Chapitre 11 – Le meilleur du courage

« Le meilleur du courage, c'est la prudence. »

William Shakespeare Henry IV, partie 1, V, 4

Ça n'avait pas été une bonne journée. En fait, pour être honnête, et Albus Dumbledore était un homme des plus honnêtes, ça n'avait pas été une bonne semaine. Non, pas bonne du tout.

Le vieux sorcier traversa son bureau d'un pas traînant en direction de la cheminée et regarda la tête de Remus Lupin flottant dans les flammes.

« Désolé de vous déranger, Directeur, mais je suis dans les cuisines inférieures, et il y a quelque chose que vous devriez voir. »

« J'arrive, Remus. » soupira le directeur. Il appela Dobby pour surveiller le garçon endormi, et alla prendre sa robe de chambre. Il n'avait pas envie de descendre plusieurs étages à cette heure de la nuit. En fait, il était sur le point d'aller au lit quand Remus avait appelé. Et il avait vraiment besoin de sommeil ce soir. La journée avait été particulièrement éprouvante.

Cependant, si Remus estimait que c'était important, ça l'était probablement. Toute la semaine, ils avaient trouvé encore et encore des traces de la créature qui habitait les murs de Poudlard. Les alarmes que Tonks et Kingsley avaient installées la semaine précédente dans les parties les moins utilisées du château n'avaient cessé de se déclencher, mais ils étaient à chaque fois arrivés trop tard pour trouver quoi que ce fût, sauf un autre trou dans le mur. Les étudiants n'arriveraient pas avant plusieurs semaines, mais Albus voulait résoudre ce mystère avant cela – après tout, il avait assez de soucis avec Severus.

Severus. Le nom tournoyait dans son esprit jour et nuit. Et alors qu'il sortait de son bureau et descendait les nombreux escaliers menant aux cuisines inférieures, il continuait à tenter de résoudre le dilemme que le garçon lui présentait.

Depuis une semaine maintenant, Severus avait accès à tous ses pouvoirs. Mais il n'avait aucune capacité de contrôler une telle puissance, et ne montrait pas de signes d'en acquérir. Depuis une semaine, il semait chaos et destruction dans l'école, laissant des ruines partout où Albus l'emmenait. Et il ne l'emmenait jamais loin. Pour l'instant, ses quartiers et ceux de Minerva étaient les seuls endroits où il osait s'aventurer.

Il y avait quelques jours, Albus en était même ressorti à ce qu'il considérait des mesures désespérées. Il avait mis Filius Flitwick dans la confidence et lui avait dit la vérité à propos du garçon. Le directeur des Serdaigle n'était pas un membre de l'Ordre, mais Albus savait qu'il pouvait lui faire confiance, et il était un Maître d'Enchantements. Albus avait placé beaucoup d'espoir dans l'idée que Flitwick pourrait jeter un simple sort de limitation sur le garçon – de la même manière qu'ils devaient parfois en jeter un sur un première année dont la magie se manifestait en accès imprévisibles. Un sort de limitation était simple quand lancé correctement – pas du tout relié à la magie noire d'un sort d'entrave magique. C'était indolore, facile à enlever par n'importe quel adulte compétent, et s'effaçait de lui-même en quelques mois s'il n'était pas retiré. Cela aurait été la solution parfaite. Mais à la grande désolation d'Albus, l'exercice ne donna rien d'autre que faire atterrir le petit professeur d'Enchantements à l'autre bout de la pièce avec une pointe de baguette cassée. Apparemment, la magie de Severus ne voulait pas être manipulée.

Quand Albus arriva aux cuisines inférieures, il fut mené à un garde-manger tout au fond. Remus déverrouilla la porte, et les deux hommes entrèrent, suivis par plusieurs elfes de maison tremblant de tous leurs membres. Le sol était couvert de papiers et de bouteilles de cidre doux à moitié vides. Des miettes et des morceaux de nourriture occupaient également une bonne partie du sol.

Albus regarda d'un air interrogateur son ancien professeur de Défense. « Des professeurs affamés ? »

Remus gloussa, mais secoua la tête. « Non, Monsieur. Ce garde-manger est utilisé pour stocker la nourriture utilisée seulement lors des fêtes. Un des elfes vérifiait le stock en prévision de la Fête de Bienvenue quand il a découvert que quelqu'un, ou quelque chose, était venu ici. Il est venu me trouver, et il m'a montré ceci… » Remus écarta la porte appuyée contre le mur et découvrit l'ouverture en forme d'homme qui le perçait.

Albus hocha la tête et regarda à nouveau autour de lui. « Il semble que notre invité est plus corporel que nous pensions. En tout cas, il a besoin de manger. »

« Les démons ont besoin de manger. » tenta Remus.

