Chapitre 6 : Un être à ma mesure

Deux bonnes semaines se déroulèrent, dans le calme le plus apparent, le plus trompeur. Sebastian retourna chaque jour travailler comme un damné, mais il n'appréhendait plus le soir où Ruvik cesserait de répondre à ses appels. Pour cause, il avait emménagé chez lui. Il avait enfin rompu avec cette solitude atroce qui lui pesait. Chaque soir, il avait quelqu'un à saluer, qui l'attendait à son nouveau foyer ; chaque nuit, il avait un corps à étreindre. Surtout, il pouvait ainsi surveiller les allées et venues de son si mystérieux partenaire. Ruvik le manipulant ; Sebastian le soupçonnant. Chacun dans l'ignorance de l'autre. Cet étrange jeu de dupes établi entre eux semblait voué à durer pour l'éternité.

Evidemment, la proposition de vivre ensemble, sous un même toit, avait été lancée par Sebastian. Au départ, Ruvik y avait rechigné. Ils en avaient longuement parlé. Le sujet avait été plus qu'amplement débattu. Finalement, lui montrant combien le temps les pressait, Sebastian avait eu raison de ses dernières résistances. Ni lui, ni Ruvik, n'avait encore vingt ans. En s'installant à son domicile, Sebastian désirait aussi découvrir l'identité de cet ami que Ruvik voyait autrefois, avant qu'ils ne sortent ensemble, de manière officielle. Mais l'étranger ne parut jamais ; Ruvik cessa de le mentionner et, bientôt, il se fondit parmi les ombres du passé.

Sebastian se pressa dans les escaliers. Vivre au manoir allongeait considérablement son trajet pour se rendre à son bureau. Argument que Ruvik n'avait pas manqué de faire valoir, pour le détourner de son idée. Mais le détective avait remporté la manche, en se révélant bien plus obstiné. Il traversa le grand hall et jeta un regard en biais sur les portes des caves, entravées par de longues planches de bois robuste. Peu avant son emménagement, Ruvik les avait faites barricadées, prétextant que les effluves qui remontaient des sous-sols l'incommodaient. Il avait un odorat très sensible. En réalité, il s'agissait surtout d'un moyen de détourner pour de bon Sebastian des caves, de l'empêcher d'y entrer et de découvrir les corps qui s'y entassaient.

Ruvik, en robe de chambre, déjeunait tranquillement, l'air pensif. Comme toujours. Sebastian s'attarda une seconde pour l'observer à la dérobée. Il se demandait sans cesse ce qui pouvait tant l'absorber, où son esprit voyageait-il, loin d'ici. Il ne s'imaginait pas qu'il ne songeait qu'à des corps disséqués et à la machine du STEM. Ruvik devinait souvent quand Sebastian le scrutait discrètement, mais il feignait de ne pas le remarquer. Ce que Sebastian lui-même réalisait et il lui en était reconnaissant. Il ne voulait pas le gêner. C'était sans doute la raison pour laquelle Ruvik l'avait accepté bien plus facilement qu'il ne l'aurait supposé. Sebastian ne cherchait pas à le piéger. Il lui laissait sa liberté, ses secrets ; il ne le pressait jamais de questions ou de demandes. Il n'était pas quelqu'un de délicat, mais il se forçait à agir comme tel, pour Ruvik. Pour ne pas le troubler.

Ce matin-là, Sebastian se contenta donc de le fixer quelques secondes, avant de filer. Lorsqu'il déboula dans son office, une montagne de dossiers empilés l'attendait sur son bureau. Il interrogea Oda du regard.

- Les rapports du légiste et aussi un avis de disparition...

