Chapitre 4 : Un seul et dernier

Une, deux, trois semaines passèrent. Puis il cessa de compter. Les semaines devinrent des mois. Cela faisait désormais deux mois, jour pour jour, qu'il avait rencontré Ruvik. Leur relation semblait au point mort. Ils ne se fréquentaient guère plus. Le vouvoiement persistait, telle une muraille infranchissable dressée entre eux. Sebastian rêvait de l'abattre à coups de petites attentions, de sorties, d'une phrase glissée ça et là, mais Ruvik la reconstruisait lentement à chaque fois. Aussi tenace qu'il soit, le brun commença à perdre espoir et, lentement, il lâcha l'affaire. Il ne cessa pas pour autant d'enrager, toutes les fois où il apprenait que Ruvik sortait en compagnie de cet énigmatique "ami", qui semblait déterminé à lui voler la vedette.

Le temps que Sebastian ne passa plus avec Ruvik, il le dédia intégralement à son travail. Ils n'avaient pas fait de progrès significatifs dans l'affaire des disparus de l'hôpital Beacon, mais il avait réglé quantité de cas à côté. Surtout, il croyait avoir enfin rassemblé une liste plutôt exhaustive des assassins de Laura. En réalité, même lorsqu'il était supposé enquêter pour une autre affaire, il gardait celle-là dans un coin de sa tête. Son cerveau cogitait comme jamais. Parfois même, il en rêvait la nuit. Immanquablement, il songeait alors à Ruvik et il regrettait de n'avoir pas su faire ce qu'il fallait pour débloquer la situation avec lui. Petit à petit, il rassembla les éléments, jusqu'à ce que la fresque soit complète.

Ce jour-là, il posa le point final à la liste. Il sonna aux portes du manoir, enjoué. Il avait réussi. Il ne comptait plus les heures qu'il avait passées à interroger des ivrognes dans des bars, à aller de ferme en ferme, ou même le temps passé dans les mairies, pour s'enquérir des changements de situation de tel ou tel homme, dans les hôpitaux, car, étrangement, les trois quarts de ceux dont il avait rassemblé les noms étaient déjà morts dans des circonstances plus que suspectes ou avaient été envoyés au fameux hôpital Beacon, qui n'avait plus la moindre nouvelle d'eux. Ils comptaient parmi les disparus dont Sebastian devait déterminer la destinée. Ses recherches en avaient été grandement facilitées. Il en restait pourtant un, un seul, qui vivait toujours, dans une petite maison au nord de la ville, en reclus. Un sur dix.

Ruvik serait sûrement satisfait d'apprendre que déjà neuf de ses bêtes noires avaient été punies par la vie elle-même. Ou par un tueur en série qui sévissait toujours. Sebastian sentait bien que sa demande n'était pas nette, mais il n'allait pas renoncer à informer Ruvik. C'était déjà tordu d'avoir accepté de retrouver les meurtriers maintenant. Autant qu'il finisse ce qu'il avait entamé.

Quand Ruvik lui apparut, le sourire de Sebastian grandit. Il ne l'avait seulement pas entraperçu depuis une bonne semaine et dieu sait qu'il lui avait manqué. C'était une belle journée, même si la météo annonçait de l'orage en ce soir d'été.

- Je peux entrer ?

Le blond lui rendit son sourire et s'effaça pour lui libérer le passage.

- Vous paraissez bien satisfait, inspecteur.

Celui-ci se contenta de lui glisser entre les mains ses conclusions. Ruvik consulta rapidement la liste. En face de neuf noms, était inscrit la mention "Décédé". Ruvik avait souri davantage dans l'ombre. Evidemment... Il savait déjà tout ça. Tout ce qui l'intéressait, c'était la dernière ligne. Il vit le nom, la mention "En vie" et l'adresse. Ses yeux flamboyèrent dans le noir. La vengeance est un plat qui se mange froid. Vingt-sept ans. Il lui avait fallu vingt-sept années pour retrouver sa trace. Vingt-sept longues, interminables, années, pour qu'enfin la chasse arrive à son terme et porte ses fruits, pour qu'enfin la douleur se tarisse.