Albus hocha la tête. « Oui, en effet, même s'ils mangent généralement leur nourriture vivante. Bien sûr, c'est s'ils ont accès à… » le directeur frissonna. Puis il vit l'expression paniquée de Remus et les yeux ronds comme des soucoupes des elfes de maison et revint sur sa phrase. « Bien sûr, il existe de nombreuses autres créatures qui ont besoin de manger. La plupart totalement inoffensives ! » Il ajouta un sourire pour faire bonne mesure.

Albus ordonna que ce garde-manger, comme les autres garde-manger et la cuisine, soient pourvus d'alarmes le lendemain matin. Il conseilla aux elfes de travailler par paires et souhaita à Remus, qui restait au château pour aider à résoudre le mystère actuel, une bonne nuit. Il remonta au rez-de-chaussée et attendait que l'escalier dont il avait besoin revienne en bonne position quand il remarqua que Phinéas le regardait depuis son nouveau portrait.

Le directeur n'avait pas vu l'ancien directeur Serpentard dans son portrait du bureau de toute la semaine, hormis pour une tirade de trente minutes à propos des éraflures que la première démonstration des pouvoirs de Severus avait laissées autour de son cadre doré. Après ça, il était plutôt resté à l'écart, et Albus avait supposé qu'il était simplement en colère contre le garçon et lui. Donc, le vieux sorcier fut assez surpris quand le Serpentard lui adressa la parole.

« Une autre histoire de mur ? »

Albus hocha la tête. « Oui, cette fois un garde-manger dans les cuisines inférieures. »

Phinéas eut un infime sursaut de surprise, et masqua aussitôt son expression. Pour un membre d'une autre Maison, cela n'aurait rien signifié, mais pour un Serpentard, cela voulait dire qu'il y avait anguille sous roche. Albus savait depuis quelques temps que Phinéas cachait quelque chose, et maintenant il en avait assez.

Le directeur était épuisé. Dans moins de six heures, le garçon serait réveillé et projetterait de la magie sans aucun contrôle – enchantements sauvages, sorts désastreux, sortilèges dévastateurs, métamorphoses impossibles, ce que vous voulez – dans son bureau. Il passerait alors la grande majorité de la journée à distraire l'enfant pour arrêter le flot de magie, ou chercher désespérément un moyen de limiter ce pouvoir phénoménal lors des quelques instants de calme, et bien sûr réparer ce qu'il n'avait pas pu empêcher. Il avait aussi un démon potentiel, ou une créature de ce genre, en liberté dans les murs de Poudlard à moins d'un mois du retour des étudiants. Et en parlant de ça, il n'avait toujours pas de directeur des Serpentard ni de professeur pour les années supérieures, malgré les efforts de Minerva pour parcourir le monde sorcier à la recherche d'un candidat. En conséquence, le directeur n'avait vraiment plus aucune énergie pour supporter des bêtises, et le fit savoir à Phinéas d'une façon claire et sans ambiguïté.

Quelques mots vigoureux plus tard, Albus se sentait un peu mieux d'avoir pu soulager un peu de la frustration accumulée pendant la semaine. Mais à la surprise d'Albus, l'ancien directeur n'avoua pas et ne chercha pas à se défendre – au lieu de cela, il sortit simplement de son cadre, avec l'air, pour la première fois pour autant qu'Albus s'en souvienne, embarrassé.

Le vieux sorcier soupira et s'assit sur un des vieux bancs recouverts de velours appuyés aux murs du hall et se frotta les yeux. Les escaliers, qui répondaient d'habitude immédiatement à sa présence, n'étaient pas coopératifs ce soir là. Il décida de fermer les yeux un moment en attendant. Seulement quelques secondes plus tard, le directeur épuisé était endormi.


«Albus, réveillez-vous. » C'était Minerva, tapotant son épaule.

Le directeur se redressa et vit la lumière entrant dans le hall par les fenêtres près du plafond. Il avait apparemment dormi sur cette saleté de banc toute la nuit, et pouvait sentir chaque muscle dans son épaule, son dos et son cou l'en insulter copieusement.

A ce moment, les souvenirs de la nuit précédente affluèrent dans son esprit, et l'inquiétude pour Severus au premier plan, il regarda Minerva. Le professeur de métamorphose savait exactement à quoi son expression paniquée se référait et plaça une main apaisante sur le bras du vieux sorcier.