Sebastian s'empara le premier dossier et vit en grosses lettres le nom de Leslie Withers. Oh mierda... Le gosse autiste qui avait voulu déposer, mais avait été déclaré inapte. Il se sentit aussitôt coupable de ne pas l'avoir écouté, d'avoir suivi l'avis de ses collègues qui ne voyaient en lui qu'un dingue de plus. Il feuilleta le dossier, puis passa aux rapports tant attendus. Il les ouvrit, non sans appréhension. Il avait carrément la boule au ventre. Ce qu'il y lirait confirmerait ses stupides soupçons ou les détruirait à jamais. Si tel était le cas, il en éprouverait un embarras intense envers Ruvik. Il se secoua. Il vivait avec Ruvik. Ils étaient amoureux. Comment pouvait-il douter de lui au point de lui attribuer l'oeuvre de ce tueur sanguinaire ? Il sourit doucement. Il s'affolait vraiment pour rien. Il devait enterrer cet étrange pressentiment qui le tenaillait et qui l'avait saisi à la seconde précise où son regard avait croisé celui de Ruvik, dans le cimetière. Ou même avant. Dans son cauchemar qui l'avait tant secoué.

Son sourire s'évanouit bien vite. Non seulement les deux cadavres avaient été tués avec un scalpel, mais ils avaient été, d'après les analyses, exposés à des environnements parfaitement similaires. Ils y avaient été assassinés, puis déplacés post-mortem. Bien que le corps du kidnappé ait été placé dans ce milieu moins longtemps que celui du disparu, les scientifiques avaient relevé les indices démontrant qu'ils avaient été placés dans des conditions d'humidité, d'obscurité, de froideur, identiques.

- Les deux victimes ont été retenues et tuées au même endroit, conclut Oda, lui ôtant les mots de la bouche.

Et par la même personne. Dans un lieu sombre et glacial, suintant comme une cave. Sebastian se sentait dévasté. Il soupira à s'en fendre l'âme, au point que le japonais s'en inquiétât. Il savait qui aller voir, qui arrêter, mais c'était terriblement dur. Poussant un nouveau soupir, il quitta son office sans explication et grimpa dans sa berline.

- Le jeu est terminé, Ruvik... marmonna-t-il, en enclenchant le moteur.

Les photographies du cadavre du disparu tournaient en boucle dans son cerveau. Son derme découpé selon des lignes précises. Il avait été disséqué vivant. Son cerveau avait été retiré, d'une manière si propre, si impeccable que les chirurgiens auraient eux-mêmes peiné à reproduire ce processus. A quoi tout cela rimait-il ? De la science ? Une science qui réclamait des meurtres aussi ignobles ? Ou bien l'oeuvre de la folie pure et simple ? Tout en roulant, Sebastian se torturait mentalement. Quelque part, il priait pour que Ruvik clame être fou, pour qu'il lui donne une bonne raison... Un motif pour lui pardonner... Sebastian se secoua vigoureusement. Non, il n'en existait aucun cette fois. Rien ne pourrait jamais excuser de tels actes. C'était du sadisme, quel que soit le déguisement sous lequel il se tapisse.

Il ne prit même pas le temps d'arrêter son moteur. Il se rua hors de la voiture, la rage lui tordant les viscères, tendu comme jamais. ça ira vite... Une ultime vérification. Il aimait Ruvik ; il espérait encore se tromper sur son compte, même si les apparences jouaient totalement contre lui désormais. Il se précipita sur les portes barricadées et en arracha les planches cloutées à mains nues, tellement il était hors de lui, furieux de déception. Il les craqua, les jeta de tous côtés et s'engouffra dans le corridor empestant le renfermé et l'humidité.

Tout de suite, à peine parvenu dans le couloir, il reconnut une odeur familière. Celle d'une morgue. La senteur de cadavres froids planait dans l'air. Elle semblait être ancienne, avoir imprégné les murs. Il pénétra dans une première salle, pour s'en exclamer de colère. Ce qu'il avait refusé de voir pendant si longtemps lui claquait au visage. Sur une table métallique, était étendu un corps. Sebastian reconnut sans peine le mode opératoire de leur énigmatique tueur en série. Les coupures avaient été faites aux mêmes endroits. Le scalpel, l'arme du crime, traînait encore près du mort. Sur les murs, étaient étalés des planches recouvertes de dessins schématiques ou précis, représentant le corps humain et plus précisément le cerveau. Sebastian s'efforça de lire ce qui était inscrit tout autour, mais il ne comprenait rien. D'ailleurs, tout bien réfléchi, il ne voulait rien comprendre.

