Chapitre 1 : Un mot de trop

Il regarda sa montre. Il avait même un peu d'avance. Six heures ne sonneraient que dans cinq minutes. Il se flagella mentalement. C'était quand même dingue, et ridicule aussi, de revenir juste pour recroiser ce parfait inconnu, des plus antipathiques de surcroît. Mais, s'il était de retour, c'était justement pour creuser sous la surface et découvrir ce qu'elle dissimulait. La curiosité. Fichue curiosité. Elle lui causerait des problèmes un jour, mais sûrement pas aujourd'hui. Quel risque existait-il à échanger quelques mots avec quelqu'un venu se recueillir ? Assurément aucun.

Il patienta encore, puis se décida à gagner les tombes. Dans sa main gauche, il tenait un bouquet de coquelicots, la fleur préférée de Lily, et, dans l'autre, un seconde, de tournesols. Il n'avait guère trouvé mieux, mais, si son mystérieux "voisin" ne souhaitait pas discuter, peut-être serait-il quand même touché par cette attention. Ou peut-être l'éviterait-il définitivement, le prenant pour quelque maniaque pervers. Il s'agissait sûrement de la réaction qu'aurait adopté toute personne normale. Mais, voilà, cet homme-là n'était pas "normal". Il était différent ; Sebastian le sentait. Il comprendrait le message, réaliserait qu'il n'était en rien menacé, mais plutôt invité à partager ce qu'il voudrait bien partager, y compris sa peine.

Sebastian laissa le bouquet de pavots aux pieds de la stèle de Lily, puis attendit. Les minutes passèrent, interminables. Finalement, Sebastian se résigna à déposer lui-même le bouquet de tournesols sur la tombe de Laura. Alors qu'il croyait qu'il ne se montrerait pas, à six heures pile, comme s'il était invoqué, le spectre se fraya un chemin à travers le cimetière. Il apparut dans l'allée. Il marcha droit devant lui, exactement comme la semaine dernière. Il feignit de ne pas remarquer Sebastian, garda sa tête bien droite, le regard braqué sur la sépulture de sa chère Laura.

Dès qu'il y parvint, il ne manqua pas de constater la présence du bouquet fraîchement cueilli de tournesols. Sebastian, juste à côté de lui, retenait son souffle, sans même s'en rendre compte. Il n'osait plus faire un geste. Il se contentait de rester là, figé ; il n'avait même plus la sensation d'exister. Dieu que c'était bizarre. Puis, lentement, le regard de l'inconnu quitta les fleurs jaunes et son visage inexpressif, impassible de neutralité, s'humanisa. Lentement, il pivota vers Sebastian. Durant une fraction de seconde, son regard ne lança plus d'éclairs, alors même qu'il se promenait sur le visage du brun, glacé jusqu'aux os. Un léger rire, une note à peine, se fit entendre, sans que ses lèvres ne s'entrouvrent. Tout doucement, les commissures de sa bouche se relevèrent et un semblant de sourire y flotta une seconde.

Sebastian soutint son regard si étrange, si indescriptible, si... beau. Il n'avait même pas conscience de le faire ; il ne savait plus s'il se montrait poli ou non. Parce que leurs rapports ne semblaient plus régis par les règles sociales érigées par la société commune, par ceux grouillant autour d'eux. Ils avaient comme recréer un moyen de communication, qui n'était réservé qu'à eux et compréhensible que par eux. Ils se jaugèrent encore un long moment, aucun regard ne déviant. Pour la plus grande surprise de Sebastian, l'inconnu finit par se détourner en premier. Il s'accroupit une seconde, posa un second bouquet et, sans un nouveau regard pour Sebastian, se dirigea vers l'allée. Sebastian fit un pas brusque dans son dos et il l'entendit.

Cette fois, tu ne partiras pas comme ça.

L'art de dire les choses sans les prononcer. L'homme s'immobilisa. Toujours avec cette douceur sereine, qui n'était sûrement qu'un paravent, il se tourna pour faire de nouveau face à Sebastian. Celui-ci n'avait pas la moindre idée de ce qu'il désirait, de ce qu'il espérait en l'obligeant à rester ici, mais il sentait qu'en le laissant partir, il passait à côté de quelque chose d'important. De toute manière, il ne le pouvait tout simplement pas.

- Sebastian...

- Castellanos, compléta l'inconnu, dans un fin sourire, pour le moins malicieux.

Donc il s'est penché sur la tombe de Lily. Il "s'intéresse" à moi. La pensée était pour le moins réconfortante. Il m'intrigue et je l'intrigue. Un semblant de réciprocité, qui faisait cruellement défaut jusqu'ici, s'instaurait. Le détective ne put qu'acquiescer. Il étendit une main incertaine et débuta maladroitement, l'enjoignant à poursuivre ce qu'il laissait inachevé :

- Victoriano... ?

