçons, et le lui tend.

Il est en train d'essayer de dégrafer son armure avec impatience. Il jette à peine un œil contrarié sur le verre.

- Un truc plus fort, crache-t-il en dédaignant ce que je lui propose.

Il a décidé d'être chiant. Dieu, je le déteste. Je choisis le Guénum, le même qui a remporté la palme des candidats au poison. Cette fois-ci il prend le verre, il a renoncé à se battre avec le fermoir de son plastron. Il s'immobilise un instant et lève des yeux incertains sur moi. J'ai l'impression qu'il va parler mais il ne dit rien, il boit le verre d'une traite et me le rend.

Pendant que je repose le verre, il se remet à tripoter nerveusement les attaches compliquées de son armure. C'est moi qui suis censée la lui retirer. Ce n'est pas vraiment une armure de combat, c'est plutôt une armure d'apparat et, si elle reste une excellente protection en cas d'attaque, elle n'est pas vraiment pratique à mettre et à retirer.

- Enlève-moi cette connerie, siffle-t-il avec exaspération.

J'ai horreur de ça. Manipuler l'armure suppose une certaine habileté. Une certaine habitude aussi, que j'avais à peine acquise et que j'ai déjà perdue en une semaine de patates.

Je m'approche de lui et il reste immobile, les bras légèrement écartés du corps pour me permettre d'accéder aux systèmes de fixations. Le premier cran est résistant mais je finis par l'avoir. Le second est carrément réfractaire à mes tentatives de déblocage.

Je sens son impatience monter en force, ça me rend fébrile. Il me pousse brusquement sur le côté et arrache lui-même les agrafes nerveusement. Je suis éberluée par la facilité avec laquelle il a fait sauter toutes les attaches d'un seul geste. Je sais qu'il est puissant mais ça reste une démonstration impressionnante.

Il se défait du plastron et me le balance d'un geste sûr. Il est trop lourd pour moi et j'ai l'impression de rattraper une boule de bowling au vol. Je m'écroule à moitié sous le poids.

Il ne fait pas attention. Il est retourné vers la table et se sert à nouveau un verre qu'il boit d'une traite. Il y a quelque chose de spécial ce soir. Il est nerveux. Je veux dire, plus que d'habitude, il est à fleur de peau. J'ai intérêt à être sur mes gardes.

En temps normal, il ne boit pas autant, ni si vite non plus. En plus, je sais exactement ce qu'il est en train de boire et je sais l'effet que ça fait, que ça me fait en tout cas. Une méfiance instinctive s'allume en moi. Aujourd'hui ne va pas être un bon jour, je le retrouve tel qu'il est.

J'essaye de replacer l'armure sur le mannequin mais il l'a trop abîmée, elle ne tient pas en place et retombe lourdement sur le sol. Il me fusille du regard avec irritation. Je la ramasse avec un air penaud et la ramène silencieusement dans la salle à manger pour l'évacuer par le monte-plat.

Bordel, elle est lourde. Quand je pense qu'il porte ce truc à longueur de journée, ça me donne une idée de sa force et ça me glace le sang. Je suis presque en sueur quand je la tasse dans le logement du monte-plat. Je presse le bouton, c'est parti.

J'ai pas vraiment envie de retourner dans la chambre. J'ai un mauvais pressentiment. Je m'aperçois que j'ai pris mon impunité pour une sorte de garantie qu'il ne me ferait pas de mal. Pas de mal physique en tout cas. Je pensais qu'il y avait quelque chose en moi qui le perturbait suffisamment pour renoncer à sa brusquerie habituelle, j'avais l'impression de jouir d'un traitement particulier, pas franchement plus bienveillant, mais différent.

En fait, bien sûr que non. Si, à un moment, il m'a considérée différemment des autres, son comportement ce soir me démontre ce que j'ai commencé à oublier. Il reste un monstre de brutalité et de colère, et je suis un meuble.

Il faut y retourner, s'il avait besoin de moi. A peine ai-je passé la porte qu'un fracas cristallin explose à mes oreilles subitement. Une pluie de particules de verre m'éclabousse. Je rentre ma tête dans mes épaules et protège mon visage de mes avant-bras, dans un sursaut de panique. J'arrive tout juste à étouffer un gémissement de frayeur.