Il grinça des dents. Maintenant, il devait retrouver Leslie, le sauver de cet enfer, et surtout stopper Ruvik... L'idée ne put que le peiner et il exécra cette tristesse qu'il éprouverait à l'arrêter. Il s'empressa de regagner le couloir. Tout lui faisait horreur à présent. Cet endroit... Son cauchemar revenait le hanter de temps à autre, alors même qu'il était éveillé. Par moments, le monde se floutait. Les traits se distordaient et il devait se reprendre, se concentrer pour que tout revienne à la normale. Je suis déjà venu ici ? Il venait d'arriver à l'entrée des caves, quand un son retentit, venant d'en haut ; il s'immobilisa. Une voix ricana, doucereuse et mutine.

- Plutôt impressionnant... apprécia Ruvik et Sebastian n'aurait su dire s'il le moquait ou se montrait sincère. Vous m'étonnez, détective Castellanos.

Dans le mauvais sens. Il lui avait délibérément désobéi. Le vouvoiement était de retour, parce qu'ils ne se connaissaient plus. Sebastian ne savait rien de cet homme qui venait vers lui. Pour sa plus grande surprise, Ruvik poursuivit, mais en s'exprimant en espagnol, sa langue maternelle. Lentement, sans cesser de parler, il descendait les marches menant à lui. Il se remit à le tutoyer, sans vraiment y penser. Lui le connaissait encore par coeur après tout ; il avait été le seul à tricher.

- Tu crois vraiment pouvoir nous arrêter ? Le railla-t-il, sans rien en laisser paraître, sa voix demeurant empreinte d'un faux respect. Faire une différence ?

Avec ton insignifiante personne ?

- Ruvik !

Il devait l'arrêter ; il espérait que le blond lui faciliterait la tâcha. Leur faciliterait les choses à tous les deux en réalité. S'il coopérait, qu'il montrait des remords, alors peut-être... peut-être que tout ne serait pas encore perdu. Mais Ruvik le coupa net, la voix sifflante de colère glaciale.

- Tais-toi.

Puis il reprit, son ton s'adoucissant de nouveau.

- Au vu d'où nous en sommes arrivés, dit-il dans un soupir des plus posés, comme s'il regrettait tout ce qu'ils avaient partagé, je te propose plutôt de prendre part à notre projet.

- Comptes pas là-dessus... gronda Sebastian.

C'est fini. Il le réalisa pleinement, enfin. C'était déjà fini avant même que ça ne commence.

- Laisse-moi au moins t'exposer les enjeux, notre but...

Ce fut au tour du détective de trancher dans le vif. Avec colère.

- Ferme-la ! J'm'en fous de ce que toi et ta bande de tarés vous manigancez ! Vous avez buté tous ces gens !

Ruvik venait de franchir la dernière marche et il se tenait à sa hauteur, à quelques mètres seulement de lui. Tranquillement, sans empressement, sans se départir de cette classe qui le caractérisait, il pivota vers lui.

- Rejoins-nous. Tu continueras juste de faire ce que tu faisais si bien, sans même t'en rendre compte. Tu nous livreras les avancées de la police sur notre petite affaire et tu essaieras de les éloigner de notre piste. Je te promets un joli pourcentage sur...

Sebastian en avait assez entendu. Il dégaina son arme et la braqua sur Ruvik, qui n'eut pas l'ombre d'une expression de prime abord.

- Ruben Victoriano, je vous arrête pour meurtres et enlèvements en bande organisée.

- Vraiment ?

Il rit, d'une manière presque ingénue, toute démoniaque chez lui.

- A votre avis, qui croiront-ils entre l'ancien flic dénoncé aux services par son propre coéquipier, le si zélé Monsieur Oda, et moi ?

Doucement, il étendit ses bras, se désignant comme un martyre.

- Oui, dis-moi « Seb », qui croiront-ils quand tu viendras leur raconter cette histoire complètement dingue sur moi, l'héritier de la famille la plus riche et au destin le plus tragique de la ville ? Penses-tu vraiment qu'ils voudront toujours entendre tes élucubrations lorsque j'aurai graissé leurs dégoûtantes pattes avec ce sale argent qu'on m'a laissé ?