Lui aussi avait lu et relu les gravures sur la tombe de Laura. Piqué de curiosité comme il l'était, il aurait même pu effectuer quelques recherches, surtout via les réseaux d'information propres à la police, mais il avait aussitôt rejeté cette idée. Il n'avait pas envie de tricher. Il voulait que l'individu source de ses interrogations se dévoile de lui-même, et seulement en le souhaitant. Il ne voulait surtout pas attenter à sa vie privée. En proie à une légère hésitation, l'homme finit par répondre :

- Ruvik.

Puis, comme si ses doutes se dissipaient, il le répéta, d'une voix un brin plus affirmée et plus forte :

- Ruvik Victoriano.

Et il saisit sa main, uniquement parce qu'il y était contraint pour sauver les apparences. Il détestait le contact ; il le rompit très vite. De nouveau, le silence, mais déjà moins pesant que la première fois. Craignant que son interlocuteur capricieux ne se lasse, Sebastian relança la conversation :

- Je n'ai pas eu le temps de déjeuner et je connais un endroit où ils servent un brunch plus que correct.

De toute évidence, Ruvik n'avait guère l'habitude de se faire inviter. Il ne réagit pas tout de suite. Sebastian dut se montrer plus explicite.

- Je peux vous... le montrer ?

Là, il sembla étonné, puis il regarda de droite et de gauche, comme s'il pesait le pour et le contre. Il paraissait vaguement ennuyé, mais sûrement était-ce dû à une quelconque gêne. Finalement, il haussa imperceptiblement les épaules.

- Avec plaisir.

Toujours sur ce ton si formel et sérieux. Heureusement qu'ils n'avaient pas besoin de prendre la voiture pour atteindre leur destination ; la méfiance de Ruvik rejaillit, lorsqu'ils longèrent le véhicule de Sebastian, mais elle s'apaisa une fois qu'ils l'eurent dépassé. Le bâtiment n'était ni décrépit, ni très récent. Il ne tombait pas en désuétude ; beaucoup le fréquentaient encore, parmi lesquels Sebastian et d'autres policiers, mais Ruvik marqua un discret temps d'arrêt en le voyant. Comme s'il se disait : Non, ce n'est pas digne de moi. Sebastian le perçut nettement et commença à cerner le personnage. Il ne s'en formalisa cependant pas le moins du monde et entra, après l'avoir laissé passé.

Il feignit d'ignorer le léger plissement de lèvres de son compagnon, lorsque celui-ci s'assit sur la banquette rétro, sûrement pas assez impeccable à son goût. Ruvik ne toucha pas le menu. Il n'enleva même pas sa capuche. Sebastian attendit quelques minutes, songeant qu'il prenait juste son temps, puis il réalisa qu'il comptait tout bonnement la garder.

- Vous...

- Je ne porte pas de bandages, l'interrompit-il, sur un ton qui se voulait ferme, mais laissait paraître de l'anxiété.

Il ne prenait pas la peine de se "momifier" quand il s'agissait de rendre visite à sa soeur décédée ; elle ne l'aurait jamais jugé. Il ne la concevait même pas morte ; il était juste certain qu'elle l'aurait aimé, sous toutes ses formes, avec tous ses travers. En se rendant au cimetière, comme chaque week-end, il ne s'attendait pas du tout à ce qu'un homme l'invite à déjeuner. Encore moins à ce qu'il accepte. Il en eut été allé autrement s'il n'avait pas noté ce holster vide ceinturant la chemise du brun. Si, par hasard, cet homme faisait partie de la police, alors cette rencontre pouvait se révéler extrêmement intéressante pour lui... et pour ses petites affaires. Il calculait tout, dans un recoin de sa tête, le reste de son cerveau demeurant avec Sebastian pour ne pas sembler suspect et lui permettre de croire en sa spontanéité.

- Vous devriez l'enlever, finit par dire le brun. Vous attirez encore plus l'attention comme ça, vous savez.

Un silence nerveux lui répondit. Il persista.

- Vous pensez que je vous jugerai ?

Ruvik se renfonça insensiblement dans son siège, en proie à un dilemme qu'il résolut la minute suivante. Il laissait croire à Sebastian que son jugement lui importait. Il se faisait passer pour quelqu'un d'incertain, de faible, sur lesquels les autres s'étaient jetés. Il ne savait pas encore à qui il avait affaire, mais il le découvrirait très vite. Les gens se laissaient aller en présence d'une personne qu'ils considéraient inconsciemment comme inférieure à eux, comme chétive et abattue.

