Hello. Merci pour le petits mots vraiment touchants. Et Merci pour la masse inattendue de lecteurs... Végéta et Bulma, une valeur sûre, hein? J'essaye de garder le rythme.

Lulla's Lullaby: Bien pensé, ta théorie, chapeau! Tu verras au fils des chapitres si t'as mis le doigt dessus (ou pas) puisque effectivement, il y a un truc que Bulma n'a pas encore percuté.

Voyons voir...


Chapitre 6

Au travers des hublots, on aperçoit toujours la même nuit interminable de l'espace mais les plafonds des couloirs ont été rallumés pour rappeler à nos cervelles perdues que c'est le jour à nouveau.

J'ai fini mon service et je marche comme une automate, abrutie de fatigue, pour rejoindre le quartier des domestiques.

Autour de moi, la vie à bord du vaisseau a repris comme si de rien n'était. Cette normalité me semble presque irréelle quand je repense à la nuit que je viens de passer.

Après avoir averti l'intendance de la crise qui avait pulvérisé les appartements princiers, j'ai vu apparaître une horde de grouillots qui a investi les lieux en un instant. Le service est magique pour son Altesse; en une fraction de seconde, des dizaines de fourmis ont commencé à déblayer les ruines qu'il a laissées derrière lui. Quand j'y pense, nous sommes ses charognards en quelques sortes.

L'intendante s'est déplacée elle-même pour superviser les opérations. Je ne sais pas comment elle arrive à être aussi réactive quelle que soit l'heure du jour ou de la nuit, mais elle est toujours fidèle à l'appel. Peut-être qu'elle est issue d'une race qui ne dort pas ou très peu. Je ne cherche plus à comprendre, je sais que son dévouement est sans limite.

Quand ils sont arrivés, ils m'ont trouvés seule, debout au milieu des décombres. Malgré le faible éclairage, j'ai perçu leur stupeur. Pendant un moment, ils sont tous restés silencieux et immobiles, découvrant avec ahurissement l'ampleur de la désolation. Et au milieu du champ de ruines, leurs yeux sont tombés sur moi. Entière, indemne, et même impeccable. Dès cette minute, j'ai su que les choses avaient basculé.

Déjà, ils ne me considéraient plus comme une des leurs, mais c'est pire maintenant. Il y a de la peur dans leur regard, une sorte de superstition prudente qui les incite à rester loin de moi. Ils préfèrent rester à l'écart de ce qu'ils ne comprennent pas.

Alors que je remonte ces couloirs interminables, je réalise que le phénomène s'est étendu à tout le peuple des ombres. Ceux qui ont été réquisitionnés cette nuit ont passé le mot.

Les esclaves que je croise sur ma route réagissent dès qu'ils m'aperçoivent. Certains me fixent avec une sorte de crainte mêlée de curiosité, d'autres baissent la tête pour éviter de croiser mon regard. Il y en a même qui dévient légèrement de mon chemin.

Je remarque leurs attitudes étranges mais je n'y fais pas franchement attention, je me sens si fatiguée.

Quand est passé la stupéfaction de découvrir les appartements dévastés de Végéta, les grouillots se sont instantanément mis au travail pour évacuer les débris. L'intendante m'a toisée un instant et j'ai eu l'impression qu'elle allait ajouter une bonne parole à l'édifice de sa philosophie sur les Terriens, mais elle n'a rien dit.

Elle m'a conduite à une chambre inoccupée et m'a chargée d'en faire une suite princière avec l'aide d'une autre femme de chambre. Ma camarade a tout de suite pris les opérations en main, mon inexpérience de ce qui est supposément indispensable au confort d'un Prince saïyen est de notoriété publique maintenant.

J'ai donc passé des heures sous ses ordres, à récurer la chambre, la salle de bains, à faire le lit et à aménager mille détails censés plaire à son Altesse. J'ai moi-même garni le bar des meilleurs alcools, toujours les mêmes.

Végéta n'est jamais reparu. Je ne sais pas ce qu'il a fait, ni où il est parti. Ce n'est pas mon rôle de le savoir et de toute façon, j'avais eu mon compte de sa compagnie pour cette nuit.

Quand on a eu fini, l'autre femme de chambre a disparu et j'ai attendu celui que je suis censée servir, assise sur la banquette de l'antichambre. J'ai eu les pires difficultés à rester éveillée, seule dans cette pièce silencieuse. J'ai failli retourner tripoter les bouteilles mais j'ai réussi à m'en empêcher. Ce n'aurait pas été prudent, il aurait pu arriver à n'importe quel instant. Mais il n'est jamais revenu, ni pour dormir, ni pour se changer, ni pour rien du tout. Finalement, une autre femme de chambre de jour est venue me dire que mon service était terminé.

J'arrive enfin à la cuisine. Je réprime un bâillement en poussant la porte battante et j'entre. Les faibles murmures se taisent, des yeux se tournent vers moi, d'autres se rivent au sol. J'ai à peine un instant d'arrêt. Je m'avance pour prendre un bol et me servir le potage qui fait office de petit déjeuner. J'attrape un bout de pain et je vais m'installer à l'une des longues tables qui nous sont réservées.

Les quelques mangeurs qui y sont déjà assis s'écartent imperceptiblement. L'un d'entre eux se lève même pour repartir alors que je vois bien qu'il n'a pas fini.

Je baisse la tête et m'absorbe dans la contemplation de la soupe verte dans ma gamelle. Je commence à découper mon pain en petits morceaux que je jette dedans pour l'épaissir. Mes gestes sont mécaniques, dictés par l'habitude, mais mon esprit est concentré sur ce qui se passe autour de moi. J'entends la rumeur du travail interrompu qui reprend.

