Hoy, merci encore à tous ceux qui manifestent leur soutien à cet interminable chose.

En réponse à une question que d'autres que Yuirii se sont peut-être posé: Végéta et Bulma parlent en saïyajinn entre eux. Végéta comprend le terrien mais le parle rarement (en même temps, 10 mots de vocabulaire suffisent pour ce qu'il a à dire, non?). Pour simplifier, j'ai décidé que la Terre utilisait une langue unique (Toriyama s'est d'ailleurs jamais emmerdé avec ça, hein? Pourquoi je le ferai?) Mais, dans tout le royaume saïyen et ses colonies, très logiquement, le saïyajin est la langue officielle. Ce qui n'est pas le cas parmi les troupes de Freezer, comme vous vous en rendrez compte.

Ce chapitre est long, glauque, lugubre et dramatique. Important aussi pour l'histoire.


Chapitre 30

Ici, tout est blanc. Le mur en face de moi, les trois autres, le plafond, le sol aussi.

En face de moi, la paroi que je contemple est tapissée de 571 dalles. Toutes blanches. Le mur derrière moi, lui, n'est percé d'aucune porte ni fenêtre, il compte 771 dalles. Toutes blanches aussi. J'ai eu le temps de les recompter plusieurs fois depuis le temps que je suis là. Si j'ajoute les dalles des deux autres murs, ça doit faire…

Ma pensée se brise. Depuis combien de temps je suis ici au fait ? Aucune idée. Des jours, ou même des semaines. Des mois peut-être ? Le temps qui passe ne laisse aucune trace au milieu de tout ce blanc. La lumière ne s'éteint jamais, elle m'aveugle 24 heures par jour et j'ai même pas pu compter le nombre de nuits depuis qu'on m'a enfermée dans cette cellule.

Assez basiquement, je m'étais toujours imaginé Freezer comme un monstre brutal et sanguinaire, il est tellement redouté au travers des galaxies. Pourtant, il ne m'a pas menti quand il m'a dit qu'il n'avait rien en commun avec la sauvagerie des saïyens. Jusqu'à présent, personne ici n'a touché un seul de mes cheveux. Ce serait même plutôt l'inverse à bien y réfléchir.

Très vite, après que le lézard a ordonné à ses hommes de m'emmener, ils se sont aperçus que je saignais encore. Ils m'ont alors conduite dans un endroit terrifiant, qui tenait tout à la fois d'un laboratoire secret et d'un abattoir. J'ai compris après coup qu'il s'agissait en fait d'une infirmerie mais j'ai franchement paniqué en arrivant là-dedans. ça n'a pas duré longtemps, j'ai été droguée et je me suis réveillée ici.

Je ne saigne plus et je n'ai plus mal. J'essaye de ne pas trop imaginer ce qu'ils ont pu me faire pour me guérir. La simple pensée qu'une créature sordide ait pu explorer mon entrejambe, même avec les meilleures intentions du monde, me soulève le cœur. Je me contente de constater que je vais mieux. Physiquement.

Physiquement, je vais bien et personne n'a levé la main sur moi; non, Freezer a raison, ses méthodes n'ont rien à voir avec ces sauvages de saïyens. Malgré tout, j'arrive presque à les regretter. Avec eux au moins, tout est cash. Ils sont mauvais, ils sont violents, ils sont sans surprise dans le fond. Leurs coups font mal mais on les voit venir. Ici, c'est différent et je sens que mon esprit est en train de se briser aussi sûrement que mes os auraient pu le faire sous les coups de ces brutes.

Je crois que je commence à dérailler peu à peu.

Depuis que j'ai repris conscience entre ces quatre murs désespérément blancs, il ne s'est rien passé ou presque. La luminosité permanente m'empêche de dormir tout à fait, et il n'y a rien de concret à faire ici alors, depuis quelques temps, je me suis mise à compter les dalles du mur. J'ai conscience que mon cerveau infatigable est en train de mourir de faim d'une certaine façon, c'est comme s'il se desséchait et mes pensées commencent à perdre de leur cohérence. Ça devient de plus en plus pénible de rester connectée à une réalité si vide de sens.

De temps en temps, il y a des hurlements à l'extérieur. Des cris horribles. Peut-être d'autres prisonniers. Peut-être qu'on les torture. Ou peut-être qu'ils sont devenus dingues, enfermés eux aussi entre ces murs immaculés. Peut-être qu'ils ont fini de compter les dalles au mur et qu'ils ne parviennent plus à tromper leur ennui et leur frustration qu'en hurlant comme des damnés. Peut-être que c'est ce qui m'attend aussi en définitive. Leurs glapissements stridents fendent le silence de temps à autres et me réveillent régulièrement en sursaut.

La seule chose qui parvienne à rompre cette oisiveté abrutissante, c'est la trappe au bas de la porte. C'est ma seule compagnie et je me suis surprise à lui parler à voix basse de temps à autres. Ça me fait froid dans le dos.

Mon amie la trappe s'ouvre de temps à autres et quelqu'un me glisse une gamelle. « Quelqu'un » est toujours une main mais pas forcément la même. La couleur de la peau et le nombre de doigts varient. Elle reprend le plat du repas précédent et en pose un nouveau.

Si je ne replace pas ma gamelle vide devant la trappe, je n'ai pas droit à un nouveau repas. C'est une règle simple qui est annoncée par un panneau collé sur la porte. L'explication n'est même pas écrite dans une langue quelconque, c'est un dessin digne d'un môme de maternelle, mais qui a le mérite d'être très clair. En tout cas, n'importe qui d'affamé comprend très vite sa signification.

Des fois la trappe reste fermée pendant ce qui me semble des jours. Même les repas ne sont pas un point de repère temporel fiable. Ils sont servis à l'improviste, sans préavis. Parfois, la main se présente avec un nouveau repas, juste au moment où je viens de déposer ma gamelle vide, parfois, les résidus de nourriture ont eu le temps de moisir avant que la trappe ne s'anime à nouveau.

Aujourd'hui, j'ai faim. La main n'est pas venue depuis longtemps et ma copine la trappe me fait la gueule.

Assise sur mes talons contre le mur du fond, je la fixe avec obstination en psalmodiant imperceptiblement pour qu'elle s'ouvre bientôt. J'ai respectueusement posé mon plat vide devant elle, comme une offrande au pied d'un autel, dans l'espoir qu'elle réponde à mes prières, mais il ne se passe rien.

J'ai déplacé la gamelle plusieurs fois, comme si l'exactitude de sa position avait une importance quelconque mais la trappe ne frémit pas. Je lutte pour empêcher mes yeux de naviguer sur les dalles murales autour de la porte, je meurs d'envie de les compter.

