Chapitre 3 : Pour elle

Sebastian se réveilla serein. La dernière soirée avait été plus que bonne. Ruvik avait plusieurs fois utilisé son prénom pour l'appeler. Il n'aurait su en déterminer la raison, mais que cette personne-là prenne la peine de prononcer son prénom lui mettait du baume au coeur. Il concevait ça comme une forme de petite attention, auquel il n'était pas insensible. Après le dîner, au lieu de rentrer sur-le-champ comme de coutume, Ruvik avait exprimé l'envie de se balader, de prendre l'air, chose qu'il ne faisait jamais d'habitude. Il ne se promenait jamais que dans ses jardins et cela en de très rares occasions. Sebastian l'emmena se balader sur les quais, déserts à cette heure tardive. Ils étaient remontés jusqu'aux grandes avenues, toujours discutant. Ils avaient énormément parlé, Sebastian le premier. La conversation avait tourné autour de ses affaires en cours. Ruvik ne cessait de démontrer son intérêt en la matière.

Il lui avait encore posé quelques questions à propos des disparitions de patients, sûrement parce qu'il s'inquiétait pour son ami Marcello. Sebastian avait alors préféré changé de sujet et Ruvik, au terme de plusieurs tentatives infructueuses, avait fini par abandonner. Le blond avait paru se crisper sur le coup ; il n'était pas habitué à essuyer un refus. Puis, étonnamment, il s'était détendu, comme s'il s'était délesté d'une tâche et qu'il pouvait enfin profiter pleinement du moment, sans arrière-pensée. Un instant particulier avait marqué Sebastian. Une paire de minutes durant lesquelles Ruvik avait semblé différent. Peut-être, durant ce fugace moment, était-il redevenu Ruben. Ils se tenaient alors accoudés à une rambarde de la zone portuaire. La pleine lune éclairait la mer. Le tableau était juste magnifique. L'air charriait des senteurs marines. Ruvik avait grimpé sur la balustrade et s'était penché au-dessus de l'eau. Pendant une seconde, Sebastian avait cru qu'il était saoul et risquait de sauter, mais il avait tôt fait de le rassurer. Il avait dit :

- Je n'avais jamais vu la mer.

Sebastian en était resté comme choqué.

- Vous n'êtes jamais sorti de chez vous ?

En trente-sept ans ? Il sentait qu'il appuyait peut-être sur quelque vieille blessure, mais Ruvik était toujours libre de ne pas répondre. Il avait d'ailleurs hésité. Il avait respiré, emplissant ses poumons de l'air de la mer, comme s'il voulait en emporter un peu chez lui, puis il avait tout expliqué. Comment son père l'avait enfermé dans leur sous-sol, le considérant comme un monstre qui aurait amené la honte sur leur famille. Comment il avait dû demeurer caché, enfoui, comme un horrible et honteux secret qu'on ne voulait révéler à aucun prix, jusqu'à ce que ses deux parents meurent. Il avait raconté ça d'une manière étrange, presque soulagée, surtout quand il en venait à leur mort. Suite à ce tragique événement, il n'avait jamais plus envisagé de quitter la maison, mis à part pour rendre visite à Laura le week-end. Sebastian, en cet instant, avait été de tout coeur avec lui, en parfaite empathie, mais il n'avait pas su trouver les mots. Un peu perdu, il s'était réfugié dans l'humour.

- Voyons les choses du bon côté. ça me fera un tas de nouvelles raisons de vous inviter.

Ruvik avait esquissé un sourire. Il était revenu sur le chemin et ils avaient repris leur balade jusqu'à la voiture, restée en centre-ville. Dans cette soirée, il n'existait qu'une ombre au tableau. Comme tout s'était très bien déroulé, aucun d'eux n'avait vu le temps filer et, quand il avait déposé Ruvik chez lui, il devait avoisiner les trois heures du matin. Le blond était exténué et Sebastian n'avait pas osé le retenir, si bien qu'ils n'avaient pas prévu de prochain rendez-vous.

Ce qui dérangeait franchement Sebastian. Il s'en rendit compte quand il se leva et l'idée de ne pas revoir Ruvik, de ne pas savoir quand en tout cas, le percuta. Il avait envie de le voir, plutôt souvent. Il pensait à lui. Il n'aimait pas se l'avouer, mais une bonne partie de ses pensées tournait autour de sa personne. Peut-être qu'il dépassait sérieusement le cadre purement amical qu'il s'était fixé. Il était un peu perdu. Tout en s'habillant, il essaya de concevoir comment sa vie serait s'il essayait d'avoir une relation, une vraie relation, avec Ruvik. Très vite, la réponse s'imposa à lui comme une évidence. Ce serait un fiasco absolu, total.

