Chapitre 3 – Là où va ton cœur
Le temps s'écoulait lentement sur Lélio, à l'image de l'ennui quotidien que ressentait leur souverain. Hangeng retournait à Fire toutes les deux semaines environ, et revenait au château, errant dans les couloirs, ou restait des journées entières sur le trône de pierre sans rien faire. Leeteuk était en charge des affaires habituelles, même s'il avait l'obligation d'en tenir informé son roi. Leur quotidien fut ainsi pendant deux ans, et l'état de Heechul ne changea pas. Tous les jours, Leeteuk lui tenait compagnie durant une grande partie de la journée, lui racontait la petite vie ordinaire où il ne se passait pas grand-chose, le royaume ne souffrait pas trop du règne du Dragon Rouge, à quelques exceptions près, car les Petits avaient dû quitter leur forêt pour s'installer dans les cavernes du château, devenus les domestiques, les petits travailleurs, les âmes invisibles de la Cité Blanche. Et toutes les nuits, Hangeng se glissait hors de sa chambre pour rejoindre celle d'Heechul, préférant aller s'allonger auprès de lui, juste pour dormir en lui tenant la main. Parfois il se permettait de l'embrasser mais il n'alla jamais plus loin que ça.
Heechul était donc complètement seul durant une courte période Hangeng partait au lever du soleil, Leeteuk arrivait l'heure du petit-déjeuner et repartait, puis revenait à midi pour faire un rapport oral à son seigneur, même si celui-ci n'était pas conscient. Deux années entières avec pour seuls signes de vie une faible respiration et un rythme cardiaque régulier. Après la réalisation du portrait – qui fut terminé en deux semaines et qui avait été accroché dans la grande salle – on prit la décision de ne plus déplacer le corps d'Heechul. On lui faisait prendre un bain une fois par mois, sinon on le lavait avec une serviette humide. Il était tout simplement allongé, au milieu d'un lit trop grand pour lui, portant une tunique légère, facile à retirer et facile à remettre – utile pour la toilette, la couverture sur la poitrine, les bras en dehors le long de son corps. Et on attendait, on espérait chaque jour qu'il se réveille, pendant ces années qui leur semblèrent longues.
Une après-midi, pendant un moment où il était seul, un petit doigt eut un sursaut sur la main d'Heechul. Puis toute la main. Puis les deux mains refermaient et ouvraient les doigts comme s'il reprenait conscience de son corps par petits bouts. Heechul poussa un long soupir et ses sourcils se froncèrent. Son esprit s'éveillait, les souvenirs et les sensations remontaient, au point qu'une goutte de sueur coula sur sa tempe, et il ouvrit les yeux. La lumière l'aveugla d'abord, et il lui fallut quelques minutes pour s'y habituer. Il ne reconnaissait pas l'endroit où il était, ces draperies blanches et rouges au-dessus de sa tête, ce lit de grande taille, alors il tourna la tête vers la fenêtre qui donnait sur la mer. Ce paysage lui était familier, cette eau bleue, cet horizon où on voyait pointer au loin le sommet d'une montagne au centre d'une île, Ima. Il était au château de la Cité Blanche, il n'avait plus aucun doute et cela le rassurait un peu. Il regarda à nouveau le lit dans lequel il était installé et il referma les yeux : il allait attendre patiemment les réponses à toutes les questions qu'il se posait. Cela ne dura pas longtemps car il entendit la porte s'ouvrir et des pas s'avancer vers lui, mais il resta immobile, par précaution. Il ne reconnaissait pas cette présence mais cela venait du fait que son acuité sensorielle était encore très faible.
- Comment allez-vous aujourd'hui, Majesté ? fit une voix qu'Heechul reconnut immédiatement. On n'est pas trop à plaindre ici, mais vous nous manquez cruellement.
- Leeteuk ? dit-il en ouvrant enfin les yeux.
Le Gouverneur sursauta, tombant de son fauteuil. Heechul essaya de se redresser un peu mais l'effort était pour l'instant trop grand. Il se contenta de regarder Leeteuk avec douceur qui dut se pincer pour s'assurer qu'il ne rêvait pas. Il se releva rapidement, et il prit la main de son roi, chaude et douce, qui répondait à son étreinte. Les yeux du jeune homme commencèrent à se remplir de larmes tandis qu'Heechul lui souriait avec tendresse.
- Votre Majesté quel bonheur !
- Allons, ne commence pas, murmura-t-il en amenant sa main à son visage pour écraser une larme naissante.
Leeteuk tenait cette main comme si c'était le trésor le plus précieux au monde.
- C'était si dur que ça, Teukie ?
- Cela fait deux ans qu'on attend votre réveil, qu'on désespère.
- Tant que ça ? s'étonna Heechul. Que s'est-il passé ?
