Chapitre 2 – le Dragon Rouge
La Cité Blanche était la capitale du royaume de Lélio. Au bord de grandes falaises surplombant une plage, avec une vue imprenable sur l'océan, le château dominait tout. La richesse du royaume venait de son port, de son dragon et des ressources naturelles provenant des cultures et des forêts. La cité était la plus grande et la plus habitée des terres des Dragons Sacrés, mais une grande partie avait été détruite ou endommagée par le Dragon Rouge et son combat contre le Dragon Blanc. Cela faisait des heures qu'Hangeng arpentait le château, Leeteuk sur ses talons, incertain de son sort et de celui de son peuple. La façade sud-ouest du bâtiment était sévèrement abîmée à cause des combats. La première déclaration du Dragon Rouge fut que les travaux de rénovation devaient débuter le plus tôt possible, que la priorité était la reconstruction de la ville et qu'il en profiterait pour agrandir et améliorer le palais qui ne convenait pas selon lui à la grandeur des Dragons Sacrés, maîtres de cette terre.
- Mais le château se suffit tel qu'il est, Votre Excellence, dit Leeteuk du bout des lèvres. Monseigneur Heechul s'en contentait.
- Cela fait partie de ses nombreux problèmes, soupira Hangeng. En parlant de la belle endormie, faisons-lui une chambre digne de son envergure !
- Au sens propre ou au sens figuré ? Parce qu'une chambre de la taille d'un dragon c'est impossible.
- Si tu te sens suffisamment malin et en confiance pour plaisanter avec moi, c'est que tu ne dois pas me craindre tant que ça, fit remarquer Hangeng avec un sourire.
En effet, depuis sa transformation humaine, il ne dégageait plus une aura effrayante. En le regardant de près, la crainte qu'il imposait de part sa taille monstrueuse et son caractère belliqueux s'estompait. Son visage avait même l'air doux par moment, Leeteuk était perturbé. Il le détailla longuement des pieds à la tête : il portait une tenue singulière, écarlate et dorée, dont le tissu ne semblait provenir d'aucune manufacture humaine. Il avait remarqué que, à chaque fois qu'Heechul se transformait, ses vêtements ne se déchiraient pas, mais se fondaient dans ses écailles, et réapparaissaient tels quels lorsqu'il reprenait forme humaine, et ce quoi qu'il porte. Il lui avait expliqué ce phénomène par le fait que sa peau avait des propriétés magiques particulières, influant sur le tissu qui le touchait. Leeteuk trouvait cela fascinant et il avait encore tant de choses à apprendre sur les Dragons Sacrés, mais il n'en oubliait pas les malheurs que le Dragon Rouge avait causés, ou encore la férocité avec laquelle il s'était acharné sur le Dragon Blanc. Et malgré cela, il parlait d'Heechul comme s'il ne le haïssait pas. Il l'avait frappé, brisé, à de multiples reprises, et à présent il parlait de lui construire une chambre royale. C'était à ne plus comprendre, les Dragons Sacrés avaient-ils leur propre logique ?
- Qu'allez-vous faire du peuple de Lélio ? demanda le Gouverneur.
- Que veux-tu que j'en fasse ? Que je les mange ?
- Et moi ? déglutit-il.
- Tu es le Gouverneur de Lélio, le représentant humain du royaume. Pourquoi cela changerait ? Contrairement à ce que vous pouvez penser, rien ne va vraiment changer dans l'absolu. J'ai du mal à visualiser ce que vous pensiez que je ferais de ces terres. Elles sont juste miennes à présent.
Leeteuk pâlit, il ne comprenait vraiment pas la logique du Dragon Rouge. Ou plutôt… Hangeng ne devait pas se rendre compte des vies qu'il avait mis en danger en s'attaquant à Lélio sans aucune raison réelle.
- Alors pourquoi avez-vous fait tout cela ? s'emporta le jeune homme, la gorge nouée. Juste pour montrer votre supériorité ? Vous octroyer les richesses de ces terres? Juste pour le plaisir d'abattre un autre Dragon Sacré ?
- Pour ma défense, répondit calmement Hangeng, il l'avait cherché. Mais c'est l'idée. Le punir, et prendre ce qu'il avait.