Il n'imaginait pas Ruvik être capable d'être tendre ou d'aimer, pas de cette manière-là. Il en vint à se demander s'il avait seulement déjà fait l'amour. D'après ce qu'il lui avait dit, il ne quittait jamais son manoir, alors... même si ça paraissait incroyable pour un homme de 37 ans... peut-être que c'était le cas. Sebastian en éprouva une curieuse satisfaction. Etait-ce le signe de ce qu'il redoutait ? De la jalousie ? Non, sûrement pas. Il avait juste rencontré quelqu'un de surprenant, de vraiment intéressant et qui éveillait chez lui une intense compassion. Il se lava le visage, chassa toutes ces pensées parasites.

Le reste de la matinée se déroula sans encombres. Du moins, jusqu'à ce qu'ils reçoivent un appel urgent en provenance des quartiers bourgeois de la ville. L'alerte paraissait plus que banale. Une femme disait avoir entendu des cris provenant d'un appartement voisin. D'ordinaire, pour ce genre d'affaires, ils dépêchaient deux policiers sur place. Généralement, il s'agissait de malentendus. De simples disputes conjugales. Mais, cette fois-ci, Sebastian avait décidé de s'en charger lui-même, parce que les hurlements était ceux d'un enfant. Lorsqu'ils arrivèrent sur place, ils se retrouvèrent face à un immeuble plutôt chic. Sebastian fit signe à Joseph de le suivre, mais choisit de prendre seul les escaliers, pendant que Oda prenait l'ascenseur, afin de bloquer toute retraite au suspect. Sebastian parvint en premier à l'étage. Le numéro 20. Il allait frapper à la porte, dans le respect de la procédure, quand des pleurs résonnèrent et il y eut un coup rude.

Il n'en avait normalement pas le droit, mais, la porte étant fermée, il l'enfonça à coup de pied. Un homme brandissait le poing. A ses pieds, recroquevillé sur lui-même, se trouvait un petit garçon, la face trempée de larmes et bleuie. le sang de Sebastian ne fit qu'un tour. Il n'y avait pas que dans la misère que se terraient les monstres. Aussitôt, il songea à Ruvik. Ses entrailles se retournèrent. Et il fit ce qu'il n'avait pas pu faire pour Ruvik. Il se rua sur le père, le chopa par la nuque et le plaqua de toutes ses forces, la face écrasée contre le mur.

- Tu trouves ça marrant connard ?! De cogner un gamin, qui peut pas répliquer ?!

Il se tourna vers le gosse, qui s'était replié dans sa chambre, sûrement autant effrayé par lui que par son parent. Tant mieux. Sebastian relâcha l'homme et planta son regard dans le sien.

- Vas-y ! Moi je t'attends ! Vas-y ! Frappe !

Un clapotis se fit entendre. Le type se pissait dessus. Le mépris de Sebastian grimpa d'un cran. Il lui balança son poing dans la mâchoire.

- T'attends quoi, pauvre merde ?! C'est plus aussi marrant là, pas vrai ?!

Le mec lui aurait baisé les pieds. Il demandait pardon en restant par terre, comme une larve, mais Sebastian l'aurait battu à mort si Joseph n'avait pas déboulé dans l'appartement. Ils échangèrent un regard et Sebastian reprit le contrôle. Il lui arrivait de péter un plomb, ce qui était fréquent dans ce métier, mais jamais à ce point-là. Il distingua de l'inquiétude et de l'incompréhension dans le regard de son adjoint. Vous avez bu récemment ? Mais il ne préféra pas faire de commentaire oralement. Sebastian s'en passerait très bien, car il connaissait déjà ses torts.

- Où est l'enfant ? s'enquit alors seulement Joseph.

Sebastian se contenta de désigner la chambre d'un geste de la main. Il embarqua le père, pendant que Joseph appelait les services sociaux et les médecins. Alors qu'il attendait dans la berline le retour de son subordonné et l'arrivée des services de soins, le regard de Sebastian ne cessa de tomber sur son portable. Il crevait d'envie d'appeler Ruvik, mais il se retint. Après tout, n'était-ce pas à Ruvik de lui démontrer son envie de le revoir à ce stade ? C'était à lui de le relancer. Depuis leur rencontre, Sebastian avait été à l'initiative de tout, de chaque rencontre, de presque toutes les discussions. Il avait envie que Ruvik lui prouve que ce qu'il ressentait était réciproque. Amicalement au moins. Les geignements plaintifs du type sur la banquette arrière achevèrent de lui mettre les nerfs à vif.

- Ferme ta gueule ! aboya Sebastian ; il était plus que tendu et l'homme dut le sentir, parce que ses plaintes se calmèrent aussitôt.