- J'ai laissé le Dragon Rouge prendre le pouvoir sur Lélio, avoua le Gouverneur, rougissant de honte.
- Qu'est-il arrivé au peuple ? insista le Dragon Blanc.
- Il ne les a pas touchés, rassura Leeteuk.
Heechul referma les yeux en soupirant. Il écouta attentivement Leeteuk lui raconter les changements à Lélio, qui n'étaient pas réellement importants, excepté la rénovation du château. A aucun moment Hangeng n'avait abusé de son pouvoir, effrayé la population, menacé quiconque ne faisant pas ce qu'il demandait. Excepté le peuple des Petits. Heechul apprit avec effroi le sort que le Dragon Rouge avait réservé au petit peuple de la forêt. En-dehors de cela, il parut bien surpris du comportement d'Hangeng. Leeteuk ne rapporta pas cependant la fois où il l'avait surpris sur le lit, à deux doigts de commettre un acte odieux.
Avec discrétion, Leeteuk fit venir Kangin pour examiner Heechul. Ce-dernier fut tout aussi ému de voir son roi enfin éveillé. Il constata que le corps d'Heechul se régénérait bien tout seul, mais que le processus était long, et que, malgré son réveil, il restait encore faible et il n'était sûrement pas capable de se lever et de tenir debout tout seul. C'était une situation de faiblesse plus délicate encore, car ils savaient que l'idée d'un Heechul totalement soumis et dépendant pouvait plaire au Dragon Rouge.
- Essayez de continuer de lui faire croire que vous êtes inconscient, le temps qu'on trouve une solution, proposa Kangin.
- Peut-être devrions-nous vous emmener loin d'ici, réfléchit Leeteuk. Vous faire sortir en douce du palais… il sera très en colère, c'est peut-être trop dangereux.
- Je sais où vous pourriez m'emmener, dit Heechul. Le Pic du Destin est très loin mais je sais que c'est là où je dois aller. Il n'y a que là-bas que je pourrai me rétablir complètement.
- Il faut y aller vite pour éviter les pertes humaines, répondit le Gouverneur. Mais c'est à plus de six cent kilomètres. Le temps d'y aller, de vous soigner et de revenir, le Dragon Rouge aura tout le loisir de laisser aller sa colère et mettre Lélio à feu et à sang.
Heechul se mordit les lèvres. Ou bien on envoyait quelqu'un au Mont du Destin. Si on l'avait laissé ainsi pendant deux ans, c'était sûrement que la nouvelle de son état comateux n'avait pas franchi les frontières de Lélio, quand bien même la montagne solitaire était aux abords des frontières du royaume. Il n'était pas sûr non plus de l'accueil réservé à l'émissaire envoyé là-bas, les dragons étaient des êtres imprévisibles. Car au-delà des champs, des prairies, vers l'est, se dressait un pic solitaire bordé d'un lac, et cela n'appartenait plus à Lélio. C'était le domaine du Dragon Noir, et Heechul le connaissait bien. Il préférait rester dans les cavernes de sa montagne plutôt que de se mêler aux affaires d'autrui. Il n'était pas non plus friand des contacts avec les humains et il ne gouvernait que les hommes des montagnes et les hommes du lac, cela lui suffisait amplement.
Alors Heechul allait prendre son temps pour réfléchir à ce qu'il devait faire. Il lui restait cependant un mystère à percer : le Dragon Rouge. Quand Leeteuk le laissa seul, il reprit sa position initiale et sembla s'endormir, mais il restait conscient de ce qui l'entourait. La nuit tomba rapidement et une porte s'ouvrit. Pas la grande porte principale, mais une autre, plus petite et cachée, fondue dans le mur qui faisait face au lit. Quelqu'un s'approchait et se laissa tomber lourdement sur le lit dans un soupir d'ennui. Heechul reconnut la voix d'Hangeng.
- Ah ! C'est épuisant de garder cette forme humaine des jours entiers. J'ai l'impression de rouiller de l'intérieur ! Je ne sais pas comment tu as pu supporter ça.