Au fur et à mesure qu'il parlait, toutes les certitudes pourtant si fermes et ancrées de l'inspecteur fondaient comme neige au soleil. Et s'il avait raison ? Sebastian traînait pas mal de casseroles. Il était loin d'être blanc comme neige. Ruvik, par contre, l'était, en apparence, et cela suffisait. Il marchait autour de lui désormais, tel un fauve autour de sa proie, la tête légèrement penchée sur le côté, comme s'il riait. C'était le cas. Il se riait de lui. De sa situation qu'il avait bloquée. Il avait fermé toutes les issues, l'une après l'autre.

- Pour ne rien arranger, tu as laissé ici... entre ses murs...

Il esquissa un pas vers lui, sa voix s'emplissant d'un dégoût qui fit bien plus de mal à Sebastian qu'une balle en plein cœur.

- Entre ses draps...

Ruvik se tenait dans son dos. Il acheva dans un murmure presque grondant :

- Tellement de traces.

Tu es fini.

Ruvik souriait presque. Maintenant, tu me vois tel que je suis ici vraiment. Et tu vois un adversaire à ta hauteur.

Sebastian essaya de le choper, de le frapper pour le plaquer à terre et le menotter, mais Ruvik l'esquiva, avec une vitesse dont il ne l'aurait jamais cru capable. Il cria, alors qu'une lame lui entaillait le flanc dans un éclair. Éberlué, il se redressa tant bien que mal, effleura son côté qui saignait abondamment et son regard remonta sur Ruvik, face à lui, impassible. Le couteau luisant dans sa main, la lame trempée de rouge. Les gouttes tombaient doucement. Sebastian contempla cet inconnu. Qui avait un avantage manifeste sur lui, parce qu'il avait grandi dans l'adversité, dans le bain de la colère. Cet assassin qui tuait depuis qu'il avait dix ans, l'âme en feu. Le feu de la vengeance. Il y avait des choses qui ne s'apprenaient pas. Ça vous tombait dessus. Et le feu dans les yeux de Ruvik faisait partie de ces choses-là. Il s'était allumé à la mort de Laura et chaque tragédie, chaque coup, chaque insulte de son père l'avait ensuite renforcé, jusqu'à ce qu'il brûle, très haut, et consume tout.

Alors, oui, il était peut-être plus faible, plus petit, maigre à en crever, mais il était plus vicieux, plus hargneux qu'un molosse. Il ne lâcherait jamais. Il voulut sauter de côté, mais Sebastian le prit de vitesse et réussit à le désarmer. Ruvik dut lâcher le scalpel sous peine de voir son bras retourné. Il reprit une seconde son souffle et balança un coup de coude dans le ventre du détective, qui lâcha prise. Le blond courut à un meuble, sortit d'un tiroir un revolver et fit volte-face pour abattre le brun. Et se retrouver avec le canon d'une autre arme braquée sur lui. Les deux hommes, tous deux pointant leur arme sur l'autre, se scrutèrent longuement, haletants, dans un silence mortel.

- Putain... Pourquoi ? Ruben...

- Je t'ai déjà dit que Ruben est mort, articula-t-il avec hargne et son doigt se rapprocha de la détente.

Le revolver était d'ores et déjà prêt à faire feu. Celui de Sebastian aussi.

- Je crois pas... Non... Sinon tu n'aurais pas fait tout ça. Tout ça... C'est en réaction à ce qui s'est passé.

Ruvik agita une seconde son revolver, pour le prévenir qu'il tirerait, s'il le fallait. Mais il recula machinalement d'un pas et, quand il reprit la parole, sa voix trembla un instant. Il perdait de son assurance.

- Tu t'es acharné. Tu as causé ta propre perte !

Il rit, d'un rire terrible de tristesse et de méchanceté.

- Maintenant, dis-moi "Seb", au cimetière savais-tu déjà ? Suspectais-tu qui j'étais ?

Tout ça... n'était-ce qu'une mission pour toi aussi, en réalité ? M'as-tu menti, comme je l'ai fait avec toi ? Il reprit, son ton redevenant dur et cinglant :

- Pourquoi m'as-tu approché ?