« Dobby m'a contactée ce matin quand vous n'êtes pas revenu. Pompom a emmené Sébastien à l'infirmerie avec elle. Cela fait maintenant une heure que je vous cherche – je suis passée deux fois ici sans vous voir. Si Phinéas n'avait rien dit, j'aurais pu passer devant vous une troisième fois. »

Albus regarda le portrait, mais ne put qu'apercevoir les robes de l'ancien directeur alors qu'il quittait rapidement sa toile. « Je ne suis pas sûr que l'infirmerie soit un bon endroit pour le garçon. » dit Albus en se tournant de nouveau vers la vieille sorcière. « Tant d'objets fragiles… »

Minerva secoua la tête et fit claquer sa langue d'un air désapprobateur. « S'il peut détruire nos bureaux et nos chambres, je ne vois pas pourquoi l'infirmerie devrait être épargnée. Et puis, depuis que vous avez forcé Pompom à relâcher Harry pour lui permettre de commencer son instruction Auror, elle a été bien isolée, seule dans l'infirmerie. Cela lui fera du bien d'avoir quelque chose pour occuper ses journées jusqu'au retour des élèves. »

Albus se releva et ricana. « J'ai du mal à croire que crier « impedimenta » à longueur de journée soit son idée d'un passe-temps. Cependant, je pourrais en profiter pour aller voir comment progressent les recherches de Mlle Granger. Personnellement, je n'ai pas été capable de trouver quoi que ce soit. »

Minerva transforma poliment la robe de chambre d'Albus en robes de jour et le convainquit de venir d'abord prendre le petit déjeuner avec elle, pendant qu'il la mettait au courant des dernières nouvelles sur leur creuseur de trous. Après cela, il lui souhaita une bonne journée et se dirigea vers la bibliothèque où, il le savait, Hermione menait des recherches sur le problème qui devenait rapidement le principal consommateur de temps et d'énergie d'Albus. Quand il arriva, le futur professeur de Potions leva la tête avec surprise, et ferma rapidement le livre qu'elle regardait avec attention quelques instants auparavant. Elle essaya ensuite de glisser le livre sous des parchemins couverts de notes et prit une pose nonchalante.

Albus gloussa intérieurement. Elle était Gryffondor jusqu'au dernier point – la subtilité n'était pas leur spécialité. Il savait qu'il ne lui avait pas donné beaucoup de temps pour préparer ses cours du premier trimestre, et que les élèves n'arriveraient que trop tôt. Mlle Granger essayait sans doute de prendre quelques moments ça et là pour organiser son programme quand elle était supposée faire des recherches pour résoudre le dilemme Sébastien, à sa demande.

« Alors, Mlle Granger, avez-vous eu plus de chance que moi ? » demanda-t-il avec un sourire, essayant de prétendre ne pas savoir ce qu'elle trafiquait.

L'expression d'Hermione se fit songeuse, puis sérieuse. « Professeur Dumbledore, je sais qu'il ne s'est écoulé qu'une semaine, mais s'il n'y avait pas de solution ? Ce n'est pas comme si les sorts d'entrave étaient couramment utilisés à notre époque, et maintenant que les pouvoirs de Sébastien ont été libérés après avoir attendu si longtemps, je ne suis pas sûre que même un sort d'entrave complète fonctionnerait. »

Albus se fit sérieux à son tour. « Ma chère, je vous l'assure, je n'ai aucun désir d'entraver à nouveau sa magie. Juste de trouver un moyen de la limiter ou de la rediriger. Avez-vous vu quelque chose qui pourrait nous aider ? »

Hermione secoua la tête « Rien que vous, le professeur McGonagall ou le professeur Flitwick n'ayez déjà essayé. Il y a une potion qui pourrait peut-être nous servir, mais… eh bien… »

« Oui, Mlle Granger, continuez. »

« Elle est très compliquée et utilise la magie noire. Elle semble fonctionner sur le principe du magnétisme magique. Si la… euh… 'victime', disent-ils, reçoit un bon dosage de la potion, une portion de ses pouvoirs sera aspirée dans l'air par la magie qui y est déjà présente. La potion doit être administrée régulièrement et il semble y avoir un point où elle perd son effet. » A ce moment, Hermione rassembla son courage et regarda droit dans les yeux du puissant sorcier.