Prépare-toi, enfoiré. J'arrive.

Il allait le massacrer, le torturer jusqu'à ce qu'il le supplie d'abréger ses souffrances. Exactement comme les autres. Ils réagissaient tous de la même façon. Absolument tous. Il affichait un air très doux, presque angélique, tout à l'opposé du feu infernal qui le dévorait de l'intérieur. Il sourit gentiment.

- Merci Sebastian.

Merci infiniment...


Sebastian était rentré chez lui, assez surpris que Ruvik se soit contenté de le remercier de vive voix et pas en lui proposant une soirée, un dîner ou quoi que ce soit d'autre. Il n'avait même pas promis de l'appeler ultérieurement. Après tous les efforts que Sebastian avait fournis, il en espérait davantage. Peut-être Ruvik ne se rendait-il simplement pas compte ? Peut-être qu'il se figurait qu'il suffisait d'entrer quelques données dans un ordinateur de la police et que la machine faisait tout le reste.

Il s'installa à table, seul, désespérément seul, et termina une vieille bouteille de whisky. Il se tança vertement. A toi... Pauvre con... C'était terminé maintenant. Il ne reverrait plus Ruvik. Il commençait à se dire que le blond n'avait fait que l'utiliser. Maintenant qu'il lui avait donné cette fameuse liste, Sebastian ne représentait plus rien à ses yeux. Il était normal qu'il s'en débarrasse. Le brun but cul sec, tout en se disant qu'il retrouverait quelqu'un d'autre, même s'il devait avouer que les personnalités comme celles de Ruvik se comptaient sur les doigts d'une main. Et encore.

Il essaya de voir les choses du bon côté. Ruvik avait créé une grande excitation dans sa vie ; il ne pouvait le nier. Mais pas seulement. Il avait aussi engendré une gêne, un doute permanent. Sa façon d'être, si trouble, voire de mentir... Sebastian ne voulait pas compter parmi ceux qu'elle ferait pleurer. Quand bien même il lui reviendrait, il ne retomberait plus dans le piège. Ruvik pourrait bien s'excuser, ce qui ne risquait pas d'arriver en réalité, il le rejetterait. C'était beaucoup trop d'efforts. Si seulement il avait compris plus tôt... Pourquoi y songeait-il encore pour commencer ? Ruvik n'était plus là. Il ne le serait jamais plus. Il devait le considérer comme disparu, comme tous ces patients de l'hôpital. La pensée le fit sourciller une seconde, mais la sonnerie de son portable interrompit le cours de ses pensées. C'était Joseph. Il fronça davantage les sourcils. Que pouvait-il bien lui vouloir à cette heure ? Il décrocha ; c'était son job après tout, d'être sur le qui-vive et prêt à intervenir en permanence.

Au fur et à mesure que Joseph lui détaillait le problème, son front se plissait, tandis qu'il réfléchissait. Un nouveau kidnapping et l'homme ne lui était pas inconnu. Pour cause, il s'agissait du seul survivant sur la liste qu'il avait tantôt donnée à Ruvik. Le dernier des assassins de sa sœur en vie. A ne pas avoir été châtié. A respirer. Il irait jusque-là ? La réponse s'imposa à lui. Il décuva instantanément.

- Seb, ça va ? s'enquit la voix de Oda, à l'autre bout du fil.

Il répondit à peine :

- Fais circuler l'avis de disparition. Procédure habituelle.

Même si je sais déjà où le chercher. Et il raccrocha tout net. Oubliant dans la seconde toutes ses bonnes résolutions, il empoigna son trench coat et dévala les escaliers de son immeuble. La minute suivante, il grimpait dans sa voiture et démarrait en trombe pour se rendre au manoir des Victoriano.


Ce n'était pas raisonnable du tout ; c'était même fou. Ce fichu inspecteur le soupçonnerait. Mais il devait le faire. Il ne pouvait plus attendre. Plus un jour de plus. Plus une seule minute. Il n'avait que trop patienté. Vingt-sept ans... Tout ce temps perdu, ces minutes qu'il ne regagnerait jamais, tout ce gâchis. Il soupira dans le noir. Mais ça en avait valu la peine.