Tout calculer. Toujours tout calculer. La moindre seconde de silence. Le plus infime frisonnement.

Le capuchon fut rejeté en arrière, révélant au grand jour Ruvik, avec son lot de chair brûlée, mais surtout d'étrange perfection. Evidemment, Sebastian aurait normalement eu un mouvement de recul, mais nullement causé par un quelconque dégoût, plutôt par l'étonnement. Il ne s'attendait pas à ce que Ruvik porte de telles blessures. Des questions fourmillaient dans sa tête. Leur masse croissait comme un torrent d'insectes. Des grincements. Des crissements retentirent peu à peu, brutalement interrompus lorsque la serveuse posa leurs assiettes devant eux. Ses yeux errèrent sur Ruvik un petit moment, puis elle s'éloigna sans un mot. Sebastian tâcha de reprendre où ils en étaient.

- Alors ?

Tu as l'impression que je porte un jugement sur toi ? Ruvik demeura muet, mais son sourire sibyllin renaquit.

- Tout est dans le regard, déclara tout à coup Sebastian et il comprit aussitôt qu'il avait employé les mots justes, ceux que Ruvik saisirait sur-le-champ ; il fit mouche en effet.

Le regard de Ruvik plana tout de même sur son visage, croisa le sien, pour s'assurer qu'effectivement il était aussi plein de bons intentions qu'il le prétendait. Son inspection terminée, il se rabattit sur le contenu de son assiette.

- Pardonnez mon indiscrétion, mais la jeune femme que vous veniez voir...

Ses doigts se replièrent instinctivement sur sa serviette, avant de glisser sous la nappe, tremblants. Il le coupa sèchement :

- Laura. Ma grande soeur.

Sebastian se râcla nerveusement la gorge. Apparemment, malgré les années, le sujet demeurait très sensible, voire tabou. Aussi préféra-t-il ne pas insister. Ils recommencèrent à manger en silence. Ruvik jetait de temps à autre un discret coup d'oeil sur son vis-à-vis, attentif à ses réactions ; il devina son embarras et dut réprimer un sourire. C'était le moment idéal d'apprendre ce qui l'intéressait, mais il devait progresser lentement, par étapes.

- Lily, dit-il soudainement, c'était votre fille, n'est-ce pas ?

Il en était déjà sûr, mais la question faisait office de formule de politesse, d'invitation à en dire davantage. Ruvik ne faisait qu'initier la conversation, puis il la ferait dériver à sa guise. A la façon dont Sebastian se crispa, dont il posa un peu abruptement ses couverts, Ruvik comprit que lui aussi n'avait jamais enterré son lourd passé. Parfait. Il leur serait aisé d'échanger et de "se lier." Du moins, c'était ce que Sebastian croirait. Un rire cynique agita Ruvik de l'intérieur, alors qu'aucune ride ne venait troubler son visage impassible. Le brun acquiesça douloureusement. Non, il n'avait vraiment pas fait son deuil. Il n'avait rien accepté. Comme moi. Ruvik baissa les yeux. Ils étaient peut-être plus semblables qu'il ne l'eût supposé. Tant mieux si leurs conversations s'avéraient aussi intéressants qu'utiles.

- Elle est morte... dans un incendie.

Ainsi, la ressemblance allait jusque là... Cette fois-ci, Ruvik lui-même parut s'ébranler. Sa respiration s'accéléra une seconde et il peina à la faire revenir à la normale, à reprendre le contrôle. Sebastian, trop perdu parmi ses souvenirs, ne nota pas son changement d'attitude. Il continuait de parler, mais Ruvik ne semblait plus l'entendre. Il ne percevait que de rares bribes.

- Un accident...

Tout ce temps qu'il se remémorait les moments les plus durs de son existence, Ruvik faisait de même, avec davantage de rancoeur et de souffrance. Lui revoyait les images, devant ses yeux. Il entendait ses cris dans sa tête, couvrant le vacarme des cuisines, la voix de Sebastian.

- Les circuits électriques...

Bientôt, il ressentit de nouveau la chaleur des flammes, leur baiser mortel. Sa peau qui fondait. Il se retrouva à terre, près de la grange enflammée, le corps convulsant de douleur. Il rampait, en faisant semblant que tout irait bien, que la douleur n'existait pas. Pour taire tout bruit, tout gémissement qui le révélerait aux assassins. Le petit corps, dans une traînée sanguinolente, avait rampé parmi les tournesols. ça avait été sans fin.