Tout en observant mon pain qui se noie dans ma soupe, je me fais la réflexion que les yeux des autres domestiques me renvoient l'étrangeté du comportement de Végéta à mon égard. Je réalise à quel point mon traitement est anormal et sans précédent. Ça m'inquiète. Il se passe quelque chose que je ne comprends pas, il y a un détail de l'histoire que je ne maîtrise pas et que je n'ai pas planifié.

Les autres me font prendre conscience que je suis une miraculée d'avoir réchappé à sa rage destructrice de cette nuit. Etait-il scientifiquement possible que le placard soit épargné par l'ouragan qui a anéanti tout le reste ? Probablement pas. Je ne me plains pas d'être encore vivante, je vais pouvoir reprendre mes petites manigances, mais… Je n'aime pas ça, je n'aime pas quand quelque chose m'échappe.

Je plonge ma cuillère dans mon plat et commence à manger comme un robot. Quand je relève la tête, mes quelques voisins de table ont tous disparu. Je ne sais même pas de quoi ils ont peur exactement, mais je renonce par avance à me battre contre leur décision de m'exclure. Il n'y a pas de mots ici. Personne ne va venir m'expliquer ce qu'on me reproche et je n'ai aucune chance de plaider ma cause non plus.

Je ne leur en veux même pas. Je suis en train de sortir de leurs rangs et finalement, n'était-ce pas ce que je voulais ? C'était ce que je désirais le plus au monde depuis trois ans et maintenant, je dois avouer que je suis un peu effrayée.

Ce qui m'effraye, c'est la conscience qu'il n'y aura pas de retour en arrière possible. Je ne redeviendrai jamais une ombre parmi les ombres. Je n'ai définitivement plus d'autre choix que d'avancer, je dois aller au bout de mon ambition.

Tandis que j'ingurgite mon potage silencieusement, mon esprit fatigué pose pour la première fois une question à laquelle je n'avais jamais réfléchi. Et après ?

Mon regard navigue sur la cuisine envahie de grouillots actifs qui oeuvrent énergiquement comme de bons soldats dociles. Je ne pourrais plus être une des leurs, je refuse de continuer comme ça et ils refuseront de me laisser à nouveau me noyer dans leur masse. Quand Végéta sera mort, si je ne suis pas identifiée comme la meurtrière, que se passera-t-il ?

C'est une option que je n'avais jamais sérieusement envisagée. Jusqu'ici, je m'imaginais toujours le tuer héroïquement et me faire arrêter couverte de son sang. Je n'avais jamais pensé que ma vie pourrait continuer sans lui. Elle le pourrait peut-être, peut-être… L'option du poison ouvre cette perspective dans le fond parce que le poison est discret, il n'est pas évident à déceler. Ces imbéciles de chiens pourraient bien ne pas comprendre tout de suite qu'il s'agit d'un assassinat.

Mes yeux se ferment, ma tête bourdonne, j'ai besoin de dormir.

Nappa a disparu de mes préoccupations, pour l'instant en tout cas, et j'ai tellement d'heures de sommeil à rattraper, la nuit a été si longue, que je dors d'une traite. Mon cerveau coupe si complètement avec la réalité qu'on est obligé de me réveiller.

L'intendante a envoyé une de mes voisines de lit pour me secouer et quand j'ouvre les yeux, je croise aussitôt les siens empreints de méfiance et de curiosité. Elle s'éloigne dès qu'elle est assurée que je ne vais pas me rendormir, elle disparaît du dortoir désert comme une ombre silencieuse.

Je suis la seule à travailler de nuit ici et autour de moi, tous les lits sont inoccupés. Le silence est franchement bienfaisant après l'agitation de la nuit.

Je descends de mon lit et je m'habille. J'arrange mes cheveux en chignon serré planté d'épingles et je cale le tout grâce à bandeau réglementaire. Je jette un coup d'œil à mon reflet dans le miroir abîmé. Mon nez porte encore la trace de l'agression de Nappa, mais la blessure n'est plus qu'une mince ligne rouge sombre presque cicatrisée qui dévale l'arête de mon nez vers ma joue encore légèrement bleuie. Je vérifie qu'aucune de mes mèches n'ait échappé à la griffe des épingles. Tout est impeccable, je commence à connaître mon rôle. Je me demande à quoi je peux m'attendre ce soir, est-ce que je vais enfin avoir l'occasion de tester mon mélange ? J'espère.

Comme je sors du dortoir, je tombe directement sur l'intendante. J'ai un sursaut. Elle est plantée dans le couloir, à deux pas de la porte, et me fixe d'un air sévère de toute sa hauteur qui dépasse tellement la mienne. C'est vraiment inhabituel de la trouver ici.

Je m'immobilise en comprenant qu'elle est là pour moi. Je lève des yeux interrogateurs vers elle mais elle ne se décide pas à parler. Elle me jauge.

Evidemment. Elle aussi me considère sous un angle nouveau. Elle ne m'a jamais regardée comme son égale, mais je sens que quelque chose a changé.

Elle est agacée. Je l'ai toujours agacée, mais je ne sais expliquer comment, à cette minute, je sens que la tension a monté d'un cran. Ça, c'est vraiment mauvais. Tant qu'elle se contentait d'estimer que j'étais une terrienne écervelée et maladroite, elle ne cherchait pas à en savoir plus. Maintenant, j'ai franchement attiré son attention et elle va me surveiller. Si elle lisait vraiment les pensées ?

- Le Prince a pris les appartements du Seigneur Raditz en attendant que les siens soient remis en état. C'est là-bas que tu prendras ton service, tu sais où c'est ? annonce-t-elle prudemment.