Sebastian connaissait ce genre d'ordures. D'ici une heure ou deux, il aurait décuvé et il hurlerait au scandale. Il paierait grassement pour être libéré et le pire, c'était que ça marcherait au final. Le convoi rentra au commissariat pour midi. Comme Sebastian avait donné et son numéro de portable, et celui de son bureau, à Ruvik, il déjeuna sans quitter son office, de peur de louper son coup de fil. Mais, évidemment, le coup de fil tant attendu ne vint jamais.

Il balança le reste de son sandwich dans sa poubelle et se frotta les yeux. L'image du gamin prostré et terrorisé par son propre parent lui passait en boucle devant les yeux. S'y superposait le visage de Ruvik, jeune et seul. La proie de son propre père. Il y avait des jours comme ça où Sebastian aurait préféré ne rien voir, ne rien entendre. Il ne voulait pas rester seul ce soir. Sinon il replongerait sûrement. S'étant donné bonne conscience, il fit ce qu'il avait rêvé de faire depuis qu'il s'était levé. Il empoigna le combiné de son téléphone de bureau et composa le numéro de Ruvik.

Son rythme cardiaque augmenta doucement. A cause d'un simple appel, alors qu'il ne bronchait pas quand il pourchassait des délinquants ou devait les affronter. Non, c'est pas possible... Son coeur accéléra à chaque seconde où la sonnerie retentissait. Enfin, Ruvik décrocha et sa voix résonna à l'autre bout du fil. Instantanément, Sebastian retrouva le sourire.

- Sebastian ?

Il semblait vraiment surpris que le détective le plus occupé de la ville utilise son maigre temps de répit du midi pour l'appeler.

- Ruvik ! s'écria-t-il, avec un empressement qui fit sourire le blond. Oui, je... Je me demandais juste si ça vous dirait de refaire un tour sur le port ce soir ? Ou ailleurs.

Un léger rire le fit espérer. Mais il déchanta tout aussi vite.

- Désolé, Sebastian.

Le brun retint un soupir. Après tout, ils s'étaient couchés très tard et Ruvik devait être fatigué. Nul besoin de s'inquiéter, à moins que Ruvik ait en réalité d'autres plans et, surtout, avec une autre personne. Sebastian serra quelque peu les dents, en l'entendant dire :

- Je dîne avec un ami.

"Ami". Le mot qui ne voulait rien et tout dire à la fois. Sebastian déglutit difficilement, énervé, inexplicablement ennuyé et nerveux. Il tâcha de ravaler sa déception dignement, même si, dans l'instant, il avait juste envie de harceler Ruvik de questions, de lui poser toutes celles qui lui traversaient l'esprit. Qui était cet "ami" ? Pourquoi le voyait-il ? L'idée que Ruvik entretienne avec cet inconnu une relation amoureuse lui arracha un soupir coléreux. Ruvik s'en rendit compte. Sa voix au bout du fil changea, dénotant son inquiétude.

- Sebastian, est-ce que tout va bien ?

- Oui, oui ! répliqua-t-il assez vivement. Passez une bonne soirée. A bientôt...

Et il raccrocha. Il se passa la main sur le front et se plongea dans le boulot, histoire d'oublier cette amère déception. Toute l'après-midi, il fit mine que tout allait bien, mais rentra chez lui, morose, la mine basse, presque abattu. Bien sûr, il but, un peu trop, en espérant s'assommer et dormir, mais ça ne suffit pas et il ne dormit que peu et mal cette nuit-là. Il tourna dans son lit jusqu'à l'aube, en ne cessant de se demander ce que Ruvik faisait et si cet "ami" n'était pas en réalité plus que ça. Il avait conscience de prendre tout ça bien trop à coeur, mais il était quelqu'un d'assez restrictif et dur d'accès, qui, par contre, lorsqu'il tombait sur la bonne personne, avait tendance à s'enflammer et devenait très passionné. Avec Ruvik, il ressentait de nouveau cette excitation, ce désir, qu'il n'avait plus éprouvé après Myra, avec personne.

Je suis attiré par lui.

Comme un homme était normalement attiré par une femme. La première fois que la pensée lui était apparue, il l'avait rejetée et niée en bloc. Maintenant, il ne pouvait plus se voiler la face. Il n'avait jamais été homophobe ou de ceux qui jugeait les homosexuels, mais il ne comprenait pas ce type de relations. Il faisait partie de ceux qui se détournaient, gênés, en voyant deux hommes ou deux femmes s'embrasser, alors il peinait à assumer qu'il puisse lui-même avoir envie d'un autre homme, aussi extraordinaire fût-il. Il essaya de se figurer comment il envisageait concrètement les choses. L'acte en lui-même l'embarrassait. Il se releva pour boire et ne plus y songer.