Il regarda l'homme se réveiller. Celui-ci crut d'abord à un cauchemar. Comme tous les autres avant lui, qui s'étaient tenus sur cette chaise de torture, solidement attachés. Une silhouette, allongée, osseuse comme la faucheuse, lui faisait face, tapie dans l'ombre. Tout ce qu'il percevait tenait en ses deux yeux braqués sur lui, reluisant même dans les ténèbres. Là, il comprit que tout était réel. Il jura, se secoua, mais les liens, des barbelés, lui entaillaient la peau, créant des rigoles de sang. Peu à peu, il réalisa son impuissance. Alors, toujours comme tous ses prédécesseurs, il se mit à chouiner, à geindre. Pire qu'un gosse. Ruvik le contemplait, avec un mépris brûlant. Lui n'avait jamais pleuré, même avec le corps en feu.

- Pitié... Pitié... Qu'est-ce que vous voulez ? gémissait-il, gigotant, s'ouvrant toujours plus sur les barbelés.

La forme confuse, perdue dans le noir, resta là, sans faire un geste durant un moment qui lui parut interminable. Et, toujours, ces yeux incandescents, vengeurs, l'observaient. Comme l'oeil de Dieu dans la tombe de Caïn. Mais la main de Dieu ne s'abattait jamais. Celle de Ruvik, si. Lorsqu'il glissa enfin dans la lumière, son prisonnier pleurait et suppliait. D'un geste, il rabattit sa capuche. Et un tremblement perceptible ébranla l'homme tout entier. Tu me reconnais... Les lèvres brûlées s'entrouvrirent et une voix d'une froideur inhumaine résonna dans le caveau :

- J'avais l'air mort, n'est-ce pas ? Un enfant brûlé, par endroits jusqu'à l'os... Brûlé, calciné, comme sa sœur. Mais, voilà, non, je ne suis pas mort. J'ai survécu.

Avec votre haine qui s'insinuait dans mes veines, qui grillait mon cerveau et s'en repaissait. Il s'était caché, terré entre ses quatre murs, pour que ce moment puisse un jour arriver. Il avait vécu caché, mais qu'importe puisqu'enfin, il était là. Le dernier.

- J'ai souffert, comme tu ne l'imagines même pas, poursuivait lentement la voix vengeresse, avec une certaine lenteur, afin que le supplicié se remémore chaque instant. J'ai été abandonné et j'ai hurlé, j'ai tellement hurlé... J'ai crié vengeance pendant toutes ces années. Et j'ai fait comme vous. J'ai tué. J'ai tué, encore et encore. J'ai tué tellement de gens, pour réparer ce que toi et tes amis avaient fait, que j'en ai perdu le compte, mais, devine quoi ? Tu es le dernier sur ma liste.

Une fois que j'en aurai fini avec toi, je me sentirais peut-être un peu mieux. L'homme gesticula de plus belle. Il implorait son pardon, mais Ruvik avait l'habitude. Il extirpa un scalpel et l'appliqua contre son cou. Il lui sourit doucement, rabattit ses cheveux en arrière, tout en chuchotant de faux mots rassurants à son oreille. Si seulement il avait pu sentir sa haine, il aurait réalisé que rien, absolument rien au monde, ne le tirerait de ce mauvais pas.

- Tch tch... soufflait doucement Ruvik. Ne me fais pas cet affront. Il n'y a absolument plus rien qui puisse te sauver.

Il ne nourrissait qu'un désir : celui de le trancher dans le vif, de détruire sa vie, de l'annihiler. Il ne croyait ni au Paradis, ni à l'Enfer, alors n'était-ce pas son devoir de faire en sorte que ce monstre ait ce qu'il mérite ?

- Calmé ? On est sage ? demanda-t-il, sur un ton presque mutin, comme s'il gourmandait un enfant indocile.