Je hoche la tête. Elle croise les bras lentement, sans me lâcher des yeux et je comprends que ce n'est pas exactement pour me dire ça qu'elle est venue me trouver ici. Nous sommes seules au milieu du couloir. A cette heure-ci, il n'y a absolument personne ici, tout le monde est docilement au travail. Son regard m'hypnotise au point que j'ai l'impression que ses pupilles changent de forme.

- Qu'est-ce qui s'est passé hier soir ? finit-elle par demander d'une voix sourde.

Sa question me prend totalement au dépourvu. C'est la première fois qu'on m'interroge sur les incidents de mon service. Il semble que la sacro-sainte règle du silence soit donc à géométrie variable.

Je réalise aussi que l'intendante ne sait rien. Elle ignore ce qui s'est passé sur Végitasei et comment ça a pu déclencher la fureur de son maître. Je la connais suffisamment pour deviner que ça l'irrite prodigieusement. Sans même y réfléchir, mon cerveau décide qu'elle ne doit rien savoir par ma bouche. Je lui fais une réponse des plus vaseuses.

- Il s'est mis en colère.

Elle fronce les sourcils. Elle sait que je lui cache quelque chose. Ça me rassure en un sens. Si elle lit les pensées, son truc n'a pas l'air très au point. Pourquoi me poser la question s'il lui était si facile de lire la réponse dans mon esprit ?

- C'est toi qui l'as mis en rage, comme ça ? demande-t-elle d'un ton sévère.

- Il s'est plaint de moi ?

Ça y est, elle tord ses lèvres et fait sa moue contrariée. Je joue l'innocente mais ma question la met hors d'elle, je l'ai fait exprès. Ce qui la met hors d'elle, c'est qu'il ne s'est pas plaint de moi justement. Si ça avait été le cas, je serais déjà rhabillée en noir, elle ne rêve que de ça. Elle se méfie de moi, elle a tellement raison mais je ne la laisserai pas me mettre des bâtons dans les roues. Moi aussi, je vais la tenir à l'œil.

- Et… Comment serais-je encore vivante si c'était moi qui l'avais mis en colère ?

Elle pousse un soupir de frustration. Je me moque d'elle et elle en a bien conscience. Mon entêtement à ne pas me soumettre à son autorité l'exaspère, elle n'a pas l'habitude. Elle est aussi déroutée que moi de la réaction du Prince à mon égard. Ses yeux me détaillent une dernière fois avec une insistance malsaine… Si malsaine qu'une idée me vient subitement à l'esprit. Peut-être qu'elle croit que le Prince me baise. Il est si intouchable dans notre ordre des choses que je n'avais même jamais pensé à ça. C'est stupide comme hypothèse, il n'a d'égard pour personne, même pour ceux qui partagent son intimité. S'il avait envie de moi, il se servirait et il ne me devrait rien.

Je repense furtivement à celle qui a péri à des années lumières de nous, sur Végitasei, en essayant de mettre son fils au monde. Est-ce que sa mort l'a touché ? Peu probable.

Je contourne l'intendante pour continuer ma route. Je sens son regard me suivre dans mon dos, elle m'écoeure. Son inquiétude pour son Maître m'écoeure, cette vie-là m'écoeure. C'est comme une nausée générale tout d'un coup.

Je dois réfléchir à ce que je vais faire pour sortir de cet enfer.

Une fois que le poison aura fait son œuvre, je pourrais signaler sa mort et parier sur le fait qu'on ne découvre pas qu'il a été assassiné… C'est débile. C'est débile parce que d'abord, ils vont essayer de trouver ce qui l'a tué et, même s'ils sont complètement crétins, ils vont finir par découvrir la cause de sa mort, et je n'en réchapperai pas. Et même si ça marchait, sa mort ne me libèrera pas de mon statut d'esclave. Il est hors de question que je finisse ma vie à servir ces sauvages.

Il faut regarder les choses en face. Soit j'y passe, soit je m'enfuis. Je vois difficilement une autre issue acceptable. Ils attendent une cargaison de la Terre… Alors… Ma cervelle additionne tout naturellement les choses. L'aéronef qui arrivera de la Terre sera un bon moyen d'y retourner.

Le problème, c'est que je connais mal la configuration de notre vaisseau. Je connais essentiellement les quartiers habitables mais j'ignore tout des quartiers de manœuvre où se trouvent les garages des engins. Végéta n'y va jamais, il n'a aucune raison d'y aller. Par la force des choses, moi non plus du coup.

Je suis légèrement en retard, je presse le pas. Je rase les murs avec précaution. Les quelques soldats que je croise n'ont pas un regard pour moi.

Je dépasse la porte des appartements de Raditz. Mes nerfs se serrent imperceptiblement, mais je ne m'arrête pas. Je ne jette même pas un œil à la porte imposante, je continue. Végéta a encore ses bonniches de jour, il ne s'apercevra pas de mon retard.

Je pourrais dire que je me suis perdue dans les couloirs. C'est mon premier jour après tout, et je n'ai pas eu souvent l'occasion de rendre visite à ce chien de Raditz. Ma mémoire pourrait me jouer des tours et je n'aurais plus retrouvé ses appartements. Le scénario est très plausible, je ne suis qu'un meuble finalement.

Je marche d'un pas raide, droit devant, en veillant toujours à ne pas attirer l'attention des quelques saïyens sur ma route.

Au bout du couloir, une porte battante annonce la frontière entre les quartiers résidentiels et les quartiers « réservés à l'équipage ». Il y a une pancarte. J'observe un instant les entrelacements de lettres en jaune agressif. Je sais parfaitement qu'elles interdisent l'accès à toute personnes qui ne serait pas membre d'équipage, mais je ne suis qu'une bonniche qui ne sait pas lire le saïyajin, après tout…

Je respire un bon coup et je pousse la porte. Mon adrénaline monte en flèche, tandis que je passe la limite entre les deux quartiers.