A l'extérieur, un gémissement désespéré retentit avec des notes lugubres. Je n'y prends pas garde, je suis trop focalisée sur la déesse-trappe qui me permettra de me remplir le ventre et évitera à mon esprit de dériver sur ces foutues dalles.

Je m'aperçois subitement que je suis en train de grignoter mes ongles et je m'impose d'arrêter immédiatement. De temps à autres, je me surprends à adopter des comportements mécaniques et totalement involontaires et ça me met terriblement mal à l'aise. Je sais que je suis en train de glisser dangereusement et je n'ai aucune envie de finir comme l'une des âmes damnées des cellules voisines.

Je me souviens que Freezer a parlé de moi comme d'une carte supplémentaire dans son jeu. Une carte de plus. J'ignore ce qu'il attend de moi mais son discours m'a fait l'effet d'être une roue de secours dans ses plans. Et je sais ce qui arrive aux roues de secours… Elles moisissent des années dans les coffres des bagnoles. Comme moi dans cette cellule blanche. Si ça se trouve, il a déjà oublié que j'étais là, si ça se trouve, il n'aura pas besoin de moi pour mener ses projets à bien et il finira juste par me tuer après que je sois devenue complètement folle.

Et qui viendrait me chercher ici ? Personne ne sait que je suis aux mains de Freezer. Et quand bien même, si Végéta l'apprenait par exemple, que pourrait-il faire ? Je ne suis pas naïve, les saïyens n'ont jamais rien tenté de sérieux contre Freezer parce qu'il les supplante en tout. Et si puissant Végéta soit-il au sein de son peuple, je n'ignore pas qu'il n'est rien ici. Il n'a aucune autorité, aucune puissance, même contre les soldats d'élite du lézard, il ne peut rien.

Je me suis remise à grignoter mes ongles sans m'en rendre compte. Je les éloigne de mes lèvres lentement. Je dois arrêter de penser. C'est ma seule planche de salut. Quand je pense, je pense que j'ai faim, je pense que je suis perdue, je pense qu'il n'y a plus aucun espoir et je finis par me mettre à compter ces putain de dalles au mur.

Je m'affaisse doucement et je m'allonge. Je pose ma joue sur le sol froid et dur. Et blanc. Je ferme les yeux mais même derrière mes paupières tout est blanc. Je suis obligée d'enfouir ma tête dans le creux de mon bras pour tenter d'échapper à cette lumière crue qui m'empêche d'éteindre mon cerveau et de dormir.

Mes voisins de cellules sont bavards aujourd'hui. Leurs râles monstrueux forment un concert bruyant. Je plaque mon deuxième bras sur ma tête pour atténuer leurs sons.

Finalement un bruit de verrous me fait sursauter.

La trappe. La trappe, la bouffe.

Je me redresse instantanément et mon regard saute directement sur la trappe. A ma grande surprise c'est la porte entière qui s'ouvre pour la toute première fois depuis que je suis ici. Et bizarrement, alors que tout mon être tend à sortir de cette cellule, je me recule avec frayeur contre le mur.

Un soldat à la physionomie indescriptible entre d'un pas lourd. Il porte une caisse en métal argentée sous un bras et la laisse tomber lourdement dans un coin. Puis il se tourne vers moi et étire ses lèvres anormalement pulpeuses dans ce qui semble être un sourire. Il me parle dans une langue que je ne connais pas, d'une voix rocailleuse.

Je secoue la tête pour lui indiquer que je ne comprends pas. Il a un petit rire sifflant qui me glace le sang. Mes yeux se portent avec incompréhension sur la caisse et reviennent à lui. Je me demande s'i manger là-dedans.

Un deuxième soldat apparaît alors dans l'embrasure de la porte. Il porte un corps inerte sur son épaule et il le balance sans ménagement sur le sol au milieu de la pièce. Je m'en écarte instinctivement sans me décider à me lever.

Mon regard reste rivé aux deux soldats. Le deuxième arrivé a une tête encore plus difforme que le premier. Il n'a pas la grâce de sourire.

- Soigne le ! ordonne-t-il en saïyajin, empêche-le de mourir.

Je cligne des yeux. Sur le coup, je ne comprends pas de quoi il parle. Je les observe se retirer et refermer la porte derrière eux dans un claquement sonore. En entendant leurs pas s'éloigner, je me précipite vers la porte avec désespoir.

- Hey ! La bouffe ! La bouffe !

Je tambourine frénétiquement de mes poings fermés sur la porte jusqu'à ce que la douleur de mes jointures ne me contraigne à abandonner. Il n'y a pas de réponse. Seulement un gémissement de l'un de mes voisins de cellule. J'ai faim.

Je reste un moment la tête appuyée contre la porte de métal froid. J'ai envie de pleurer mais je n'en trouve même plus l'énergie.

Je me retourne vers le corps avec un soupir. Qu'est-ce qu'il a dit ? Soigne-le. Empêche-le de mourir.

Je me rapproche à quatre pattes de mon nouveau co-locataire. Je le surveille avec méfiance. Je ne vois pas son visage, je ne sais même pas s'il est encore en vie. Mais s'il l'est, il pourrait aussi bien me sauter dessus. Pire, me piquer ma gamelle. Je le contemple à distance. Je n'aperçois qu'une tignasse brune… Si…

J'ai le souffle court subitement et, oubliant toute prudence, je retourne le corps d'un geste affolé. Ma gorge se noue en reconnaissant Végéta. Son visage est déformé et ensanglanté mais c'est lui. Il est inconscient. Cette fois-ci, c'est moi qui gémis.

- Végéta !

Il ne bouge pas. Un filet de sang s'écoule depuis la commissure de ses lèvres. L'un de ses avant-bras n'est plus qu'une charpie.

- Qu'est-ce que vous lui avez fait ? Bande de sauvages !

Je hurle à pleins poumons mais il n'y a que le silence pour répondre à ma rage et à mon désespoir. Même les voisins se sont tus.

Je me penche sur le prince. J'essaye d'essuyer maladroitement le sang avec le revers de ma manche mais j'ose à peine le toucher en réalité tant ses plaies semblent douloureuses. Je manque de souffle, des sanglots de panique se bousculent dans ma gorge serrée.

Mon Dieu, qu'est-ce qu'il fout là ? Ils sont allés le chercher sur Végitasei ? Ou a-t-il été assez stupide pour penser qu'il pourrait venir me chercher ?

Je l'allonge sur le dos avec mille précautions. Le spandex de sa combinaison est en lambeaux et même son plastron est entaillé par endroit. J'ai l'impression que le moindre geste brusque pourrait le briser.