Il ravança d'un pas, de ce pas qu'il avait fait en arrière. Sebastian aurait pu éviter la question, mais il préféra répondre, sans pour autant baisser son revolver.

- Tu ne me croiras pas, si je te le dis.

- Essaye toujours, répliqua sèchement Ruvik, aussi tendu que l'atmosphère.

L'air en était presque irrespirable, étouffant. Sebastian se radoucit, sans même s'en rendre compte. Ses mains tenaient toujours son arme pointée sur Ruvik, mais la fureur dans sa voix diminuait sensiblement.

- Il y avait quelque chose chez toi... qui me parlait, qui m'appelait, avoua-t-il, dans un souffle.

Un ricanement narquois s'échappa de la bouche cruelle de Ruvik, mais il n'empêcha pas Sebastian de poursuivre ; le détective commençait alors à se rappeler plus précisément de ce rêve si étrange, si réel tout en semblant impossible, qu'il avait eu.

- Et je t'avais vu... dans ce cauchemar. Tu... arpentais un monde qui ne faisait plus aucun sens... Il y avait des morts partout... et cette chose qui ressemblait à ta soeur... hurlait sans arrêt...

Ruvik fronça les sourcils. Pourtant, contrairement à ce que présumait Sebastian, il ne se moqua plus de lui. Au contraire, il paraissait à présent le prendre très au sérieux.

- Tu as rêvé de moi... sans même que nous nous soyons croisés ? Ce rêve, raconte-le moi ! ordonna-t-il, la voix vibrante.

- Je sais plus ! riposta nerveusement Sebastian, alors qu'une violente migraine lui vrillait le cerveau. Tout ce que j'me rappelle, c'est que tu... voulais me tuer. Les gens étaient tous... déformés. Ils... Ils brûlaient ! Laura aussi... C'était un putain de cauchemar !

A sa plus grande surprise, Ruvik sembla se détendre. Sa prise sur le revolver s'allégea doucement. Il ne le rengaina pas, mais Sebastian réalisa que, s'il ouvrait les hostilités, Ruvik n'aurait plus le temps de répliquer. Son esprit avait déjà changé de centre d'intérêt. Piqué de curiosité par ce que Sebastian lui avait appris, il y réfléchissait. Toutes ses pensées tournaient désormais autour de ce seul songe. Ses lèvres remuaient, de plus en plus vite, sans qu'aucun son ne semble en sortir. Il se parlait à lui-même. Sebastian ne saisit que quelques mots.

- Une interconnexion entre des cerveaux... sans aucune connexion matérielle... Extraordinaire... Est-ce vraiment ça ?

Sebastian perdit patience. Il imagina le dernier disparu en train de se vider de son sang, quelque part, dans l'une des dizaines de geôles que cachaient ces sous-sols. Il l'interrompit sur un ton sec et autoritaire :

- Ruvik, où est Leslie Withers ?

Le blond haussa les épaules avec un détachement cynique.

- Pas encore ici.

Le blond hésita, mais, maintenant, il pouvait bien lui parler franchement. Il acheva :

- Marcelo ne l'a pas encore amené.

- Marcelo... ou ce mystérieux ami de toujours ? rit mauvaisement Sebastian, partagé entre la colère et la jalousie.

- Seb, sois raisonnable. Tu ne peux m'envoyer en prison... et toi aussi du même coup.

- Plaide la folie, rétorqua-t-il, sarcastique à souhait. Je suis sûr qu'ils te croiront sans peine.

- Je vois... susurra Ruvik, du bout des lèvres, et, sans crier gare, il fit feu.

La balle effleura Sebastian, qui se jeta à temps à couvert. Le policier lança un regard furtif, au son de bruits de course ; Ruvik ne venait pas vers lui. Il prenait la fuite. Il se lança alors à sa poursuite, mais réalisa bien vite à quel point cette idée était stupide. Les sous-sols étaient un véritable labyrinthe, dont les couloirs s'enchaînaient à l'infini, toujours semblables. Et Ruvik, surtout, en connaissait tous les recoins, à l'opposé de Sebastian, qui, rapidement, se perdit. Le brun traversait un énième corridor, lorsque la voix de Ruvik résonna, l'écho des caves la répétant interminablement.