C'était plutôt hasardeux, mais il n'avait pour ainsi dire pas fermé l'oeil, tant il voulait en avoir le coeur net. Il frappa aux grandes portes, qui ne cesseraient sûrement jamais de le mettre mal à l'aise. Comme s'il les avait déjà vues quelque part, et dans une situation des plus dramatiques. Il n'aurait jamais cru oser rendre une visite surprise à Ruvik et, pour être franc, il doutait de l'accueil qui lui serait réservé. Ruvik, pour avoir connu trop de tragédies impromptues, était devenu quelqu'un aimant tout diriger et superviser, afin que plus jamais un soupçon d'imprévu ne puisse venir démolir impunément sa vie. Un maniaque de contrôle. Même si Sebastian venait avec de bonnes intentions, il était capable de très mal réagir. Bien sûr, les motifs de Sebastian n'étaient pas uniquement altruistes ; il cherchait surtout à vérifier si ses doutes et ses craintes étaient fondés. S'il avait été "hors course" avant même de réaliser qu'il avait un concurrent.

Il ne pouvait plus reculer à présent. Déjà, des pas résonnaient à l'intérieur. Bientôt, la porte s'ouvrait sur un Ruvik étonné, mais pas autant que Sebastian ne l'aurait présumé. Le blond se décrispa après une seconde. Il lui servit un aimable sourire et l'invita à entrer, alors que chaque parcelle de son être désirait juste le réduire en cendres. Sebastian se faufila après lui dans l'embrasure et pénétra dans une demeure telle qu'il n'en avait jamais vue. Deux immenses escaliers richement ornés se rejoignaient au premier étage. Les boiseries étaient sublimes des murs et chaque partie décorative empierrée de la pièce était finement ciselée. Des tapisseries aux armoiries de la famille des Victoriano recouvraient la paroi du fond. L'unique élément qui dénotait avec tout ce luxe était l'immense tableau de famille, exposé à l'étage du dessus. Il représentait la famille réunie, mais le visage de la jeune femme, qui n'était à n'en pas douter Laura, avait été atrocement mutilé. Comme si quelqu'un avait déchiré la toile à coups de couteau, s'était acharné dessus, pile à cet endroit-là. Sebastian ne put s'y attarder ; Ruvik le scrutait, l'air inquisiteur.

- Que me vaut le plaisir ? s'enquit-il, toujours si bienveillant que Sebastian s'en sentît malpoli de le déranger de la sorte.

Il était d'autant plus surpris de le voir à sa porte qu'il savait que Sebastian n'avait quasiment pas de temps libre. Il disposait d'une heure à tout casser pour déjeuner, sans compter les chances d'être appelé à l'improviste. Le brun

- Je me suis dit qu'avec votre emploi du temps de ministre, rit-il, d'une voix un peu étranglée par la gêne, si je voulais avoir une chance de vous réinviter, je devais m'y prendre tôt.

- Pourquoi ne pas passer au petit salon ?

Sebastian réprima un sourire amusé. Le "petit salon". Un concept qui lui était pour le moins étranger. Lui appartenait à cette partie de la population qui s'estimait déjà comblée quand elle avait un seul salon séparé de la salle à manger. La salle dans laquelle il pénétra, à la suite de Ruvik, était élégamment meublé et décoré, à l'image de tout le manoir sûrement. Ruvik l'invita à s'installer sur le sofa, mais Sebastian ne parut pas l'entendre. Il avait les yeux rivés sur un pardessus, qui, de toute évidence, n'appartenait pas à Ruvik. Le brun essaya bien de se contenir, mais il ne se retint pas longtemps. Il fallait qu'il sache.

- Votre ami... a passé la nuit ici ?

Ruvik s'immobilisa et se tourna lentement pour lui faire face. Un amusement infini se peignait sur son visage à demi-masqué par les bandages.

- Non, assura-t-il, après avoir laissé planer le doute quelques secondes. Il a juste oublié son manteau.

Un sourire en coin, charmant du point de vue de Sebastian, fendit ses lèvres narquoises.

- Pourquoi ne pas directement poser vos questions, détective Castellanos ?

Sebastian éprouva dans la seconde un malaise intense, comme il en avait rarement ressenti dans toute sa vie. A la mine divertie qu'affichait Ruvik, il paraissait évident qu'il prenait un malin plaisir à le tourmenter en jouant au chat et à la souris. Sebastian se raffermit, non sans peine. Arrêter les suspects les plus violents lui semblait infiniment plus facile, voire enfantin, que de s'exprimer tout de suite.

- Cet ami...

- Ne me rendait qu'une visite de courtoisie, acheva Ruvik, à sa place, le sentant perdre pied.

Il lui était aisé de constater à quel point Sebastian luttait et il en déduisait qu'il n'était pas habitué à ce type de situation. Il en joua, appuya dessus.

- Pour un inspecteur, vous me paraissez peu habitué aux interrogatoires, le railla-t-il, pas aussi gentiment qu'il le paraissait.

