Selamat Malam. Merci pour votre fidélité à suivre chaque chapitre chaque semaine. Merci à l'inventeur du paracétamol qui m'a permis de survivre à cette semaine et d'écrire ce chapitre.
Un peu d'action.
Chapitre 19
Mon père est un pur génie. Cette salle d'entraînement qu'il a conçue, dans laquelle on peut moduler la gravité, est un bijou de technologie et de créativité. Je ne sais pas où il est allé chercher cette idée, mais il a dû plancher très longtemps pour mettre au point une telle machine. Evidemment, j'ai déjà repéré les détails à améliorer et comme nous avons aménagé un laboratoire à mon attention dans le vaisseau, j'y passe des heures à examiner et rectifier les plans et les faiblesses de son invention.
Ça occupe la majorité de mon temps. Heureusement d'ailleurs, parce que je ne suis pas la seule à apprécier la merveille. Gokû et Végéta m'abandonnent des journées entières pour y rester enfermés, parfois pendant vingt-quatre heures d'affilée. Ils sont dingues. La vérité, c'est qu'ils ont été surpris par la résistance que cette salle d'entraînement leur offre. Ils ne s'y attendaient pas et, honnêtement, je dois admettre que je ressens une certaine fierté à voir Végéta se prendre des taules quand il veut jouer au malin en poussant trop loin le mécanisme gravitationnel.
Ils n'utilisent même pas le quart du potentiel de la salle et ils ressortent à chaque fois à bout de force de leurs sessions. Ils ont fini par développer une sorte d'obsession pour elle qui m'amuse énormément.
La plupart du temps, je me retrouve donc seule, et j'apprécie d'autant plus l'existence du labo à ma disposition. Ça fait longtemps que j'avais cessé de « bricoler ». Je redécouvre cette passion qui m'a tenue des années avant de rencontrer Végéta. C'est comme une névrose qui nourrit ma cervelle infatigable. Je suis capable d'inventer des gadgets totalement absurdes; du moment que j'arrive à résoudre l'énigme de leur conception, c'est à chaque fois une victoire. Comme un passionné de mots croisés qui finit sa grille force 20, il y a un sentiment de jubilation sans rapport avec l'utilité de ce qu'on vient d'accomplir.
On est parti depuis quinze jours maintenant. Végéta estime qu'on pourrait atteindre la planète Mû en deux mois, pourvu qu'on passe par une phase de sommeil artificiel. La perspective ne m'enchante pas, mais le voyage pourrait durer plus de deux ans dans le cas contraire, et ça non plus, ça ne m'enchante pas. En tout cas, pour l'instant, on est dans une zone où on ne peut pas dépasser la vitesse de la lumière.
On a pas de nouvelle de la Horde, et on a pas de nouvelles de la Terre non plus. J'ai été tentée d'essayer de contacter mon père, mais Végéta a interdit formellement d'utiliser les transmissions, ça pourrait signaler notre localisation. Ça me rend folle mais je sais qu'il a raison. Donc, j'ai décidé de penser que tout le monde allait bien et que la Horde nous poursuivait sans nous trouver. J'aime m'imaginer même que les saïyens sont partis dans la mauvaise direction pour nous rechercher.
La lumière crue des néons tombe à pic sur ma paillasse de labo. Des centaines de minuscules pièces détachées y sont éparpillées sous mes yeux. Mon cerveau sait exactement à quoi sert chacune d'entre elle. Les écouteurs vissés sur les oreilles, le masque sur les yeux, je suis en train de souder des composants en fredonnant en rythme avec la musique. Comme j'ai très peu d'occasions de discuter ici, il faut bien que j'utilise ma voix d'une manière ou d'une autre.
Je suis concentrée sur le fer et sur la plaque minuscule sur laquelle je m'applique à souder des éléments à peine plus gros que des insectes. Une voix retentit subitement au travers de la musique rythmée qui déverse ses décibels dans mes tympans.
- Bulma !
Je me redresse avec un froncement de sourcils et je relève mon masque. Végéta est debout à l'entrée du laboratoire, appuyé contre l'embrasure de la porte. Il est en sueur, sa tenue est dévastée, encore certainement par un combat sans retenue qu'il appelle un entraînement. Il a l'air contrarié, ce qui est signe de bonne santé chez lui, en fait. Il me parle mais la musique continue dans mes écouteurs et je ne comprends pas ce qu'il dit. J'arrache les écouteurs d'un geste agacé pour capter ses paroles.
- Il y a un problème dans la salle de gravité, marmonne-t-il.
Un problème. Pour Végéta, ça veut dire qu'ils ont encore cassé quelque chose. Je dois admettre que, si mon père est un génie, il a un peu sous-estimé la force brute des saïyens et la plupart de ses appareils sont trop fragiles.
Je repose lentement le fer et j'arrête mon lecteur.
- Grouille-toi, siffle Végéta entre ses dents.
A mieux l'observer, je m'aperçois qu'il est essoufflé. Un filet de sang dévale son épaule et son biceps gauche.
- C'est Kakarott, ajoute-t-il dans un souffle avant de me tourner le dos pour repartir sans plus m'attendre.