- Et les Petits qui sont morts sous votre feu, c'était pour rien ? reprit Leeteuk dans un cri.
Le Dragon Rouge le regarda longuement avec toute la profondeur de ses yeux bruns. Mais il ne se mit pas en colère.
- Je n'ai aucune raison de m'excuser de me défendre contre des armes capable de me blesser.
- Vous étiez l'agresseur, je vous rappelle. Ceux qui avaient besoin de se défendre, c'était…
- Cherches-tu à me faire perdre patience ? coupa Hangeng d'une voix qui se rapprochait de celle qu'il avait sous sa forme de dragon.
Le Gouverneur s'immobilisa, tétanisé par la menace sous-jacente. Il semblait certes moins effrayant mais il restait cette créature destructrice et colérique qui avait abattu le dragon paisible qui avait accompagné Leeteuk toute sa vie.
- Tu es encore jeune, Teukie, tu as tant à vivre, alors ne me provoque pas.
Le Gouverneur de Lélio ne répondit plus et s'inclina. Dès lors, par ordre du nouveau seigneur du royaume, on s'attela à réparer la ville et rénover le château. Les messagers quittèrent en grand nombre la capitale pour répandre la nouvelle : le nouveau gardien sacré était le Dragon Rouge. Les missives furent accueillies avec tristesse. Soulagés de savoir que leur Dragon Blanc était toujours en vie, il leur était pourtant impossible de lutter face à celui qui avait pris sa place. Alors, les habitants de Lélio participèrent à la reconstruction de la capitale. Ils n'y étaient pas contraints mais ils le faisaient quand même, de peur que leur nouveau souverain, réputé imprévisible, ne les punisse.
En attendant que les travaux ne se terminent, on avait installé le corps d'Heechul dans une des salles de pierre dans le sous-sol du château, creusé dans la falaise, et qui servait d'abris en cas de danger. Hangeng ordonnait et bâtissait, tandis que Leeteuk restait auprès de son ancien roi, en compagnie de Kangin, le médecin royal, espérant trouver un moyen de guérir le corps d'un immortel blessé par un de ses pairs. Le Gouverneur perdait peu à peu espoir de voir les choses redevenir comme avant.
- De telles blessures auraient pu tuer un être humain quelconque, expliqua Kangin. Il est complètement brisé de l'intérieur, et il ne doit d'être encore en vie que par son statut de Dragon Sacré.
Voyant la mine renfrognée de Leeteuk, le médecin tenta de le rassurer.
- Son état ne peut que s'améliorer, mais il faut attendre. Combien de temps ? Je ne sais pas. Ecoute, tu as bien fait. Se soumettre à un dragon n'est pas une preuve de lâcheté. Tu as sauvé le peuple de Lélio, on n'avait aucun moyen de s'opposer à lui.
- Je me sens si mal vis-à-vis de lui, murmura le jeune homme en pointant Heechul du bout du nez.
- Il a dit « protège le peuple » et pas « bats-toi jusqu'à la mort ». Tu as agi en tant que Gouverneur, et on te respecte pour cela.
Leeteuk demeura silencieux, la tête baissée.
Les semaines qui suivirent se passèrent sans encombre. De temps à autres, Hangeng quittait la Cité Blanche, et Leeteuk pensait à juste titre qu'il s'isolait, reprenant sa forme de dragon, aillait se nourrir comme Heechul le faisait quand il avait besoin d'un apport nutritionnel plus important que les repas faits pour les humains qu'on lui servait au château. Il n'y avait aucune amélioration dans l'état d'Heechul, toujours inconscient. Parfois, il avait les paupières à moitié ouvertes, mais il n'avait aucune réactivité cognitive, ni quand on lui parlait, ni quand on le touchait. Pas une seule fois Hangeng ne vint lui rendre visite il restait caché de la vue de tous et seule une poignée de gens était autorisée à le voir. Puis, enfin, quand les rénovations du château furent terminées, il fallait tout remettre en ordre. Leeteuk descendit dans les sous-sols, prêt à rapatrier Heechul dans sa nouvelle chambre, mais lorsqu'il arriva sur place, il constata avec effroi que la pièce était vide. Il remonta jusqu'au château en courant, demandant au premier garde qu'il vit où était sa Majesté le Dragon Blanc. Comme on était incapable de lui répondre, il alla trouver Hangeng qui était dans la salle du trône, discutant avec les architectes.