- Parce que, d'ordinaire, je ne suis pas sentimentalement impliqué.

Ce subit accès de franchise ébranla un peu Ruvik. Sentimentalement... Dans quel sens exactement ? Il raisonna pour écarter toute gêne. Il avait noté la présence de cette bague à l'annulaire de Sebastian. Celui-ci était marié, mais plus dans les faits de toute évidence, seulement toujours dans sa tête. Et encore... S'il était resté attaché à la femme qui lui avait glissé cet anneau au doigt, il ne serait pas revenu voir Ruvik. Le blond n'avait aucun mal à conclure : l'homme face à lui était juste en quête d'une personne capable de le comprendre et de le sortir de son marasme. Cependant, il ne s'ouvrait pas facilement, ni n'était d'accès aisé, sans quoi il aurait déjà été entouré d'une nuée de jeunes prétendantes. Il avait une face sombre ; Ruvik sourit. Sebastian avait semblé si soulagé par sa réponse. Il regagna contenance.

- Par le plus grand des hasards, vous seriez libre ce soir ? S'enquit-il, l'air de rien.

Son portable vibra dans sa poche. Il le consulta rapidement. 12h30. Il devait être de retour avant une heure. Le temps lui manquait ; il n'aurait pas le temps de manger, mais tant pis. Il ne regrettait pas d'être venu à l'improviste voir Ruvik ; celui-ci l'avait soulagé de toutes ses inquiétudes. Le blond devina qu'il était pressé par le temps et il changea à nouveau de pièce pour se rendre dans la cuisine du manoir, dont les dimensions étaient facilement le double de celles de la moitié de l'appartement qu'occupait Sebastian.

- Encore une invitation au restaurant ? Musa Ruvik. Je vais devoir refuser. Vous me gâtez, inspecteur.

Malgré votre salaire de misère. Il prit Sebastian de court. Le brun n'osait insister, de peur de passer pour un malpoli. Il imaginait aussi que c'était peut-être la manière polie de Ruvik de décliner son offre, voire de lui signifier qu'il n'était pas intéressé. D'un autre côté, il ne voulait pas non plus abandonner si vite. Il s'enhardit à dire :

- ça me fait plaisir.

Ruvik sortit plusieurs bocaux du réfrigérateur et commença, devant l'air éberlué de Sebastian, à préparer un sandwich.

- Vous n'avez pas de personnel pour préparer vos repas ? S'étonna Sebastian.

Jamais il n'aurait cru qu'un des héritiers les plus riches de la ville ne cuisine lui-même. Il avait déjà été surpris que Ruvik vienne lui ouvrir en personne, à son arrivée. Ruvik secoua négativement la tête, puis déposa le couteau qui émit un cliquetis contre le comptoir carrelé de faïence. Il scruta le brun dans le reflet de la lame, les yeux mi-clos, avant de se remettre à préparer son en-cas.

- Je préfère la solitude à une mauvaise compagnie.

Il referma le pain soigneusement ouver. Il maniait le couteau avec une dextérité étonnante. Le moindre de ses coups était net et précis. Le regard de Sebastian s'arrêta sur ses mains ; elles étaient longues, fines et agiles, pareilles à celles des chirurgiens chargés des opérations les plus complexes. Ruvik poursuivit :

- De plus, m'occuper de toutes ces tâches ridicules ne m'importune pas trop.

Il se détourna du plan de travail et sourit brièvement à Sebastian, avant de lui tendre le sandwich.

- J'imagine que vous n'aurez guère le temps de déjeuner, après m'avoir rendu cette visite.

Sebastian prit le sandwich. Il allait de surprise en surprise.

- Merci, marmonna-t-il, un peu confus.

Il consulta sa montre et soupira. Il devait déjà retourner au commissariat.

- Ce soir. Ici, dit tout à coup Ruvik. Qu'en dites-vous ?

Sebastian ne put qu'accepter. Il quitta vite Ruvik, le coeur bien plus léger qu'à son arrivée. Il peinait à croire qu'ils aient enfin franchi ce pas. Il l'avait invité chez lui, là où personne d'autre, hormis une femme de ménage et cet "ami" qui agaçait tant Sebastian, n'étaient tolérés.

L'après-midi passa à une vitesse encore plus folle que d'habitude. Comme Ruvik n'avait pas précisé d'heure, il s'arrangea pour être de retour sur le coup de vingt heures. Il s'était fait présentable, changé, propre, pour ainsi dire impeccable. Lorsque Ruvik vint l'accueillir, il remarqua que le blond aussi avait fait un effort supplémentaire. Il avait mis la barre encore plus haut que les soirs précédents. Sebastian lui emboîta le pas et ils gagnèrent la salle à manger. A peine franchi le seuil, Sebastian fut saisi d'un curieux malaise. La vue de la grande table dressée lui fit tourner la tête. Il se raccrocha discrètement au mur, le temps de se reprendre. Par chance, Ruvik ne sembla rien remarquer de sa défaillance. En tout cas, il eut la décence de ne pas faire de commentaire. Une fois remis, Sebastian s'extasia devant la quantité de plats cuisinés.