« Pardonnez-moi de dire ainsi, Monsieur, mais même si j'étais capable de préparer cette potion – et je ne le suis de toute évidence pas, en fait aucun de nous ne le pourrait, sauf peut-être le professeur Rogue – je ne pense pas que ce soit une bonne chose de l'utiliser sur lui. Il a subi déjà assez. Nous avons fait tant d'expériences sur lui, et chaque fois nous aggravons les choses. Peut-être que aurions-nous simplement dû laisser Sainte Mangouste s'occuper de lui dès le début. »

Albus hocha lentement la tête. Il avait été dans un tel état émotionnel ce jour là, après la bataille. Il avait perdu tant d'étudiants, actuels et anciens, et vu tant de douleur et d'horreur. Il avait eu si peur de perdre aussi Severus qu'il avait bondi sans réfléchir. Il aurait dû le garder simplement à l'infirmerie, immobilisé bien sûr, jusqu'à être sûr que Sainte Mangouste pourrait le prendre en charge. Ou il aurait pu l'envoyer ailleurs. Il y avait nombre de très bons hôpitaux magiques en Irlande et aux Etats-Unis. Non, effectivement, il ne pensait pas clair ce jour là. Et maintenant, à cause de lui, une crise reposait sur les mains des professeurs et des membres de l'Ordre, et bien sûr sur Severus.

« Merci pour votre aide, Mlle Granger, ainsi que pour vos pensées. » Le directeur hocha poliment la tête et sortit de la bibliothèque avant de traverser Poudlard – jusqu'à l'infirmerie afin de relever Pompom de sa charge.

Quand il arriva, il trouva un spectacle désagréable, mais pas inédit. Severus était allongé sur un lit, sa petite poitrine se soulevant et s'abaissant rapidement, et les mains plaquées sur ses yeux. La pièce était en chantier. Plusieurs lits métalliques étaient retournés, des tables de chevet renversées et des draps éparpillés dans toute la pièce. Les placards à l'extrémité avaient les portes ouvertes, ou absentes, et il n'y avait plus la moindre bouteille de potion à l'intérieur. Albus regarda par terre et vit des flaques et éclaboussures de liquide coloré partout, mais pas d'éclats de verre – Madame Pomfresh devait avoir réussi à les enlever déjà pour la sécurité de Severus.

A ce moment, la médicomage sortit de son bureau. « Oh, Albus, j'essayais justement de vous appeler. Comme vous pouvez voir, Sébastien essayait de « m'aider » à remplir les placards. Les choses ont un peu échappé à son contrôle. »

Albus regarda le garçon. Il n'avait pas tourné la tête quand la médicomage avait parlé, mais sa respiration semblait un peu plus lente maintenant. « Oui, je vois. S'est-il passé quelque chose d'autre, Pompom ? »

Pompom Pomfresh s'essuya les mains sur son tablier et ne croisa pas le regard d'Albus, un signe certain qu'elle mentait. Les Poufsouffle mentaient encore plus mal que les Gryffondor. « Non, tout le reste s'est bien passé. »

« Je vais le ramener à mon bureau alors. » Albus alla vers le lit et ôta doucement les mains de Severus de ses yeux. Les paupières du garçon tombaient et il était visiblement en train de s'endormir. Il sembla à peine remarquer la présence de son gardien.

« Je lui ai donné un petit quelque chose Albus, juste pour le calmer un peu. »

Albus hocha la tête et souleva le petit garçon jusqu'à son épaule. Apparemment, la potion approchait de son plein effet. « Merci de l'avoir surveillé. Je vais envoyer un elfe de maison pour vous aider à nettoyer les dégâts et je m'assurerai que votre budget sera augmenté de la somme nécessaire pour remplacer les potions. »

Alors qu'il se dirigeait vers la porte avec l'enfant maintenant endormi, la médicomage posa une main sur le bras d'Albus et l'arrêta. « Directeur, l'enfant ne peut plus en supporter d'avantage. Je sais que vous essayez de trouver une solution, mais il faut faire quelque chose rapidement. Je lui ai donné la potion car son rythme cardiaque était dangereusement élevé. Son corps est trop petit pour supporter une magie de cette ampleur. »

« Mais c'est sa magie » protesta Albus. « C'est ce qu'il devait avoir. » Mais en disant ces mots, Albus savait que ce n'était pas vrai. Il avait stupidement placé quarante ans d'une magie incroyablement puissante dans le corps et l'esprit d'un enfant de deux ans. Sébastien ne pouvait pas le supporter. Albus n'était même pas sûr que Severus en aurait été capable s'ils avaient découvert ces pouvoirs alors qu'il était adulte.

Pompom relâcha le bras d'Albus, mais pas avant de faire courir sa main jusqu'à ses doigts et de les serrer gentiment. « Ce n'est pas votre faute, Albus. Personne n'aurait pu savoir que cela allait se produire. »

Albus lui fit un faible sourire de remerciement et sortit avec l'enfant endormi. Non, il n'aurait pas pu savoir. Mais il aurait peut-être dû deviner. Rien n'était jamais donné facilement à Severus – enfant ou adulte.