- Où est-il ? s'écria le Gouverneur dont la voix résonna dans toute la salle.
- Qui donc ? fit Hangeng su un ton léger.
- Le Seigneur Heechul.
- Où veux-tu qu'il soit ? J'ai ordonné à ce qu'on l'installe dans sa nouvelle chambre. Allons le voir si tu veux être rassuré.
Leeteuk rougit jusqu'aux oreilles et il suivit Hangeng dans les couloirs. Ce-dernier semblait excité, comme s'il avait attendu ce moment pour enfin voir Heechul dans les meilleures conditions. Il conduisit le jeune Gouverneur jusqu'à une immense double porte en bois sculpté et recouverte de dorures. Six dragons étaient gravés dans toute leur majesté, et il ne faisait aucun doute que ce fut Hangeng lui-même qui dessina le projet. Rien que la porte, d'une envergure étouffante de par sa taille et sa confection, annonçait une véritable chambre impériale. Et si cela reflétait avec justesse la puissance des Dragons Sacrés selon Hangeng, Leeteuk, lui, était sûr que cela ne convenait pas du tout à Heechul qui avait toujours vécu avec simplicité malgré son statut de roi sacré et immortel. Le nouveau Seigneur demanda à deux gardes d'ouvrir les portes pour qu'ils puissent enfin admirer le travail final. Ni lui, ni le Gouverneur n'avaient assisté aux préparations de la chambre. Et elle était en effet immense, presque vide. Le sol était fait de marbre blanc, et les murs recouverts de tapisseries finement brodées. Le mur extérieur comportait trois grandes fenêtres qui faisaient face à la mer. Il y avait quelques meubles contre les murs, une armoire, un bureau au milieu, une bibliothèque, des fauteuils, puis, à gauche de l'entrée, un lit à baldaquins aux proportions démesurées. Les rideaux blancs et rouges étaient retenus à leurs poteaux par des liens dorés, et Heechul était là, confortablement installé au milieu du lit, l'air serein. Il semblait si petit dans cette pièce qui ne lui ressemblait pas. Hangeng contemplait fièrement cette chambre alors que Leeteuk était médusé, et leurs yeux se posèrent simultanément sur Heechul. Le Gouverneur alla rapidement à son chevet, et il lui prit la main, le regardant comme s'il découvrait son état. A genoux, il commença à pleurer.
- Oh votre Majesté…
- Allons, Gouverneur, intervint Hangeng. Un peu de tenue dans la chambre d'un Seigneur dragon.
- J'ai toujours du mal à concevoir que la Menace du Nord ait pu le mettre dans un tel état.
- Ah c'est moi que vous appelez comme ça, fit le Dragon Sacré comme s'il venait de comprendre un mystère qui le préoccupait depuis longtemps.
- Et ce depuis la première attaque du Dragon Rouge il y a cinq ans, ajouta Leeteuk.
- Je ne sais pas si je dois me sentir flatté ou vexé, soupira-t-il.
- Si vous pensez être toujours le bienvenu ici…
- Que vous soyez d'accord ou non, à présent Lélio est sous ma juridiction, coupa froidement Hangeng. De toute façon dans son état, il ne peut plus gouverner grand-chose, le grand altruiste.
Et Hangeng regarda plus longuement le visage pâle et endormi d'Heechul. Un arc-en-ciel d'émotions contraires vint le frapper en son for intérieur et il dut redoubler d'effort pour que Leeteuk ne se rende compte de rien. Il avait l'air impassible, mais c'était trompeur. Une douce chaleur se propageait dans sa poitrine, il aimait la vue des boucles noires d'Heechul encadrant son visage fin et blanc, son petit nez au bout arrondi, ses lèvres rosées. La literie ivoire le mettait en valeur alors qu'il était immobile et inconscient, comme posé sur un nuage. Mais vint par la suite une humeur plus féroce, un engrenage d'émotions successives et liées entre elles par les souvenirs : l'amour, la peine et la colère imbriquées les unes aux autres, indissociables.
- Maintenant, laisse-moi seul avec lui, dit-il à Leeteuk.