- Vous avez préparé tout ça ?

Ruvik fut agité d'un petit rire malicieux.

- Non. Je cuisine, mais pas aussi bien et surtout pas à cette vitesse. J'ai engagé un traiteur.

Il s'installa et Sebastian s'assit face à lui, après s'être débarrassé de son trench coat sur le portemanteau.

- Tiens, lança soudain Ruvik, l'air de rien. Vous l'avez perdue ?

Son regard était posé sur la main de Sebastian. A son annulaire, nulle bague visible, juste un fin trait de peau plus claire. Ruvik savait parfaitement qu'il l'avait enlevée et non égarée. Personne ne perdait ce genre d'objet, mais il prenait un malin plaisir à l'embarrasser, à le pousser dans ses derniers retranchements. Sebastian avait compris qu'il était observateur, mais il était surpris qu'il le détaille à ce point.

- J'ai décidé de faire de la place, répondit-il au bout d'un moment, après avoir soigneusement choisi ses mots. Pour me fabriquer de nouveaux souvenirs.

La discussion avait des relents de déjà-vu. Ruvik saisit immédiatement le sous-entendu. Sebastian frisait dangereusement la frontière entre le permis et l'interdit, le tabou. Il ne violait pas la règle établie entre eux. Il la contournait ingénieusement. Il avala sa gorgée de vin et glissa, avec un demi-sourire :

- J'ai eu tort ?

L'embarras gagna Ruvik, qui ne sut honnêtement que répondre. Il ne dissimulait rien ; il était juste en pleine confusion. Il fit tourner son vin dans son verre rond un moment, les yeux rivés dessus, concentré, puis il murmura :

- Je suppose que non.

Obligé de mentir pour poursuivre ce ridicule petit jeu encouragé par Marcello. Il en était malade, mais il sourit. Sebastian aussi, parce qu'il le croyait sincère. Mais il ne manqua pas le tremblement qui parcourut la main droite de Ruvik, celle qui serrait le manche de son couteau, comme s'il retenait de le lancer, de frapper. Il y avait quelque chose de pas net chez ce type ; il le savait pertinemment au fond, mais il restait et, pire, il revenait, encore et encore. En en désirant toujours plus.

- Vous ne vous sentez jamais... seul ici ?

Ruvik le regarda sans comprendre, alors que la question tombait sous le sens pour quiconque d'un tant soit peu équilibré. Il vivait en ermite. Il reposa ses couverts et interrogea du regard son invité, qui dut lui expliquer ce qui lui paraissait si élémentaire.

- L'homme n'est pas fait pour la solitude.

- Je ne suis pas n'importe quel homme.

Sebastian ne réussit pas à retenir un rire attendri, mais qui déplut énormément à Ruvik. Constamment sur la défensive, celui-ci crut aussitôt qu'il se fichait de lui. Ses sourcils se froncèrent, au point que Sebastian s'en aperçut malgré les bandages. Sa bouche se tordit. Sebastian préféra couper court à toute dispute.

- Je le sais, Ruvik.

Il prit son courage à deux mains et continua, d'un air naturel, alors qu'il avait les entrailles nouées :

- Vous êtes la personne la plus forte, la plus courageuse et la plus intelligente que j'ai rencontrée.

Et la plus belle. Mais il se dit que Ruvik prendrait ça pour une moquerie, alors il le garda pour lui. Une foule d'autres superlatifs lui venaient en tête. Il rit intérieurement. La plus névrosée aussi. Il ne savait même pas encore à quel point. En réalité, le stade névrotique avait depuis longtemps été dépassé.

Ruvik resta sans voix, sa colère tuée dans l'oeuf. Ce que Sebastian venait de lui dire valait bien un aveu. Personne, au grand jamais, ne lui avait parlé ainsi. Jimenez l'encensait bien parfois, mais ce n'était qu'hypocrisie, qu'un moyen d'obtenir ce qu'il voulait plus aisément. Durant un fragment de seconde, un infime instant, Ruvik culpabilisa de mentir sans vergogne à cet homme si bon. De toute évidence, Sebastian ne le blesserait pas. Il n'essayait pas de l'utiliser comme les autres. Il ne le forcerait à rien, ni ne le ferait chanter. Ruvik se mordit la langue. Mais, après tous ses crimes, il ne pouvait plus se donner le luxe d'être clément et de faire des exceptions. Il aurait dû s'engouffrer dans la brèche que Sebastian avait lui-même ouverte, mais, même en songeant à la prison, il n'y parvint pas. Il essaya de modérer Sebastian. Comme pour l'avertir.

