Chapitre 5 : La force du déni
Il roula dans la nuit, sous l'averse affolante, jusqu'à la décharge la plus éloignée du lieu du crime. Du manoir de Ruvik. L'idée le rendait malade, bien plus que la moiteur du plastique sous ses doigts, lorsqu'il l'extirpa de son coffre. Comme si l'homme enveloppé dedans vivait encore. Et s'il pouvait encore le sauver ? Sebastian contempla ce qui devait être la face de l'inconnu, sous la bâche tendue. Il se baissa lentement, écoutant avec attention, en quête d'un souffle, tout en sachant qu'il se créait de faux espoirs. Ruvik était méthodique et acharné ; jamais il ne l'aurait laissé en vie. Sebastian n'entendit rien, ce qui confirma sa théorie. Cependant, il demeura là encore quelques secondes, à hésiter à retirer le plastique, à dévoiler la dépouille.
Une part de lui voulait contempler l'oeuvre de Ruvik, voulait voir l'étendue de sa folie, de son ire. Une autre lui serinait de n'en rien faire. "L'aimes-tu ?" lui répétait-elle. Il n'aurait vraiment su le dire, au point où il en était. D'un côté, il en détenait la certitude, mais, d'un autre, il en éprouvait tant de culpabilité à présent qu'il aurait souhaité détruire ce lien qui avait été ardu à nouer. Ses doigts s'approchèrent du sac, demeurèrent en suspens, au-dessus, incertains, puis finalement se retirèrent définitivement. Sebastian chargea alors l'énorme paquet sur son dos et marcha jusqu'au recoin le plus puant et sombre de la décharge. Là, il balança le corps, là où se trouvait sa place, selon Ruvik. Parmi les déchets. Sebastian se sentit perdu une seconde.
J'ai fait quelque chose de mal... ou j'ai fait quelque chose de bien ?
Cet homme, celui-là même enveloppé de plastique, au milieu des ordures putrides s'affaissant, méritait de mourir pour ce qu'il avait osé faire à Ruvik et Laura. Mais la justice qu'il servait lui disait le contraire. Sebastian se surprit à la remettre en question. Il n'avait jamais vraiment songé à contourner les règles, à les plier, auparavant. Il se secoua. Pas de temps pour tergiverser. Il devait partir. Il pouvait encore aller prévenir les autorités et, par là, les mettre, lui et Ruvik, dans un pétrin sans nom. Tous deux iraient en prison. Ruvik, à coup sûr, y finirait ses jours. Quant à lui, il n'en sortirait que vieillard. Ou il pouvait retourner auprès de Ruvik et faire comme si rien ne s'était passé, comme si cette triste soirée ne se rejouerait plus jamais. Il s'assit dans son siège de voiture, conduisit assez longtemps pour établir une distance suffisante entre la décharge et lui, puis s'arrêta en bordure de la route.
Son briquet craqua, lorsqu'il l'ouvrit d'un geste fluide, pour allumer sa cigarette. La flamme, avant de mourir dans la nuit, alluma une seconde son visage crispé, pensif, en proie au dilemme le plus cornélien de son existence. Le problème s'était déjà présenté à lui, sous diverses formes, de multiples fois, durant sa carrière. Les règles devaient-elles toujours être parfaitement respectées ? Parfois, il les avait laissées de côté, mais en avait toujours nourri des remords. Il était trop honnête. Cette fois pourtant, il se montrait simplement égoïste. Sa véritable crainte était celle que Ruvik se serve de lui. Uniquement. Il ne l'avait même pas appelé et Sebastian l'avait pourchassé. Déjà plusieurs mois qu'il lui courait après et pourquoi ? Pour finir complice d'un meurtre.
Le pire restait qu'il l'était devenu de son plein gré. Ruvik l'avait charmé. Nul besoin de beauté pour ça. Il avait suffi de cette façon particulière d'être, de prononcer le moindre mot, de faire le plus infime geste. Et sûrement aussi sa manière de lui résister en toute délicatesse, de ne pas céder, de ne rien lui donner. Tout en le faisant espérer toujours plus. Le brun ricana amèrement. Il était complètement mordu. Un faible sourire fendit ses lèvres, refermées sur sa clope presque terminée. La seconde suivante, il la jetait par la fenêtre et prenait la direction du manoir. Lorsqu'il y parvint, il vit la grande maison plongée dans le noir le plus complet. Pas une seule lueur. A aucune fenêtre. La demeure paraissait à l'abandon. Un instant, il en vint à croire que tout n'avait été qu'un rêve. Un songe de plus. Puis il aperçut cette grande ombre dans la nuit, glissant entre les arbres.