Le jeune homme ne put qu'obéir et il ne resta plus qu'Hangeng dans la chambre, au chevet d'Heechul. Son regard devint froid et distant, les mains croisées dans son dos il semblait se contenir.
- Regarde-toi, te voilà condamné à ne plus pouvoir vivre ni mourir, coincé dans ce corps qui peut-être ne guérira jamais.
Il n'eut, évidemment, aucune réponse. Mais il continua à lui parler, comme s'il entendait quelques reproches.
- Tu crois que ça m'a fait plaisir ? Me jeter sur toi et te…
Il ne trouva pas les mots, alors il ferma les yeux, ses lèvres tremblaient.
- Tu l'as cherché, reprit-il. C'est de ta faute et tu le sais. Tes humains ne te connaissent pas comme je te connais, Heechul.
Il l'avait enfin prononcé, son nom. Cela paraissait l'avoir adouci un peu. Il décroisa ses mains et se pencha pour s'appuyer sur le matelas, se rapprochant du visage du Dragon Blanc.
- Es-tu complètement inconscient, Heechul ? murmura-t-il. T'est-il impossible d'entendre ma voix ? Ou bien…
Il lui prit la main avec hésitation tout en avançant son visage de plus en plus vers celui d'Heechul jusqu'à presque le toucher.
- T'est-il impossible de me sentir ? lui souffla-t-il à l'oreille.
Toujours rien, comme il devait s'y attendre. Hangeng laissa sa tête retomber sur l'oreiller dans un soupir qui s'apparentait à un léger grondement.
- J'ai peut-être tapé trop fort, dit-il d'une voix étouffée.
Il commença lentement à s'endormir, tout contre Heechul, et il y resta toute la nuit. Rien ne bougea au petit matin et Hangeng se réveilla, seul, avec un compagnon de lit aussi inerte que la veille. Cela ne l'empêcha pas de déposer, presque naturellement, ses lèvres sur la joue d'Heechul.
- Que faut-il que je fasse pour que tu ouvres les yeux ? demanda-t-il. Je sais à qui m'adresser mais il est hors de question de le mêler à ça. Qu'ils restent loin, tous autant qu'ils sont, je veux juste que tu te réveilles par toi-même.
Il s'étira de tout son long avant de se mettre à quatre pattes sur le matelas, au-dessus d'Heechul.
- Ton esprit doit bien être quelque part par là. Tu me laisserais faire tout ce que je veux ?
Il lui embrassa le front, puis le nez, puis les lèvres. Il sentait la chaleur du corps d'Heechul sous lui, sa respiration lente et régulière, comme les battements de son cœur qui restaient constants. D'un coup sec, il lui retira la couverture et continua de l'embrasser, jusque dans le cou, tout en lui déboutonnant la chemise. Hangeng était comme emporté dans son élan, et même s'il n'avait aucune réponse, il fit descendre ses lèvres le long de son torse. Il se positionna entre ses jambes, les prenant pour les enrouler autour de sa taille. La porte de la chambre s'ouvrit à ce moment et Leeteuk mit de longues secondes à comprendre ce qui était en train de se passer. Ses yeux s'arrondirent sous le choc.
- Comment osez-vous ?
- Quelque chose ne va pas ? demanda Hangeng sur un ton faussement innocent.
- Vous comptiez le violer comme ça ?
- Tout de suite les grands mots, soupira-t-il en sortant du lit comme si de rien n'était. Non, je voulais juste voir s'il allait avoir une quelconque réaction. Faire l'amour à quelqu'un qui ne répond pas, ce n'est pas très intéressant.
Leeteuk serra les poings, semblant se contenir pour ne pas le frapper. Sa rage était telle qu'il se rendit à peine compte qu'Hangeng donnait des ordres aux domestiques pour préparer un bain pour Heechul.
- Ah oui Teukie, j'ai fait venir un peintre, donc on prépare le Dragon Blanc pour un portrait géant, dit le Dragon Rouge. J'ai fait préparer un costume pour l'occasion.
- Vous… quoi ? s'étonna le jeune homme.
- Ça manque de décoration. Veux-tu bien aider pour le bain de son excellence et tout ce qui va avec ?