Le prisonnier acquiesça avec vigueur. Ruvik lui tapota la joue avec un cynisme immense.

- Bien. Nous allons pouvoir nous amuser un peu alors, ajouta-t-il avec un sourire des plus malsains.

Un instant, il était paisible et presque doux, mais, en un éclair son regard se durcit et il poussa un cri de rage froide, en tailladant la face de l'homme à coups de scalpel. La victime émit une sorte de couinement de terreur ridicule, qui fit éclater de rire Ruvik. Un porc répugnant qu'il allait saigner. Il s'apprêtait à l'inciser de nouveau, quand le crissement de pneus sur la route détrempée par la pluie le fit se pétrifier. Il n'attendait personne, surtout pas à cette heure tardive. Marcello était le seul qui osait lui rendre visite à l'improviste. Non, plus maintenant. Ses traits se tordirent de colère. Sebastian... Il fallait qu'il fourre son nez partout.

Ruvik bâillonna sa proie et commença à remonter les escaliers de la cave, tout en se débarrassant de ses gants ensanglantés et de sa blouse. Une fois dans le hall, il s'assura que le passage était bien fermé et passait inaperçu. Il s'inspecta une seconde dans une glace. Pas une trace de sang sur lui. Il était prêt. Il se rendit à l'entrée pour ouvrir.

Quand la porte s'entrouvrit, le visage fermé et furieux de Sebastian apparut dans l'embrasure. Ruvik perçut l'ire dans ses yeux. Immédiatement, il réalisa. Il a compris que je lui ai menti. Il avait fait si chaud jusqu'à ce soir-là. L'air était toujours aussi lourd, à l'image de l'atmosphère entre les deux hommes. Pesante et intenable. Un éclair illumina leurs deux faces concentrées, comme s'ils s'affrontaient. Ruvik ne lâcherait rien, ou qu'après un long combat ; Sebastian le savait. Puis le tonnerre retentit. Le visage de Ruvik disparut de nouveau dans l'ombre.

- Où il est Ruvik ?! s'exclama juste Sebastian et il le bouscula pour entrer de force dans le manoir. Où il est ?!

Il est ici. Je le sais. Maintenant, il croyait avoir mis le doigt sur la dernière chose qui le gênait chez Ruvik, cet indéfinissable détail qui le gênait. Qu'aurait-il dit en apprenant qu'il était encore loin du compte ? Comme le blond demeurait muet, immobile, Sebastian le chopa par les épaules.

- Où est-il putain ?! Dis-moi !

Je ne te laisserai pas le tuer. Je ne te laisserai pas t'infliger ça. Sombrer dans la folie. Ruvik le fixait de ses yeux enflammés. C'est trop tard. Son regard vida Sebastian de toute assurance. Ruvik en profita pour se libérer de son emprise, mais la voix du brun le pourchassa, lui répétant toujours la même question. Il n'y répondit pas et s'esquiva encore. Sebastian le poursuivit dans l'escalier.

- Ruvik ! Réponds-moi !

Il ne le craignait pas ; il ne lui en voulait même pas. Il comprenait qu'il brûle de haine, qu'il coure après la vengeance. Tout ce qu'il espérait en se précipitant ici était d'arriver à temps pour empêcher Ruvik de commettre l'irréparable. Pas parce que Sebastian estimait que le meurtrier méritait d'être sauvé, mais parce qu'il ne voulait pas que Ruvik perde pied définitivement. Une fois qu'on avait ôté la vie d'un homme, on pouvait en prendre cent autres sans sourciller. Le sens des valeurs basculait.

Ruvik s'échappait toujours, sans vraiment sembler fuir. Sebastian se pressa derrière lui et essaya encore de l'empoigner, mais il se dégagea.

- Ruvik ! Je veux juste t'aider ! s'écria Sebastian, en s'en voulant ; normalement, il aurait dû appeler le service, requérir une perquisition et braquer son flingue sur cette tête. Mais il aimait la personne à qui appartenait cette tête. Ce petit détail changeait tout.

- M'aider en envahissant ma vie privée ? riposta furieusement le blond, tout en faisant subitement volte-face.