Et sur ces mots, il se lova contre lui, prêt à s'endormir, alors qu'Heechul, forcé à ne pas réagir, était subitement chamboulé par son attitude. Un sentiment étrange l'envahi au contact léger des doigts d'Hangeng enlacés aux siens. Il le sentait si proche de lui, beaucoup trop. Alors qu'une avalanche de questions perturbait l'esprit du Dragon Blanc, il reçut un baiser inattendu sur la joue. Il eut du mal à rester de marbre quand les lèvres de son visiteur nocturne se glissèrent dans son cou, et il ouvrit même les yeux sous la surprise. Par chance, Hangeng ne le remarqua pas, alors il les referma comme si de rien n'était. Continuer de faire semblant d'être inconscient allait être dur s'il poursuivait ses baisers. Et pourtant, il avait une forte envie de l'éjecter du lit et il maudissait cette petite partie enfouie tout au fond de lui qui appréciait ces attentions. Alors qu'il grommelait intérieurement, Hangeng s'était redressé pour s'emparer de ses lèvres, avec passion, avec fougue, un déclic qui raviva des souvenirs lointains dans l'esprit d'Heechul qui se laissa porter par ce baiser malgré lui, sans toutefois s'autoriser à répondre. L'élan de surprise lui fit prendre une inspiration plus longue, une erreur qu'il espéra passée inaperçue, enfin les lèvres se séparèrent dans un petit bruit claquant, et Heechul sentit le regard appuyé de son vis-à-vis sur lui. Il ne bougea toujours pas, priant pour qu'il n'ait rien remarqué. Il paraissait être épargné, lorsqu'Hangeng entreprit de lui embrasser de nouveau le cou tout en lui déboutonnant la chemise. Dans tous les cas la situation était compromise car, abasourdi par le fait que le monstre qui l'avait mis dans cet état ne se gênait absolument pas pour profiter de lui alors qu'il était inconscient, Heechul ne comptait pas le laisser faire trop longtemps. Cependant, au fond de lui, le Dragon Blanc était curieux de voir jusqu'où le Dragon Rouge était capable d'aller. Ses lèvres glissaient le long de sa gorge, descendant sur son torse. Heechul commençait à prendre peur, quand Hangeng posa son oreille contre sa poitrine.
- Tu penses vraiment que je suis dupe à ce point, Heechul ?
Il releva la tête et se mit à quatre pattes au-dessus de son comparse qui, démasqué, finit par enfin ouvrir les yeux.
- Pendant deux ans j'ai appris à connaître par cœur le rythme des battements de ton cœur, qui est joliment en train de s'affoler en ce moment. Le moindre petit changement de respiration se fait vite remarquer, expliqua-t-il.
- Bien, je ne doute pas que tu as dû souvent profiter de cette situation, répondit Heechul amèrement.
- Si j'ai abusé de toi ? rit Hangeng. Je croyais que tu me connaissais mieux que ça.
- Je le croyais aussi. Mais je n'aurais jamais imaginé que tu me frapperais avec tant de violence.
- Tu l'as mérité, fit le Dragon Rouge en retrouvant son sérieux.
- C'est ton excuse ?
Hangeng répondit par un baiser, à la surprise d'Heechul qui, cette fois, le repoussa.
- Qu'est-ce qui te prend ?
- Allons, Chullie, je t'ai connu moins réticent…
Il lui attrapa les poignets pour les maintenir contre le matelas, de part et d'autre de l'oreiller. Il approchait petit à petit son visage de celui d'Heechul, trop affaibli pour se défaire de lui. Hangeng en profitai consciemment, et il s'allongea complètement sur lui, glissant ses jambes contre celles d'Heechul pour être au plus près de son bas-ventre.
- Arrête, se plaignit le Dragon Blanc, les joues se teintant de rouge.
- Il fut un temps, tu n'étais pas le dernier à le vouloir.
Totalement soumis à lui, Heechul subissait les baisers, les caresses, les frottements sans arriver à le repousser. Les lèvres qui lui frôlaient le cou le faisaient frissonner malgré lui.
- Je t'en prie, Han, insista-t-il.
- Tu te souviens quand on le faisait sous nos formes de Dragons, au sommet d'une montagne, animés uniquement par notre instinct bestial ?
Heechul s'en souvenait très bien. Justement.
- Tu l'as dit toi-même, c'est du passé. Ça remonte à loin ! répliqua-t-il avec fermeté en réussissant enfin à trouver la force suffisante pour le pousser hors du lit. Je ne t'autorise pas à bafouer mon corps de cette façon, pas après ce que tu as fait !
La porte de la chambre s'ouvrit à la volée et Leeteuk apparut, la respiration saccadée comme s'il avait couru. Il découvrit Hangeng à genoux sur le sol et Heechul assis, la main refermée sur le col de sa tunique défaite, tremblant de tout son corps. Le Dragon Rouge se leva en silence, comme si de rien n'était, un regard froid posé sur son comparse.
- Qu'est-ce que tu attends de moi ? demanda Heechul d'une voix rauque.
- C'est à toi de voir. J'ai pris soin de ton royaume.
- Et tu veux que je te dise merci ? répliqua le Dragon Blanc, sarcastique.
Hangeng haussa les épaules, et Leeteuk n'osa rien dire sur le moment, essayant de comprendre la situation.
- Fais préparer un fauteuil roulant pour ton maître, ordonna Hangeng. Il ne pourra pas se tenir debout avant un long moment.