Ruvik n'arrivait pas à dormir. Il marchait, à travers le jardin, se moquant de la pluie battante. Sa silhouette louvoyait entre les troncs d'arbre et il se rappelait les heures heureuses passées avec Laura, à jouer, en ce temps où le jardin était encore rempli de leurs éclats de rire. Sebastian descendit de sa voiture en prenant garde de ne pas claquer la portière, comme si Ruvik était un animal sauvage qui risquait de fuir. Une apparition presque magique. Tu me rendras dingue... Fou d'amour. Il s'avança, sans se douter que c'était précisément son objectif. Celui de le bercer de mensonges qu'il goberait l'un après l'autre, de paraître doux quand il n'était que rancoeur et colère.
Aussitôt qu'il l'entendit rentrer, il adopta un air perdu, mélancolique. Celui qu'il aurait dû avoir sans le forcer, en de pareilles circonstances. Mais le charme fit son effet. Sebastian osa effleurer sa manche. Détrempée. Il devait être dehors depuis un sacré bout de temps. Ruvik s'esquiva, avec une certaine légèreté toute fantomatique. Après tout, il se sentait mort à l'intérieur. Depuis ses dix ans. Il regarda Sebastian de haut en bas, le toisa. Tu veux de moi, n'est-ce pas ?
Sebastian agrippa son poignet et Ruvik voulut l'éviter, mais une seconde trop tard. Leurs regards se rencontrèrent, bataillèrent plusieurs secondes, peut-être minutes. Sebastian scrutait la face tendue vers lui, défiante et délavée par la pluie. Les gouttes d'eau glissaient entre les incurvations de la peau brûlée. Les bandages étaient tous tombés. Il s'en était débarrassé, comme du cadavre quand Sebastian l'avait emmené. Il continua de fixer le brun, sans un mot, les lèvres résolument closes. A cet instant, Sebastian sentait qu'il était pleinement lui. Qu'il ne lui mentait pas. La pluie frappa plus fort et le vent souffla de plus belle. Sebastian soupira. Assez de ce jeu de cache-cache.
- Je te veux.
Ce n'était même plus sexuel. Ce n'était pas si bas. ça avait dépassé ce stade primitif, pour devenir une union plus sacrée, plus intime encore. Une sorte d'échange entre deux âmes blessées. Tu panseras mes plaies et j'en ferai de même avec les tiennes. Un curieux sourire illumina le visage de Ruvik, tout en le rendant d'une malice peu rassurante. Il savait bien que Sebastian s'attendait à coucher avec lui, ou au moins à dormir auprès de lui, puisque l'amour ne correspondait pas trop à l'humeur du jour. Mais il n'aurait ni l'un, ni l'autre. Le sourire de Ruvik s'accentua, tandis qu'il le ramenait à l'intérieur.
Tu ne dormiras pas avec moi ce soir. Ni les suivants, s'il avait pu l'éviter. Mais, pour que tout reste voilé, pour parvenir à son but, une vraie relation était sa seule issue ; l'unique moyen d'endormir la méfiance et la conscience du détective consistait en cette nuée de sentiments. Aussi lui indiqua-t-il la chambre d'ami, voisine de la sienne.
Lorsque Sebastian se réveilla le lendemain, son premier réflexe ne fut pas de sauter du lit pour filer à son travail. Il avait manqué son réveil, tant les événements de la veille l'avaient secoué. La bouteille de whisky, soigneusement déposée sur sa table de chevet par les soins de Ruvik, n'y était pas non plus étrangère. Il avait été assez écoeuré de ne toujours pas être autorisé à partager son lit et il avait bu pour dissiper et sa déception, et sa faute. Il avança à pas feutrés dans le couloir conduisant à la chambre de Ruvik. Sans en connaître la raison, il se sentait obligé de prendre ses précautions ici. Parvenu devant sa porte, il frappa. Pas de réponse. Une crainte terrible le saisit. Il avait déjà vu tant de malheureux acculés au suicide, après avoir cru se soulager de leur peine en se vengeant, en vain. Il ouvrit la porte, mais ne découvrit qu'un lit impeccable. Un détail retint cependant son attention. La fenêtre était ouverte. Toute grande. Comme le signe d'une libération. Sebastian n'avait jamais vu la moindre vitre de cette maison laissée ainsi. Il s'y pencha. Dehors, plus loin dans les jardins, il entrevit une fine silhouette, blanche comme un fantôme, qui parcourait les allées, la démarche plus légère que la veille et les jours précédents.