Quand j'ouvre les yeux, je m'aperçois qu'il a jeté la bouteille contre le mur à quelques centimètres de moi. Elle a éclaté en miettes éparpillées sur le sol.

Je lève la tête prudemment. Il est installé dans son fauteuil, un pied sur la table basse et le pad de communication sur les genoux. Ses yeux sombres sont rivés sur moi avec une colère froide.

- La bouteille est vide ! C'est pas ton boulot de t'assurer qu'elle soit toujours pleine ? grogne-t-il sur un ton menaçant.

Si, bien sûr c'est mon boulot. Je regarde furtivement la trace de l'impact sur le mur. Ça aurait pu être ma tête. Tu m'as loupée mais moi je te louperai pas, je te jure.

- Dépêche-toi ! hurle-t-il subitement.

Je me raidis et je me précipite dans le salon pour chercher une nouvelle bouteille. Depuis quand boit-il autant et aussi vite ? Aujourd'hui n'est décidément pas un bon jour. J'ai le souffle court et je commence à stresser sérieusement.

Quand je reviens, il m'observe toujours d'un œil mauvais. Il m'arrache presque la bouteille des mains et fait sauter le bouchon d'un simple mouvement de pouce. Je fais un pas en arrière mais il me retient par le poignet et me ramène près de lui.

Je réprime un hoquet d'angoisse à son contact. Sa poigne est ferme et autoritaire. Il remplit le verre posé sur la table et me le tend. Je ne comprends pas mais je le prends d'une main tremblante. D'un signe de tête, il désigne le fauteuil en face de lui et je réalise avec ahurissement qu'il veut que je m'assois.

J'obéis timidement et il prend une gorgée directement au goulot. Je suis un peu perplexe de sa descente. Il ne boit pas beaucoup d'habitude. Comparé à Nappa. Il s'essuie négligemment la bouche et ses yeux noirs tombent sur moi. Il a un sourire glaçant.

- Tu bois pas ? demande-t-il.

- Ce… C'est un peu…

- Trop fort ?

Je hoche la tête. Je ne devrais pas tenter de lui désobéir, je devrais boire ce foutu verre et le remercier religieusement. C'est ce qu'une bonne femme de chambre ferait. Mais je ne suis pas une bonne femme de chambre, et surtout, le problème, c'est que je sais exactement l'effet que ce verre va me faire et j'ai très peur de la suite. Je suis un peu dans une impasse, alors j'essaye de décliner son invitation le plus obséquieusement possible.

Il pose tranquillement le communicateur sur la table et se redresse pour se pencher vers moi. Il n'y a que cette ridicule table basse entre nous, et je sais parfaitement qu'elle ne me protégera pas si sa violence doit s'abattre sur moi. Pour l'instant, il a toujours son expression cynique et menaçante.

- Et comment tu sais ça, toi ? Comment tu sais quel goût ça a ? Comment tu sais que c'est plus fort que du Mestryl ? … siffle-t-il.

Je cille un peu. Merde. Touchée. Je pince les lèvres et je baisse les yeux. Mon cerveau tourne à toute allure pour trouver une réplique à ça. Rien ne vient.

- Bois, ordonne-t-il sur un ton glacial.

Je m'exécute fébrilement. Ouch. Le liquide me brûle littéralement la gorge dès la première gorgée. J'arrive à avaler la moitié du verre. Je me retiens de tousser mais j'ai les larmes aux yeux. Je plaque pudiquement ma main sur ma bouche. Je ne sens plus ma langue quasiment.

Il me fixe avec amusement. Sale con. Je le hais intensément à cet instant. Il faut que je sorte de cet enfer et je n'ai aucun doute: la meilleure manière, c'est décidément de l'éliminer. Il a l'air satisfait et reprend lui-même une gorgée au goulot. J'ignore ses intentions exactes mais je comprends qu'il est décidé en premier lieu à m'humilier pour passer ses nerfs.

Puis, il fixe le communicateur un instant. L'appareil est silencieux et éteint, toujours posé sur la table basse. Il relève subitement la tête avec agacement.

- Finis ton verre et va nettoyer cette merde là-bas, grogne-t-il en désignant d'un hochement de tête les débris de verre au pied du mur.