Cette fois-ci, je réagis en une seconde et je me précipite à sa suite. Je remarque des gouttes de sang qui sillonnent son passage sur le sol du couloir. Je suis habituée à ce que Gokû et lui foutent du sang partout tout le temps, ils ne font jamais attention à rien, c'est comme si se blesser faisait partie du jeu. Pour eux, il n'y a pas de bon entrainement, s'il n'y a pas de sueur et de sang. Mais aujourd'hui, ça allume une alarme dans ma tête.
- Gokû ? Qu'est-ce qui s'est passé ?
Végéta ne répond pas à ma question affolée. Il a l'air de peiner à marcher et retient son bras en respirant bruyamment. Je me mets à courir, je le dépasse rapidement en appelant Gokû. Je n'obtiens aucune réponse et l'adrénaline commence à infiltrer toutes les parties de mon corps.
Quand j'arrive dans la salle, mon ami est étendu sur le sol. Sa tenue est en loques comme celle de Végéta. On dirait que quelque chose a explosé dans la pièce. Le sol et les murs sont mouchetés de cendre et il y a une vague odeur de brûlé. D'un coup d'œil, je repère un reste de drone fondu dans un coin.
Je m'agenouille aussitôt auprès de Gokû.
- Gokû ! réponds-moi, tu m'entends ?
Ses yeux sont fermés. La peau de son visage et une partie de son torse à nue sont noircies. J'observe quelques coulure de sang et… J'arrête de respirer un instant, je sens comme une boule qui remonte dans ma gorge et cherche à sortir.
Une énorme pièce de métal déformée est plantée en travers de sa poitrine. Je serre les dents dans un soubresaut de panique.
Il est mort.
J'écarte fermement cette impression qui a surgi instantanément dans mon esprit avec la force de l'évidence. Je déglutis péniblement pour essayer de me débarrasser de cette boule dans ma gorge, et je me penche sur lui.
Je me baisse le plus près possible de sa bouche pour essayer de sentir un souffle. En même temps, je parcours fébrilement son cou d'une main tremblante pour tenter de repérer son pouls.
Je ne sens rien. Il n'y a rien. Je suis si terrorisée que je n'arrive pas à me concentrer. J'approche encore ma joue de ses lèvres, comme si j'attendais qu'il me donne un baiser. Je prie pour sentir un souffle tandis que mes doigts continuent à pianoter à l'aveugle le long de sa jugulaire. Je ferme les yeux pour mieux me focaliser sur mon sens du toucher.
Là. Je l'ai. Minuscule, timide, insignifiant. Le pouls. Est-ce le sien ou le mien qui bat à mes tempes, en fait ? J'en sais rien, mon esprit est blanc et tendu. Un souffle léger sur ma joue me confirme que c'est le sien. Je ne sais pas si ça me rassure ou si ça m'inquiète. Il est si faible. Je me redresse pour contempler à nouveau le spectacle digne d'un film d'horreur.
- Il est vivant ? demande la voix de Végéta au-dessus de moi.
- Ouais… Pour l'instant… Mais qu'est-ce que vous cherchez au juste ? A vous entretuer ? C'est toi qui as fait ça ?
- Il n'a pas fait attention, c'est ce qui arrive quand on est pas concentré, maugrée Végéta avec humeur.
Je reste estomaquée par sa désinvolture. Gokû est quasiment mort et dans une minute, il va me servir qu'il n'a que ce qu'il mérite.
- Soigne-le, reprend le saïyen.
- Soigne-le ? Tu m'as bien regardée ? Tu crois que j'ai fait médecine ? J'ai juste des notions, Végéta ! Des putains de notions ! Tu comprends ce que ça veux dire ? Là, il a juste… l'équivalent d'un enjoliveur de bagnole planté dans la poitrine !
Le spectacle de la blessure me terrifie et ma voix se teinte d'une panique hystérique. Végéta de son côté se contente de soupirer avec une moue ennuyée.
- Okay, je m'en occupe, décrète t-il en s'agenouillant en face de moi de l'autre côté du corps.
J'agrippe son poignet avec force, juste au moment où il a tout simplement décidé d'arracher la pièce de métal enfoncée dans la peau de Gokû.
- Arrête ! Fais pas ça !
Il s'immobilise et hausse un sourcil surpris.
- Non ? Il faut bien lui enlever, il va pas sa balader avec ça toute sa vie, demande-t-il avec agacement.
Je baisse les yeux sur le morceau de ferraille. Faut-il le retirer ? Le laisser ? Si on déplace Gokû avec ce machin dans le corps, le mouvement pourrait faire encore plus de dégâts intérieurs, et je calcule que le métal tranchant doit être planté à quelques millimètres de son cœur. Ça pourrait le tuer. Mais… si on l'enlève, ça pourrait bien provoquer une hémorragie et ça aussi, ça pourrait le tuer en quelques secondes. Je ne sais pas… Je ne sais pas…
Végéta attend docilement ma décision. Il a l'air de s'en remettre complètement à moi et je comprends qu'il ne contrôle rien. Pour une fois, il n'a pas la moindre idée de ce qu'il doit faire. Pour une fois, je préférerais qu'il dirige le cours des événements, mais de toute évidence, c'est à moi de décider.