Lorsqu'il parvint en bas, face à lui, le spectre s'était confortablement installé sous les frondaisons. Il détestait le soleil, sûrement parce qu'il y était plutôt sensible, pour ce qu'il lui évoquait, mais aussi parce qu'il avait perdu l'habitude de le voir. Un large chapeau blafard reposait sur sa tête, couvrant les zones dénudées de son visage et de son cou, que les bandages tout aussi pâles ne recouvraient pas. Il était entièrement vêtu de blanc. Du pantalon au long manteau d'été, à manches longues, dans lequel il était enveloppé. Il ne semblait pas réel. Toujours si évanescent. Atemporel. Sans âge.
Et il paraissait si calme, alors que, quelques heures à peine avant, il se déchaînait sur un homme. Il faisait jaillir son sang ; il le plantait comme un animal. Il entendait encore ses cris, pouvait presque sentir son sang épais et sale couler sur lui et sa lame, et, tout en laissant le flux de souvenirs l'inonder, il souriait. De plus en plus. A cet instant, Sebastian entrevit une seconde son coeur de glace. Mais il s'approcha. Ruvik l'accueillit d'une manière toute cohérente avec son apparence, affable, mais trouble et froide.
- Bien dormi ?
Sebastian soupira en haussant les épaules, puis s'assit à côté de lui. Sous les feuillages, il faisait presque frais.
- Et toi ? s'enquit-il simplement.
Le tutoiement fit visiblement tiquer Ruvik, mais il choisit enfin de pleinement et en tout temps l'accepter, pour le bonheur de Sebastian. Ruvik marqua un temps d'arrêt, avant de répondre, sur un ton calculé :
- Je respire.
Un pesant silence s'instaura et dura, jusqu'à ce que Ruvik ne décide de le rompre ; il devait achever de glisser Sebastian dans sa poche. Même si le détective s'était déjà compromis pour lui, il n'était pas à l'abri d'un impromptu revirement de situation.
- J'ai conscience que ce que... tu as dû accomplir cette nuit était horriblement difficile pour toi. Après tout, tu es sensé protéger les gens... Peut-être même as-tu le sentiment d'avoir trahi ce en quoi tu croyais...
L'hispanique le coupa net. Ruvik touchait un point sensible, mais rien qu'il n'avait pas d'ores et déjà résolu de son propre chef.
- Je me suis juré de protéger ceux qui le méritent.
Il inspira, afin d'apaiser son coeur qui battait la chamade, et s'enhardit à attraper une main de Ruvik, pour capter son regard. Le blond dut réprimer un mouvement de recul, tandis que le brun poursuivait :
- Et celui qui t'a fait ça n'appartenait pas à ceux-là. Toi, si.
Pas plus que ce père que j'ai arrêté la veille... Et qui me rappelait tant le tien. Un parent dans toute son indignité. Un étrange sourire fendit les lèvres du blond, alors que sa main glissait insensiblement de dessous celle, râpeuse et plus large, bien plus robuste, de Sebastian ; ils n'avaient pas eu la même vie, pas les mêmes chances, ni les mêmes problèmes. Quoique...
- Tu n'es pas aussi d'étroit d'esprit que je le croyais...
La première fois où il se montrait véritablement honnête et agréable avec lui. Sebastian se mit à son tour à sourire. D'une manière quasi-imperceptible, il se pencha vers Ruvik, dont les yeux se plissèrent dans l'ombre de son chapeau.
- Heureux que tu t'en sois enfin aperçu...