- Tu sais, Seb, je ne compte pas te tuer. Plus maintenant. Tu feras un patient fabuleux.

Il rit, tandis que Sebastian essayait de le localiser, en vain. La voix semblait venait de partout à la fois. Il gronda entre ses dents serrées :

- Dis plutôt un sujet d'expérience, espèce de malade...

Il s'était replié dans une geôle étriquée et reprenait son souffle, quand une flaque lui renvoya l'image d'une silhouette blafarde. Aussitôt, Sebastian se rua hors de sa cachette. Il ne tira pas, mais il hurla :

- ça suffit, Ruvik ! Lâche ton arme maintenant !

Le blond frissonna une seconde ; il était acculé. Il avait commis l'erreur fatale de baisser son arme, tout en marchant. Il déglutit difficilement et déclara, d'une voix cassée se désirant affirmée :

- Je n'irai pas en prison.

- Et moi je m'assurerai que tu y pourrisses. Je te tirerai dans les deux mains s'il le faut. Si tu tentes de te suicider.

Ruvik fut agité d'un ricanement amer et accablé.

- Tant de haine...

- Et c'est toi qui dis ça ? rétorqua froidement Sebastian.

Il sortit les menottes, alors même que Ruvik n'avait pas laissé tomber son revolver ; il avait les choses en main désormais. Mais il restait bien une chose à laquelle il ne s'attendait pas et elle arriva. Jimenez, entouré d'hommes vêtus de costards, apparut subitement dans la galerie. Il affichait un air tout sauf ravi. Ruvik lui-même ne s'y était pas préparé d'ailleurs. En attestait son étonnement, qui grandit lorsque deux des hommes firent un pas vers lui. Les autres les menaçaient de leurs pistolets, si bien que Sebastian dut déposer le sien.

Un des colosses désarma Ruvik sans peine. Le blond, qui avait d'abord cru que la chance lui souriait enfin, voyait celui qu'il songeait son allié se retourner contre lui. Pendant une seconde, il en perdit ses mots. Il n'appréciait pas Marcelo ; du moins, c'était ce qu'il croyait. Mais cet homme demeurait l'unique personne à s'être intéressé à lui tout en le connaissant parfaitement et totalement, avec sa folie, avec ses travers. Il s'y était attaché sans vraiment s'en apercevoir ; il avait compté sur lui.

- Je ne t'ai pas trahi ! J'allais justement le tuer ! Se défendit-il, alors que les gardes l'empoignaient et le tenaillaient.

Marcello haussa les épaules, avec un désintérêt total, qui acheva de lui fendre le coeur.

- Peu importe. Au point où tu t'es rendu, je serai capable d'achever le travail en me passant de ton aide.

Et d'en récolter seul tous les bénéfices. Il poursuivit, d'une voix calme et contrôlée, comme s'il exécutait des gens tous les jours. Après tout, il avait lui aussi passé sa vie les mains plongées dans des viscères.

- Je vais régler deux problèmes d'un seul coup.

Ruvik redevint silencieux. Il paraissait abattu, alors qu'il se rendait compte que tout ce qu'il avait construit lui filait doucement entre les doigts. Jamais il n'achèverait sa propre oeuvre, sa machine. Jamais il ne la verrait fonctionner. Sebastian le regarda se démolir lentement, tomber en poussières. Il aurait voulu se réjouir de ce spectacle, sans y parvenir. Il essayait de le haïr ; il avait presque réussi, mais, quelque part, au fond de lui, son affection persistait. Comme une maladie incurable, le rongeant.

- Bâillonnez et ligotez-les, commanda Jimenez, puis il prit la direction de la voiture qui les attendait dehors.

Ruvik voulut crier, mais un homme le fit taire d'un coup de coude dans le menton et il cessa de se débattre, preuve que le choc l'avait bien sonné. Sebastian lutta, de toutes ses forces, mais finit par réaliser qu'il s'épuisait en vain. Il feignit alors de se résigner et se laissa conduire jusqu'à leur véhicule, un de ces larges véhicules de transport rappelant les ambulances. Sebastian ricana amèrement en son for intérieur. Il ne se faisait pas de faux espoirs ; ils seraient simplement exécutés ailleurs, hors de la ville. Les hommes le balancèrent dans l'espace arrière, suivi de Ruvik, toujours un peu groggy. Marcelo était monté à l'avant et fut rejoint par ses subordonnés, à l'exception de deux qui restèrent pour surveiller les captifs.