Déjà Heechul faiblissait, incapable de maintenir son corps longtemps dans une position assise sans support. Il tomba en avant sur le matelas, la tête la première, et sa colère laissa place à la souffrance.
- Je t'en prie, Han, reprit-il d'une petite voix. Je me sens si faible, je ne peux plus prendre mon apparence originelle.
- Pour que l'on se batte à nouveau ? Hors de question.
Leeteuk ne comprenait pas pour quoi exactement son seigneur suppliait le Dragon Rouge. Ils semblaient tous les deux penser à un moyen rapide pour soigner le corps d'Heechul et l'autre le lui refusait. Sur ses derniers mots, Hangeng lui tourna le dos et partit sans rien ajouter. Emu par les larmes de son maître démuni, Leeteuk alla le prendre dans ses bras, car c'était bien tout ce qu'il pouvait faire pour le soulager. Epuisé, Heechul finit par s'endormir, retrouvant un semblant de paix intérieure.
Lorsqu'il se réveilla le lendemain, tard dans la matinée, il se sentait bien, dans le cocon de ses draps blancs. Pendant un court instant, douleur, peine et tracas étaient inexistants. Il mit un petit moment avant de remarquer Leeteuk, dans son fauteuil près du lit, qui semblait l'avoir veillé durant son sommeil. Le Gouverneur se leva lorsqu'il vit que son seigneur avait ouvert les yeux, et il fit quelques signes en direction des domestiques sagement postés à la porte de la chambre.
- Vous pouvez vous réveiller en douceur, je vous fais porter un bon repas. Vous reprendrez vite des forces.
- Merci Teukie, répondit Heechul avec un doux sourire.
On apporta une petite table tandis que Leeteuk aida Heechul à s'asseoir, arrangeant les oreillers dans son dos. La table fut remplie de mets préparés avec soin : un poisson bien grillé accompagné de petits légumes, du pain avec de la terrine, un peu de poulet et des pommes de terre au four. Heechul regardait cela avec appétit.
- Vous voulez quelque chose de particulier ? demanda Leeteuk.
- Oui, rougit-il. Un sanglier.
Il avait parlé du bout des lèvres, presque avec honte, mais tous les domestiques l'avaient entendu. Le Gouverneur parut surpris.
- Un sanglier ?
- Entier, à la broche, bien grillé, répondit Heechul avec de grands yeux.
- Entier ? répéta-t-il. En plus de ça ?
- Parce que tu es stupide mon pauvre Teukie, intervint Hangeng sans se faire annoncer. Tu crois t'adresser à un humain ?
Heechul se mordit la lèvre inférieure, embarrassé, et les joues cramoisies.
- Tu n'as jamais vu un dragon manger ?
- C'est-à-dire…
- Tu es bien pathétique mon pauvre Heechul, se moqua Hangeng. Sérieusement, tu ne voulais pas que tes humains te voient chasser ? Certes ces plats sont très bons mais peu nourrissants pour un Dragon Sacré.
- J'estimais que ce n'était pas un spectacle nécessaire, marmonna le Dragon Blanc.
- Ils t'auraient vu attaquer un bœuf ou un troupeau de daims je pense qu'ils auraient plus peur de toi, continua le Dragon Rouge. Je ne te connaissais pas si prude. Plus sérieusement ce n'est pas avec ça que tu vas reprendre des forces.
- D'où le sanglier, comprit Leeteuk.
- Un bœuf entier oui, rit Hangeng. Teuk-Teuk, tu nous as bien regardés ? Tu as vu la mâchoire d'un dragon ? Tu as vu ces dents ? Si vous étiez un minimum cultivés question biologie et étude de la faune tu comprendrais qu'avec de tels crocs les dragons sont carnivores. On ne mange pas de petits légumes.
Il se tapota les canines, qui pourtant sous cette forme n'étaient pas bien différentes des dents humaines, et il montra avec dégoût l'assiette composée de légumes verts.
- Pour nous ce serait du gros gibier. Demande au chef de préparer un bœuf entier, peu importe s'il le cuit morceaux par morceaux, sous forme humaine, Heechul ne va pas le manger à même la carcasse. Tiens, Nigaud Blanc, tu veux que je le crame moi-même ?
- Tu as fini ? soupira Heechul. Va pour un bœuf mais laisse le chef le faire correctement.
- Vous allez mettre la journée à le manger, s'étonna Leeteuk.
- Ça va aller assez vite en fait, répondit son seigneur en s'étirant le cou.
- Pendant toutes ces années vous avez accepté sans rien dire les plats que vous nous préparions ? fit le Gouverneur avec un peu de déception.
- Je n'allais pas dire non et renvoyer en cuisine ce que quelqu'un avait gentiment préparé pour moi.
- Oh misère, marmonna Hangeng. Où est ton sang de dragon, par le feu du ciel ?