Ruvik se détourna légèrement, dévoré par l'envie de lui faire ravaler ses paroles ; il détestait être moqué ou se faire seulement taquiner. Pourtant, il n'y résista pas seulement par nécessité. Une part de lui avait aussi appris à s'amuser des propos de Sebastian, sans réellement s'en offenser. Il mesurait bien, depuis la veille, l'adoration presque sainte que lui portait le brun. Comment, dans de telles circonstances, aurait-il pu prendre ombrage d'une simple phrase ? Il n'avait pas envie de lui céder pour autant, même s'il sentait que le couperet tomberait bientôt.
Sebastian avait passé ses dernières années à bosser, sans relâche, infatigable. Il avait accumulé une quantité impressionnante de jours de congé. Même si l'époque n'était pas la mieux choisie, il décida d'en poser un pour passer la journée en compagnie de Ruvik. Celui-ci mourait d'envie de le faire renoncer, mais il accepta de mauvaise grâce qu'il reste à ses côtés, "le temps qu'il se remette du choc". Ces mots l'avaient fait doucement rire. Mon pauvre Seb, je pense que tu es bien le plus choqué de nous deux... Prétextant une migraine, il se retira dans sa chambre pour faire la sieste.
Sebastian en profita pour passer son coup de fil. Alors qu'il composait le numéro du commissariat, son portable sonna. Il devina aisément ce que Oda lui voulait. Soit l'asiatique le rappellerait à l'ordre, parce qu'il était en retard, toujours avec cette politesse qui le caractérisait, soit il était porteur de mauvaises nouvelles. Une nouvelle disparition, par exemple. Sebastian se surprit presque à le souhaiter, histoire d'écarter enfin Ruvik de toute cette sordide histoire. Naturellement, il songea également à une troisième possibilité, qui s'avéra la bonne. Aussitôt qu'il eut décroché, Joseph lui annonça que le corps du kidnappé de la veille avait été retrouvé dans la décharge au nord de la ville, mutilé. Rien que Sebastian ignorait. A son grand regret. Il voulait lui dire qu'il se retirait pour la journée, quand Oda ajouta :
- Ce n'est pas tout. Nous avons aussi mis la main sur un des disparus de l'hôpital Beacon.
Enfin ! Le coeur de Sebastian bondit dans sa poitrine. Enfin, ce taré avait commis une erreur. Oda poursuivait, de sa voix monocorde :
- Vous serez sûrement intéressé d'apprendre que les deux affaires sont peut-être liées.
A ces mots, Sebastian réagit au quart-de-tour. Il s'exclama, abasourdi :
- Comment ça ?
- Les deux corps présentent des entailles assez similaires, même si elles n'ont pas été faites aux mêmes endroits. Dans les deux cas, d'après le légiste, les blessures ont été infligées à l'aide d'un type identique de lame. Une lame chirurgicale, probablement un scalpel.
La respiration du détective s'accélérait à chaque mot. Il demanda avec empressement :
- Quoi d'autre ?
La voix à l'autre bout du fil le déçut :
- Rien pour le moment. Il se pourrait qu'il existe d'autres similitudes, mais il faudra attendre le rapport complet du légiste pour en avoir le coeur net.
Un silence tomba abruptement. Joseph, au bout de quelques minutes, le rompit, songeant que Sebastian réfléchissait à leurs dernières avancées.
- Vous ne comptez pas venir aujourd'hui ?
Sebastian mit un temps avant de répondre ; son cerveau était en sens dessus dessous. Il tâcha de s'éclaircir les idées et reprit à grand peine, en essayant de ne rien laisser paraître de ses doutes :
- J'allais justement appeler pour avertir le secrétariat. Je m'autorise un jour de vacances.
Joseph sembla presque rassuré par la nouvelle. Il avait tant de fois cru que Sebastian finirait par se tuer à la tâche.
- Profitez-en bien, détective, et pas seulement pour cogiter, acheva-t-il, dans un léger rire, avant de raccrocher.
Lentement, Sebastian décolla le portable de son oreille. A cet instant, Ruvik descendait les marches vers lui. A son expression, au léger frisson de ses doigts quand il glissa son téléphone dans sa poche de trench coat, il comprit aussitôt ce qui se passait. Jimenez avait dû merder. Et c'était à lui, qui se retrouvait dans la ligne de mire, de rattraper le coup, tant bien que mal.