Leeteuk s'exécuta, non pas pour faire plaisir à Hangeng, mais pour le bien-être de celui qu'il considérait comme son seul et unique roi. La baignoire fut amenée dans la chambre, remplie d'eau chaude, et on déshabilla Heechul pour le mettre dans le bain, avec délicatesse. Leeteuk était très impliqué dans cette tâche, se tenant derrière la tête de son suzerain pour lui laver les cheveux, tout cela sous les yeux scrutateurs d'Hangeng qui commençait à bouillonner de l'intérieur.
- Dis-moi, Teukie, es-tu amoureux de lui ?
- Je vous demande pardon ? fit le Gouverneur, surpris par ce qu'il venait d'entendre.
- Ma question était bien claire, continua Hangeng, sèchement.
- Je ne saurais vous répondre. Je l'aime beaucoup, et c'est normal. J'ai vécu toute ma vie avec lui à mes côtés, il a été un professeur, un maître, un roi, un ami pour moi. Je n'ai jamais oublié ce qu'il était vraiment alors penser au genre de relation que vous sous-entendez, je n'y ai jamais songé en réalité.
- Je vois.
- Mais cela ne veut pas dire que je vous laisserai le toucher comme vous l'avez fait à l'instant, reprit Leeteuk d'une voix plus cinglante.
A sa grande surprise, Hangeng se mit à rire bruyamment.
- Si tu veux, mon petit. Contrairement à ce que tu crois, tu ne le connais pas vraiment, ton doux Seigneur aux écailles blanches. Tu as quel âge, vingt-sept ans à peine ? Vingt-sept ans avec lui, ce n'est absolument rien dans la vie d'un Dragon Sacré. Quel âge penses-tu que nous aillons ? Vous, humains, ne le comprendrez jamais.
- C'est votre excuse pour vous permettre quelques attouchements sur son corps inconscient ?
- Non, je n'ai toujours aucune explication, aucune excuse à te devoir, à toi ou à ton peuple d'ailleurs.
- C'est bien pour cela que vous ne serez jamais accepté ici. Vous n'avez aucune considération pour le peuple de Lélio, alors que son Excellence Heechul…
- Oui c'est un grand altruiste, coupa Hangeng. Le meilleur de nous six, le plus généreux, le plus sociable et plein d'autres qualités qui ne sont que des blagues. Finis de le préparer pour le portrait, je suis sûr que tu le mettras bien en valeur. Ensuite, je te rappelle à tes devoirs de Gouverneur, je veux que tu convoques le roi des Petits au château, j'ai un royaume à gouverner, en plus des terres de Fire.
Il quitta la chambre en claquant la porte, laissant Leeteuk et les domestiques finir de laver Heechul avant de l'habiller. Le médecin Kangin vint à son tour, accompagnant ceux qui amenèrent un somptueux costume blanc brodé de noir, le pantalon assorti à la veste, et une cape blanche retenue par des épaulettes dorées. Heechul fut allongé sur un divan, légèrement sur le côté, la tête tournée vers l'artiste. Leeteuk lui arrangea les vêtements que son Seigneur portait à merveille et qui seyait parfaitement avec son teint de peau et ses cheveux d'ébène. Ses paupières étaient à moitié ouvertes, ce qui était une aubaine pour le peintre qui pouvait représenter son regard, quoiqu'un peu endormi, mais tout de même, inconsciemment, Heechul participait à l'élaboration de son propre portrait. Ses lèvres étaient également légèrement entrouvertes, il n'avait jamais eu l'air aussi vivant depuis qu'il était tombé dans ce coma. Peut-être que le bain avait détendu son corps et lui avait donné cette expression. C'était la première fois que le jeune peintre avait un tel modèle, d'une immobilité parfaite, et surtout il pouvait enfin voir de près son Seigneur, l'émotion était donc grande, car comme tous les habitants de Lélio, il avait un profond respect et une grande affection pour le Dragon Blanc.
- Mon maître a refusé l'invitation du Dragon Rouge, expliqua-t-il. Et même si je n'aime pas sa présence au château, je suis rassuré de voir qu'il traite bien Sa Majesté.
- Oui, on peut dire qu'il le traite bien, marmonna Leeteuk.
- Je n'aime pas spécialement l'idée de le manipuler comme une marionnette, dit Kangin. Il a besoin d'immobilité complète.