Je regarde le fond de mon verre avec incertitude. Je ne crois pas que mon estomac supportera ça très longtemps.

Soudainement, un bip se fait entendre, c'est le communicateur. Nos yeux tombent dessus en même temps. C'est Vegitasei. Chacun d'entre nous s'immobilise instantanément.

Je me souviens de sa réaction la dernière fois qu'il a reçu un appel de Vegitasei, je n'ose plus bouger. Lui non plus, bizarrement. Il semble avoir attendu cet appel avec impatience, et maintenant, il reste hypnotisé par le bip insistant, sans se décider à décrocher.

Très lentement, il pousse l'appareil vers moi. Je le regarde faire avec incrédulité avant de l'interroger du regard.

- Réponds.

Sa voix est calme et grave.

- Je ne sais…

- Je sais que tu comprends parfaitement le saïyajin, réponds, insiste-t-il d'une voix sourde.

Je pose mon verre et prends le combiné d'une main tremblante.

- Allo ?

Ma voix est presque un souffle.

- Passez-moi le Prince de la part du Chambellan.

A l'autre bout du fil, la voix est ferme et autoritaire. Je lève les yeux vers lui, il secoue négativement la tête et je comprends qu'il ne veut pas lui parler.

- Il… Il ne peut pas prendre l'appel, il veut que je prenne le message.

Je bredouille un peu mais la fluidité de mon saïyajin m'étonne moi-même. Je n'ai pas souvent l'occasion de le parler, en tout cas pas pour des conversations très élaborées.

- Qui est à l'appareil ? demande le Chambellan.

- La femme de chambre.

Je l'entends soupirer. Il y a un blanc. Végéta me fixe intensément comme s'il essayait de lire la conversation sur mes traits. Je hais cette situation, mon estomac se noue.

- Dites-lui que le bébé est mort. La mère aussi. C'était un garçon.

En une fraction de seconde, je manque d'air. Je n'ai aucune idée de ce dont il est en train de parler, mais je sais avec certitude que je n'ai pas envie de répéter ces mots à Végéta. J'ai envie de les oublier dans la minute et d'aller ramasser les débris de la bouteille. Juste faire mon boulot de bonniche, sans yeux, sans bouche et sans oreille.

Végéta fronce aussitôt les sourcils, il comprend en voyant ma tête décomposée.

- Quoi ? Aboie-t-il subitement, c'est pas bon ? Il est mort, c'est ça ?

Il ne me laisse pas le temps de répondre. Il éjecte la minuscule table basse entre nous et bondit sur le communicateur pour m'arracher le combiné des mains et le porter à son oreille avec fureur.

- C'est impossible ! rugit-il, ces abrutis de médecins avaient dit que cette fois-ci seraient la bonne ! Je veux leurs crânes alignés sur mon bureau à mon retour ! T'entends ? Je les veux tous écorchés vifs, ces débiles !

Il n'attend pas la réplique du Chambellan et, avec le combiné, assène plusieurs coups violents sur l'écran qui se fracasse aussitôt. L'appareil éclate en morceau.

Instinctivement, je me recroqueville sur mon fauteuil, la tête dans les mains. Il s'acharne désespérément sur le misérable appareil. Ses hurlements me terrifient tandis que des pièces métalliques volent jusqu'à moi. Aujourd'hui est définitivement un jour pourri. Il est temps de prier.

Finalement, il a l'air de se calmer. Je ne vois pas ce qu'il fait, la tête enfouie dans mes avant-bras, mais le silence retombe, seulement troublé par son souffle rauque.

Je me redresse avec précaution. Il fixe le mur avec un regard de fou qui me glace le sang, sa respiration est haletante et témoigne de la colère qui couve en lui. Je n'ose pas bouger, il est juste devant mon fauteuil, j'ai peur d'attirer son attention.

Ses yeux tournent lentement vers moi. Il me fait peur. Ses prunelles plongent dans les miennes, elles sont si noires maintenant que je n'arrive plus à lire en lui correctement. D'habitude, je sais décrypter exactement son état d'esprit mais là, c'est comme un black-out.

Il cille imperceptiblement et son regard s'éclaircit subitement. Il fronce les sourcils et serre les dents.

- Va-t-en d'ici, murmure-t-il.