Il regarda Sebastian d'un air anodin, presque doux. Je vais devoir coucher avec lui. Lui dire oui à tout. Lui dire même qu'il l'aimait, si, d'aventure, il le lui demandait. Tout cela même si le soir était on ne peut plus mal choisi. Il devait recevoir un nouvel arrivage durant la nuit. Qu'importait... Avec un peu de chance, Sebastian se serait saoulé et dormirait, ivre d'amour et d'alcool.
Il l'emmena dîner à l'extérieur, même s'il aurait été plus sage de se cacher, de se terrer dans le manoir ou, plus encore, de partir chacun de son côté. Ruvik lui parut bien maussade, mais pas comme quelqu'un empreint de remords. Il semblait juste avoir le blues. Pour la première fois depuis leurs nombreuses soirées passées ensemble, il ne lui posa pas une seule question concernant son travail. Ils n'abordèrent pas le sujet, de près ou de loin. En revanche, pour la millième fois, Sebastian aurait voulu lui jurer qu'il n'attendait rien de lui. Qu'il ne lui imposerait rien, en échange de son silence. Mais il se tut.
Ils rentrèrent en silence et, même s'il ne pesait plus aussi lourd qu'autrefois, Sebastian aurait tout donné pour l'abattre. Pourtant, contrairement à ce qu'il imaginait, Ruvik ne l'ignorait pas. Bien au contraire. En réalité, il n'avait cessé de l'observer, de tout le repas, tellement aspiré qu'il n'avait pas émis un son, ni touché à son assiette. Comme tout ce qu'il accomplissait, y compris les tueries, il le faisait avec une certaine élégance discrète, effacée. Il l'avait étudié, comme un spécimen rare, avec une curiosité innocente d'enfant. Même lorsque ses yeux avaient glissé sous la ceinture. Il pensait pratique. Un être humain ne se résumait à ses yeux qu'à un amas de chairs, de membres articulés savamment agencés par la nature. Il peinait à éprouver du désir ; il n'y arrivait pas. Quelque part, ça l'agaçait. Parce que ça lui échappait. Il espérait que Sebastian pourrait lui être de nouveau utile. Il était au pied du mur ; autant faire tout son possible pour que cette nuit ne soit pas juste un supplice.
Une fois arrivé, Sebastian le raccompagna jusqu'à la porte et attendit qu'il l'invite ou non à entrer. Pour rester. Toujours prisonnier de son mutisme, il lui fit signe de la main de le suivre. ça suffisait amplement. Ils montèrent les escaliers jusqu'à sa chambre. Là, Sebastian se prit lui-même à hésiter. Ruvik s'était montré de nouveau si distant... Il le regarda droit dans les yeux, dans la pénombre. Il eut l'air de le comprendre, mais recula d'un pas, l'enjoignant à entrer tout de même. La chambre n'avait pas changé depuis son enfance. De vieux dessins traînaient sur la coiffeuse. Une grande jeune femme aux cheveux noirs tenait par la main un petit garçon blond.
- Laura ? s'enquit le brun.
Ruvik acquiesça avec lenteur. Il s'était installé sur le lit et le scrutait d'un regard des plus décontenançant. Sebastian s'apprêtait à lui demander ce qui clochait, quand il le devança. Clair et presque ferme, il lui ordonna sans crier gare :
- Déshabille-toi.
Il avait besoin de garder les commandes, d'en avoir l'impression en tout cas. Sebastian était prêt à le lui accorder, si ça pouvait lui permettre de se détendre. Il s'exécuta donc, sans protester, en dépit de l'incongruité de la situation. Bientôt, il se retrouva en boxer, face à Ruvik. Qui le regardait toujours, avec cette expression de neutralité totale. Bordel... Non, vraiment, c'était sûrement le moment le plus bizarre, le plus gênant de sa vie.
- ça aussi, déclara Ruvik, après quelques secondes d'embarras atroce pour Sebastian. Je ne suis pas un expert en la matière, mais je doute que tu puisses le garder.
Sebastian soupira. T'es fou... Mais il obéit encore et se retrouva aussi nu que le jour de sa naissance. Il avait espéré que les choses se fassent naturellement, mais c'était bien illusoire avec quelqu'un tel que Ruvik. Alors il s'était en quelque sorte préparé. Du moins, il l'avait cru, car, désormais, il n'avait plus aucune certitude. Quoique que Ruvik eut espéré, il ne l'avait pas trouvé et Sebastian le devinait aisément à son expression.