Le moteur s'alluma et, tranquillement, l'ambulance s'ébranla et prit la route. Sebastian observait leurs agresseurs et le paysage défilant à travers la minuscule vitre arrière autant que possible. Il tentait d'enregistrer le plus d'informations possible. Il scruta les hommes, remarqua que leurs armes étaient rengainées et qu'ils ne lui prêtaient plus guère attention. C'était le moment ou jamais. Mais il n'arriverait à rien seul. Il faut que Ruvik m'aide... La pensée que son destin dépende de ce salaud le révulsait, mais il devait s'y résoudre. Ruvik avait repris ses esprits, mais ne le regardait pas. En fait, il gardait les yeux rivés sur ses pieds. Sebastian songea à se râcler la gorge ou à esquisser un mouvement du pied, mais il aurait alors de nouveau accaparer l'attention de leurs deux gardiens. Il s'efforça alors de capter son regard. Il le fixa, comme Ruvik savait si bien le faire. Celui-ci finit par réaliser qu'il le fixait intensément et releva faiblement les yeux. Le détective jeta un vif coup d'oeil en direction des gardes pour lui signifier ce qu'il comptait faire. Une grande incertitude se peignit d'abord sur la face de Ruvik, mais la lueur dans ses yeux, meurtrière, qui hurlait, clamait vouloir vivre, se réveilla.

Sebastian n'était pas du tout certain qu'il le suivrait et encore moins qu'il l'aiderait, mais il n'avait pas une seconde à perdre. Pas de temps pour hésiter. Il se redressa et balança ses pieds dans la mâchoire de l'homme le plus proche de lui. Le second se dressa et s'apprêtait à dégainer, quand Ruvik lui fonça dessus, de côté. Il avait beau ne pas être costaud, il l'avait surpris et l'homme se cogna violemment la tête contre les portes arrière du véhicule. Il s'effondra, assommé. Sebastian, qui avait réussi à baisser son bâillon, balança son pied dans les portes, qui s'ouvrirent à la volée. Ruvik lui lança un regard alarmé.

- Saute ! ordonna Sebastian, dans un grondement sonore. Descends putain !

Son appréhension était naturelle ; le véhicule roulait à toute allure, sur une route goudronnée des plus dures. Comme Ruvik hésitait toujours, Sebastian le poussa de la tête, avant de se jeter à sa suite. Leurs deux corps tombèrent lourdement contre le béton et roulèrent sur plusieurs mètres. Le véhicule ne s'arrêta pas. Par bonheur, il continua sa route, éloignant leurs kidnappeurs.

Sebastian dut rester inconscient un moment, car, lorsqu'il rouvrit les yeux, le soleil était au zénith, trônant très haut dans le ciel. Une chance que cette voie ne soit plus du tout fréquentée. Il roula sur le côté, cracha du sang et grogna de douleur, tout en se redressant. Des côtes cassées au bilan. Voire davantage. Son coeur battit un grand coup, lorsque son regard rencontra un corps allongé en travers de la voirie, immobile. Toujours évanoui.

- Ruvik ! Debout ! Ruvik !

Il ne réussit pas à obtenir la moindre réaction du blond, quoi qu'il fît, y compris quand il le souleva. Il se pencha pour écouter sa respiration. Elle s'était presque tue. Sebastian balada son regard sur les environs. Rien, hormis des broussailles éparses, quelques poteaux électriques endommagés. La ville paraissait si loin et personne ne passerait avant un bon moment. La vie de Ruvik reposait entre ses mains.

- Putain ! s'écria-t-il, furieux.