Mais, un jour, ils paieraient. Tous. Pour ce bonheur qu'ils avaient brisé. Sans ce désir de vengeance courant dans ses veines, les enflant, les nourrissant de son fiel, il n'aurait pas survécu. Certains avaient déjà péri, sur une des tables de sa cave, et un doux sourire éclaira son visage à cette pensée. Parce qu'il les avait retrouvés, il les avaient traqués, l'un après l'autre, comme de vulgaires bêtes sauvages. Tous, sauf un. Il ne restait qu'un seul nom sur sa longue liste. Il vit reluire l'insigne de Sebastian, quand celui-ci ouvrit son portefeuille pour régler l'addition. Et qui de mieux qu'un détective pour découvrir où quelqu'un se cachait ?

Détective Castellanos.

Pas un simple adjoint de seconde main. Un homme qui devait probablement être en charge des affaires les plus cruciales. Un moyen de contrôler les avancées de la police, d'anticiper ses agissements. Décidément, Ruvik était chanceux. Cette rencontre qu'il trouvait si ennuyeuse se révélait un fabuleux miracle, s'il savait la tourner à son avantage. Restait juste à savoir si Sebastiant était bien en charge de l'affaire qui le concernait. Evidemment, Ruvik ne pouvait l'interroger sans faire naître de suspicion. Il se contenta alors d'accepter le dîner qu'il lui proposa, le lendemain soir.


Il ne savait pas pourquoi il avait, au creux du ventre, cette sensation constante de jouer avec le feu, chaque fois qu'il voyait Ruvik. Celui-ci ne présentait pas de danger ; il n'était qu'un homme taciturne et renfermé, charriant un lourd sac de pierres, de traumatismes. Comme lui. En bien pire. Pourtant, peu importe à quel point il tentait de se raisonner, ce soir-là ne fit pas exception. A peine avait-il garé sa voiture devant le magnifique manoir de la famille Victoriano, à peine l'avait-il entraperçu sur le perron, l'attendant, toujours pile à l'heure, que la crainte avait renaquis.

Chaque partie brûlée de son corps étaient tendue de bandages propres. C'était là sa seule extravagance, une excentricité qui lui était au demeurant imposée. Pour le reste, il était habillé d'une manière très classique, presque sévère, qui lui donnait un air quelque peu hors du temps et hautain. Mais il était lui-même intemporel, dans chacun de ses mouvements, dans son physique même. D'ailleurs, l'idée de le retrouver directement en ville, de ne pas venir le chercher, n'avait même pas traversé l'esprit du brun. Il ne l'imaginait seulement pas conduire, à l'image de n'importe quel autre être humain lambda. Ruvik était tout sauf quelqu'un de banal. Dieu savait pourtant que Sebastian en avait vu des gens étranges dans sa carrière...

Il lui ouvrit la portière par convenance et grimpa à son tour dans la voiture. Il avait prévu le coup ; avant de quitter son parking, il avait passé un rapide coup de chiffon sur les sièges, sur le tableau de bord, et débarrasser quelques sachets vides. Et il avait bien fait. Il surprit le regard de Ruvik, qui inspectait l'intérieur. Ils n'échangèrent pas un traître mot de tout le trajet. Sebastian, au moins, s'évertuait à trouver un sujet de discussion, à l'opposé de Ruvik qui appréciait simplement le silence. En réalité, il réfléchissait à comment il obtiendrait toutes les informations dont il avait besoin.

Alors qu'ils traversaient la ville et approchaient du restaurant, Sebastian, qui en avait fini par omettre la présence d'un Ruvik enfermé dans le mutisme, ne put retenir un bâillement. Sur-le-champ, il reçut un regard accusateur. Il se passa nerveusement la main derrière la nuque et essaya de rattraper le coup :

- Désolé... ça a été une longue journée.

Ruvik retrouva illico son indéchiffrable sourire. Une vraie énigme à visage humain.

- Je comprends que ce soit une époque difficile pour vous, détective, acheva-t-il, non sans arrière-pensée. Les temps sont durs...

Le taux de criminalité atteignait des sommets et l'honnêteté était devenue une valeur surannée. Sebastian ne se rappelait pas avoir mentionné son métier. Il lui lança un regard interrogateur, durant une brève seconde ; il y avait pas mal de circulation ce soir-là. Mieux valait qu'il se concentre sur la route.

- J'ai vu votre badge hier, s'expliqua le blond.

- Oh...

Ce soupir déplut énormément à Ruvik, qui craignit de l'avoir placé dans de mauvaises dispositions. Il s'empressa de s'excuser, d'une voix affable qu'il devait se forcer à adopter :

- Je ne voulais pas me montrer indiscret.