Mon regard se pose sur la caisse. Je la tire jusqu'à nous et je l'ouvre avec prudence. A l'intérieur, on a placé un jeu complet de matériel médical. Soigne-le. Empêche-le de mourir.

Je défais le plastron avec peine et je le retire maladroitement. Il a dû faire à peu près son office car je ne constate aucune blessure là il recouvrait le corps de Végéta.

Je fouille le caisson pour trier son contenu.

Je commence par une injection qui, pourra, j'espère, ramener le guerrier à la conscience. Puis, sans attendre, je désinfecte minutieusement les plaies une à une. C'est l'horreur. Il y en a tellement, il est dans un tel état que j'ose à peine le toucher. Il y a du sang séché dans le moindre pli de sa peau, j'ai envie de vomir.

Son bras m'inquiète avant tout. Qu'est-ce qu'on a pu lui faire pour qu'il devienne cette masse de chair gluante à peine reconnaissable ? J'évite de trop y réfléchir tellement ça m'horrifie.

J'ai du mal à retenir mes sanglots en nettoyant tout ça. Mes tripes sont serrées par la faim, par la peur, par l'effroi, par le chagrin, par tout ça en même temps et c'est affreusement douloureux.

Alors que je bande son bras, je perçois un léger sursaut de sa part. Je lève les yeux vers lui. Ses paupières sont mi-closes et ses prunelles sont braquées sur moi sans me voir. Le soulagement m'envahit en constatant qu'il revient peu à peu à lui. Je luis souris faiblement mais il ne parait pas me reconnaître.

Je me concentre sur le bandage pour le terminer avant de reposer son bras le plus doucement possible. Quand je me tourne à nouveau vers lui, il me regarde toujours fixement.

Je passe doucement ma main sur son front meurtri et dans ses cheveux. Il a un violent réflexe de recul à mon contact mais je force le contact de ma paume contre sa peau en chuchotant d'une voix rassurante.

- Tout va bien. C'est moi.

Ses sourcils se froncent et quelque chose se rallume dans ses yeux.

- Bulma ? souffle-t-il avec stupeur.

- C'est moi, ne t'inquiète pas, je vais te soigner.

Il se redresse vivement mais ne parvient pas à s'assoir à cause de ses blessures. Il étouffe un grognement et se contente finalement de rester en appui sur son coude vaillant. Quand sa respiration sifflante revient à peu près à la normale, il me dévisage avec perplexité, comme s'il se trouvait face un fantôme.

Il parvient à s'assoir péniblement, avec lenteur. Il ne me lâche pas des yeux mais n'a pas dit un mot jusqu'ici et je lui laisse le temps réaliser que c'est bien moi en face de lui. Il lève sa main fébrile vers mon visage et effleure mes cheveux.

- Bordel, qu'est-ce que tu fous ici ? murmure-t-il avec incrédulité.

Je me mords les lèvres comme si j'étais prise en faute et je hausse les épaules tristement.

- Ils m'ont attrapée dans mon vaisseau. Et toi, comment tu as atterri ici ? Tu es venu affronter le lézard ?

Il place ses doigts sur mes lèvres pour me faire taire et se rapproche de moi.

- Fais attention, chuchote-t-il à mon oreille, ils nous surveillent sûrement.

Je me raidis à ces paroles. L'idée est plutôt bizarre, il n'y a définitivement rien d'intéressant à surveiller dans cette pièce. Végéta est certainement encore sous le choc de ce qu'il vient d'endurer. Malgré tout, je ne peux m'empêcher de scruter les murs nus et blanc en me demandant si des caméras ou des micros y sont insérés et dans laquelle des dalles ils peuvent bien se trouver.

- Ils nous ont harponnés alors qu'on revenait sur Végitasei après t'avoir laissé partir. Un des officiers qui m'accompagnait a dû cracher le morceau à ton sujet et ça a dû donner des idées à cet enfoiré de Freezer pour te récupérer, grommèle-t-il d'une voix à peine audible.

Cette simple phrase semble l'avoir complètement essoufflé et il se courbe en avant avec une grimace, pris d'un spasme de douleur. J'ai du mal à retenir mes larmes de le voir dans cet état. Il y a quelque chose de terrible à voir ce rock si lamentablement pulvérisé et je suis obligée de détourner mon regard. Je passe doucement mes mains autour de mon cou et je ramène son visage contre moi.

- Je vais te soigner, on va s'en sortir… Ton père va sûrement…

Je chuchote d'une voix chevrotante mais je ne finis pas ma phrase parce que la vérité, c'est que je sais que le Roi Végéta, si impressionnant qu'il paraisse au milieu des siens, ne va rien faire. Il ne pourra rien faire.

Végéta ne dit rien. Je ne vois pas son visage et c'est mieux comme ça. Je sais qu'il ne veut pas que je le vois comme ça et il sait que je ne supporte pas de le voir comme ça. Je sens sa respiration pénible et irrégulière et je lutte pour chasser l'idée qu'il va peut-être mourir.

Je perçois la faiblesse de son corps qui s'affaisse légèrement entre mes bras et je l'allonge à nouveau. Il a besoin de repos.

Il n'y a ni couverture, ni lit, ni matelas ici et je n'ai pas d'autres choix que de l'étendre à même le sol. Il réprime un gémissement tandis que je repose sa tête le plus doucement possible.

Il a déjà les yeux mi-clos, le regard dans le vague et je sens sa conscience s'éteindre peu à peu. J'effleure sa joue meurtrie de mes doigts mais il n'a plus l'air de se rendre compte de ce qui l'entoure. Je passe doucement ma main dans ses cheveux pour le rassurer dans son sommeil.

Puis, je me recroqueville sur le sol face à lui et je pose une main sur son bras pour l'assurer de ma présence. Je ne sais même pas s'il perçoit seulement mon existence à ses côtés. Ses paupières sont presque entièrement fermées maintenant et il paraît s'endormir ou être sur le point de s'endormir. A moins qu'il ne perde conscience. Ou à moins qu'il ne soit en train de… Je ferme les yeux pour échapper à la vision de son corps mutilé.

Progressivement, et pour la première fois depuis que je suis arrivée ici, je me sens dériver dans un vrai sommeil. Je rêve de dalles carrées et blanches bien sûr mais c'est toujours mieux que de rêver de la mort de Végéta.

Un bruit métallique me réveille brutalement. Avant même de comprendre ce qui se passe, mon cerveau est en alerte, j'ouvre les yeux et je me rue sur la trappe. Elle s'est refermée avant que je l'atteigne mais la bouffe est là. Je suis encore étourdie de sommeil mais l'odeur du plat fumant finit de me ramener complètement à la conscience.

C'est une espèce de gruau infâme mais mon esprit a fini par associer son fumet suspect à quelque chose d'agréable, c'est mon seul réconfort ici et j'ai tellement faim.