Son doigt pointé sur lui appuya sur le torse de Sebastian, creusant dans le tissu de sa chemise. Le grand brun ne se laissa pas désarçonné. Il chopa vivement son poignet et le tint avec fermeté, lui interdisant de se soustraire à son étreinte.

- T'aider en t'empêchant de faire une grosse connerie qui va détruire ta vie !

Je dois t'arrêter avant qu'il ne soit trop tard. Ruvik lutta. Il se débattit de toutes ses forces, jusqu'à ce qu'il réalisât son impuissance. Sebastian était plus grand et costaud que lui. Alors il s'immobilisa, le souffle court, et il planta son regard dans le sien. Sur ce terrain-là, il pouvait encore gagner. Pendant plusieurs secondes, seuls ses halètements retentirent dans le couloir à peine éclairé, entrecoupés de coups de tonnerre. Il se reprenait progressivement. Il calculait son dernier mouvement. Tout à coup, il rugit, la voix sifflante de colère :

- Laisse-moi... Laisse-moi finir ce que j'ai commencé !

Laisse-moi apaiser mon âme, pour que je puisse dormir en paix. Sebastian le scrutait, sans horreur ou peur dans le regard. Il était incapable de bouger, de se décider, et restait là, les bras ballants, à contempler la vengeance faire son oeuvre. Le blond ne cherchait plus à fuir. Il s'était résolu à l'affronter. Il tâcha de reprendre son souffle devenu erratique, pas parce qu'il avait accompli un effort quelconque, mais parce qu'il était si impliqué émotionnellement que le moindre mot requérait un effort titanesque pour être extrait de sa gorge. Puis, il cria de nouveau, de toutes ses forces :

- J'ai le droit de tuer cet enfoiré !

Le mot était dit et le crime, avoué. Tout doute résiduel, toute quiproquo éventuel, était écarté. Ses veines enflèrent un moment, avant de disparaître de nouveau sous sa peau pâle. Il haleta plusieurs secondes. Ensuite, il ne cessa de répéter en boucle ces mots :

- J'ai le droit... J'ai le droit...

Un terrifiant silence s'installa. Un éclair éclaira brutalement le couloir, frappant les rétines et révélant toute la rage qui animait Ruvik. Sebastian, complètement déboussolé, au lieu de se jeter sur lui pour lui passer les menottes, hésitait, la conscience partagée. Cette seconde était la plus décisive de sa vie entière. Il le savait ; il le sentait. Il mettait tout en jeu ici, maintenant. Sa carrière, sa vie. Toute la question était de savoir : qu'est-ce qui pesait le plus lourd sur la balance ? Ruvik ou le reste ? Le blond finit par rompre le silence. Il assura, insistant bien sur chaque mot qu'il prononçait :

- Quoi que tu décides, je ne le laisserai pas s'en tirer. Il ne sortira pas d'ici vivant.

J'en fais le serment. J'ai trop attendu. Sebastian était à mille lieues de se douter qu'il faisait face à un pur sadique, à un être inhumain. Au contraire, la personne qu'il lui faisait face était l'humanité personnifiée, rongée par la colère, réclamant que justice soit faite. S'ils relâchaient cet homme, celui-ci s'en tirerait sans le moindre problème. L'absurdité de la prescription. De toute façon, ils n'auraient pu rassembler suffisamment de preuves, pas après tout ce temps. Comment un homme pouvait-il prendre la vie d'une adolescente et tenter d'assassiner un gosse de dix ans et s'en tirer en toute impunité ? Ce monde écoeurait parfois Sebastian aussi. Il fallait parfois savoir s'enlever ses oeillères et fermer les yeux sur les règles. Pour se faire justice soi-même. Ruvik sentait qu'il remettait tout en question ; c'était le moment ou jamais d'abattre sa dernière carte. Si Sebastian persistait à vouloir l'arrêter, il devrait employer un moyen nettement plus punitif. Il aurait alors été dans une situation des plus délicates. Tout le monde se moquait de la disparition d'aliénés, mais celle d'un détective ne passerait pas inaperçue. Il priait pour que Sebastian ne l'oblige pas à en arriver là.