Cet égard ravit Sebastian. Il désespérait d'obtenir une marque d'attention de la part de Ruvik. Au moins, leur "face à face" se faisait plus équitable. Ils laissèrent la voiture dans le parking prévu à cet effet. Ruvik sembla satisfait. L'endroit où ils dîneraient devait être meilleur que celui de la dernière fois s'il offrait ce type de services. Bien sûr, tout n'était pas parfait. L'homme avec lui sortait d'une dure journée de boulot, un travail pour le moins pénible, et il était plutôt mal rasé. Une barbe de trois jours couvrait son menton et ses mâchoires, remontant jusqu'à ses tempes. Il ne portait pas de parfum. Seule une odeur de tabac le suivait, avec des relents alcoolisés. Il suffit de quelques minutes, de quelques pas, pour que Ruvik le cerne mieux.

Le même trench coat que les deux premières fois. La même odeur de cigarette, un modèle peu cher. Pas des roulées, mais on s'en approchait dangereusement. Et ses effluves de bière et de whisky. Ruvik trouvait cela infiniment plus intéressant que ce qu'il lui racontait, pendant qu'ils attendaient d'être placés par le maître d'hôtel. Il récapitula. Un homme casanier, de toute évidence célibataire, dont la fille, unique à tous les coups, était décédée, dans des circonstances qui ne le laissaient lui-même pas de marbre. Le type avait dû commencer à boire à ce moment-là. Peut-être fumait-il déjà avant l'accident, mais sa consommation avait drastiquement augmenté depuis. Ruvik sourit dans l'ombre. Parfait. Il était presque en terrain conquis.

- Enfin, lâcha Sebastian, qui n'avait pas réalisé qu'il se faisait disséquer par le regard incisif de son invité.

Le placeur les conduisit jusqu'à une table à l'écart, comme le lui avait suggéré Sebastian. Celui-ci ne voulait pas que Ruvik se sente mal à l'aise. Cette marque d'affection arracha un rictus narquois à l'intéressé, qui s'empressa de reprendre un air normal. La dernière fois, seul Sebastian s'était livré, mais il espérait que, cette fois-ci, Ruvik lui rende la pareille. Il ne l'y forcerait pas naturellement et il savait qu'il devrait d'abord le mettre en confiance ; la tâche ne serait pas aisée.

Ils venaient de commander leurs entrées, quand Ruvik prit subitement la parole et dérouta complètement Sebastian :

- Alors, inspecteur, dites-moi, pourquoi cette invitation ? Enquêteriez-vous sur moi par hasard ?

Sa plaisanterie n'en était en fait pas du tout une. Il se renseignait. Sebastian, lui, se dit qu'il blaguait à son sourire qui s'élargit sensiblement, sinon il aurait cru à une question sérieuse. Enfin, si Ruvik se mettait à plaisanter, tant mieux. ça signifiait qu'il se détendait.

- Pas du tout ! rit-il à son tour, après un instant de confusion. Pourquoi ? Je devrais ?

Il embrayait sur le même ton. Ruvik prit une mine penaude et répartit en souriant facétieusement :

- J'ai bien dû dérober quelques affaires à ma soeur, quand j'avais six ans.

- Je pense qu'on peut dire qu'il y a prescription pour ça, dit Sebastian, avec ce même sourire amusé et complice aux lèvres.

Il y vit alors une bonne occasion de lui poser des questions plus personnelles. Il continua, sur un ton faussement sérieux :

- Vous avez quel âge ?

- 37, répondit-il du tac-au-tac, nullement embarrassé.

Sebastian en resta bouche bée. Il le croyait beaucoup plus jeune, sans doute la faute de toutes ces cicatrices. Pourtant, même là où la peau n'avait pas été brûlée, elle demeurait sans marque, lisse et blanche, presque opalescente, parfaite. Chose sure, Ruvik ne prenait pas souvent le soleil.

- On dirait que mon âge vous déplaît ?

La formulation était volontairement biaisée, gênante en elle-même, si bien que, quoique que Sebastian réponde, il se retrouverait plongé dans l'embarras.

- Non, c'est juste que...

Il cherchait ses mots.

- Je vous imaginais beaucoup plus jeune.

- Ah. ça change quelque chose ?

Sebastian commença à se demander s'il ne mettait pas tout en oeuvre pour l'incommoder, s'il ne le testait pas. La réponse importait aussi à Ruvik en réalité. Il était curieux de l'entendre. Il voulait savoir ce que cet inspecteur lui voulait exactement. Après quoi courait-il ? Juste un peu de sympathie ? Quelqu'un à qui la vie avait joué les mêmes sales tours, quelqu'un pour le comprendre ? Le brun secoua négativement la tête. Par bonheur, le serveur apporta les assiettes et il put faire mine de s'intéresser à autre chose. Mais Ruvik resta sur la même lancée.

- Et vous ?

- Juste un an de plus.