- Vous ne me connaissez pas assez pour tirer de telles conclusions, dit-il.

Tu serais si déçu de voir mon vrai visage, d'apprendre que tout ça n'est qu'un jeu et que tu n'es qu'un pion. Mon pion.

- N'oubliez pas que je suis détective, sourit Sebastian, sur un ton complice ; il ne se le permettait que maintenant, car il avait l'impression que Ruvik baissait peu à peu sa garde, qu'il acceptait mieux sa présence. Il y a aussi des choses que je sens.

Vraiment ? Beaucoup que tu loupes aussi. Un sourire quelque peu machiavélique se dessina sur la bouche de Ruvik, mais il le troqua vite pour un autre nettement plus doux.

- Alors je ne peux que m'en remettre à votre jugement.

Pendant plusieurs minutes, seuls les cliquetis des fourchettes et des couteaux résonnèrent à travers la salle. Une question torturait un peu Ruvik. La réponse lui importait assez peu, en définitive, mais il voulait comprendre la nature exacte de l'affection que Sebastian lui portait. Le brun avait eu pas mal de phrases équivoques.

- Serait-ce trop indiscret de vous demander ce qui vous a convaincu de... tourner la page ?

De retirer la bague, de surmonter son départ. Ce qui l'avait déterminé à revivre en réalité. Sebastian n'hésita pas une seule seconde. Il le regarda franchement et répondit du tac-au-tac :

- Vous.

Ruvik se glaça. Oh. Merde. Alors c'était ça... C'était vraiment ça. Ruvik n'avait jamais eu de relation amoureuse auparavant et, honnêtement, il n'avait pas envie d'essayer. Il n'avait aimé qu'une seule fois, dans toute sa vie, et cet amour s'était bâti au-delà de toute considération. Il avait été beau, pur, enfantin. Rien ne le remplacerait. Débarqué en plein terrain inconnu, perdu, il ne sut que répondre. Devait-il répondre ? Devrait-il vraiment en arriver là pour protéger son secret et poursuivre ses recherches en toute sécurité ? Jimenez l'y aurait poussé, mais lui s'en sentait incapable. Son égarement était si fort qu'il transparaissait sur son visage et dans ses mouvements. Sebastian regretta de s'être montré si entreprenant.

- Ruvik. Je n'attends rien de t... de vous.

Tu parles. Ruvik préféra néanmoins le croire ; il voulait à tout prix éviter ça. La vie réelle, tous ses petits éléments, y compris le sexe, surtout le sexe, lui flanquaient la nausée. Comme il nageait toujours en pleine confusion, il se dressa.

- Un peu de dessert ?

Il n'avait rien trouvé de mieux à dire. Il ne voulait pas répondre ; il ne pouvait juste pas. Sebastian acquiesça, sans grand entrain. Un pas en avant, deux en arrière. Il se mortifia. Quel con. Il avait vraiment manqué de tact. Le repas touchait à son terme, quand Ruvik se dressa subitement de sa chaise, étrangement animé. Il avait réfléchi, tout en achevant son souper. Il refusait de s'investir à ce point, de donner davantage de sa personne, alors il devait accélérer les choses. Pourtant, pour elle, il aurait fait n'importe quoi. Il aurait secoué ciel et terre.

- Suivez-moi.

Il ordonna et Sebastian obéit. Une partie de lui se faisait des films, il devait l'avouer, mais l'autre était plutôt intriguée et voulait savoir ce que cachait ce brusque changement d'humeur. Ruvik le conduisit à l'étage, jusqu'à une immense bibliothèque organisée sur deux niveaux. Il s'installa dans un fauteuil et en proposa un autre à Sebastian, qui prit place. D'un tiroir à sa droite, il extirpa un petit coffret d'acajou, l'ouvrit à l'aide d'une petite clef et le tendit à Sebastian. La boîte contenait d'excellents cigares.

- Vous fumez, me semble-t-il ?

Sebastian acquiesça et s'empara d'un des cigares. Excellents, exhalant une odeur enivrante. Il n'aurait jamais cru avoir la chance de seulement en tenir un de semblable entre ses doigts. Il sourit et rendit le coffret à Ruvik, qui le rangea aussitôt.

- Vous n'en prenez pas, souligna le brun.

- Ce serait incompatible avec mon état de santé, murmura-t-il, d'une voix sombre et amère.

Son regard se releva et se balada sur Sebastian. Ce qu'il crut deviner dans ses yeux lui parut étrange. De la sollicitude ? Voire de l'anxiété. Comme s'il se faisait vraiment un sang d'encre pour lui. Après un moment, le brun demanda à mi-voix, appréhendant la réponse :

- C'est grave ?