Je saisis la gamelle entre mes mains avec un respect religieux et je me retourne vers le corps de Végéta. Il est encore assoupi, toujours dans la même position, et il me tourne le dos.

Mes yeux reviennent à la nourriture. Il va avoir faim. Autant que moi. Au moins autant que moi parce que son estomac est tellement plus phénoménal que le mien. Et son corps a besoin de force. J'ai tellement faim.

Je soulève le plat et je le ramène près de lui. Je le pose très près de son visage espérant que le mouvement le réveille. Ou l'odeur peut-être. Mais il reste impassible.

J'approche ma main du contenu de la gamelle. Je peux peut-être commencer sans lui, après tout… Je retire ma main dès que cette pensée surgit en moi. Si je fais ça, je vais finir le plat, je le sais, j'ai tellement faim.

Un marmonnement me tire de mes méditations affolées.

Il a ouvert les yeux et fixe la gamelle. Je souris faiblement, un peu penaude d'avoir voulu prendre de l'avance.

- Tu as faim ? Il faut que tu manges.

Il s'assoit péniblement, les yeux dans le vide. Le sang a transpercé le bandage de son bras par endroit et j'ai du mal à réprimer mon inquiétude quand je m'en rends compte. Au lieu de manger, Végéta s'adosse au mur et appuie sa tête en arrière avec un soupir. Je sens qu'il a mal, je n'ose pas lui demander s'il se sent mieux, il ne voudra pas me répondre et tout au fond de moi, je n'ai pas envie d'entendre sa réponse.

Sur le moment, j'avoue que je préfère me demander s'il va manger ou si je ne pourrais pas commencer sans lui. Mon estomac attise un égoïsme incroyable en moi et l'envie de me servir me démange irrésistiblement. J'arrive à rester immobile et à peu près sereine. Pour mieux tromper ma fébrilité grandissante, je me lève pour chercher de l'eau au robinet.

Quand je reviens, il a tiré la gamelle à lui et mange avec appétit en utilisant sa seule main valide. L'enfoiré.

Je ne dis rien, je pose le broc d'eau et je m'assois en face de lui. Je l'observe et je me demande si Son Altesse va penser un jour ou l'autre à partager le repas avec moi. S'il n'était pas blessé, je l'aurai giflé depuis longtemps. A défaut, je laisse échapper une petite allusion amère.

- Tu as l'air d'aller mieux.

- Hm.

Bordel, il a à peine levé les yeux sur moi. Il dévore littéralement notre déjeuner et je me mords les lèvres en voyant le niveau de bouffe descendre. Je crois que je vais hurler. Il s'interrompt un moment et boit à même le broc sans trop de manières. Il a peut-être terminé et va me laisser la suite.

Non. J'en reviens pas, je serre les dents tandis qu'il continue d'engloutir le plat sous mes yeux. J'aurais mieux fait de me servir avant de le réveiller, ça me servira de leçon. Je n'y tiens plus.

- Végéta… J'ai pas encore mangé.

Il lève un sourcil perplexe et baisse les yeux sur le ridicule fond de bouffe. Il s'essuie négligemment la bouche du revers de la main et pousse la gamelle vers moi.

- Ils vont revenir, marmonne-t-il.

- Ceux qui servent la bouffe ? Sûrement. Mais avec eux, on ne sait jamais quand ce sera, tu vois.

Quelle misère. Je me jette quasiment sur le plat et je sais que j'offre un spectacle affligeant de grossièreté. Je prends à peine le temps d'avaler mes bouchées avant d'enfourner le gruau dégoulinant entre mes lèvres. J'ai l'air d'une folle mais j'arrive même pas à me soucier des apparences. Je sens pourtant le regard pensif de Végéta sur moi. Il se tait jusqu'à ce que mon ardeur à racler le fond du plat soit retombée. Je m'essuie comme je peux dans la manche de ma tunique en évitant ses yeux.

- Je ne parle pas de la bouffe, reprend-t-il d'une voix rauque, je parle des soldats de Freezer. Ils vont revenir me chercher.

- Quoi ? Qu'est-ce que tu veux dire ?

Je me suis immobilisée. La seule idée de me retrouver à nouveau seule ici me glace le sang. Je fronce les sourcils.

- Pourquoi ? Pourquoi ils reviendraient ? Qu'est-ce qu'ils t'ont fait ?

- Tu n'as pas compris ? Ils me torturent, souffle-t-il.

Le seul mot de torture fait courir un frisson le long de ma colonne vertébrale.

- Quoi ? Pourquoi ils font ça ? Qu'est-ce qui se passe ? Qu'est-ce qu'ils veulent ?

Végéta pince les lèvres et détourne le regard sans répondre. Pourquoi il ne répond pas ? Pourquoi il ne me dit rien ? Subitement, l'affolement me prend et j'attrape son bras pour ramener son attention sur moi.

- Végéta ! Qu'est-ce qu'ils cherchent ? Pourquoi tu ne leur donne pas ce qu'ils veulent?

- Je ne suis pas un lâche, siffle-t-il.

- Mais… Ils vont te tuer !

- Je ne suis pas un lâche, répète-t-il. Et je sais qu'un jour je ferai payer tout ça à cette ordure de lézard.

Bien sûr, il ne lâchera rien. Même s'il ne veut pas me dire ce que Freezer cherche à obtenir de lui, le simple fait que le lézard croie pouvoir le faire céder par la torture est une offense à ses yeux. Je baisse la tête tristement. Il saisit doucement mon menton pour m'obliger à lever les yeux sur lui.

- Bulma, Freezer est un enfoiré, murmure-t-il. Quoiqu'il arrive, il n'hésitera pas à me tuer s'il en a envie. Quel que soit le marché qu'il propose, on se fait toujours avoir avec lui au bout du compte parce qu'il n'a pas de parole.

Je hoche faiblement la tête. J'ai compris. J'ai compris, je sais qu'il n'y a rien à espérer mais l'idée que Végéta puisse se faire torturer sans que je puisse rien y faire me tord les tripes. Je m'avance vers lui et je cale ma tête contre son épaule. Pour une fois, il répond à mon élan d'affection et passe son bras sur mon épaule pour me maintenir au plus près de lui.

- Pourtant, ça ne peut pas finir comme ça, soupire-t-il à mi-voix. Ça ne doit pas finir comme ça...