- J'ai peut-être plus de considération que certains, répliqua Heechul. Et si j'avais chassé près de la cité, sous les yeux de ses habitants, est-ce qu'ils auraient laissé leurs enfants jouer avec un grand dragon ? J'en doute.
- J'essaie de visualiser le tableau… dit le Dragon Rouge en se tenant le front. Comment ça tu jouais avec les enfants ? Sous ta forme de Dragon Blanc ?
- Quasiment tous les jours, répondit Leeteuk avec un sourire chaleureux. Il laissait les enfants grimper sur lui, glisser sur ses pattes, ou jouer au chevalier pourfendeur de monstre cracheur de feu.
Hangeng regardait Heechul avec scepticisme. Celui-ci aussi souriait à l'évocation de ces souvenirs heureux.
- Voilà pourquoi votre règne est moins bien. Même si vous le vouliez personne ne viendrait jouer avec vous, rétorqua le Gouverneur.
Pour la première fois depuis son réveil, Heechul riait de bon cœur, à s'en tenir les côtes. Hangeng regardait Leeteuk, les yeux ronds, et ne sut que répondre. Lorsque le sérieux revint, le Dragon Blanc expliqua tout de même que les Dragons Sacrés n'avaient pas besoin de manger de grosses portions de viande tous les jours et qu'ils pouvaient tenir des semaines sans chasser si leur corps était dans les meilleures conditions.
Le repas terminé, on aida Heechul à prendre un bain, et on lui donna des vêtements plus appropriés pour pouvoir sortir, car Hangeng voulait lui montrer les rénovations du château. Il lui avait fait préparer un fauteuil agrémenté de roues à la place des pieds pour qu'il puisse se déplacer sans se fatiguer car il n'était pas encore prêt à marcher. Leeteuk se chargea de guider le fauteuil tandis que le Dragon Rouge menait la promenade. Il avait fait agrandir quelques pièces, repensé les décorations et les tapisseries, représentant des dragons dans toute leur noblesse. Ils arrivèrent ensuite à la salle du trône et Heechul fut estomaqué devant le gigantesque portrait de lui qui ornait tout un pan du mur.
- Il te plait ? demanda Hangeng avec fierté.
- C'est un peu… démesuré non ?
- C'est ce que nous sommes, répondit-il en haussant les épaules.
- On n'est pas non plus obligé de l'afficher comme des despotes, répliqua Heechul, sceptique.
Hangeng le conduisit dans l'aile nord du château, expliquant qu'il était en plein travaux d'agrandissements et qu'il voulait son avis, alors qu'Heechul, lui, n'en voyait absolument pas l'utilité. Arrivés sur les lieux, le Dragon Blanc fut frappé d'effroi. Ce n'était pas des ouvriers qui étaient à la tache, mais les petits êtres, d'à peine un mètre de haut, la peau blanche et les cheveux bleutés, qui grattaient les murs avec des outils trop grands pour eux. Heechul se souvint de ce que Leeteuk lui avait annoncé concernant leur sort, et assister à cela réveilla sa colère. Il se tourna vers Hangeng, le regard noir.
- Comment oses-tu ? s'écria-t-il, la voix rauque, résonnant dans tout le couloir et alertant les Petits qui travaillaient.
- Ils paient leur trahison… commença Hangeng.
- Tu ne sais absolument rien, ma parole ! hurla-t-il en se levant malgré sa condition, faisant reculer son comparse qui ne s'attendait pas à une telle réaction. Tu n'as pas le droit de retirer le peuple des Petits de leur forêt ! N'as-tu pas conscience de l'équilibre du monde ? Sunny te tuerait pour ça !
En dépit son état de faiblesse, Heechul semblait dominer Hangeng, rappelant à tous que, lui aussi, était un Dragon Sacré. Le roi des Petits s'avança doucement vers eux, regardant le Dragon Blanc avec émotion, les larmes dans les yeux.
- Votre Majesté ?
Heechul se tourna vers lui, le cœur serré. Lui aussi avait l'air affaibli, le teint plus pâle qu'à l'ordinaire. Habituellement, malgré sa petite taille, le roi du peuple des forêts dégageait un véritable charisme. A présent il était usé, à l'image de son peuple, malheureux de gratter la pierre pour assouvir les désirs de grandeur de celui qui les avait privés de leurs libertés. Heechul s'avança difficilement vers lui, et tomba à genoux.
- Je suis désolé, commença-t-il.
- Oh non Majesté, coupa le petit roi dont les larmes commençaient à couler. C'est moi qui suis désolé : je vous ai failli et on a cru vous perdre, c'est un bonheur et un soulagement de vous voir éveillé.
- Je ne vous en veux pas, sourit Heechul en le prenant dans ses bras. Je crois que je ne suis pas celui qui a le plus souffert ici.