La conversation dévia enfin. Ruvik plissa les paupières, tout en s'appuyant sur ses coudes. Cela ne se faisait pas, mais il s'en moquait ; l'homme face à lui faisait partie de la populace. Il ne lui en tiendrait pas rigueur. Il ne le remarquerait seulement pas. Il susurra, du bout des lèvres, curieux de la réaction qu'aurait le brun :

- Vous avez été promu plutôt jeune alors.

Un sourire fendit la bouche close de Sebastian. Un vrai sourire de fierté. Ruvik le vit essayer de contenir cette vanité. Sebastian rit et répondit avec une humilité toute feinte :

- Ouais, plutôt.

Il y avait peu de choses dont il pouvait réellement se vanter, mais c'était l'une d'elles. Il comptait parmi les plus talentueux, et peut-être les plus chanceux, et avait réussi à décrocher son insigne de détective à une rapidité fulgurante. Il avait vite gravi les échelons, comme bien peu avant lui. Il se rappelait parfaitement du jour où il avait été promu. Il se souvenait la température de l'air, la couleur du ciel par les fenêtres du commissariat.

- J'étais idéaliste. Je me voyais comme une sorte de super héros, prêt à éradiquer le crime, à chasser les criminels de nos rues...

Il adorait évoquer cette époque, où tout se déroulait encore sans accroc. Ce temps où il l'avait rencontrée. Cette femme avait changé sa vie, pour le meilleur et pour le pire. Maintenant qu'elle s'en était allée, il était sens dessus dessous, mais le plus douloureux restait la disparition de Lily. Pour ce qui était des femmes... Une de perdue, dix de retrouvées... Enfin, c'était ce qu'ils disaient.

- Prêt à purger la ville, compléta Ruvik ; étonnamment, il aimait ce qu'il entendait, car il ne se plaçait pas vraiment de l'autre côté de la barrière, parmi les repris de justice et les malfaiteurs.

Lui aussi se sentait justicier, même si son oeuvre ne se raconterait jamais dans les journaux. Un justicier vengeur qui, à la différence de Sebastian, n'hésitait pas à tuer quiconque se dressait en travers de sa route. Mais, avant tout, il se considérait comme un artiste, un scientifique, un génie. Un profond soupir de Sebastian le ramena à la réalité.

- Mais c'est loin tout ça...

Il se servit en vin, alors qu'il venait tout juste de finir son apéritif. Il en proposa à Ruvik, qui déclina poliment. Le blond asséna subitement, comme s'il le condamnait à quelque crime très grave :

- Vous avez baissé les bras...

Et ça vaut aussi pour le reste. Vous êtes un échec. Sebastian se retrouva totalement pris de court. Il ne comprenait même pas pourquoi Ruvik l'agressait ainsi, si inopinément. Il n'avait rien dit, ni fait, qui puisse le justifier. Son agressivité ne se trouvait pas tant dans les mots qu'il avait employés que dans sa manière de le scruter, de parler. Il avait même esquissé un mouvement en arrière, comme s'il avait subitement perdu tout intérêt pour lui. Ils étaient sensés juste dîner et la tension redevenait quasi-palpable. Sans raison. Sebastian essaya de se sécuriser, de se répéter qu'il se forgeait de fausses idées, mais le regard que Ruvik dardait sur lui était juste insoutenable. Il n'aurait jamais cru possible qu'un être humain, surtout d'une si maigre carrure, puisse l'impressionner de la sorte.

- J'essaye juste... d'aller de l'avant, se défendit-il, mais lui-même se trouva pathétique.

Ruvik l'interrompit sèchement, presque brutalement :

- Vous n'oublierez pas.

Sebastian le lui concéda volontiers ; d'ailleurs, il ne le souhaitait pas. Enfin pas toujours. Il reprit, entre deux gorgées de vin :

- Mais on peut toujours se façonner de nouveaux souvenirs.

Un éclair zébra les yeux pâles de Ruvik ; une ombre voila son visage l'espace d'un instant. Puis il ricana, d'une voix des plus amères :

- Je ne crois pas avoir "l'espace" pour recevoir de nouveaux souvenirs...

- On crée cet espace.

Il avait répliqué tout de go. Il y croyait dur comme fer. Apparemment toujours moins fort que Ruvik, fermement ancré dans son passé, qui riposta encore plus vivement :

- Non ! Moi, je m'y refuse.

L'échange redevint subitement d'une froideur extrême. Comme si le charme avait été brutalement rompu, comme si Sebastian avait commis une erreur abominable et impardonnable. Naturellement, ils échangèrent encore quelques mots, mais seulement des banalités, et le dîner lui-même sembla en perdre toute sa saveur. Décidément, le courant ne passait plus. De tous les rendez-vous que Sebastian avait connus, celui-là était définitivement le pire, le plus raté. Enfin, si c'en était un. Avec un potentiel ami, pensa-t-il. L'un comme l'autre terminèrent vite de manger. L'atmosphère était devenue si pesante que Sebastian ne désirait plus qu'une chose : dégager d'ici. Ruvik ne finit même pas ses mets.