Mais sa voix est moins ferme qu'il ne le voudrait. Je sens qu'il doute malgré tout d'être celui qui doit un jour tuer Freezer. Il n'est même pas capable de résister à ses petits lieutenants, ils l'ont littéralement ruinés, il n'est plus qu'une loque vibrante de chair meurtrie. Peut-être que Bardock est bien un fou finalement. Peut-être qu'en quittant Végitasei, j'ai ouvert un nouveau destin différent de celui de ses prémonitions. Qu'est-ce que j'en sais ? Je sais plus rien, j'ai jamais voulu croire à ces conneries de toute façon.

Nous sommes interrompus par le raclement de la porte qui s'ouvre brusquement. Les deux mêmes soldats qui l'ont amené pénètrent dans la cellule et se dirigent vers lui. Je m'entends hurler quand ils se positionnent de chaque côté de lui et l'empoigne pour le relever de force.

- Laissez-le !

Un coup de pied rude m'atteint en pleine tête et je suis expulsée à l'autre bout de la pièce. Je suis un peu étourdie par le choc mais j'entends Végéta se rebeller, je perçois le mouvement d'une vague bagarre. Le temps que je reprenne mes esprits et que je redresse la tête, la porte s'est refermée sur eux avec un écho lugubre. Des éclats de voix retentissent encore dans le couloir et je reconnais celle de Végéta au milieu des autres.

Je me relève précipitamment et je tape à la porte comme une forcenée. Je tape longtemps et fort, même si je sais que ça ne sert à rien, même si je sais que tout le monde s'en fout, j'ai besoin de frapper quelque chose, comme une façon d'évacuer toute ma rage et ma frustration, jusqu'à être vidée de mon énergie. Alors, je me laisse glisser sur le sol à nouveau.

Les larmes brouillent ma vue et c'est comme si c'était moi qui devais maintenant endurer une torture. Celle de l'attendre en me demandant ce qu'ils sont en train de lui faire, s'ils me le ramèneront, s'il vivra encore, s'il ne mourra pas dans mes bras.

Mais il n'est pas mort finalement. Presque mais pas tout à fait. Il est encore là, il lutte. Le caisson de matériel de soin est presque vide maintenant. Trois fois, ils sont venus le chercher et trois fois, ils me l'ont ramené. Toujours les mêmes soldats. Toujours la même rengaine. Soigne-le. Empêche-le de mourir.

Cette fois-ci, je n'ose même pas le toucher. Il est là allongé devant moi et c'est comme si ce n'était plus lui tellement son corps est mutilé de toute part. C'est une charpie ignoble et je ne veux plus me pencher sur chaque plaie en me retenant d'imaginer comment ils la lui ont infligée. Je ne veux plus le soigner en sachant qu'ils vont revenir le prendre et lui faire du mal. Encore. Et encore. Et encore, sans espoir que ça ne cesse.

Il est à peine conscient sous mes yeux. Je renifle discrètement et je m'essuie le nez du revers de la manche.

Freezer a décidé de me rendre folle. Je préférais la première méthode quand je me suis mise à compter les dalles au mur. Au moins, ça ne faisait de mal à personne. Cette pression insupportable sur mon cœur et sur mes nerfs depuis la première fois qu'ils ont ramené Végéta est inhumaine.

Je me sens craquer peu à peu. Au fur et à mesure qu'ils mutilent son corps, ils pillent ma raison. Un peu plus à chaque fois.

Cette fois-ci, je leur ai sauté dessus quand ils sont revenus avec lui. J'ai même essayé de mordre l'un des deux. Bordel, mordre ces monstres répugnants… Je n'ai plus rien à perdre de toute façon. Evidemment, ça n'a servi à rien, ils se sont débarrassés de moi avec une facilité exaspérante. Je me suis cogné la tête en tombant mais je ne perçois même plus la douleur physique. Mon cerveau est totalement anesthésié.

Agenouillée sur le sol, je fixe le visage ravagé de Végéta. Sa respiration est sifflante. Il a tourné ses yeux mi-clos vers moi. Ou du moins le seul œil encore visible sous les boursouflures de son arcade sourcilière. Je suis partagée entre une profonde tristesse et une rage sourde. Cette situation ne peut plus durer. Il est si borné, sa résistance m'effare.

- Tu ne vas rien dire, rien faire pour qu'ils arrêtent ? Tu n'obéiras jamais à Freezer, hein ?

- Jamais, souffle-t-il.

Je ferme les yeux sans même prendre garde aux larmes qui dévalent mes joues sans un bruit. Quel autre réponse pouvait-il donner ?

- Ils vont finir par te tuer et ils te font du mal… Trop de mal…

En réponse à mon constat, il a un hoquet qui doit s'apparenter à ce qui aurait été son habituel rire narquois. Venant de lui, c'est une réaction des plus prévisibles mais à cet instant, elle me tord les tripes douloureusement. Je me mords les lèvres pour retenir de nouveaux sanglots qui ne serviront à rien. Quand j'ai repris la maîtrise de mon souffle et de ma voix en avalant la boule dans ma gorge, je rouvre les yeux.

- Je ne les laisserai pas te tuer comme ça.

Je me lève et je vais jusqu'au caisson. Il n'y reste plus grand-chose mais je m'empare mécaniquement d'un scalpel que j'ai repéré depuis un moment déjà. Je reviens jusqu'à lui d'un pas décidé et je m'agenouille à nouveau près de lui. Le manche de l'instrument est enveloppé dans mon poing serré et moite, posé au creux de mes cuisses. Je baisse les yeux sur la lame brillante.

Mon Dieu, j'ai rêvé si longtemps de faire ça. J'en ai crevé d'envie pendant des mois et des années. La vie est vache des fois. Le reflet de la lumière blanche sur le métal m'aveugle un instant et je passe ma main libre dans mes cheveux avec hésitation. Une voix hurle au fin fond de mon esprit mais je l'ignore. Je n'ai plus vraiment le choix.

Je pose mes yeux sur lui. Il me regarde en retour avec incertitude. Est-ce qu'il a compris mon intention ? Je lui souris avec compassion et je me penche lentement sur lui en enfonçant mes doigts dans ses cheveux.

J'appuie précautionneusement mes lèvres sur les siennes blessées. Il ne résiste pas. J'approfondis mon baiser très lentement, cherchant prudemment sa langue de la mienne. Je sens le goût de son sang, son souffle irrégulier.

Je suis si désolée, si désolée de devoir faire ça. Je caresse sa tête doucement dans un geste rassurant, tandis que mon poing fermé, dont émerge la pointe du scalpel, se rapproche peu à peu de son cou. Je me sens monstrueuse mais je ne faiblis pas. J'aurais tout le reste de ma petite vie pour me sentir coupable et quelque chose me dit que ma vie ne durera de toute façon pas bien longtemps.

J'ai rompu le baiser et nos yeux se croisent. Est-ce qu'il sait ce que je suis sur le point de faire ? Est-ce qu'il a compris ? Son regard reste si impassible, on ne sait jamais vraiment ce qu'il pense.