- On le laisse en place pour l'instant. Tu vas ramener Gokû à l'infirmerie et le placer dans le caisson.
Végéta me jette un œil contrarié.
- Le caisson ? Tu es sûre ? On a pas beaucoup de réserve de liquide de régénérescence, tu le sais, objecte-t-il, il n'y aurait pas un autre moyen…
- Végéta ! Il a une plaque de métal plantée dans la poitrine ! Tu veux quoi ? Lui faire des points de suture ? On va remplir un caisson. Fais ce que je te dis.
Il me regarde un instant avec hésitation.
- Fais-le ! Ou je m'en occupe moi-même… Grouille-toi, il est en train de crever !
Il soupire et finis par passer un bras sous ses épaules pour le soulever. Le spectacle du corps désarticulé et ensanglanté de mon ami me fend le cœur, mais je ne me laisse pas le temps de m'attrister.
- Vas-y doucement, Végéta, pitié, fais pas plus de dégâts… Fais attention.
Il me fusille du regard. Je ne sais pas si c'est parce qu'il croit que je le prends pour un imbécile, ou parce que je lui mets la pression, ou … Peu importe ses états d'âme. Voyant qu'il obéit à peu près à mes directives, je me précipite sans attendre vers l'infirmerie pour les devancer et préparer le caisson.
Mon cerveau perturbé par l'adrénaline met un temps à déchiffrer les consignes de mise en route. Heureusement le fonctionnement est assez simple. La cuve vide est prête à accueillir Gokû quand Végéta apparaît enfin en le portant dans ses bras. Je réalise que sa démarche n'est pas très assurée et je comprends qu'il est blessé lui aussi. Mais il ne se plaint pas, il ne dit rien et opère sans broncher.
Il dépose le blessé au fond du sarcophage de verre avec un manque de précaution qui m'horripile. Je le repousse brutalement pour prendre sa place au-dessus du corps ravagé de Gokû.
Il est toujours inconscient, sa peau est barbouillée de cendre et de sang. Mon estomac se serre tandis que mes yeux glissent sur la pièce de métal tranchante qui émerge de son thorax. Je reprends mon souffle pour m'adresser à Végéta le plus froidement possible.
- Il faut le déshabiller. Voilà comment on va faire. On va remplir la caisse juste assez pour immerger la blessure. On va attendre un peu et quand le processus de guérison aura commencé, tu retireras doucement le métal. Quand ce sera fait, on finira le remplissage et on activera les fonctions de surveillance.
Je continue à fixer Gokû tout en parlant à Végéta qui se tient silencieusement derrière moi. Ma voix est claire et assurée, mais je ne suis sûre de rien. En fait, je n'ai absolument aucune idée de ce que je fais. Aucune. Si ça se trouve, je suis involontairement en train de d'énoncer la marche à suivre pour tuer Gokû. Je finis par me retourner vers Végéta. Ses yeux sombres et graves sont rivés à moi.
- Ça va marcher ? demande-t-il.
- Il faudra prier un peu.
Il plisse les lèvres mais ne répond pas et hoche simplement la tête avant de s'avancer pour se placer à côté de moi. Nous commençons à retirer les loques de vêtements du blessé, sans un mot. Nos gestes machinaux sont incroyablement coordonnés, je m'occupe du haut, il s'occupe du bas, on dirait qu'on a fait ça toute notre vie. Le tissu se déchire sans résistance, il est déjà à moitié brûlé. J'ai fini bien avant Végéta et je ne peux m'empêcher de lui jeter un coup d'œil en coin.
Je lis la préoccupation sur ses traits et je me surprends à me demander s'il a jamais tremblé pour la vie de quelqu'un. Son visage est légèrement écorché et des sillons de sueurs et de crasse se sont dessinés le long de ses pommettes et de sa mâchoire.
Je reporte mon attention sur le blessé inconscient allongé devant nous. Je lui dois la vie, j'espère pouvoir payer une partie de ma dette aujourd'hui. Je me penche vers son visage et dépose un baiser sur sa joue. Je chuchote à son oreille. "Pitié, me laisse pas toute seule avec ce psychopathe."
Quand je me relève Végéta a terminé sa tâche et me fixe avec les sourcils froncés. Je me demande s'il a entendu, mais je fais comme si de rien n'était.
- Allons-y, j'active le remplissage.
Je presse la commande et la cuve commence à se remplir doucement. Végéta et moi observons le phénomène attentivement. Lorsque le niveau de liquide dépasse celui de la bouche de Gokû, quelques bulles d'air nous font comprendre qu'il respire toujours. Ses lèvres s'entrouvrent dans un réflexe, le temps que ses poumons s'adaptent à ce nouvel environnement inhabituel. Je stoppe le mécanisme et la surface de l'eau s'immobilise.
Le liquide est aussitôt coloré par le sang et la suie. Une partie de la pièce de métal émerge à l'air libre. Nous attendons sans lâcher Gokû des yeux.
- Ce sera long ? demande Végéta au bout d'un moment.