Hangeng eut un grognement de dégoût et le Dragon Blanc tourna vivement la tête vers lui, le visage furieux.
- Maintenant, tu vas ordonner leur libération ! s'exclama-t-il. Désormais ils ne seront plus tes esclaves. Dis-le !
Le Dragon Rouge serra la mâchoire. En réalité, il avait du mal à supporter de voir Heechul enlacer un être aussi insignifiant que le roi des Petits.
- Très bien, fit-il sèchement. A partir d'aujourd'hui, on considère que le peuple des Petit a payé son dû et peut dès à présent retourner dans sa forêt.
Un soupir de soulagement collectif se fit entendre dans tout le corridor. Certains avaient du mal à y croire. Mais cela était réel : le Dragon Blanc avait réussi à convaincre leur tyran de les libérer, ce jour resterait un grand jour dans le cœur des Petits qui entourèrent leur sauveur avec joie, lui embrassant les mains, s'excusant, le remerciant, s'agenouillant, encore et encore. Hangeng glissa un mot à l'oreille de Leeteuk, qui partageait la liesse générale, et il partit à grands pas, furieux. Il ne fallut pas longtemps pour les Petits de rassembler leurs familles et de se hâter pour le voyage qui les conduirait jusqu'à leur forêt dont ils avaient été arrachés pendant deux ans. Heechul retrouva sa place dans le fauteuil roulant et Leeteuk le ramena à sa chambre, conformément aux ordres du Dragon Rouge qui avait décidé de couper court à la promenade. Le Dragon Blanc comprenait qu'il avait quelques comptes à régler en privé, et cela tombait bien car lui aussi avait beaucoup de choses à lui reprocher.
Hangeng l'attendait dans sa chambre, face à la fenêtre. Leeteuk, se sachant trop ce qu'il allait se passer, installa Heechul dans son lit mais il ne voulait pas sortir, jusqu'à ce que son seigneur le rassure. Lorsqu'il fut parti, le Dragon Blanc prit enfin la parole.
- Je n'ai que faire d'une vie démesurément luxueuse. Regarde comment tu méprises les mortels.
- C'est vrai, répondit Hangeng en se tournant vers lui. Je les hais, et leur vie m'est indifférente. Je les hais tous autant qu'ils sont, et toi tu les aimes. Tu les as toujours aimés plus que moi.
- C'est donc cela. C'est ton égoïsme et ta jalousie qui t'ont poussé à faire toutes ces choses…
- Mon égoïsme ? coupa-t-il en s'approchant. Soit. Ce n'est pas là où je veux en venir. Maintenant que j'ai cédé à ta requête, j'attends quelque chose en échange.
- Tu es sérieux ? Tu as fait tout ça pour pouvoir avoir ta partie de jambes en l'air ?
- Arrête de penser que c'est tout ce que je veux de toi, soupira Hangeng. Je n'ai jamais eu à te forcer, je ne vais pas commencer maintenant. Je veux que tu répondes à cette question : pourquoi m'as-tu abandonné ?
Heechul écarquilla les yeux, surpris.
- Je t'ai abandonné ?
- Oh arrête ! s'écria le Dragon Rouge, soudain furieux, en se jetant sur lui, l'attrapant par le col. Tu sais pourquoi je m'en suis pris à toi ! Arrête de faire comme si tu étais innocent. Tu as attisé ma colère !
- Tu fais erreur, tu es né en colère ! répondit Heechul sans se laisser impressionner. Tu es incapable de te remettre en question et de te contrôler : c'est toujours la faute des autres ! Comprends bien, je ne suis pas la cause de ta colère, elle est la raison pour laquelle je t'ai quitté !
- Alors pourquoi m'as-tu laissé seul avec cette colère ?! hurla Hangeng à en faire trembler les murs. J'arrivais à garder un semblant de lucidité car TU étais là ! Tu es parti, la laissant me dévorer jours après jours, années après années, la laissant me consumer jusqu'à ce que je sois incapable de me contrôler, incapable de m'empêcher de te faire du mal !
Heechul se mit à trembler, bouleversé par ces révélations, car jamais son compagnon n'avait exprimé son mal, ses peurs ou ses émotions. La voix d'Hangeng était brisée, et la douleur se lisait sur son visage. Il tremblait lui aussi et commençait à fondre en larmes, la colère s'évanouit sous l'aveu de sa faiblesse.
- Je n'ai pas pu lutter seul, tu m'as abandonné, et ces mains qui aimaient tant te caresser t'ont fait du mal.
Il hurlait de douleur, le visage enfoui dans les bras d'Heechul qui ne savait plus quoi répondre. Il commençait à comprendre combien Hangeng avait souffert durant des décennies sans rien laisser paraître. Les sanglots vinrent lui serrer la gorge à son tour, les doigts crispés dans la chevelure de son compagnon.