Son trouble prouvait bien que le sujet lui tenait à coeur. Il ne posait pas cette question à la légère, pour faire semblant de s'intéresser à lui ; il se sentait réellement concerné. Ruvik hésita un moment, puis finit par lui dire la vérité :

- Non, mais, compte tenu de ce qui m'est arrivé, je préfère me méfier et éviter toute forme de "stimulant". Mon corps... n'est pas aussi neuf qu'il le devrait, acheva-t-il à regret.

Ton corps est magnifique. Sebastian se contenta de garder le silence, rassuré par ce qu'il venait d'entendre. Il laissa Ruvik poursuivre.

- D'ailleurs, c'est de ce propos que je désirais vous entretenir.

Sebastian fronça les sourcils, de plus en plus surpris et intéressé.

- Je ne vous ai jamais expliqué... ce qui s'est passé ce jour-là... débuta Ruvik, terriblement embarrassé et mal à l'aise.

Il soupira, le regard baissé, les mâchoires serrées. Quelques secondes s'écoulèrent, puis il se leva et esquissa un pas jusqu'à Sebastian. Là, il ôta ses bandages. Le spectacle était à la fois terrifiant et ensorcelant. Une fois que son visage fut entièrement découvert, il se pencha légèrement vers le détective, rencontra son regard. Le sien brûlait d'une flamme intense, mêlant haine et colère.

- Je ne vous ai jamais parlé... des salopards qui m'ont infligé ça.

Il ne se montrait jamais vulgaire d'habitude. Ils avaient franchi une étape. Il marqua une pause. Ses narines se gonflèrent, tandis qu'il inspirait à pleins poumons, essayant de dominer sa fureur.

- Des salopards qui m'ont enlevé ma soeur.

Sebastian ne pouvait plus détacher son regard de ces yeux, même si la lueur dévorante qui les illuminait semblait presque le consumer. La haine. A l'état pur. Il aurait pu apercevoir le diable dans ces yeux. Alors que l'éclat se faisait insoutenable, Ruvik se détourna. Sebastian reprit sa respiration.

- Laura et moi avions pour habitude de nous isoler dans une grange, à l'ouest du domaine.

Le jaune des tournesols, s'unissant au doré des rayons solaires. La caresse de la brise, puis celle, ardente et effrénée, des flammes. Et les cris de Laura. Ses doigts se replièrent. Ses ongles entamèrent ses paumes. Sa voix tressaillit, à maintes reprises, tantôt de douleur, tantôt de colère, mais il y parvint. Il réussit à tout lui raconter. L'innocence de leurs jeux d'enfant interrompue. Le basculement dans l'horreur et la souffrance.

- Elle... Elle s'est sacrifiée pour me sauver...

Après ça, les salauds l'avaient traqué à travers le champ. A bout de forces, le cerveau délirant à cause de la douleur trop extrême, il avait fini par s'évanouir, au milieu du champ de fleurs. Quand il s'était réveillé, il était chez lui. Et son père semblait déjà décidé à le terrer dans leur cave, dégoûté par sa seule vue.

A cet instant, Sebastian ne put plus se retenir. Il se leva et alla vers lui. Il voulut le prendre dans ses bras, sans arrière pensée, pour le réconforter, mais Ruvik réagit d'une manière inattendue. Il lui cria d'arrêter en le repoussant violemment. Puis il le fixa, comme une bête blessée, écorchée vive. De longues secondes, minutes même, filèrent et Ruvik ne parlait plus. Sebastian, quant à lui, n'osait plus ouvrir la bouche, trop abasourdi par l'atrocité du récit et par son subit revirement. Enfin, Ruvik reprit la parole. Haletant de rage, il articula distinctement :

- Retrouvez-les. Pour moi, retrouvez-les tous jusqu'au dernier.

Sur un ton d'une froideur inhumaine, sans pitié. Sebastian sentait bien qu'il n'en résulterait rien de bon. La tâche, de plus, lui paraissait littéralement impossible. Comment mettre la main sur des hommes non identifiés, pour des faits accomplis près de vingt ans auparavant ? Quand bien même, par miracle, il les aurait retrouvés, les faits tombaient sous le coup de la prescription. Jamais ces criminels ne seraient punis. Mais il ne réussit pas à dire tout ça à Ruvik. Alors il se contenta d'hocher la tête.

- Je vous paierai bien, garantit Ruvik, qui reprenait ses esprits.

Il farfouillait dans sa poche et s'apprêtait à en sortir des billets, quand la main de Sebastian recouvrit la sienne. Il ne souffla mot, mais son regard suffisait à exprimer sa pensée. Non, ce n'est pas la peine. Il le ferait, pour lui et uniquement pour lui.


Bordel, je dois avouer que j'ai de la peine pour Sebastian, mais bon... L'histoire veut qu'il en passe par là.

Merci aux lecteurs !

Beast Out