- Je sais pas. Il a une blessure au bras, quand elle commencera à cicatriser, je pense que ça signifiera que le processus a commencé et que tu pourras y aller.
Mes yeux sont rivés à cette entaille colossale qui doit nous servir de témoin pour savoir si la régénérescence a débuté. Mes doigts se crispent sur le rebord du caisson translucide en constatant qu'il ne se passe rien. Je lève le regard sur l'horloge mural pour garder une idée du temps.
Cinq minutes. Dix minutes. Il ne se passe rien. Quelques volutes de sang dansent dans le liquide et la blessure est toujours béante. Végéta est immobile et silencieux à côté de moi, les bras croisés, hypnotisé par cette plaie qui n'évolue pas.
Je passe l'appui de mon corps d'une jambe sur l'autre toutes les deux minutes. Ça devient intenable. Je n'ose pas lever la tête vers Végéta. Je n'ose pas lire dans son regard le défaitisme froid que je m'attends à y trouver. Quinze minutes.
Mes yeux glissent de la blessure à l'horloge, de l'horloge à la blessure. La question que mon esprit refoule depuis le début commence à émerger timidement. Peut-être est-il déjà mort, maintenant ?
Alors que j'essaye de lutter contre cette pensée, la main de Végéta s'avance vers la mienne. Je l'observe sans réagir. Il déplie mes doigts agrippés au rebord du caisson un à un, puis repousse ma main.
Je m'extirpe enfin de mon engourdissement pour le regarder et comprendre ce qu'il fait. Ses prunelles noires et froides me transpercent.
- C'est plus la peine, murmure-t-il en essayant de m'écarter du caisson maintenant que je l'ai lâché.
Vingt minutes. Je fronce les sourcils avec incrédulité.
- Qu'est-ce que tu racontes ?
- Tu vois bien… ça ne marche pas, répond-t-il en faisant un signe de menton vers le blessé.
J'ouvre la bouche mais aucun son ne sort. Je regarde Gokû puis lui.
- Mais… Il faut attendre… Il… Il faut attendre.
Il secoue la tête négativement et m'éloigne doucement du caisson pour activer la vidange. Je hurle.
- Non ! Qu'est-ce que tu fais ? T'es malade !
Je m'interpose avidement devant la console en le poussant du mieux que je peux.
- Il est mort ! Ou quasiment ! Si faible, que même le liquide de régénérescence est incapable d'aider son corps ! s'écrie Végéta.
- Non ! C'est pas vrai ! T'en sais rien ! T'es médecin, toi ? T'as jamais soigné personne, je suis sûre ! Va-t-en d'ici.
La panique me prend. Et le chagrin aussi. Les paroles de Végéta sonnent cruellement à mes oreilles. Je refuse de l'écouter.
- C'est absurde, grogne-t-il, pourquoi tu t'obstines ?
Son discours me met tellement hors de moi que je martèle sa poitrine de mes poings ridicules pour essayer de le faire reculer loin de la console. Ça n'a aucun effet évidemment et il se contente de m'attraper les poignets pour que j'arrête.
- C'est mon ami ! Je ne veux pas qu'il meure, tu comprends ! Je ne veux pas ! Et il va vivre ! Toi… Tu sais même pas ce que c'est un ami ou même simplement de tenir à quelqu'un…
Je me mets à sangloter misérablement sous l'effet du stress et de la peine. Gokû ne peut pas mourir. Moi… J'ai jamais eu de chance… depuis le début, tout va de travers. Gokû… C'était ma seule vraie chance… Végéta lui-même me l'a dit… Je refuse de le perdre.
Je laisse aller mon front contre la poitrine de Végéta en bredouillant sur un ton implorant.
- Je t'en prie… Laisse-le… Encore un peu… Une heure… Juste une heure… On sait jamais…
Mes larmes mouillent sa combinaison et je sens la pression de ses doigts relâcher mes poignets désormais inertes et inoffensifs. J'enroule mes bras autour de sa taille pour le serrer un peu plus contre moi dans un geste désespéré pour le convaincre de m'écouter. Il reste immobile, il n'essaye pas de se dégager.
Je n'ose plus bouger. Si je le libère de mon étreinte, j'ai trop peur qu'il se précipite sur la commande de vidange. Il est silencieux et semble réfléchir, ou hésiter en tout cas. J'entends le battement de son cœur et, malgré moi, je commence à me rappeler de la douceur dont il est capable, de nos baisers, de ses yeux quand nous faisions l'amour, il y a une éternité de cela. C'est étrange qu'un homme si froid et si cruel soit capable d'autant de douceur dans l'intimité. Mais il en est capable. Je m'en souviens maintenant, il faut l'avoir connu dans des moments comme celui-là pour y croire. Il soupire longuement.
- Ça ne changera rien de toute façon, marmonne-t-il. Tu peux bien le garder ici une semaine complète. Ça ne fera que vider nos réserves de liquide de régénérescence.
Il recule et je le lâche à regret. Sa chaleur m'échappe. Il reporte son attention sur Gokû.
Une demi-heure. Mon cœur se déchire.
- Regarde, ordonne Végéta subitement.