L'éclairage des couloirs a été tamisé déjà pour signifier que c'est officiellement la nuit, et tout est désert.

Je n'ai aucune idée de la direction à prendre. Tout est silencieux sauf un bip sonore qui retentit au loin à intervalle régulier. Je pars au hasard, en prenant soin de repérer la porte par laquelle j'ai pénétré le territoire interdit.

Au bout d'une bonne dizaine de minutes, je commence à douter du réalisme de mon objectif. Le vaisseau est immense, je pourrais faire des kilomètres dans la mauvaise direction, sans trouver le garage. Si c'était de l'autre côté d'ailleurs ? Et je n'ai pas toute la nuit. On va finir par se demander ce que je fous. Sans compter que je peux tomber sur l'un des membres d'équipage à tout instant.

Je m'immobilise au milieu du couloir. Si j'avais au moins un plan. Mon cerveau percute en une fraction de seconde. Je reviens un peu sur mes pas et là, sur le mur, mes yeux se fixent sur un panneau auquel je n'avais pas vraiment fait attention. Evidemment tout est en saïyajin, mais comme je m'en étais douté, c'est exactement ce que je cherche. Un plan.

Il n'est pas très grand, il est même affiché un peu haut pour moi et je suis obligée de me hisser sur la pointe des pieds pour mieux le voir. Je passe mon doigt sur les lettres. Je les connais, je dois retrouver leur signification, je dois les remettre en ordre. Mon index suit scrupuleusement le tracé tortueux de chacune d'entre elles.

Mes petit neurones carburent, je n'ai pas beaucoup de temps. Déjà mon adrénaline assaille mes nerfs. Je mordille ma lèvre inférieure et m'efforce de me concentrer.

Subitement je reconnais le mot. Je réprime un gémissement d'excitation « Garage ». Végéta se déplace tellement que j'ai eu mille fois l'occasion de passer dans les garages des vaisseaux de guerre, en tant que bagage de son Altesse. Je bénis mon inépuisable sens de l'observation. Ces pancartes marquées « Garage » m'ont tellement tenu compagnie pendant les heures d'attente et de transit lorsque j'accompagnais cet enfoiré lors de ses voyages.

Je tapote triomphalement l'inscription, ma petite victoire. Très vite mes yeux cherchent le chemin. Je suis à l'opposé de ma quête, je n'aurai jamais le temps d'y aller et d'en revenir. J'essaye désespérément de mémoriser l'itinéraire pour m'y rendre.

L'éclairage est faible, je suis tendue par le chronomètre infatigable dans mon esprit affolé. J'ai du mal à tout enregistrer, surtout que la pancarte est trop haute.

Une large main se pose lourdement sur ma nuque et m'arrache un cri d'effroi. Les doigts se serrent un peu sur mon cou et mes épaules.

- Qu'est-ce que tu fous ici ? grogne une voix grave.

Mes yeux horrifiés se tournent vers un soldat saïyen derrière moi. Instinctivement, mes mains agrippent la sienne pour essayer de desserrer la pression sur mes cervicales. La panique me submerge. Il est gigantesque et massif, j'en ai rarement vu d'aussi impressionnant. Il fronce les sourcils et me décolle un peu du sol.

Le col de ma tunique m'étrangle et me permet tout juste de parler.

- Je me suis perdue, je cherche les appartements du Seigneur Raditz, mon Maître m'attend là-bas.

Soudainement, ses traits se radoucissent et il me repose.

- Tu appartiens au Prince Végéta ? demande-t-il.

Le rouge. Le rouge de Végéta m'a sauvée. Je reprends un peu mon souffle et hoche la tête frénétiquement. Les yeux du saïyen se lève sur la pancarte que j'étais en train de déchiffrer.

- Tu lis le saïyajin ? demande-t-il avec incrédulité.

- Non… Je… J'ai cru que c'était un plan, je cherchais mon chemin…

Je bégaye le plus docilement et craintivement possible mais je sens sa méfiance. Il est partagé. Il ne me croit pas, mais il hésite parce que je porte la tenue des femmes de chambres de Végéta. C'est peut-être la seule chose qui me sauve, la seule chose qui l'empêche de me fracasser le crâne, parce que tout ce qui touche à son Prince est totalement imprévisible et il n'est pas sûr de ne pas s'attirer des ennuis s'il me « casse ».

Il m'empoigne par le bras et me pousse devant lui. J'avance à pas forcé, sa griffe impitoyablement serrée juste au-dessus de mon coude. J'ai du mal à suivre, je trébuche un peu mais il veille à rester sur mes talons.

Il me ramène dans les quartiers résidentiels et vers l'appartement de Raditz. Je réalise qu'il veut vérifier mon histoire et mon identité et je commence à paniquer.

Il frappe à la porte avec une douceur inattendue. Après une minute, la femme de chambre de jour nous ouvre. Ses sourcils s'arrondissent imperceptiblement quand elle me reconnaît. Le saïyen n'a pas relâché sa poigne un seul instant.

- Son Altesse est là ? grogne le soldat.

La femme de chambre ne répond pas mais elle s'efface pour nous laisser entrer dans l'antichambre, puis nous fait signe d'attendre. Je n'ose plus rien dire, et je reste docilement tête baissée. Le soldat, qui doit en fait plutôt être un marin, laisse son regard curieux naviguer sur la richesse du décor autour de lui. Je parie qu'il ne fréquente pas souvent ce genre d'endroit. La femme de chambre réapparaît dans l'embrasure de la porte et nous fait signe d'entrer.

Nous la suivons au travers d'une grande salle qui sert à la fois de salon et de salle à manger, jusqu'à une pièce dont elle nous ouvre la porte. C'est un bureau.