La pointe est positionnée à quelques millimètres de sa peau et j'essaye de déterminer à l'aveuglette l'angle de pénétration dans sa gorge.

Subitement il y a un cri strident et je sens des bras qui me tirent en arrière. Je ne sais même pas d'où ils viennent, je n'ai même pas entendu la porte s'ouvrir derrière moi.

- Sale petite pute ! siffle une voix en saïyajinn.

Je suis soulevée du sol et je lâche le scalpel dans ma surprise. Un soldat m'a saisie par les aisselles et me projette à l'autre bout de la pièce. Je pousse un cri de révolte et je m'effondre sur le sol. Quand je relève la tête, les deux mêmes soldats sont là. L'un des deux est penché sur Végéta et l'autre est celui qui m'a empêchée d'aller jusqu'au bout. Il a l'air furieux.

- Tu devais le soigner et l'empêcher de mourir, crache-t-il rageusement.

- C'est bon, il n'a rien, coupe l'autre d'un ton indifférent.

- Vous allez le tuer ! Vous le torturez et il ne fera pas ce que vous attendez de lui ! Quelle importance que ce soit moi qui le tue maintenant ou vous plus tard ? ça ne changera rien à vos plans de barbares!

Je hurle avec une rage et une exaspération qui me dépassent. C'est une explosion insensée qui ravage tout autre sentiment en moi. Il n'y a plus de peur, plus de chagrin, plus de désespoir, juste une colère flambante qui dévaste tout et anéantit toutes mes pensées. Je me remets debout aussitôt sans prêter attention à la douleur que ma chute a provoquée. Je ne sens plus rien, je ne vois plus rien. Il n'y a plus qu'une haine farouche et je m'avance vers le soldat, prête à le frapper de toutes mes misérables forces.

- Mais si, ça change tout, susurre alors une voix depuis le couloir.

Je la reconnais immédiatement et je me fige instantanément à quelques mètres du soldat. Je tourne la tête avec horreur et je m'aperçois que Freezer se tient sur le pas de la porte ouverte.

Sa présence éteint ma hargne en une fraction de seconde. Le lézard s'avance tranquillement à l'intérieur de la pièce et je ne peux m'empêcher de reculer d'un pas. Ses yeux jaunes naviguent un instant sur ses soldats, s'attardent sur le corps de Végéta et reviennent se fixer sur moi. Il me sourit.

- Bien sûr que ça change tout qu'il soit mort ou vivant. Nous tenons absolument à ce qu'il vive le plus longtemps possible, répète-t-il de sa voix douce.

- Mais… Vous le torturez tellement, il ne tiendra pas et… Il ne fera rien de ce que vous attendez, vous le connaissez…

- C'est juste. Je le connais, soupire Freezer en baissant les yeux sur le prince agonisant. D'ailleurs, je le connais si bien que si j'avais vraiment voulu obtenir quelque chose de lui, je n'aurais jamais utilisé la torture.

Je fronce les sourcils et je recule à nouveau d'un pas en essayant de me rapprocher de Végéta.

- Je ne comprends pas. Pourquoi vous le torturez alors ? Pour le plaisir, c'est ça ? Vous êtes un monstre !

Freezer ricane en croisant les bras. Il n'a pas abandonné son sourire carnassier.

- Tu n'as pas froid aux yeux, petite terrienne, réplique-t-il de sa voix doucereuse. Mais tu ne réfléchis pas beaucoup. Qui te dit que c'est lui que je torture ? Regarde autour de toi… Pourquoi crois-tu qu'on vous ait réunis ? Pourquoi crois-tu qu'on s'est donné la peine de te fournir de quoi le soigner ?... C'est toi que je torture, tu n'as pas compris ?

Je sursaute légèrement. La rage flamboyante a laissé place à un froid glacial en moi. Je déglutis péniblement en réfléchissant à ce qu'il me dit et je sens une vague panique monter en moi. Freezer semble beaucoup s'amuser en observant mon expression changeante.

- J'avoue que tu as failli nous surprendre, j'aurais jamais pensé que tu serais capable d'aller jusqu'à abréger ses souffrances… Haa… Les terriens sont trop sentimentaux, ça les rend imprévisibles parfois, mais ça les perd à tous les coups.

- Mais… Qu'est-ce que vous me voulez ?

Il pointe un doigt blanc surmonté d'un abominable ongle noir vers moi.

- Voilà la vraie question, je crois qu'on va pouvoir discuter maintenant. Viens avec moi.

Il me fait signe de le suivre et s'apprête à sortir. Je jette un œil suspicieux à Végéta. Il est à peine conscient mais je lis la réprobation dans son regard. Je me souviens ce qu'il m'a dit, Freezer n'a pas de parole. Au lieu d'emboiter le pas au maître des lieux, je me rapproche de Végéta et je me plante juste à côté de lui.

- Pas sans lui.

Freezer se tourne vers moi sans se départir de son sourire.

- Bien sûr, glousse-t-il sur le ton de l'évidence.

Il fait un signe à ses soldats et ils empoignent Végéta pour le relever en le tenant chacun par un bras. Leurs gestes sont brusques et Végéta réprime un grognement en tentant de les repousser.

- Laissez-le, je vais l'aider à marcher !

Les soldats lancent des regards interrogateurs à Freezer qui leur adresse un hochement de tête. Ils s'éloignent alors de Végéta et je tente de le soutenir comme je peux. Je sens tout de suite que j'ai un peu présumé de mes ressources mais il est hors de questions que je laisse ces monstres le malmener plus. Evidemment, son Altesse se fait un point d'honneur à paraître capable de tenir debout. En fait c'est beaucoup moins simple que ça et nous suivons Freezer d'un pas traînant, lui sous le coup de ses blessures et moi sous le coup de son poids inhumain.

Je me contente de serrer les dents, refusant d'admettre mes limites devant le lézard.

Heureusement, le chemin n'est pas si long. Nous remontons un couloir ponctué de portes de cellules. Pour une fois le quartier est étrangement silencieux et c'est comme si mes voisins avaient subitement compris que Freezer était dans les parages et qu'ils voulaient éviter d'attirer son attention. Je réalise que même ses soldats ne sont pas complètement à l'aise en sa présence.

Sa grosse queue épaisse traîne sur le sol derrière lui et il marche d'un pas nonchalant en laissant courir son ongle le long du mur. Ça génère un affreux crissement qui résonne dans tout le corridor.

- Ne l'écoute pas, murmure Végéta.

- T'inquiète pas, je suis maline.

- Non. Tu es stupide, tu es faible et tu ne le connais pas, siffle-t-il d'une voix à peine audible.