Deux minutes plus tard, ils remontaient en voiture. Sebastian ferma sa ceinture. Il entendit celle de Ruvik claquer aussi. Non, vraiment, c'est trop bête. Alors il se tourna pour le regarder droit dans les yeux.

- Ecoutez, si j'ai dit quoi que ce soit qui vous ait mis en colère, si j'ai manqué de tact... je m'en excuse.

Le regard hermétique de Ruvik glissa de son visage à ses mains, cramponnées au volant. Mon opinion est-il si importante pour toi ? Il ne l'appréciait guère ; pour être franc, il le trouvait même vulgaire, insignifiant et insipide. Mais il avait besoin de lui, en raison de sa profession. Il devait maintenir le contact.

- Non, c'est à moi de m'excuser, déclara-t-il avec noblesse, même si chaque mot lui écharpait la gorge. Je ne me sentais pas bien ce soir.

- Vous auriez dû me dire, s'empressa de dire Sebastian ; il tâchait de se montrer compréhensif. On aurait remis ça à une autre fois.

Il était surtout soulagé de ne pas voir ses craintes se concrétiser. Ruvik, lui, le contemplait, alors qu'il tombait si aisément dans son piège, avalait tous ses mensonges. Tu m'insupportes. Ta gentillesse intéressée me donne la nausée. Alors que lui-même faisait preuve de l'hypocrisie la plus abjecte.

- Je sais... débuta le blond, avec une maladresse toute inventée.

Il s'y reprit :

- J'imagine à quel point cela doit être compliqué pour vous, en raison de vos fonctions, de vous libérer un peu de temps. J'en suis encore plus touché que vous choisissiez de me le consacrer... Vous comprendrez que je ne pouvais annuler.

Il se dégoûtait, réduit à devoir lécher les pieds de ce petit policier de rien du tout, mais il était parvenu à dire ce qu'il avait à dire. Apparemment, son jeu d'acteur était plutôt convaincant. Sebastian lui adressa un léger sourire, pour le rassurer.

- Demain soir, vous irez sans doute mieux, supputa-t-il, sa voix couvrant un sous-entendu. Vous ne pensez pas ?

C'était un peu cavalier de sa part, mais Ruvik préférait ça. Il n'aimait pas quand les gens tournaient autour du pot pendant des heures. Un style plus direct valait mieux. Après tout, si Sebastian devenait plus entreprenant, plus assuré, peut-être que sa mission de "repérage" se révélerait un brin moins pénible. Ruvik avait par trop l'habitude de ceux qui jouaient les compatissants et venaient pleurer, pétris de pitié, devant sa porte. Il les détestait. Il se passait très bien de leur pitoyable commisération. Il n'avait pas besoin qu'on le plaigne. Seulement qu'on l'admire et qu'on le respecte. Et la pitié et le respect étaient deux choses inconciliables. Si seulement il avait pu comprendre que Sebastian appréciait sa compagnie sans arrière-pensée, sans se sentir obligé de lui tenir la main à cause de ses plaies, de son aspect, il aurait réalisé à quel point il l'avait mal jugé, à quel point il se trompait. L'incompréhension était totale, des deux côtés.

Comme Ruvik ne lui avait toujours pas donné de réponse, après une bonne minute, Sebastian en conclut qu'il rejetait sa proposition. Il soupira discrètement. Cela valait sans doute mieux ; de toute évidence, avec leurs personnalités respectives, ils étaient tout bonnement incapables de s'accorder. Pourtant, à l'instant où Ruvik rouvrit la bouche, il se prit à espérer. Qu'il dirait oui.

- Même heure ? s'enquit le blond et sa voix s'était réchauffée ; ils étaient ressortis de "l'ère glaciaire".

Sebastian acquiesça, sans doute avec un peu trop d'enthousiasme. Mais, bon sang, il voulait percer ce mystère, parce que Ruvik ne lui paraissait pas être qu'un asocial parmi tant d'autres. ça ne s'expliquait pas. C'était purement instinctif, mais, à la seconde où il l'avait aperçu, Sebastian avait eu envie de découvrir ce qu'il cachait. Sa curieuse apparition dans son rêve n'était probablement pas étrangère à son intérêt. Il voulait, non devait, comprendre et savoir. Déchiffrer tout ce qui glissait dans les méandres de cette tête. Un coup d'oeil de Ruvik l'alerta qu'il le contemplait depuis un peu trop longtemps pour que cela paraisse naturel.