Végéta est là, assis en face de nous. Ses yeux sont rivés à un écran et il ne s'intéresse pas tout de suite à nous. Je remarque qu'il a déjà un verre de Mestryl à la main. Soit c'est un peu tôt, soit je suis vraiment en retard. Dans les deux cas, c'est pas bon.

- C'est quoi ? grogne-t-il en levant enfin les yeux.

- Je… J'ai trouvé ça dans les quartiers de manœuvre… Elle dit qu'elle est à vous et qu'elle s'est perdue, qu'elle doit prendre son service.

Végéta plisse les yeux et remarque enfin ma présence aux côtés de la montagne de muscle qui vient de parler. Il hausse un sourcil et ne répond pas tout de suite.

Le saïyen et moi sommes tous les deux un peu inquiets de son silence, même si c'est pour des raisons différentes. Je sens ses doigts enserrer un peu plus mon bras minuscule. Il me fait franchement mal maintenant et j'ai bien peur qu'il finisse par me casser le bras si ce connard ne lui confirme pas rapidement mes explications.

Végéta se tourne vers l'horloge murale. Mon regard suit le sien. Je suis carrément à la bourre, mais est-ce qu'il connait seulement les horaires de ses bonniches ?

- C'est à vous alors ? redemande le saïyen.

Il brûle de curiosité et ne peux contenir son audace d'être insistant avec son Prince. Végéta a un demi-sourire et me regarde bien en face pour répondre.

- C'est à moi, confirme-t-il d'une voix calme, qu'est-ce qu'elle faisait quand tu l'as ramassée ?

J'ai l'habitude qu'on parle de moi comme d'une chose, ça fait trois ans que j'en suis une ici, mais lui, il a une façon de le faire qui me met en rage. Il doit le sentir à sa façon d'appuyer chacun de ses mots. Je sens presque son amusement percer sous chacune de ses syllabes.

Le saïyen est un peu pris au dépourvu par la question et réfléchit une seconde. Il ne lui vient pas à l'esprit de lâcher mon bras en revanche.

- Euh… Elle… Elle essayait de déchiffrer un plan de secours au mur, pour se retrouver sûrement. C'est stupide, elle ne sait pas lire.

L'expression de Végéta devient grave et dure subitement. Plus de malice, plus d'amusement dans ses traits. Plus de sourire. Ses yeux sont redevenus d'un noir menaçant et me fixent froidement. Je frémis. Va-t-il soupçonner quelque chose ?

- Je me suis perdue, je suis désolée.

Les mots sont sortis tout seul. Je ne suis pas censée parler sans qu'on m'adresse la parole mais j'ai besoin qu'il me croit. Il faut qu'il me croie, que sa suspicion s'endorme paisiblement. Je prends mon air le plus désolé possible, je mets une touche de peur et une intonation implorante. Je n'ai jamais été une bonne comédienne mais je fais au mieux. Il reste impassible.

- Dégage, ordonne-t-il calmement.

Le saïyen et moi nous regardons avec incertitude. A qui s'adresse-t-il ?

Le Prince pose ses yeux irrités sur le soldat et désigne la porte du menton avec agacement. Le saïyen me lâche et disparait aussitôt.

J'ai très envie de faire comme lui mais je reste debout, face au bureau, en frottant mon bras endoloris, tête baissée. Je l'entends soupirer. Comme il ne se décide pas à parler, je finis par lever timidement les yeux sur lui. J'ai besoin de vérifier s'il croit à mon histoire. Il tapote le bord de son verre du bout de son index, le menton appuyé dans la paume de sa main libre.

- Tu es en retard, constate-t-il.

- Je suis déso…

- Ferme-la.

Au son de sa voix, je comprends que son agacement tourne à la colère, c'est mauvais pour moi. Je me raidis un peu plus et pince mes lèvres qui auraient dû rester soudées.

- Tu me causes beaucoup d'ennuis… Vraiment… J'aurais mieux fait de te laisser à Nappa, marmonne-t-il.

Ses paroles me tétanisent. La mention de Nappa fait ressurgir une forme de panique en moi. Je ne peux m'empêcher de frémir et de le regarder dans les yeux. J'ai besoin de le sonder pour savoir s'il pense sérieusement ce qu'il dit, si je dois encore m'inquiéter d'être livrée à cette brute.

Son visage est fermé, tout ce que j'arrive à y lire c'est de l'impatience. Il a froncé les sourcils et paraît réfléchir. Il est totalement insensible à ma détresse et à mon affolement évidemment. Je ne peux qu'attendre son verdict. Il boit tranquillement une rasade de son verre et le repose précautionneusement sur le bureau avec un nouveau soupir.

- On en reparlera, dégage et essaye de faire ton boulot correctement pour changer, crache-t-il finalement.

Je m'exécute en tremblant. Je bute presque sur la femme de chambre de jour en sortant du bureau. Je ne serais pas étonnée qu'elle écoute aux portes, cette abrutie. Si c'est le cas, elle a l'air en tout cas très satisfaite de ce qu'elle vient d'entendre.

- Tu es drôlement en retard, chuchote-t-elle.

Je la fusille du regard.

- Je me suis perdue, c'est bon, tu peux y aller.

Elle hoche la tête et disparaît.

Raditz a disparu de la circulation, ou en tout cas, il n'y a plus aucune trace de lui dans cet endroit. Les grouillots ont dû travailler toute la journée parce que ses appartements sont équipés exactement comme s'ils avaient toujours été ceux de Végéta. Même les coussins du canapé sont brodés à son insigne.

Raditz vient tout de suite après Végéta dans la hiérarchie du vaisseau, il est le fils de Bardock. Très logiquement, ses appartements sont les plus luxueux après ceux de Végéta, et ils ont donc été choisis pour recevoir le Prince le temps que les siens soient à nouveau en état de l'accueillir, ce qui n'arrivera certainement pas avant qu'on soit sur Terre.