- Je suis désolé, je suis tellement désolé, répétait Hangeng faiblement.
Les Dragons Sacrés n'étaient pas épargnés par les peines pouvant ronger les mortels, et le Dragon Rouge semblait être sous l'emprise d'une colère profonde, dont on ignorait les origines, d'une maladie qu'il n'arrivait pas à vaincre.
- Je ne veux pas que tu me haïsses, Chullie.
- Je ne te hais pas, Han, répondit Heechul en lui embrassant le sommet du crâne. J'ai fui au lieu d'essayer de te comprendre.
- Je suis désolé.
- On va surmonter ça.
Ils en oublièrent leurs griefs et se tenaient l'un contre l'autre. La main glissant dans les cheveux d'Hangeng, Heechul parvenait à l'apaiser petit à petit. Ils restèrent ainsi des heures durant et personne ne semblait oser vouloir les déranger. La nuit commençait à tomber et ils ne voulaient pas rompre le contact. Hangeng soupira longuement, l'esprit plus calme et reposé au son des battements du cœur du Dragon Blanc.
- Hannie, si tu t'endors, viens au moins dans les draps, dit-il avec douceur.
Hangeng se redressa subitement, surpris.
- Tu es sûr ?
- Puisque je te le dis.
Il n'eut pas à le répéter une deuxième fois, et Hangeng se débarrassa de ses chausses avant d'entrer dans le lit pour se serrer contre Heechul. Le tenant toujours entre ses bras, celui-ci reprenait ses caresses habituelles, et il l'embrassa à nouveau, sur le front. Hangeng ne s'endormit pas cependant, trop heureux de s'être entendu appeler « Hannie », car Heechul ne l'appelait ainsi que lors de leurs câlins. Les baisers qu'il recevait étaient comme un baume qui se répandait dans tout son être. Il les appréciait mais il avait le sentiment de ne pas les mériter. Il sentit la jambe de son compagnon glisser sur la sienne, tout comme leurs mains qui s'enlaçaient. Il releva le visage pour le regarder, et il se laissa embrasser. Dans sa volonté de ne pas le forcer de quoi que ce soit ou de le brusquer, Hangeng laissa Heechul le guider comme il le souhaitait. Il se mit sur le dos et Heechul s'allongea sur lui sans rompre le baiser. Il venait titiller sa langue avec passion, appréciant ce contact sensuel les yeux fermés. Le Dragon Blanc avait toujours aimé les baisers de son compagnon, et il pouvait profiter de ce moment privilégié où il pouvait mettre toutes sa rancœur dans un coin au même titre que la colère du Dragon Rouge.
Les mains d'Hangeng, grandes et chaudes, se glissèrent sous sa tunique et lui caressèrent tendrement le dos. Heechul mit alors ses jambes de part et d'autre des hanches de son vis-à-vis, rapprochant leurs bas-ventres l'un contre l'autre, sans équivoque. Le baiser se fit plus profond, les caresses plus intenses, ravivant le feu qui dormait dans leurs entrailles. D'une main, Hangeng défit le cordon qui retenait le pantalon d'Heechul. Il n'attendit pas plus longtemps pour le faire basculer sous lui, reprenant une position dominante. Il lui déboutonna la chemise et l'embrassa dans le cou, et il descendit avec langueur sur son torse, puis son ventre, avant de lui retirer le pantalon de toile. Il sentait le corps d'Heechul réagir à ses baisers, il se crispait, se cambrait suivant l'intensité du désir. Hangeng étant entre ses jambes et faisait glisser ses lèvres sur son membre excité, et les mains d'Heechul s'enfouirent dans sa chevelure, s'agrippant à lui, ne parvenant plus à contrôler ses gémissements.
- Hannie... répétait-il inlassablement.
Il eut un sursaut quand Hangeng le mit lentement en bouche. Cette douceur, cette chaleur. Envoûtantes. L'esprit du Dragon Blanc s'envolait déjà dans les cieux, au-dessus des nuages. Ses exclamations augmentaient en volume.
- Hannie ! S'il te plait, Hannie…
Hangeng introduisit avec précaution un doigt en lui, lui arrachant un cri de surprise.
- Je ne vais pas tenir longtemps, Hannie, mon corps va lâcher.
Ils en avaient même oublié qu'Heechul était encore fragile. Hangeng se redressa et retira ses vêtements pendant que son compagnon reprenait son souffle. Quand il fut prêt, Heechul noua ses jambes autour de la taille de son amant qui fit preuve d'une extrême tendresse tandis qu'il entrait en lui, détaillant ses expressions, voyant qu'il s'était préparé à la douleur. Passé les premières secondes inconfortables, Hangeng commença à se mouvoir doucement et son vis-à-vis se détendit au fur et à mesure, prenant de plus en plus de plaisir. Les va-et-vient se firent plus langoureux, plus profonds, et sous les gémissements, Heechul tendit les bras vers le cou d'Hangeng, s'accrochant subitement à lui. Leurs lèvres se retrouvèrent furieusement, insatiables. La cadence s'accéléra encore et le Dragon Blanc s'assit, aidé par les bras de son compagnon, et se colla contre son torse, criant plus fort son plaisir.