- Merci de m'encourager.

Nous arrivons à nouveau dans la grande salle circulaire. Freezer grimpe jusqu'à son trône avec une démarche reptilienne. Il s'installe et attend patiemment que nous le rejoignions sous la haute surveillance de ses deux soldats.

Quand nous arrivons au pied des marches, je sens Végéta s'affaisser et je le laisse glisser doucement jusqu'à ce qu'il s'agenouille sur le sol. Freezer a un petit rire.

- C'est bien la première fois que tu t'agenouille de bonne grâce devant moi, lance-t-il au prince saïyen.

Je perçois faiblement la colère de Végéta et j'ose à peine imaginer l'impact de cette réflexion sur son égo surdimensionné. Comme si c'était le moment d'être susceptible… Je lève les yeux vers le lézard et je plante mes poings sur mes hanches dans une attitude de défi. J'essaye de masquer ma peut autant que je peux.

- Alors ? Qu'est-ce que tu veux ?

Il plonge ses yeux jaunes de prédateurs dans les miens et étend le bras pour me désigner quelque chose. Je suis la direction qu'il indique et j'aperçois derrière moi au travers des vitres de la salle l'immense planète jaune. Végitasei. Je fronce les sourcils avec incompréhension.

- Tu as bien compris, terrienne, reprend-t-il. Je veux cette planète. Plus précisément, j'aimerais détruire cette planète. Les saïyens me fatiguent sérieusement depuis quelques temps… Le problème…

Il ne sourit plus et affiche maintenant une moue ennuyée.

- Le problème, poursuit le lézard, c'est que leur planète est protégée par un écran magnétique qui détournerait n'importe lequel de mes missiles. C'était pas vraiment prévu… C'est nouveau. Je crois que c'est à cause de ce débile de Bardock que ces abrutis ont installé ça.

En comprenant que Freezer essaye de faire exploser la planète, je plonge inconsciemment mes doigts dans les cheveux de Végéta, agenouillé à mes pieds. Lui est là avec moi, au moins. J'ai pas si mal fait de me barrer de cette poudrière.

- Les saïyens sont des sauvages, tu vois… Mais je dois admettre qu'ils sont très forts sur un point. Ils ont su piller le meilleur des technologies des peuples qu'ils ont vaincus pour les métisser et les exploiter avec un génie indéniable, explique-t-il.

Il pose à nouveau son regard jaune sur moi.

- Je sais que tu connais tous leurs trucs. Désactive moi ce bordel et je te laisse partir avec ton prince.

La panique me submerge brusquement. Il est fou. Freezer est complètement dingue. Je suis incapable de désactiver un truc pareil à distance. Je connais la technologie saïyenne mais je doute que ce soit suffisant pour ça. Je comprends tout de suite que si je lui livre le fond de ma pensée, il se contentera de nous abattre tous les deux, ici et maintenant. Mes doigts se crispent dans les cheveux de Végéta et il lève la tête vers moi. Son regard est noir et incrédule. Est-ce parce qu'il ne me croit pas capable de satisfaire Freezer ou essaye-t-il de me dissuader d'accepter son marché ?

Les doigts de Freezer tambourinent sur son accoudoir.

- Tu as deux heures, conclut-il.

- Trois heures.

- Deux heures, insiste Freezer, et pour être sûr que tu veilles à respecter ton délai, voici un petit jeu très marrant.

Il adresse un signe de tête à ses soldats et, avant que j'aie pu protester, l'un des deux a saisi le poignet de Végéta et verrouille un bracelet autour. Végéta se dégage aussitôt de son emprise avec humeur. Le soldat le lâche sans broncher et s'éloigne à nouveau.

Végéta et moi fixons le bracelet avec incompréhension. Il ressemble à une bande de tissu rigide.

- C'est un gadget très rigolo, commente Freezer.

Mon regard passe du poignet de Végéta au lézard perché sur son trône.

- Il distille du poison directement au travers de la peau, ajoute-t-il. Il n'y a qu'une seule façon de l'enlever et si on essayait de l'arracher, il lâcherait aussitôt toutes ses toxines, c'est la mort assurée, à moins qu'on ne soit assez réactif et suffisamment armé pour se couper le bras très rapidement

- Taré, grommèle Végéta en tentant vainement de faire glisser le poignet par-dessus sa main pour le retirer.

En répression de son insulte, les soldats lui tombent dessus et le plaque face contre terre. La panique me submerge irrésistiblement.

- Arrêtez ! Arrêtez ! Je vais essayer ! Combien de temps peut-il tenir avec ce truc ?

Freezer fixe Végéta pensivement avec une moue.

- Je dirai deux bonnes heures, répond-t-il calmement. Ma patience ne tiendra pas plus que ça en tout cas.

Le visage de Végéta est comprimé sur le sol et il s'agite faiblement dans une tentative de rébellion vouée à l'échec. Je croise son regard noir à nouveau. Il ne peut pas parler mais ses yeux semblent me reprocher d'écouter Freezer. Je remarque alors le sang qui s'est mis à dégouliner paresseusement de l'une de ses blessures.

- Je ferai tout ce que vous voulez à condition qu'il reste tout le temps près de moi.

- On dirait que tu ne me fais pas confiance, ricane Freezer, mais peu importe après tout, j'ai perdu assez de temps comme ça.

On me désigne une console inoccupée recouverte de commandes en tout genre. Je m'y installe avec hésitation. Ils ont balancé le corps de Végéta juste à côté de ma chaise. Il est à peine conscient mais il respire. Mes yeux fixent un instant son poignet enserré dans le bracelet empoisonné et je finis par reporter mon attention sur la table de contrôle.

Pour être honnête, je n'ai pas la moindre idée de la façon de procéder. Je constate en premier lieu avec émerveillement que les inscriptions des écrans s'affichent instantanément en langage terrien dès que je pose mes doigts dessus. C'est ingénieux, il doit y avoir une analyse d'ADN qui déclenche un traducteur et… J'interromps ma pensée. Je dois me concentrer sur ce qu'on m'a demandé. Mon cerveau s'agite immédiatement, ravi d'être enfin nourri par une réflexion plus intense que le compte des dalles au mur.

Le silence est total dans la salle de contrôle. Freezer m'observe sans un mot depuis la hauteur de son trône et les deux soldats se sont écartés respectueusement. Je sais qu'ils nous surveillent. Je suis absorbée par mes tentatives pour comprendre le fonctionnement des commandes à ma disposition.

C'est compliqué, la technologie utilisée par Freezer est différente de celle des saïyens et le tout n'a évidemment rien à voir avec la technologie terrienne. Le traducteur facilite grandement ma tâche mais j'ai besoin de temps.