Je me demande si, par un jeu de domino, tout l'état-major saïyen a dû déménager chez son officier directement inférieur. Quel bazar ridicule pour un caprice. Végéta aime être capricieux, et ses chiens en payent le prix.

Le pire, c'est que je n'ai même pas l'impression qu'il cultive le goût du confort. Je crois même qu'il s'en fout éperdument, que ses draps soient en soie ou qu'il n'ait pas de draps du tout, ce détail ne l'a jamais fait vibrer. Ce qui le fait vibrer par contre c'est de faire trembler les autres et de leur rappeler à tout instant ce qu'ils lui doivent. Ce con a vraiment besoin de ça pour exister, c'est pathétique dans le fond.

Je commence à comprendre comment il fonctionne et en réalité, c'est un peu différent de ce qu'il laisse entrevoir à ceux qui l'entourent. Surtout, il est terriblement seul. Je ne parle pas de son tempérament solitaire, du fait qu'il ne supporte jamais personne très longtemps, je parle de confiance. Il ne veut, ou il ne peut, compter que sur lui-même, avec toutes les limites que ça implique. Il ne se livre à personne et préfère croire qu'il est suffisamment puissant pour endurer et décider de tout, tout seul.

J'essaye de faire scrupuleusement ce qu'il m'a dit : mon boulot, et correctement. Cette nuit, c'est capital. Je n'ai plus le droit à l'erreur, je dois me faire oublier.

Les choses sont un peu corsées parce que les lieux me sont totalement étrangers. Il semble en plus que ce soir, une succession d'officier ait décidé de défiler auprès de son Altesse.

Le premier qui arrive a l'air tendu. En observant son insigne, je comprends qu'il fait partie de l'état-major de l'équipage. Sa visite est très courte, je n'ai même pas temps de ramener mon plateau d'alcools, j'entends des hurlements dans le bureau et il sort avec un visage décomposé par l'angoisse.

Je ne constate aucune trace de violence sur lui, il s'en tire plutôt bien. J'ai tout juste le temps de refermer la porte sur lui, que deux autres se présentent.

Ceux-là ont l'air beaucoup plus décontracté et leurs insignes indiquent qu'ils font partie de l'infanterie. Ils dirigent les troupes censées rejoindre le front vers lequel nous nous faisons route. Ils me donnent leurs noms et je les annonce à Végéta.

Il est toujours dans son bureau, mais il s'est désintéressé de ce qui se passe sur l'écran de son ordinateur. Il s'est tourné vers la large fenêtre ronde derrière lui et observe l'immensité froide de l'espace au travers de la vitre. Il ne se retourne même pas vers moi et fais juste un signe de la main pour m'ordonner de les faire entrer.

J'obéis et reviens avec mon plateau d'alcools. Il est lourd et cet abruti de saïyen m'a presque broyé l'os du bras en me ramenant jusqu'ici.

Les officiers ont l'air joyeux. Quand ils réalisent la morosité de leur Prince, ils s'efforcent de masquer leur bonne humeur pour éviter de l'agacer mais je sens que ça leur est difficile.

Ils prennent place en face du bureau dans des fauteuils moelleux et je les sers tour à tour. Ils n'y vont pas de main morte. On dirait qu'il y a des bonnes nouvelles à fêter dans les rangs. Végéta les ignore et fixe toujours les étoiles minuscules et brillantes au loin.

Finalement, le silence retombe. J'ai posé le plateau et je me cale au garde-à-vous, dos au mur, les mains sagement jointe derrière moi. Je suis devenue un meuble bien consciencieux, discret et exactement à sa place.

Ils attendent un instant que le Prince s'intéresse à eux. Je les vois se jeter des regards interrogateurs, ils hésitent à prendre la parole. Végéta finit par tourner la tête et pose son regard noir sur eux pour leur indiquer qu'il les écoute.

- Altesse, on a reçu des nouvelles du front. Les autres renforts sont déjà arrivés depuis vingt-quatre heures et ça se passe à merveille, annonce le premier.

C'est le plus gradé des deux. Il sourit largement, mais il est un peu dérouté par la froideur de Végéta.

- Et… Il semble qu'ils soient en passe de mater les troupes adverses avec beaucoup plus de facilité que prévu. Deux planètes sont déjà tombées et on pense en terminer d'ici une semaine maximum…

Végéta est toujours silencieux. Il a légèrement froncé les sourcils mais semble indifférent à ce qu'on lui explique, la tête inclinée et appuyée sur son poing avec nonchalance.

- Ils n'auront pas besoin de nous certainement, clarifie le deuxième officier avec entrain.

- Si c'était si facile, pourquoi nous déranger ? grogne Végéta.

- Oh… Vous savez, on voulait faire vite… Votre père avait promis cette planète au Seigneur Freezer, alors… Il n'aime pas quand ça traîne et je pense qu'on avait sous-estimé nos ennemis en premier lieu…

C'est à nouveau l'officier le plus gradé qui parle, il bredouille un peu parce qu'il comprend que Végéta est contrarié et il ne s'y attendait pas.

- Le matériel va arriver de la Terre d'ici deux ou trois jours tout au plus, on pourra remettre les moteurs en route, gagner la Terre pour réparer et remettre les voiles sur Végitasei. Si on ne traine pas trop, vous pourrez voir votre fils très vite, ajoute le deuxième en forçant un ton plus joyeux.

Je relève ma tête d'un coup en entendant ses paroles. Mes yeux se sont légèrement agrandis en réalisant qu'ils ne savent pas. Ils ne savent pas que l'héritier tant attendu n'a pas vécu. Et subitement, je comprends que personne ne sait. L'intendante ne sait pas, les officiers ne savent pas, les domestiques ignorent tout. Est-il possible que je sois la seule au courant ?