- Seb...

Le surnom arracha un frisson à l'interpellé, en particulier à cause du ton si grave sur lequel il était prononcé.

- Mets-toi à ma place. Imagine-toi que Lily ait été assassinée...

Sebastian peinait à le concevoir ; il songea une seconde qu'il serait peut-être devenu fou. Fou de haine, rongé par elle chaque putain de jour qui passerait. Exactement comme Ruvik. Le silence les enveloppa de nouveau. La pluie cognait fort contre les vitres et le vent emportait des feuilles boueuses. Ruvik attendait que le couperet rombe, avec une certaine angoisse. Il y eut comme un flottement et la pression sur son poignet s'évanouit d'un seul coup. Sebastian l'avait libéré et il soupirait, la tête basse. Il jura et s'assit, ou plutôt se laissa tomber, sur une chaise adossée au mur. Il se prit la tête dans les mains, tandis que Ruvik, perdu, l'observait attentivement.

- Tu comptes en faire quoi ?

Le blond n'était pas sûr de comprendre.

- De lui ou du...

- Du corps. Tu comptes en faire quoi ? répéta-t-il sur un ton très sec et pressant, tout en se traitant de tous les noms mentalement. Faudra le faire disparaître.

Ruvik se mordit la lèvre inférieure une brève seconde. Jimenez se chargeait fort bien de régler ce genre de détails d'ordinaire, mais il garda le silence sur ce sujet. Sebastian lança alors une idée :

- On l'enterrera dans la crypte ?

Ruvik s'apprêtait à acquiescer, quand il réalisa que cela reviendrait à révéler tous ses autres sales petits secrets à Sebastian, les expérimentations clandestines, les patients disparus prisonniers dans ses caves. Il secoua vivement la tête.

- Je préférerais que son sale cadavre finisse dans une décharge... loin de chez moi. Surtout pas dans cette maison.

Comme s'il la souillerait de sa seule présence. Sebastian comprit sa décision sous cet angle. Il hocha doucement la tête et déclara dans un murmure, tout en sachant très bien, malheureusement, dans quoi il s'engageait et le risque qu'il encourait :

- Je chargerai le corps dans ma voiture et j'irai le jeter, avant l'aube. Oublies pas les gants pour les empreintes et...

Il se râcla nerveusement la gorge. Bon sang, il foutait quoi ? Mais il savait pourquoi il le faisait. La raison existait dans les yeux de Ruvik. Le regard du blond s'adoucissait très lentement, comme si la fureur qui l'habitait et le bouffait de l'intérieur s'atténuait, au moins pour un instant. Sebastian soupira à s'en fendre l'âme.

- Dépêche-toi.

Fais ça vite... avant que je ne change d'avis. Ruvik acquiesça imperceptiblement et se pressa dans les escaliers, si bien que Sebastian ne le vit pas prendre la direction des sous-sols. De toute façon, il n'avait rien envie de savoir, de voir ou d'entendre davantage. Il sortit carrément du manoir et s'enferma dans sa voiture garée devant.

Ruvik s'en était retourné dans les caveaux. L'homme, qui se vidait lentement de son sang, en raison des multiples plaies qui le recouvraient, trembla de tous ses membres en l'entendant approcher. Ruvik se baissa à sa hauteur et le frappa froidement au visage, pour qu'il le regarde et ne se détourne plus.

- Je suis terriblement désolé, mais il semble que je doive faire vite.

L'homme voulut le stopper. Son cri s'acheva dans un gargouillement, alors que sa gorge était tranchée nette. Un trait net, d'une précision chirurgicale. Ruvik le contempla un long moment. C'était fini. J'ai tenu ma promesse, Laura. Je les ai tous eus, l'un après l'autre. Un sourire presque heureux germa sur sa bouche. Il aurait aimé prolonger sa contemplation, mais le temps, en la personne de Sebastian, pressait. Il attrapa une immense enveloppe plastifiée, détacha le mort de sa chaise et l'enveloppa dedans.