Je m'approche et le souffle me manque. La blessure du bras n'est plus à vif. Une pellicule très fine a recouvert la chaire meurtrie. Je n'arrive même pas à parler. J'adresse un sourire triomphant à Végéta qui, pour une fois me le rend. Je m'aperçois avec une certaine surprise qu'il semble soulagé, lui aussi.
- Il commence à cicatriser… Maintenant, tu dois retirer ce machin planté dans sa chaire.
Végéta hoche la tête et je m'écarte pour lui laisser de la place.
- Fais doucement… Doucement… Le mieux que tu peux…
Il est si brute, il me fait peur. Tout me fait peur d'ailleurs. Est-ce que c'est assez tôt pour retirer ce truc ? Est-ce qu'il ne faudrait pas attendre un peu plus ? Mais si on attend trop, la cicatrisation risque d'emprisonner le métal dans le corps de Gokû et d'empêcher les organes touchés de guérir. Je ne sais plus.
Végéta saisit le morceau de métal à deux mains et tire lentement. J'observe le processus avec angoisse en mordillant mon pouce nerveusement. Le sang se propage aussitôt abondamment dans le caisson, se diluant en volutes nerveuses dans le liquide. Beaucoup de sang, énormément de sang. J'ai presque envie de dire à Végéta d'arrêter mais je sais qu'à ce stade, il n'y a plus de retour en arrière.
Il brandit la pièce de métal tordu, dégoulinante d'eau et de sang, au-dessus du caisson et la balance négligemment sur le sol. Le bruit me fait frémir mais ce n'est rien à côté du spectacle de la poitrine béante de Gokû. Tout l'espoir qui m'a submergé un instant auparavant se dissout en un clin d'œil.
Le liquide est si rouge, il est presque opaque maintenant, mais ce qu'on peut apercevoir au travers nous glace tous les deux. C'est un carnage. Je ferme les yeux doucement. Mes larmes coulent de nouveau silencieusement.
J'entends soudainement un vrombissement tandis que Végéta vient d'actionner une commande. J'ouvre aussitôt les yeux avec horreur. Il vidange ! Déjà ! L'enfoiré !
Mais non. Il remplit. L'eau monte paresseusement. Je le regarde. Il me fixe en retour, imperturbable. Il suit mon plan. Il fait ce qu'on avait dit qu'on ferait.
- Il n'est pas mort, précise-t-il comme si c'était nécessaire.
Il n'est pas mort. Presque. Mais pas complètement. Pas complètement. J'observe Végéta qui est concentré sur le processus de mise en route des fonctions de surveillance. Je lui suis reconnaissante. Je comprends qu'il a une sorte d'attachement bizarre pour Gokû. Rien de comparable à de l'amitié ou de l'affection, mais une sorte d'estime et de respect, ce qui se rapproche le plus de l'amitié pour Végéta, je suppose. Je m'aperçois que, si ses sentiments ne fonctionnent pas comme les nôtres, il a sa manière de les ressentir et de les manifester.
Il finalise la mise en marche du caisson, tandis que le corps de Gokû flotte à présent en immersion totale à l'intérieur. Il croise les bras et lève les yeux vers moi. Ses traits sont redevenus impassibles et graves.
- Il faut attendre, maintenant, annonce-t-il.
- Tu es blessé aussi.
- C'est rien, réplique-t-il, je vais me changer.
Je l'observe tandis qu'il quitte la pièce. Il a mal. Sa démarche n'est pas aussi affirmée que d'habitude et je devine qu'il souffre de cette blessure. « Rien ». C'est comme ça que ça marche. Tant qu'il ne sera pas mort, chaque blessure sera rien. Même si je brûle de le rattraper et d'insister pour le soigner, je me retiens. Il n'aimera pas ça. Il se remettra de sa blessure, je peux lui faire confiance.
- Et… Bulma ?
Sa voix m'arrache à ma réflexion. Il s'est arrêté sur le pas de la porte avant de sortir.
- Tu m'as accusé de n'avoir jamais soigné personne mais j'ai déjà soigné quelqu'un, en fait. Tu te souviens ? grogne-t-il.
Je mets un temps à comprendre qu'il me parle de moi. Il m'a soignée le jour où Raditz m'a agressée la première fois. Je cligne des yeux avec embarras. Il m'adresse un sourire narquois.
- C'est bien ce que je dis, t'as vraiment la mémoire courte, soupire-t-il.
Il ne me laisse pas le temps de répondre et disparaît dans le couloir. Ce con est encore en train de lister les incroyables privilèges qu'il m'a accordés… N'importe quoi. Si on devait les comparer aux incroyables emmerdes qu'il m'a créées, on serait loin du compte.
Je tire un fauteuil jusqu'au caisson et je m'y installe. Je reprends mes écouteurs accrochés à ma ceinture et je les replace sur mes oreilles en allumant le lecteur.
Je n'arrive à percevoir que la silhouette de Gokû au travers du liquide de régénérescence troublé de sang. De toute façon son corps inerte ne m'apprendra rien sur son état, ce que mes yeux surveillent fixement, c'est les voyants de contrôle des constantes vitales. Je suis incapable de comprendre à quoi elles correspondent exactement, mais je sais que les voyants doivent continuer à clignoter silencieusement.