Les visiteurs me tournent le dos et ils n'ont pas perçu ma réaction. En revanche, Végéta est pile en face de moi. Il reste impassible. Il a sûrement remarqué mon geste et mon expression mais j'ai l'impression qu'il prend soin de ne pas me croiser mon regard. Je retiens mon souffle un instant. Comment va-t-il réagir à ce qu'on vient de lui dire ? Sans le savoir, l'officier vient d'enfoncer un couteau dans une plaie ouverte et je redoute le pire.

Pourtant, il ne dit rien. Il soupire et tourne à nouveau les yeux vers la fenêtre.

- Suivez ça de près et dites-moi quand la victoire sera confirmée, maugrée-t-il sans plus leur accorder un regard.

Comprenant que l'audience est terminée, les deux officiers se lèvent. Ils sont un peu mal à l'aise et désarçonnés devant l'indifférence du Prince aux nouvelles qu'ils croyaient si excellentes.

Tandis que je les raccompagne jusqu'à la porte, je les entends s'échanger des chuchotements inquiets. Finalement, ils renoncent à comprendre l'attitude de Végéta. Le Prince est ombrageux et lunatique, c'est de notoriété publique. Je referme derrière eux et retourne dans le bureau pour vérifier s'il a besoin de moi.

Il s'est levé et se sert un verre. Je constate aussitôt qu'il est passé au Guénum. Je m'affaire à débarrasser les verres des officiers. Il m'observe en coin avec un air que je n'aime pas. Il y a comme une atmosphère de calme avant la tempête qui ne me plait pas.

Je dois dire que son sang-froid devant ses visiteurs m'impressionne. Il est vraiment double. Selon les circonstances, il est capable d'exploser subitement et sans aucune retenue, ou alors de garder une maîtrise si totale de lui-même qu'elle fait tout aussi froid dans le dos. Je dois admettre qu'il a une personnalité plus retorse et compliquée qu'il n'y paraît pas.

- Ça fait combien de temps que je t'ai ramassée sur ta planète ? demande-t-il en sirotant son verre.

Il est adossé au bureau et ne m'a pas quitté des yeux, le temps que je dépose les verres sur mon plateau et que j'essuie leurs traces sur le bureau.

1.239 jours, presque 29.736 heures.

- Trois ans à peu près.

Je ne le regarde pas pour répondre, je me concentre sur mon chiffon qui frotte toujours la surface du bureau, qui est pourtant maintenant parfaitement immaculée. Il s'avance vers moi et m'attrape brusquement le menton pour me forcer à cesser ce que je suis en train de faire et à lever les yeux sur lui. Il a toujours cette expression grave et contrariée.

- Trois longues années, hein ? grogne-t-il.

Ça c'est un piège grossier. Je commence à marcher sur des œufs.

- J'aime vous servir, Altesse.

Il a un demi-sourire. Je ne sais pas si c'est parce qu'il ne me croit pas ou si c'est parce que ça lui fait plaisir d'entendre que je suis ravie d'être à son service. Bordel, c'est bien ce que répondrait n'importe laquelle de ses femmes de chambre. Et elle le penserait en plus. Je sais que je suis piètre comédienne, mais son orgueil l'aveugle tellement qu'il ne doit pas être bien difficile de le berner.

Je soutiens mon regard avec toute la servilité et l'humilité que je suis capable de trouver en moi. Ça le fait sourire un peu plus mais il ne lâche pas mon menton.

- Tu comprends bien le saïyajin… Et tu le parles aussi plutôt pas mal… Pour une esclave bas de gamme…

J'inspire doucement pour éviter mon irritation de se manifester. Il reprend une gorgée de son verre.

- Il a bien fallu que j'apprenne mais je ne suis pas meilleure qu'une autre.

Le saïyajin est une langue sophistiquée, avec plusieurs niveaux de langage qui marquent bien le sens de la hiérarchie du peuple qui l'a créée. Le Prince n'utilise pas le même vocabulaire que le soldat de base, qui emploie encore un registre différent de celui d'un non-guerrier, qui est tout en bas de l'échelle. Sans compter que certains mots diffèrent selon la région de Végitasei où on se trouve. Même la grammaire n'est pas la même d'une caste à l'autre, c'est assez terrible et déroutant.

Ça donne une langue extrêmement compliquée et la parler et la comprendre est un exercice laborieux de l'esprit. Les esclaves n'ont pas de cours et doivent s'adapter comme ils peuvent. Beaucoup n'y parviennent pas et finissent par se contenter de parler un saïyajin grossier, qui n'a plus rien de la langue originale, et suffit strictement à comprendre les nécessités du service.

Je dois reconnaître avec fierté que ma cervelle infatigable m'a propulsée bien au-delà de ce stade, même si je ne prétends pas maîtriser vraiment toutes les nuances de la langue.

Ses yeux noirs sondent les miens avec suspicion.

- Tu as compris ce que le Chambellan a dit hier, et tu as aussi compris ce que cet officier vient de m'expliquer, je me trompe ? grince-t-il.

Sa question est rhétorique. Il sait qu'il ne se trompe pas et je n'aurais pas l'audace d'essayer de nier, mes réactions m'ont trahies dans les deux cas qu'il mentionne. Il approche son visage du mien en me fixant droit dans les yeux de ses prunelles noires et menaçantes.

J'essaye instinctivement de reculer mais il lâche mon menton pour ajuster sa prise sur ma nuque et m'empêcher de m'éloigner de lui. Je sens son odeur et celle, plus légère, de l'alcool par-dessus. Mon sang se glace et mon souffle se fait court.

- Tu sais que tu m'appartiens ? Tu en as bien conscience ?