Sa voix est sourde et à peine audible. Je mets un temps à comprendre.

- Dégage ! Dépêche-toi ! souffle-t-il avec insistance.

Je réalise enfin ce qu'il me dit. Je sors de ma sidération et je me rue vers la porte, en le bousculant sans y prendre garde. Je trébuche à moitié, légèrement étourdie par le demi-verre de Guénum.

- Dépêche-toi ! Sors d'ici ! hurle-t-il à pleins poumons.

Pas besoins de me le dire deux fois, je détale dans la salle à manger. J'ai à peine passé la porte qu'un bruit fracassant se fait entendre dans la chambre. C'est le signal d'une tempête comme je n'en ai jamais connue. J'entends ses hurlements et je comprends que sa rage est en train de pilonner toute la pièce.

La porte est restée entrouverte, je n'ai pas pris le temps de la refermer. Un morceau de ce qui a dû être un meuble passe au travers et atterrit avec fracas dans la salle de réception où je me suis réfugiée. Je sursaute avec effroi et comprends aussitôt que la chambre ne suffira pas à étancher sa soif de destruction.

Qui n'a jamais réfléchi au terme de « fou furieux » ne peut imaginer ce dont il est capable dans ses pires accès de rage. Ce qui est sûr, c'est qu'il vaut mieux ne pas rester sur sa route dans ces moments-là. Ce qui est sûr aussi, c'est que personne ne va jamais s'aventurer à venir voir ce qui se passe ici. Je suis seule sur le pont au milieu de la tourmente, et si je n'y prends pas garde, je pourrais bien faire partie des meubles qu'il pulvérisera ce soir.

Je dois me replier, je réfléchis un instant la meilleure option me paraît être mon placard. La meilleure ou la moins pire. Je tente ma chance. J'ai à peine refermé la porte sur moi que je l'entends surgir dans la salle que je viens de quitter.

Je m'assois sur la banquette, les genoux ramenés sous le menton, et je prie bien sûr. Les craquements impitoyables, les bruits de verre éclatés, les ondes de choc dans les murs, tout me parvient si clairement que j'en ai la chair de poule.

C'est un vacarme incessant, entrecoupé de cris de colère et de frustration. La frustration, sa pire ennemie. Ne pas avoir ce qu'il veut le conduit souvent au bord de la démence.

Subitement un bruit assourdissant, plus fort que les autres, fait brutalement écho dans tout le placard. Il vient d'envoyer quelque chose contre la porte. Je sens la paroi contre laquelle je suis adossée frémir imperceptiblement. Je sursaute avec un gémissement de panique.

Je vais devenir folle. Mon cerveau commence à imaginer ce qui se passera quand la minable porte de mon réduit sera pulvérisée. Va-t-il finir par lancer des ondes d'énergie dans la pièce ? Parce que si c'est le cas, il pourrait me griller intégralement en une seconde, et sans même s'en rendre compte.

Je me recroqueville un peu plus, comme si ça pouvait me faire disparaître de cet endroit. Je plaque mes mains sur mes oreilles et je ferme mes yeux pour tenter d'isoler mon esprit de la tornade qui fait rage. Je force presque mes sens à couper avec la réalité, comme quand je nettoyais les restes immondes de ceux qui lui avaient déplu.

Je l'ai déjà vu enragé. Combien de fois ? Des centaines de fois, des milliers de fois peut-être. S'en prendre aux choses ou aux gens, quand il n'avait pas ce qu'il voulait, quand il le voulait. Cette fois-ci est la plus terrifiante de toute. Je suis seule, il est plus furieux que jamais et il n'a même pas de simulacre de responsable à se mettre sous la dent. Je me demande s'il se souvient de ma présence.

Si c'est le cas, je sais que je pourrais aussi bien tenir lieu de bouc émissaire. Moi ou une autre, personne ne lui rendra ce qu'il a perdu ce soir.

Il a perdu un fils et une concubine et apparemment, ce n'est pas la première fois. Je me demande presque ce qui le met le plus en rage du chagrin ou de la frustration d'avoir encore échoué. Aucune hésitation à avoir, je le connais suffisamment pour savoir que ce qui le rend fou c'est le sentiment d'échec. Il ignore ce qu'est le chagrin.