Derrière ses grands airs, le blond avait perdu contenance. Il le sentait anxieux, craintif, presque... effrayé ? Comme si se livrer à cet acte, pourtant normal entre adultes consentants, risquait de tout remettre en question, allait balayer ce qui lui restait d'enfantin. Sebastian se racla nerveusement la gorge, puis finit par le rejoindre. Il s'assit près de lui sur le lit et lui passa, tout doucement, la main dans le dos. Il évitait le moindre geste brusque.
- Si tu n'en as pas envie, murmura-t-il tout bas, te forces pas. T'as pas à le faire.
C'est ok... C'est pas grave. Mais le problème s'était déplacé. Ruvik n'hésitait plus pour les mêmes raisons. C'était bien plus dur d'accepter cette parcelle d'humanité qu'il exécrait que de tuer quelqu'un.
- Je n'arrive juste pas à...
Il butait les mots. Pour une fois, il ne maîtrisait vraiment plus rien.
- Je n'arrive pas à être "normal".
- ça me convient très bien comme ça, rit doucement Sebastian.
Ruvik inspira et baissa lentement sa capuche, sans stopper ses pensées. Sa respiration avait grimpé en flèche les minutes précédentes, mais elle décroissait graduellement. Il planta son regard dans celui de Sebastian. Contrairement à d'habitude, il dut s'y reprendre à plusieurs fois.
- Très bien, déclara-t-il, de la voix la plus posée possible. Faisons "ça".
Sebastian aurait vraiment aimé le taquiner, mais il se retint et s'abstint du moindre commentaire ; Ruvik aurait définitivement coupé les ponts, à coup sûr. Alors que Sebastian espérait un baiser ou même une simple caresse, un geste initiant un rapprochement, Ruvik se dressa et reprit, le fixant toujours :
- Montre-moi.
Sebastian en resta pantois. En d'autres circonstances, s'il avait été extérieur à tout ça, il aurait éclaté de rire. Ruvik lui rappelait juste la jeune fille timide avec qui il avait eu sa première fois. En plus autoritaire et froid, certes. Bon sang, quelle différence entre eux ! Mais il ne pouvait rire, lâcher un son. Là, il se sentait totalement dépassé. Il essaya de conserver son sérieux, même si la situation lui semblait franchement comique.
- Ruvik, j'ai besoin de toi pour ça.
Sebastian se redressa et écarta un peu ses bandages de sa bouche, du bout de ses doigts, pour presser ses lèvres sur les siennes. Une petite victoire. Elles se suivirent, dans une extrême lenteur. Ne serait-ce qu'enlever son haut ennuyait Ruvik, parce qu'il dévoilait le corps d'une victime, avec des faiblesses. ça semblait évident. Pendant les heures qui s'ensuivraient, il serait vulnérable. Si Sebastian voulait le blesser, il le pourrait, sans aucune réserve. Il réprima un tremblement quand il se retrouva dénudé à son tour. Il tenta de se rassurer. Ce n'est rien. Tout le monde fait ça. Y compris des gens bien moins forts, bien moins intelligents que lui. Mais ces gens-là avaient confiance en l'autre, en le genre humain. Ruvik non, si bien que se donner lui paraissait quelque chose d'insurmontable.
Pas aussi impossible qu'il se l'imaginait cependant. Sebastian sut prendre sur lui. Même si lui attendait ce moment depuis des mois, il laissa Ruvik se décontracter, ce qui prit plusieurs heures. Il rongea son frein, tout en s'attendant à ce que Ruvik se ravise et le rejette, à n'importe quel moment, pour n'importe quelle raison. A son plus grand soulagement, ça n'arriva pas.
Aux alentours de minuit, ils reposaient dans le lit, plutôt tranquilles. Sebastian était enfin de nouveau heureux ; que Ruvik ne l'ait pas renvoyé l'avait rassuré. Il aurait presque osé dire qu'ils étaient ensemble. Ruvik lui semblait plus songeur. Il hésita à lui demander franchement s'il avait aimé, s'il était déçu. Déjà, il ne pouvait comparer cette fois-là avec une précédente. Sebastian se garda de lui poser toute question, par crainte de l'indisposer. En réalité, Ruvik était plutôt rassuré par ce qu'il avait découvert. Il n'aimait pas Sebastian, mais il devait avouer qu'il appréciait ce qu'ils avaient fait. Il rit intérieurement. Ce devait être intrinsèquement et profondément humain, ce goût pour le sexe. Quelque chose d'inscrit que même un être évolué tel que lui ne pouvait combattre.