- C'est peut-être un peu trop, ce portrait gigantesque, continua le peintre en regardant sa toile qui faisait huit mètres de large pour cinq mètres de haut. Cette chambre immense, cette excentricité dans les couleurs et les décors. Que cherche-t-il ?
Leeteuk ne savait quoi répondre à cela. Il discuta longuement avec le peintre, prénommé Kyuhyun qui ne cessait de vouloir en savoir plus sur le Dragon Blanc. Le travail allait durer des heures, du moins pour tracer la silhouette et le décor, ensuite Heechul retrouverait une tunique plus simple pour retourner dans le lit et tout l'art du peintre serait de savoir faire ressortir toute la beauté de la forme humaine du Dragon Sacré avec ses palettes dans l'atelier qu'Hangeng lui avait préparé au château. Deux heures après le début du travail, le Dragon Rouge revint dans la chambre pour voir Heechul dans son costume et dans la position qu'on avait choisie pour lui. Il semblait hautement satisfait, et il posa sa main sur le cou d'Heechul pour tourner son visage vers lui, surprenant les personnes présentes. Il se pencha et l'embrassa avec fougue avant de repartir, un sourire aux lèvres.
- Je te le répète, Teukie, tu ne connais pas ton seigneur, lança-t-il.
Comme Hangeng l'avait demandé, Leeteuk envoya un émissaire au roi des Petits, lui indiquant qu'il était convoqué au château dans le but d'une rencontre diplomatique avec le nouveau souverain. Si bien que, deux jours plus tard, le roi des Petits arriva à la Cité Blanche avec une poignée de ses hommes, et il fut reçu dans la salle du trône. Hangeng était installé sur le grand siège de pierre avec désinvolture, presque allongé et les jambes sur un des bras du trône. Aux yeux du petit roi, ce n'était pas une position convenable, mais il ne fit aucun commentaire, se contentant de s'incliner devant lui, même s'il aurait préféré ne pas avoir à le faire. Leeteuk était présent, dans un coin de la salle, et bien qu'il parût à la fois mécontent de l'attitude d'Hangeng et inquiet pour son ami de la forêt, il ne disait rien non plus.
- Je te remercie d'avoir accepté de venir, roi de la forêt des Petits, dit le Dragon Sacré.
- Je te remercie de ne pas avoir menacé mon peuple d'une quelconque façon si jamais je refusais, répondit le roi du tac au tac.
- Pas de formalités, intéressant, murmura Hangeng en s'asseyant correctement. Mais peut-être ne t'attends-tu pas à de bonnes nouvelles.
- Je devrais craindre quelque chose ?
- Tu es un traître à ton Roi Sacré et au royaume de Lélio, n'as-tu pas oublié ?
- Je te demande pardon ? s'étonna le Petit.
Leeteuk regarda Hangeng, les yeux ronds.
- Tu vis sur ces terres, et quand le maître de ces terres fait appel à toi, ton devoir est de répondre présent. Or, n'as-tu pas abandonné ton Roi à la dernière bataille ?
- Tu ne manques pas d'audace, Dragon Rouge, fit le roi des Petits.
- Tu es bien insolent, répliqua Hangeng dans un grondement. Tu portes le titre de roi mais tu n'es rien comparé aux Dragons Sacrés. Cesse de te mettre sur un même pied d'égalité que nous. Heechul t'a laissé faire et voilà où il en est : mortellement blessé, affaibli et incapable de bouger et d'être conscient de ce qui l'entoure. Tu as abandonné ton Roi, tu l'as trahi, et ne me dis pas le contraire.
- Votre Majesté ! s'exclama Leeteuk. Vous ne pouvez pas…
- Tais-toi, Gouverneur, je parle !
- Tu n'as vraiment honte de rien, murmura le roi des Petits. Celui qui a mis le Seigneur Heechul dans cet état, c'est toi. Je connais très bien ma place, je connais très bien les Dragons Sacrés, mieux que les humains ici bas. Et je sais quels sont les liens qui t'unissent au Dragon Blanc. Tu cherches quelqu'un à punir, un coupable idéal de son état car tu refuses d'accepter que c'est toi et toi seul qui l'as blessé aussi gravement.