- Hannie, disait-il encore. Hannie !
Il se sentait au bord de l'implosion, et si Hangeng ne le tenait pas fermement, il serait de nouveau tombé sur le matelas comme un pantin sans fil. La plus grande partie de son corps ne lui répondait plus, il allait s'évanouir mais il ne voulait pas arrêter. Le point culminant était si proche…
- Chullie, murmura Hangeng en l'embrassant. Je t'aime.
Il poussa un long râle de délivrance, en écho avec le dernier cri de son amant. Avec délicatesse, il le reposa sur le matelas, l'air inquiet. Son visage était couvert de sueur et sa respiration était saccadée, alors Hangeng resta un long moment penché sur lui, lui épongeant le visage avec un pan du drap, s'assurant qu'il allait bien. Quand Heechul posa une main sur sa joue, lui caressant les lèvres, alors que les siennes dessinaient un faible sourire, il fut rassuré et l'embrassa tendrement sur le front. Totalement épuisé, le Dragon Blanc s'endormit et son compagnon ne mit pas longtemps avant de le rejoindre dans ses rêves.
Il faisait encore nuit quand Heechul se réveilla soudainement, pris d'une torpeur subite. Il lui fallut de longues minutes avant de comprendre la situation, et il regarda Hangeng à ses côtés, dans un sommeil profond. Le cœur du Dragon Blanc se serra : il ne regrettait pas de s'être laissé emporter par ses sentiments, mais d'une certaine façon, le vide que cela avait résulté était douloureux. Il ne savait pas comment il allait sortir le royaume de Lélio de cette situation, surtout si le Dragon Rouge restait imprévisible. Il ne pouvait pas rester indéfiniment dépendant de lui. Heechul sortit du lit, récupérant sa tunique. Il peina à remettre son pantalon, et il paraissait bien dépareillé, mais il se leva tout de même, non sans difficulté. Marcher était douloureux, autant par le fait que son corps était toujours affaibli, que par les ébats qui avaient exercé une tension un peu trop forte sur ses reins. Il avança vers la fenêtre à petits pas et tomba à genoux en attrapant la poignée, l'ouvrant par la même occasion. Il avait si mal. Physiquement. Psychologiquement. C'était difficilement supportable. Il commença à pleurer, une plainte qui ressemblait presque à un chant. Il regarda l'horizon, le ciel d'un bleu à la fois sombre et parsemé d'étoiles qui se reflétaient dans la mer. Au loin, une ombre noire se dressait, l'île d'Ima. Tout à coup, une aura dorée s'échappa de l'île, répondant à la plainte du seigneur de Lélio qui ne détourna pas le regard une seconde. Une forme gigantesque s'approchait en silence, et la silhouette distincte d'un dragon apparut aux yeux d'Heechul, et très vite il arriva jusqu'à la fenêtre. C'était une immense créature aux écailles dorées, majestueuse et particulièrement discrète : le battement de ses ailes ne réveillèrent personne, et surtout pas Hangeng. Avant qu'on ne dise quoi que ce soit, le Dragon d'Or rétrécit dans une aura lumineuse, et il entra dans la chambre sous sa forme humaine. Heechul était à terre, à ses pieds, les joues noyés de larmes, le fixant avec douleur. L'homme qui lui faisait face était grand, au dos large, le teint hâlé et les yeux chaleureux. Il regarda alternativement Heechul, puis Hangeng endormi dans le lit, et il fronça les sourcils.
- Ainsi c'était vrai, dit-il simplement.
- Yunho, murmura le Dragon Blanc, comme une supplication.
La colère monta en Yunho dont les yeux semblaient lancer des éclairs, et il s'apprêtait à s'avancer vers le lit quand Heechul attrapa un pan de son pantalon, le corps tremblant, secoué de sanglots.
- S'il te plait, non.
Yunho soupira longuement et se baissa pour prendre Heechul dans ses bras. Sans rien ajouter, il se dirigea vers l'extérieur et sauta dans le vide, reprenant la forme du Dragon d'Or. Heechul était sur la base de son cou, allongé sur le ventre, perdant peu à peu conscience à nouveau. Ils partirent vers l'ouest, traversant tout le royaume de Lélio. Ce qui prenait des semaines à un convoi tiré par des chevaux était vite parcouru par le vol d'un dragon de soixante mètres.