Leurs lumières intermittentes m'hypnotisent peu à peu et s'impriment dans ma rétine de sorte que je continue à les voir, même les yeux fermés. Il faut clignoter. Je les encourage mentalement à continuer. Je n'ose pas imaginer ce qui se passera si Gokû meurt.
Végéta ne vaincra jamais Freezer, si tant est qu'il ait seulement une chance de le faire avec l'aide de Gokû. Le Roi nous pourchassera jusqu'aux confins des galaxies. Je ne reverrai jamais Trunks. Je finirai ma misérable existence en tête à tête avec l'insupportable Prince renégat des saïyens. Autant dire que ma vie a été un rêve jusqu'à présent.
J'ai dû m'endormir un instant parce que je réalise subitement que Végéta est revenu, vêtu d'une tenue intacte. Il n'y a plus de musique dans mes écouteurs, ma liste de lecture s'est terminée sans que je m'en sois rendue compte. Je retire les écouteurs et je m'étire.
Ça clignote. Tout clignote.
Végéta me tourne le dos, debout devant le caisson, et observe le blessé en mangeant un sandwich. J'ai faim aussi.
- Hey ! Tu m'en as ramené un ?
Il se retourne et hausse un sourcil étonné.
- Un sandwich. J'ai faim, tu m'en as fait un aussi ?
Il se contente de lever les yeux au ciel en haussant les épaules.
- Tu crois quand même pas que moi, je vais te faire à bouffer, non ? marmonne-t-il entre deux bouchées.
Effectivement. Pure Science-Fiction. Il tire un fauteuil qu'il ramène à côté du mien et s'installe à son tour. Je remarque sa grimace quand il s'assoit. Il s'est fait vraiment mal.
- T'as qu'à aller te servir, ajoute-t-il.
- C'est bon, je préfère ne pas bouger d'ici pour l'instant.
Le liquide est toujours troublé d'une couleur rouge. Ça veut dire que Gokû continue à perdre du sang. Il y a un système de filtre sur le caisson. Normalement le sang devrait être drainé et disparaître pour permettre à l'eau de redevenir transparente. Mais le sang évacué est manifestement remplacé à chaque fois par du sang frais. C'est inquiétant. Je lève les yeux vers l'horloge.
Deux heures. Il est là-dedans depuis deux heures.
- Tu tiens vraiment à lui, hein ? demande Végéta.
- Il est comme un frère pour moi, mais tu n'as aucune idée de ce que ça signifie…
- Je dois admettre que s'il était comme un frère pour moi, je l'aurais achevé moi-même, ricane Végéta.
Je le fixe avec une certaine stupéfaction. Je repense à la façon dont il a défié son père. Il n'a aucun respect pour lui, les sentiments de son père à son égard lui sont étrangement totalement indifférents. Que le Roi l'adore ou le bannisse, ça lui est complètement égal. Et visiblement, il n'a pas plus de considération pour ses frères. C'est fascinant d'une certaine manière. Est-il possible qu'il soit tellement égocentrique que sa propre compagnie se suffise à elle-même ? Je ne peux m'empêcher de lui poser la question tant ça me paraît incroyable.
- Tu n'as pas de… Proche ? D'ami ? De gens que tu…Que tu considères, au moins ? Dont la vie te tienne à cœur ?
Il m'adresse un regard ennuyé et hausse simplement son épaule. Ça me paraît impossible.
- Une de tes concubines ? Un de tes officiers ? Quelqu'un de la Cour de ton père ? Ta… mère ?
- Tu m'emmerdes avec tes questions. Je t'en pose pas, ne m'en pose pas, grogne-t-il.
Je me tais comme il le suggère. De toute façon, il ne va pas se confier à moi. S'il a une personne à laquelle il tient, il ne m'en parlera jamais. Et, de toute façon, je suis convaincue qu'il est tout simplement abyssalement seul. Je ne suis pas sûre que ce soit vraiment un choix de sa part, mais c'est une réalité. Je l'avais déjà remarqué quand je le servais. Peut-être est-ce pour ça aussi que Gokû est une découverte pour lui. Il est si radicalement différent des autres saïyens.
- Tu t'inquiètes pour Gokû quand même.
Ma réflexion le fait sursauter. Il fronce les sourcils.
- J'ai besoin de lui pour vaincre Freezer, c'est tout, réplique-t-il.
Sa réponse sonne faux, je décèle un certain malaise en lui. Je plisse les yeux en le scrutant. Il y a quelque chose d'autre. Une question me frappe l'esprit tout d'un coup, comment tout ça a-t-il pu arriver en fait ?
- C'est quand même incroyable cette blessure. Je connais Gokû, c'est un très bon combattant, je ne comprends pas pourquoi il n'a pas esquivé ce bout de métal au moment de l'explosion du drone.
Végéta grommèle quelque chose d'inaudible qui met aussitôt ma méfiance en alerte. Je me penche pour mieux entendre mais il détourne le regard.
- Qu'est-ce que tu dis ?