Quand j'ai enfin appréhendé le fonctionnement de la console, j'ai l'impression d'avoir déjà utilisé plus de la moitié du temps qui m'est imparti. Je jette un œil à Végéta. Il est inconscient mais je repère son souffle qui soulève sa poitrine à intervalle régulier.

Le reste me paraît étrangement facile. Je sens l'adrénaline qui coule dans mes veines et afflue dans mon cerveau, le poussant à travailler toujours plus vite, c'est comme une transe. L'écran de protection de la planète est assuré par un réseau de micro-satellites, pas plus gros que des météorites minuscules. Je me demande si les ingénieurs de Freezer les ont seulement repérés, ils sont drôlement bien camouflés et on est trop loin de la planète pour soupçonner leur existence. Je sais quelle énergie les saïyens utilisent pour les alimenter et je sais exactement comment faire pour les neutraliser.

Mes lèvres sont sèches. Je lance un coup d'œil par-dessus mon épaule. Le lézard est toujours assis, imperturbable sur son trône. Il ne m'a pas lâchée des yeux. A mes pieds, Végéta est de plus en plus pâle et je m'aperçois qu'il saigne du nez. Mon estomac se tord.

Je ne peux m'empêcher de penser à Sadri. Son image surgit de manière tout à fait inattendue dans mon esprit. Et tous ces gens que j'ai croisés dans la ville. Et les femmes de chambre. Je plaque ma main contre ma bouche. Je tremble légèrement en fixant la grosse planète jaune devant moi. Ils sont tous là-bas. Des milliers d'âmes.

A nouveau, je regarde Végéta. Je sais qu'il est en train de mourir, il ne tient plus qu'à un fil. Je lui dois la vie. Il a empêché son père de me tuer, il m'a sauvée dans l'espace… Il ne peut pas mourir.

- Je… J'ai trouvé.

Ma voix est si faible que sur le moment, j'ai l'impression qu'aucun son n'est sorti de ma bouche. Mais la réaction instantanée de Freezer dément ce sentiment.

- Parfait, siffle-t-il. Il lui reste très peu de temps… Désactive et enclenche la mise à feu des missiles.

Je sursaute fébrilement.

- Quoi ? Je devais juste désactiver, il n'a jamais été question que je lance les missiles !

- Il en est question maintenant, riposte froidement le lézard. Fais ce que je te dis.

Je me mordille la lèvre avec incertitude. Quelle différence que je me contente d'anéantir la seule défense des saïyens ou que je lance en plus les missiles, dans le fond ? Le résultat sera le même et ma culpabilité également. Mais Végéta…

- Vous le soignerez dignement ?

Freezer éclate de rire et ça ressemble plus à un sifflement sournois qu'à un rire. Un frisson me parcourt.

- J'aurais jamais pensé que la sentimentalité pouvait aller à ce point… C'est tout ce qui t'inquiète, terrienne ? Et bien… S'il n'y a que ça pour te faire plaisir, je le ferai soigner avant de vous relâcher.

Je plonge mon regard dans ses yeux jaunes. Est-ce qu'il ment ? Végéta a dit qu'il n'avait pas de paroles. Mais si je n'obéis pas… Il serait capable de le soigner et de le torturer à nouveau. Je ne veux même pas l'envisager. Je suis faible et égoïste de penser comme ça mais à cette minute, je m'en fous. Je veux juste que Végéta se réveille et soit à nouveau aussi insupportable qu'avant.

Je presse la commande sans plus hésiter. Je ne réfléchis plus. J'observe sur mes écrans, le champ de protection de Végitasei qui se désactive point par point. Puis je pose mes yeux sur Végéta qui est toujours inconscient sur le sol.

- Je suis désolée… Je suis si désolée… Je fais ça pour toi, tu sais… Je… Je t'aime, ne meurs pas, je t'en supplie.

Je sais qu'il ne m'entend mais je continue à murmurer désespérément en ignorant les larmes qui barbouillent mes joues. Alors, sans cesser de bafouiller mes pitoyables excuses, je tends une main tremblante vers la commande de mise à feu des missiles, et je l'enclenche d'un geste résolu.

Il y a des trépidations infimes dans le sol qui remontent le long de mon siège et jusque dans ma colonne vertébrale et tout d'un coup, un flash aveuglant embrase la planète jaune. Je suis obligée de plisser les yeux. L'énorme boule disparait dans un halo de lumière tandis que ses contours se désagrègent en une multitude de particules qui sont projetées dans toutes les directions.

Je n'arrive pas à détourner mon regard de ce spectacle horrifiant. Le plus frappant, c'est le silence absolu. Aucun son ne nous parvient. C'est comme un film dont on aurait couper le son. La masse énorme de Végitasei se disloque et chaque débris est pulvérisé et expulsé dans l'espace infini. Ça me paraît interminable et je finis par fermer les yeux. Je m'aperçois que je pleure. Tout mon corps est agité de spasmes et j'enfouis mon visage dans mes mains pour échapper à la lumière crue des explosions en chaîne.

Je me retourne vers Végéta. Il faut lui enlever le bracelet. Freezer est figé en admiration devant la destruction grandiose de la planète, un sourire de fou accroché à ses lèvres.

Je m'agenouille vers le Prince.

- Je suis désolée… On va te soigner maintenant…

Mais quelque chose capte aussitôt mon attention. Il ne respire plus. Je pousse un gémissement de panique en plaquant mon oreille contre sa poitrine. J'attends frénétiquement d'entendre le battement de son cœur, quelque chose. Mais il n'y a rien. Tout son corps est inerte et rien ne bouge. Sa cage thoracique ne trahit pas le moindre frémissement.

Il est mort. Je hurle son nom. Je le secoue brusquement. Qu'il ouvre les yeux, qu'il réagisse. Mais il ne se passe rien. Il ne se passera plus rien. Il est parti et je sais au fin fond de moi qu'il n'y aura plus de retour en arrière.

Mes sanglots de rage et de désespoir sont si violents que j'en ai le souffle coupé. Quand je lève la tête, le lézard est descendu de son trône et s'est avancé jusqu'à moi. Il me fixe pensivement avec un demi-sourire.

- Il est mort ! Vous avez dit qu'il pouvait tenir et il est mort !

- J'ai pensé qu'il tiendrait, susurre Freezer. Bah, j'ai dû surestimer sa résistance.

Je saute sur mes pieds et je me jette sur lui. Il bloque mon geste sans effort et me repousse négligemment. Je m'affale sur le corps de Végéta et subitement, c'est comme si je n'avais plus de force. Je le serre contre moi comme si ça pouvait le ranimer.

Ca y est. Je crois que je suis folle. Tout est blanc et j'ai l'impression de tomber.