- Fatigué ? l'interrompit la voix contentée de Sebastian.
Ruvik lui offrit un petit sourire éteint. Tout à fait contrôlé. La légère quiétude provoquée par l'orgasme était déjà bien loin pour lui.
- Un peu.
- On a qu'à dormir.
Un bras poilu et veiné l'entoura et le ramena contre le torse un peu humide. Ruvik fit une moue discrète. Il mit son dégoût de côté et ne se décala pas. Il avait aimé l'acte en lui-même, mais tout le reste, tout ce qui l'entourait, lui paraissait inutile, voire pénible. Sebastian éteignit la lampe de chevet et embrassa un Ruvik plutôt récalcitrant. Il sombra vite dans un sommeil si profond qu'il ne broncha pas lorsque Ruvik, aux alentours de deux heures, quitta le lit pour sortir.
Le tonnerre, par contre, l'éveilla en sursaut, le sortant d'un nouveau cauchemar. La silhouette malingre de Ruvik le pourchassait à travers des couloirs métalliques, rongés par la rouille. Il avait beau tenté de le raisonner, lui crier qui il était, le spectre continuait inlassablement d'avancer, encore et encore. Avec cette expression de résignation glaciale plaquée sur son visage immuable. Sebastian aurait pu aller vers lui, mais quelque chose lui intimait de courir, aussi loin que possible. A son réveil, il éprouva le besoin de sentir Ruvik, le vrai Ruvik, le sien, celui qui ne le poursuivait pas, menaçant. Il fut surpris de ne pas le retrouver lové contre lui. Il tâtonna le lit, à sa recherche, en vain. Sa place était froide.
Il se dressa et fila à la fenêtre. La lumière de phares l'aveugla une seconde, le temps qu'il se déshabitue à l'obscurité. Dehors, dans l'enceinte du domaine, se trouvait stationné un large véhicule de transport. Sebastian plissa les yeux, tâchant de l'apercevoir plus nettement, mais, avec la pluie et la noirceur ambiante, il était dur de discerner quoi que ce soit de plus. Ce qu'il vit, en revanche, était Ruvik, discutant avec le conducteur. Le blond lui adressa quelques signes, puis finit par s'en retourner au manoir, tandis que le véhicule quittait la propriété.
La dernière chose à laquelle Ruvik songeait, quand il fut de retour dans la chambre, trempé jusqu'aux os, était Sebastian, bien réveillé, presque parfaitement lucide, l'attendant de pied ferme, en attente d'explications. Le brun attaqua derechef.
- C'était qui ?
Avant même que Ruvik ne réponde, il l'interrompit, le prévenant d'une voix grondante :
- Me prends pas pour un con. Je t'ai vu discuter avec un homme dans le jardin, à...
Il jeta un rapide coup d'oeil sur le réveil, sur la table de chevet.
- A trois heures du matin.
Ruvik, tout en soupirant à s'en fendre l'âme, pour lui prouver qu'il se faisait du souci et se fâchait pour rien, s'assit et entreprit de se débarrasser de ses habits mouillés.
- Juste un convoyeur qui s'était égaré. Je lui ai juste indiqué comment regagner la ville.
- Un convoyeur ici, au milieu de nulle-part ? répéta le détective, incrédule.
Deux mains froides et ruisselantes d'eau se joignirent derrière sa nuque.
- Oui... Ils ne sont pas tous très malins... Et... avec cette pluie...
Il l'embrassait entre chaque mot et Sebastian sentait sa colère et ses soupçons fondre comme neige au soleil. C'était si bon de se laisser aller à croire, tellement si simple de se contenter de fermer les yeux.
- C'est si facile de se perdre par chez nous...
Un petit chapitre tout "sympa" avant que les ennuis commencent héhé
Note : Ecrit avec l'album de Meiko Kaji (surtout les morceaux "Onna no Jyumon" and "Hotaru no hashi")
Merci aux lecteurs !
Beast Out