- C'est moi qui n'ai pas esquivé, répète-t-il avec humeur.
Je ne comprends pas ce qu'il me raconte. Si c'est lui qui n'a pas esquivé, c'est lui qui aurait dû être blessé alors…Bordel. Je porte ma main à ma bouche sous le coup du choc.
- Tu veux dire qu'il a pris ce truc dans le cœur pour te protéger ? C'est ça ?
- J'ai pas besoin qu'on me protège ! glapit soudainement Végéta, je lui ai rien demandé à cet imbécile !
- Mais t'es pas possible ! Je parie que tu as encore réglé la gravité trop fort ! Tu peux pas supporter d'avoir un niveau trop faible ! Tu fais chier ! Tu te rends compte que tu as failli le tuer ? Tu…
- La ferme ! Boucle-la ! Je te l'ai dit, je lui ai rien demandé ! hurle Végéta en se levant d'un bond.
J'ai un mouvement de recul, comme un vieux réflexe de survie qui m'est resté de mes années de servitude saïyenne. Il est fébrile et hors de lui. Son putain d'amour propre est à vif, mais j'en ai rien à foutre parce que mon ami est en train de se vider de son sang dans le caisson devant nous. Je le hais terriblement. Pourquoi doit-il pourrir la vie de tous ceux qui l'entoure ?
- S'il meurt…
- Tais-toi, siffle-t-il, contente-toi de le surveiller et ferme ta gueule. Tant qu'il est là-dedans, je te rappelle qu'il ne peut plus te protéger, alors t'as intérêt à la mettre en veilleuse.
Je lève les yeux au ciel mais il a déjà tourné les talons pour quitter rageusement l'infirmerie. Tout se règle toujours comme ça avec lui. Le silence et la violence. Quel connard. Pourquoi Gokû s'est-il senti obligé de le protéger ? Ces deux-là me fatiguent.
- Je vais bloquer les niveaux de gravité supérieure !
J'ai crié assez fort pour qu'il m'entende depuis le couloir mais il n'y a aucune réaction. Le bruit de ses pas continue à s'éloigner sans faiblir.
Végéta est fou. Il est prêt à tout pour avoir ce qu'il veut. Je m'aperçois que l'idée de le suivre dans son entreprise saugrenue pour éliminer Freezer avec Gokû tient du pur délire. Je prends aussi conscience que, si Gokû meurt maintenant, j'aurai plus que la mort d'un ami à pleurer. Je me rapproche du caisson et je caresse doucement le verre.
Je plisse les yeux en réalisant tout d'un coup que le liquide s'est éclairci. On voit mieux le visage de Gokû au travers de l'eau troublée. Je ne peux m'empêcher de sourire, il ne saigne plus. C'est une promesse de guérison inespérée. Il aura sûrement besoin de temps avant de se remettre complètement, mais il va se remettre. Enfin, je crois.
Un soulagement intense me submerge et mon angoisse se dénoue enfin timidement. Comme pour fêter l'événement, mon ventre se met à gargouiller bruyamment. Maintenant que l'hémorragie a cessé, je décide de m'accorder un instant pour le satisfaire. J'abandonne donc l'infirmerie pour me rendre à la cuisine.
La cuisine est une salle ronde, toutes les commodités sont installées en plein milieu et un comptoir circulaire courre tout autour. Végéta est plongé dans le frigo. Ça tombe plutôt bien, j'ai besoin de partager ma bonne humeur en annonçant la nouvelle.
- Il ne saigne plus !
Le saïyen relève la tête et me lance un regard indifférent. Je n'y fais pas attention et je le repousse pour me servir à mon tour. Je continue à parler en fouillant l'intérieur du frigo.
- Ça veut dire qu'il va guérir, en principe. Il est increvable. J'ai vraiment eu la trouille de ma vie, s'il était mort… Merde, qu'est-ce que j'aurais dit à Chichi… Je préfère même pas y penser…
Quand je me relève, les bras chargés de bouffe, Végéta se tient silencieux à quelques centimètres de moi et me fixe avec ennui.
- Je lui avais rien demandé, j'ai pas besoin de protection, j'en ai jamais eu besoin, grogne-t-il avec agacement.
Je reste un instant stupéfaite de son discours. Dieu, il est toujours obnubilé par cette histoire, on s'en fout maintenant. Mais je sens que ce que Gokû a fait l'a ébranlé sérieusement. Sans que je m'explique pourquoi, ses yeux perdus me poussent à tenter de le rassurer.
- Gokû protège tous ceux auxquels il tient, Végéta. Il a toujours été comme ça… C'est ce qu'il est.
- C'est humiliant, crache Végéta en détournant les yeux.
Je pose ma nourriture avec précaution sur le comptoir. Toute ma colère contre lui s'est évanouie, il semble tellement déconcerté tout d'un coup, je l'ai rarement vu comme ça. Je place doucement une main sur son épaule pour attirer son attention.
- C'est pas humiliant, on veille les uns sur les autres, c'est comme ça que ça marche… On a de toute façon trop d'ennemis pour se permettre de fonctionner autrement. Et puis… Tu lui as aussi sauvé la vie en m'aidant à l'installer dans le caisson… Vous êtes quittes d'une certaine manière, si tu préfères.