Pendant ce temps, Sebastian attendait au volant de sa voiture, fumant cigarette sur cigarette. Putain de merde... J'ai foutu quoi ?! Il regrettait déjà amèrement sa décision ; qu'est-ce qui ne tournait pas rond chez lui ?! Mais, maintenant qu'il avait donné sa parole, il ne reviendrait pas dessus. Fichu sens de l'honneur et fichu coeur trop tendre. Dire que tout avait commencé par une banale curiosité et un léger béguin... Te voilà bien dans la merde, mon vieux...

Des pas lui firent dresser la tête. Ruvik descendait vite le perron, sous la pluie battante. Sebastian descendit de son véhicule. Malgré le fracas de l'averse, il entendit :

- C'est fait. C'est fini. Je l'ai mis dans un sac. Il t'attend dans l'entrée.

Alors qu'il venait d'enfiler son trench coat et s'apprêtait à aller chercher le corps, Ruvik l'agrippa par la manche et le retint. Il ne savait pas trop bien ce qu'il faisait. En fait, il n'en avait pas la moindre idée. Mais il précipita sa bouche sur la sienne. Le baiser fut si furtif que Sebastian demeura un moment sous le choc, cloué sur place, en train de se demander s'il était bien réel ou s'il avait rêvé. Ruvik murmura alors, lui ôtant tout doute :

- Merci... d'être là...

Alors que n'importe qui d'autre l'aurait mis sous les verrous ou aurait appelé à l'aide, en criant au fou. Il n'avait pas ressenti grand chose en plaquant ses lèvres sur les siennes, mais, apparemment, il en allait tout autrement pour Sebastian, dont l'expression et la voix changèrent, se faisant plus détendues, comme s'il se délestait d'un peu de culpabilité. A bout de souffle, le brun le contempla encore quelques secondes. Il était comme possédé, ou plutôt il se sentait vivant, comme si tout ce qu'il avait vécu auparavant n'avait été qu'un songe. Son coeur battait la chamade comme seulement deux fois dans sa vie, à la naissance de Lily et à sa mort.

Ruvik, lui, était comme mort à l'intérieur. Il regrettait déjà son élan qu'il ne s'expliquait pas, mais, surtout il réalisait à quel point il était piégé maintenant. Il avait mal joué. Sebastian connaissait sa vraie nature, son vrai visage. Leurs destins étaient désormais liés à jamais. Ruvik devait éviter de le tuer, pour ne pas se faire remarquer, mais il ne pouvait plus non plus couper les ponts avec lui. Plus maintenant qu'il savait presque tout de lui. Il devait le garder dans sa ligne de mire. Il devait... l'amadouer pour mieux le contrôler. Il ferma les yeux, ressentit avec beaucoup de dégoût la pression de cette bouche sur la sienne pendant une seconde. Quand il avait rouvert les paupières, Sebastian charriait le cadavre dans son coffre et retournait au volant. Ruvik prit sur lui pour passer sa main et bloquer sa portière.

- Reviens.

Sebastian, très dérouté, le considéra avec stupeur. ça semblait tellement irréel, surtout de la part de Ruvik.

- Reviens passer la nuit avec moi.

L'inspecteur combattit son envie de lui dire oui. Il baissa les yeux et se passa une main sur le visage. Il était épuisé.

- Je sais pas si...

- Tu vas m'abandonner maintenant ? le coupa vite Ruvik, affectant une immense tristesse.

Les phares s'allumèrent. Il pleuvait toujours des cordes. Les gouttes heurtaient violemment le métal de la carrosserie.

- Couche-toi. Essaye de te calmer. Je serai là d'ici une heure.

Ruvik opina du chef et esquissa un pas en arrière pour laisser la berline s'éloigner. Il la suivit des yeux jusqu'à ce que la nuit l'avale tout entière.


Là, ça passe encore, mais y a quand même des limites à la gentillesse de Sebastian et le sadisme en fait partie ;)

Merci aux lecteurs,

Beast Out