- Tais-toi j'ai dit !
Hangeng avait hurlé, et, pour la première fois depuis qu'il avait pris forme humaine devant lui, Leeteuk revoyait le Dragon Rouge tel qu'il était : un monstre de fureur et de rugissements terrifiants. Dans son cri, il s'était levé et avait donné un coup violent au Petit qui était allé s'écraser contre un mur. Le Gouverneur se précipita sur lui pour l'aider à se relever.
- Tu es accusé de trahison, reprit Hangeng, regardant le Petit avec toute sa hauteur. Ton peuple perd sa liberté de vivre sur le territoire des Dragons Sacrés. Ma sentence est la suivante : les Petits seront désormais les esclaves de la Cité Blanche.
- Majesté ! s'écria Leeteuk. Je vous en prie.
- Je l'ordonne ! gronda le Dragon Rouge.
- S'ils avaient été présents ce jour-là, ça n'aurait rien changé à votre colère, je me trompe ? Heechul a accepté que les Petits ne se remettent plus en danger face à votre feu, alors vous devriez…
- Ce naïf n'est plus en état de dire quoi que ce soit, et c'est moi qui gouverne maintenant ! hurla-t-il. Contente-toi de l'aider à faire venir ses petits amis ici. Et si dans trois jours toi et ton peuple n'êtes pas à votre place d'esclaves au château, je brûle ta forêt et ton peuple avec. Cette fois tu l'as ta menace !
- Comme tu veux, murmura le roi des Petits d'une voix tremblante, obligé d'obéir. Mais ça ne changera pas l'état du Seigneur Heechul, ni le fait que tu ne peux pas le posséder alors qu'il est inconscient.
Hangeng ne répondit pas, le visage sombre, tiré par la fureur. Un grondement s'empara de toute la salle du trône et des couloirs environnants, et il partit à grands pas.
- Il ne peut pas ? fit Leeteuk, dubitatif.
- C'est un état d'esprit, répondit le roi des Petits, le regard rempli de tristesse.
Hangeng entra dans la chambre d'Heechul dans une colère noire, claquant la porte derrière lui, frappant les meubles à sa portée… une aura écarlate entourait son corps et ses yeux commençaient à changer de couleur. Mais il parvint non sans peine à se contenir et à ne pas prendre sa forme de Dragon Rouge.
- Comment ose-t-il… par ta faute… comment as-tu pu laisser un individu pareil se croire être l'égal des dieux ? grogna-t-il en direction de l'endormi.
Son cerveau était en ébullition, il avait du mal à formuler des phrases ou même à savoir vers où sa colère était dirigée. Il regarda Heechul en silence, le corps tremblant.
- Je devrais t'achever pour de bon et détruire ce royaume pour réparer tout ce que tu as fait, siffla-t-il.
Il se jeta sur lui, l'attrapant par le cou, serrant aussi fort qu'il pouvait.
- Les liens qui nous unissent ? Quels liens ? Ceux que tu as brisés ? Tout est de ta faute, Heechul, c'est toi qui as scellé ton destin, c'est…
Soudainement, Hangeng arrêta de trembler de colère. Soudainement, il se rendit compte de ce qu'il faisait, qu'entre ses doigts, Heechul étouffait même si son visage n'exprimait aucune douleur.
- C'est moi qui t'ai frappé, murmura-t-il faiblement. Avec ces mains…
Hangeng avait mal à l'intérieur, et c'était si douloureux que des larmes vinrent noyer ses yeux. Il lâcha le cou d'Heechul et regarda ses mains avec effroi. Il hurla si fort que sa voix résonna en écho dans tout le château.
- Pourquoi m'as-tu laissé seul ? Pourquoi as-tu laissé ma colère te faire du mal ?
Les larmes ne s'arrêtaient pas de couler, son corps s'était remis à trembler et il posa la tête sur l'épaule d'Heechul qui ne répondait toujours pas.
- J'ai besoin que tu te réveilles.
Comme s'il avait épuisé toute son énergie, il finit par s'endormir sur le corps du Dragon Blanc, l'esprit vidé de toute pensée et de toute émotion. La colère, la haine, la tristesse, l'amour, tout s'était mélangé et tout avait disparu pour un court instant.