Je hoche la tête frénétiquement. Je sens que ce n'est pas le moment de le contrarier, je serais prête à jurer que je suis une chèvre si ça peut lui faire plaisir.

- Tu sais que je pourrais faire de toi exactement ce qui me plait... Par exemple, te rompre le cou d'une seule pression de doigts en une seconde… Je pourrais aussi te libérer et t'accorder ma protection…Exactement tout ce qui me plait, quand ça me plait, siffle-t-il.

- Je sais.

Ma voix est haletante, il est tout bonnement terrifiant à quelques centimètres de moi avec son air impitoyable et la pression de ses doigts sur ma nuque. Je sens la haine bouillonner au fin fond de moi, quelque part au-delà de la terreur qu'il m'inspire à cette minute.

Il se redresse soudainement et me lâche. Il s'éloigne de moi et s'empare d'un livre sur l'étagère. Je le regarde faire avec un certain ahurissement. Il revient vers moi et dégage les papiers entassés sur le bureau d'un geste brusque. Ayant libérer un espace suffisant sur le bureau, il laisse tomber lourdement l'ouvrage devant moi. Le claquement de la masse sur la surface lisse me fait sursauter imperceptiblement. Il ouvre le livre à une page au hasard.

- Lis, ordonne-t-il calmement.

Je me raidis et tourne mes yeux stupéfaits vers lui.

- Je ne sais pas lire,

- Ne me le fais pas répéter deux fois, grogne-t-il en reprenant son verre.

Je pose les yeux sur les lettres. J'en reconnais certaines mais mon esprit fébrile n'arrive pas à les assembler pour en faire des mots. Je fixe désespérément la page mais mon cerveau est blanc tout d'un coup.

- LIS ! hurle-t-il tout d'un coup tandis que son verre éclate entre ses mains.

Je réprime un gémissement de frayeur. Bordel, rien ne vient, les lettres sont juste des entortillements. J'entends mon cœur résonner jusqu'à mes oreilles. Ma main tremblante caresse le papier, autant pour me calmer que pour aider ma vision à se concentrer sur les signes.

Il agrippe mon chignon et me force à me pencher un peu plus sur le livre.

- Je sais… que… tu sais lire… Qu'est-ce que tu foutais dans le quartier de l'équipage, hein ?

- Je ne sais pas lire ! Je ne sais pas lire… Je vous en prie !

Je laisse échapper un sanglot et je me reprends aussitôt au prix d'un effort considérable. Pas de larmes. Pas de larmes. Mes yeux sont embués quand même et je visualise un mot « Végitasei ». Puis deux « planète ».

- Tu sais ce qui va arriver si tu me mens, siffle-t-il à mon oreille.

- Je ne vous mens pas…

Je constate avec effroi qu'une larme est tombée sur le livre. Une minuscule perle d'eau salée que je n'ai pas su retenir. Il me terrorise à un point tel que je n'arrive pas à me contenir totalement. Je prends conscience qu'il ne doit rien savoir, il ne doit pas soupçonner que je déchiffre certains mots. A aucun prix. Je me souviens de la résolution que j'ai prise aujourd'hui, cette vie de merde va s'arrêter là. D'une manière ou d'une autre, et même si mon salut passe par l'évacuateur. C'est pas comme si j'avais encore quelque chose à perdre. Il me faut du courage, encore un peu de courage.

Lentement il relâche la pression sur mes cheveux et m'autorise à me redresser. Il a été si brutal que mon bandeau se détache des épingles. Je n'ose pas le regarder, je sais qu'il y a encore des larmes accrochées à mes cils et j'ai trop peur qu'il les voit. Et pas seulement, je refuse qu'il les voit. Je sens sa main saisir le bandeau que plus rien ne retient sur ma tête et redescendre jusqu'à ma nuque. Elle s'arrête sur ma nuque. Je m'immobilise et m'attends à ce qu'il me serre à nouveau brutalement. Mais il ne fait rien.

- Tu m'appartiens, ne va pas t'imaginer que tu pourrais t'enfuir. Tu es à moi, reprend-il d'une voix radouci.

- Je n'ai jamais voulu…

- Non ? Que ça reste comme ça alors, parce que je ne supporterais pas que tu essayes de m'échapper.

Je tourne les yeux vers lui. Etrangement, sa voix est à la fois menaçante et à la fois caressante. Je suis étonnée de m'apercevoir qu'il a quitté son expression grave et impassible. C'est imperceptible mais il y a quelque chose au fond de ses yeux, c'est presque… Humain. C'est tellement bizarre mais subitement je n'ai plus peur. Subitement, il me paraît évident qu'il ne va pas me faire de mal. C'est en totale contradiction avec ce qu'il vient de me dire et ce qu'il vient de me faire et je ne sais pas l'expliquer.

Mon instinct me crie qu'il ne me fera rien et même sa main posée sur ma nuque ne me semble plus un danger. C'est comme si ses yeux étaient un miroir sans tain et que, de l'autre côté de la vitre, quelqu'un avait soudainement allumé la lumière pour me permettre de voir un instant au travers.

Je suis hypnotisée par le spectacle de ce regard limpide, il n'y a plus aucune frayeur en moi. Tout ce qui vient de se passer me paraît une mise en scène. Alors, il fronce les sourcils et passe sa main sur son visage. Il lâche ma nuque. C'est fini. Il a repris cette éternelle expression contrariée et méprisante et s'éloigne.

- Et range un peu ce bordel, crache-t-il, c'est toujours le bordel quand c'est toi.

J'hésite à lui signaler qu'il part avec mon bandeau mais je renonce. Je m'en fous, pourvu qu'il s'en aille. Je le laisse quitter la pièce comme ça. C'est pas passé loin.

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