Il n'a pas l'air convaincu par mon discours. Il croise les bras et fixe le sol avec embarras.
- Vous êtes bizarres, conclut-il.
- Hey, tu es bizarre aussi pour nous, je te signale.
Quand il relève enfin la tête, je remarque à nouveau que son expression a changé. Ses yeux ne sont plus froids comme d'habitude, ils renvoient cette étincelle d'humanité si rare chez lui. Il semble si vulnérable et dérouté à cet instant.
Avant même que j'en prenne conscience ma main caresse doucement sa joue. D'abord dans un geste de réconfort. Et puis subitement, c'est comme si je ne pouvais plus arrêter mes doigts. Ils courent le long de sa pommette, remontent vers sa tempe, s'enfoncent dans ses cheveux.
Il fait un pas vers moi et je sens sa main sur ma hanche. Il se penche jusqu'à ce que nos lèvres se rencontrent. Je fais un pas en arrière mais je suis bloquée par le comptoir. Mon esprit n'est pas vraiment sûr de devoir laisser faire ça, mais quelque chose en moi en a envie. Alors, je lâche.
Je laisse sa langue explorer ma bouche, à la rencontre de la mienne, je laisse mes bras s'enrouler autour de son cou pour l'attirer plus près de moi, je laisse sa main se glisser sous l'ourlet de mon T-shirt. Après ça, je cesse tout simplement de réfléchir.
Son souffle brûlant sur ma peau me fait oublier. J'oublie Gokû agonisant dans le caisson de régénérescence, j'oublie la Terre si loin et si silencieuse, j'oublie le Roi Végéta et sa fureur glaçante. La chaleur de Végéta me subjugue comme une onde électrique et je réalise à quel point il m'a manqué. Je prends conscience des efforts prodigieux que mon esprit a déployés ces derniers mois pour l'oublier. Pour oublier le sentiment de bien-être et de sécurité qu'il est le seul à être capable de me procurer.
Les battements de mon cœur s'affolent, son contact me transporte dans une transe que j'aurais pas soupçonnée et très vite, tout est hors de contrôle. Tout n'est qu'un plaisir jubilatoire.
J'ai besoin de lui. C'est comme goûter à nouveau à une drogue à laquelle on a renoncé depuis longtemps. L'effet-choc est immédiat comme si c'était une nouvelle première fois. Très vite, mon hésitation et ma surprise laissent place à une avidité sans limite. Il répond sans faillir à mon empressement et ça décuple ma faim de lui.
Quand il entre en moi, c'est comme si la réalité éclatait en morceaux et je m'aperçois que mon corps l'attendait silencieusement. Oublié le danger, l'angoisse, la peur, à cette seconde, c'est juste entre nous, et plus rien n'existe autour.
J'ai fermé les yeux pour mieux profiter de mes autres sens. J'écoute son souffle rauque, contenu dans le creux de mon cou et je murmure inconsciemment des mots dont j'ignore moi-même le sens. Je perçois son plaisir au millimètre près, comme si nos corps avaient fusionné et c'est une extase inouïe.
Je crois que je jouis avant lui, resserrant mon étreinte sur sa peau comme si j'essayais de fondre nos deux êtres en un seul. Il gémit faiblement en se libérant à son tour.
Quand je reprends progressivement conscience de la réalité et que j'ouvre les yeux sur la cuisine silencieuse et blanche autour de nous, j'ai encore mes bras enroulés désespérément autour de lui.
Je n'arrive pas à me résoudre à le lâcher, j'ai envie de rester contre lui pendant des heures. Je me sens bien, je n'ai jamais été aussi sereine et confiante depuis des mois. Je reprends mon souffle peu à peu. Son cœur résonne encore contre ma peau tandis que son rythme revient à la normale.
Il reste immobile, tout comme moi. Nos mentons sont nichés contre l'épaule l'un de l'autre et nous ne nous regardons pas. Si nous le faisions, je sais que nous nous écarterions avec un certain embarras, chacun reprenant le contrôle de son apparence. Mais là, tout de suite, il n'y a que le contact de nos peaux nues qui nous lient et c'est un lien authentique le temps que ça dure. Une chose que nous nous interdisons en principe.
Il est le premier à bouger. Il me repose doucement et s'éloigne de moi en évitant mes yeux. Je réprime mon réflexe pour le retenir quand il se détourne pour ajuster son pantalon. Je me contente de ramasser fébrilement mes vêtements pour me couvrir.
Il me tourne le dos mais me lance un coup d'œil par-dessus son épaule. Son regard est sombre de nouveau. Je me sens subitement complètement perdue et la raison me revient comme un boomerang. Ça, ce n'était pas une bonne idée.
- J'ai besoin de personne, grogne-t-il.
Je me contente de hocher stupidement la tête, en plaquant maladroitement mes vêtements contre mon corps nus du mieux que je peux.
Il tire un peu sur son T-shirt pour le remettre parfaitement en ordre et sort de la pièce sans plus m'accorder un regard ou une parole.
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