Sebastian bredouilla une excuse, tout en démarrant le moteur. Alors qu'il enclenchait la première, une voiture passa devant eux et ses phares éclairèrent la figure de Ruvik, qui apparut nettement. Sebastian resta comme choqué, à la vue de cette teinte rosée sur les pommettes du blond. Il peut être gêné. Le constat tourna en boucle dans sa tête, tout le temps qu'il lui fallut pour bien assimiler l'information et ce qu'elle impliquait. Ce rougissement si léger, si futile, était comme un aveu involontaire d'humanité. D'un autre côté, Sebastian ne comprenait pas bien pourquoi il éprouvait ce type d'embarras, mais il ne s'attarda pas là-dessus et le reconduisit chez lui.

Un détail l'alarma. Alors qu'ils approchaient du domaine des Victoriano, il croisa ce qu'il prit d'abord pour une camionnette. En y repensant, il réalisa subitement qu'il s'agissait d'un véhicule hospitalier, distinct d'une ambulance, prévu spécifiquement pour transporter les aliénés. Avec le nombre croissant d'accidents, il était probable que l'hôpital Beacon n'ait pu envoyer que ce type de véhicule pour une intervention. Aussitôt, il se figura qu'un proche de Ruvik avait dû avoir un problème. La route ne débouchait que sur son manoir. Elle ne menait nulle-part ailleurs.

- Vous vivez avec quelqu'un ? s'enquit-il, en craignant de voir à tout instant les lumières d'une ambulance ou d'en entendre les sirènes.

Il ne manquait vraiment plus que ça pour que cette soirée devienne officiellement la pire de toutes.

Ruvik secoua la tête, la mine attristée. Il ne semblait pas avoir vu le véhicule hospitalier ; il était plongé dans ses pensées.

- Non... Mes parents sont morts et, comme vous le savez, ma soeur Laura aussi. Je vis seul.

Sebastian imaginait bien que, dans de telles circonstances, il n'ait pu se résoudre à quitter la maison familiale. Il était loin de se douter que c'était uniquement pour profiter des nombreuses cachettes dont elle disposait et surtout de son immense sous-sol, parfait pour emprisonner ses proies et expérimenter sur elles. La seconde déduction que Sebastian tira de sa déclaration fut que Ruvik était célibataire. Pas engagé officiellement d'une quelconque manière, en tout cas. Il n'aurait su dire pourquoi, mais cette pensée le réconforta. Comme si elle lui permettait de se sentir plus normal, moins paria.

Il le regarda une seconde, du coin de l'oeil. Nous sommes deux êtres bien étranges. Bien solitaires. Lui souhaitait que, réunis, ils verraient leur situation s'améliorer. Ils se sentiraient moins délaissés. C'était laid à admettre, mais rencontrer quelqu'un qui avait le même problème, qui se traînait, englué dans son passé, était rassurant.

Sebastian se gara juste devant le perron du manoir. Il sentait que Ruvik fatiguait. Au lieu de repartir tout de suite, il descendit et se rendit avec lui jusqu'aux immenses portes. Il regretta sa démarche, parce qu'il se sentit un peu bête en haut des marches. Ses yeux se baladèrent sur les frondaisons, sur les jardins soigneusement entretenus, plongés dans la nuit. Ruvik ne le quittait pas des yeux ; il le fixait attentivement. Il attendait qu'il se décide. A s'en aller.

- Hum... Hé bien bonne nuit, lâcha finalement l'inspecteur.

Ruvik eut un petit sourire mécanique, une sorte de mimique commandée qui passa inaperçue dans la pénombre.

- Bonne nuit, détective Castellanos.

Des résidus de tension. Ils étreignaient Sebastian comme des lassos. Le brun ne se fit pas prier pour regagner sa voiture. Malgré le désastre qu'avait été cette soirée, de bout en bout, il le rappela avant qu'il ne rentre :

- A demain.

C'était en fait une question déguisée. Il attendait une ultime confirmation, que Ruvik lui donna. Le blond opina insensiblement du chef, avant de s'engouffrer dans l'immense manoir, qui parut comme l'avaler. Les portes se refermèrent dans son dos, pareilles à deux énormes lèvres avides, désormais repues. Sebastian s'empressa de mettre les voiles. Il ne savait plus vraiment si c'était Ruvik ou son environnement qui provoquait sa désagréable sensation de déjà-vu.


Oui, la fic progressera trèès lentement, durant les premiers chapitres en tout cas, mais le contexte ne me permet pas de précipiter les choses, ce qui n'était pas dans mon intention de toute manière. Je préfère laisser le jeu de dupes s'installer lentement.

Merci aux lecteurs !

Beast Out