C'est bizarre, je m'aperçois que je ne connais pas vraiment sa vie personnelle, et je dois dire que je ne m'y suis jamais vraiment intéressée.

De toute façon, il passe son temps à faire la guerre au nom de son peuple au travers des galaxies, ça laisse peu de place à une vie sociale et familiale. Pour moi, il n'a jamais eu ni ami ni famille de toute façon. Pas au sens terrien du terme en tout cas.

Je sais juste qu'il n'y a pas d'héritiers derrière lui et à mon avis, c'est pour le mieux. Je sais aussi qu'il y a les concubines, quelque part dans l'ordre des choses.

Les saïyens ont un rapport vicié avec leurs femmes. Ils ont un rapport vicié avec tout le monde en fait, mais leurs femmes, on peut dire qu'ils ne savent pas vraiment quoi en faire.

Il n'y a pas de reine, il n'y en a jamais eu. Les membres de la famille royale n'ont pas de femmes. A ma connaissance, ils n'ont pas de filles non plus. Ou peut-être les mangent-ils ? C'est stupide comme idée, mais je les imagine assez facilement leur réserver un sort à peu près aussi ignoble que ça.

Les soldats et même certains nobles, ont des épouses, mais les membres de la famille royale, eux, ont des concubines qui ne sont destinées qu'à perpétuer la dynastie. On les enferme dans des Palais et elles n'apparaissent presque jamais en public. Je crois que c'est une façon de s'assurer que personne ne les approche en dehors de celui auquel elles doivent donner des enfants. C'est pas très éloigné du rôle de meuble quand on y pense.

En principe, il n'y a qu'une seule concubine à la fois. Enfin, c'est ce que j'ai cru comprendre. Peut-être que Végéta en a plusieurs ? Même ça, je l'ignore.

Tout ce que je sais, c'est que depuis trois ans que je suis là, il a dû en prendre une ou deux nouvelles si j'ai bien suivi. Elles meurent. J'avais jamais vraiment réfléchi à la question : de toute façon il y a tellement de gens qui meurent autour de lui, pourquoi pas ses concubines ? Je réalise maintenant qu'elles ne meurent pas directement de sa main, comme je me l'étais imaginé. Elles meurent de ne pas réussir à mettre ses fils au monde. Quelle ironie, il est tellement habitué à donner la mort qu'il n'est plus capable de donner la vie. Il y a une justice.

Le silence est finalement retombé dans l'appartement. J'attends un long moment avant de me hasarder à entrouvrir la porte de mon placard. Elle est bloquée par un objet lourd qui a dû tomber devant. Je dois faire pression avec mon épaule pour la faire pivoter sur ses gonds.

L'appartement est un champ de ruine. C'est impressionnant. Il n'y a quasiment plus aucun meuble entier et debout, et des pans entiers de murs sont éventrés. Le sol est jonché de débris en tout genre, il est même difficile de reconnaître la couleur de la moquette maculée de poussières de plâtres, d'éclats de meubles et d'objets divers.

Sa fureur a surpassé toutes celles auxquelles j'ai assisté jusqu'alors et j'ai le souffle coupé devant le spectacle. Je réalise alors seulement que si je n'avais pas eu l'occasion de me réfugier dans mon placard, je n'aurais certainement eu aucune chance d'en réchapper.

Je m'avance avec précaution dans l'appartement dévasté. Le système d'éclairage a partiellement sauté et les lieux sont essentiellement éclairés par l'éclat des étoiles au travers de la baie vitrée. Je le cherche des yeux mais je ne le trouve pas.

J'essaye de faire le moins de bruit possible, je ne tiens pas franchement à me faire remarquer tant que je ne suis pas certaine que le danger est écarté. Je passe dans la chambre. Une partie de la cloison qui la sépare de la salle de réception est effondrée, il n'y a même plus de porte.

C'est le même désordre partout. L'endroit est littéralement ravagé. Je passe d'une pièce à l'autre, toujours dans la pénombre et le silence, butant parfois sur les débris qui jonche le sol, mais il n'est pas là. Il est parti. Il a disparu. Sûrement abattre sa colère destructrice en d'autres lieux.

L'essentiel, c'est que je sois vivante. Je soupire avant de me résigner à appeler l'intendance.

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