Il se releva, esquissa un pas, envisageant de partir en l'abandonnant là. A une mort certaine. Il n'a que ce qu'il mérite... Il ne tarda pas à faire marche arrière. Comme toujours. Il n'arrivait simplement pas à le laisser. Surtout, il ne comptait pas à son tour se changer en meurtrier. Il s'agenouilla auprès de lui, ouvrit sa chemise et commença le massage cardiaque. Les mâchoires serrées, il compta les secondes. Ruvik, sous lui, restait désespérément mort. Pendant un instant, il le trouva paisible, véritablement serein, et ce pour la première fois. De nouveau, il hésita à baisser les bras. Peut-être que le mieux était de le laisser s'arracher à cette enveloppe abîmée, à toute cette rage et cette douleur qu'il avait accumulées, séquestrées en lui, et qui le détruisaient.

Est-ce que tu mérites de mourir ?

Une part de lui criait que oui, car ce qu'il était devenu se résumait à un être enragé, mais une autre l'arrêtait, en lui serinant que ce serait comme une faveur à lui accorder. Il se secoua, se raffermit.

- Allez ! Ruben !

Il avait déjà perdu assez de temps à tergiverser, à se laisser commander par sa rancoeur.

- Survis ! Survis bordel de merde !

Pour que je t'emmène en prison... ? C'était horrible à penser maintenant. Sebastian sentit qu'il le regretterait peut-être, sûrement, mais il se décida. Non, je vais te donner une seconde chance. Pas avec lui, mais avec la vie en général. Il ne l'achèverait pas ; il ne l'emprisonnerait pas non plus. Il le gifla, plusieurs fois, peut-être un peu trop fort ; ses émotions prenaient encore facilement le pas sur sa raison. Entre deux jurons, il inspirait et expirait entre ses lèvres.

Les minutes s'écoulaient. Les insultes fusaient et Sebastian se sentait presque fébrile, ses mains crispées autour des épaules de Ruvik. Il n'y avait plus rien à faire. Il avait tout tenté. Il entreprit de charger le corps inerte sur son dos, quand, tout à coup, les yeux de Ruvik s'ouvrirent tout grand et une main cachectique entoura sa gorge. Sebastian se libéra, après une seconde de stupeur. Il mit du temps à comprendre ce qui avait motivé un tel geste de la part de Ruvik ; ce dernier était juste en proie à la panique la plus totale. Il avait le regard fuyant. Il s'agita d'une manière presque frénétique pour se lever et s'écarter de son sauveur. Il chancela, failit tomber et réussit finalement à se stabiliser. Il saignait aux bras et aux genoux et souffrait probablement de nombreuses contusions. En revanche, pas d'hémorragie interne. Il semblait désormais avoir repris une respiration quasi-normale.

- ça va ? Tu peux respirer ? Tu peux marcher ? s'enquit Sebastian, qui se remettait à peine de sa surprise.

Le regard hagard de Ruvik, totalement confus et abasourdi, plana sur lui quelques secondes. Lui n'avait pas encore récupéré du formidable choc qu'ils avaient subi en sautant de l'ambulance. Sebastian se demanda s'il comprenait encore ce qu'il lui disait. A priori, oui, mais un bon traumatisme crânien n'était pas à écarter. Il regagnerait ses sens d'ici une heure ou deux. Sebastian se détourna et entendit un bruit dans son dos. Ruvik, paumé comme il l'était, lui avait emboîté le pas. Le brun fit volte-face. Il se montra dur, afin que Ruvik, même dans son état, le comprenne parfaitement.

- Tire-toi ! Rugit-il. Estime-toi déjà heureux que j'te laisse partir aussi facilement !

De toute façon, Ruvik avait perdu l'appui de Jimenez. Aucun corps ne lui serait plus livré. De plus, il ne pourrait jamais plus reparaître à sa demeure à Krimson City, sans y risquer sa vie.

- Et que j'entende plus jamais parler de toi ! s'exclama-t-il, avant de s'éloigner.

Il dressa l'oreille, pour s'assurer que Ruvik ne le suivait plus. Ce n'était pas le cas. Le blond était resté figé sur place. Immobile, il le regardait s'en aller.


Aucune certitude sur la façon dont je vais réarranger (ou pas XD) les choses pour nos deux personnages, à l'heure actuelle...

Merci aux lecteurs !

Beast Out