Chapitre 7 : La petite flamme qui dévaste tout

Sebastian reprit sa vie là où il l'avait laissée. Du moins, autant que faire se pouvait après de tels événements. Il ne disposait toujours pas de preuves contre Jimenez et il savait où il aurait pu les trouver, autrement dit au manoir des Victoriano. Le médecin avait obligatoirement laissé des traces. Restait aussi la possibilité de faire témoigner Ruvik, mais cela semblait impossible sans le faire juger lui aussi coupable et, par là même Sebastian également. Sebastian retourna plusieurs fois au manoir pour chercher des preuves, qui ne les ferait pas du même coup tomber, Ruvik et lui. Il dénicha par miracle des lettres et des notes signées par un certain Marcelo et qui ne mentionnaient pas le prénom ou le nom de leur destinataire. ça ne suffirait pas à inculper Jimenez, mais c'était l'ombre d'un commencement, si l'on oubliait au passage l'origine frauduleuse des preuves.

Heureusement, les enlèvements, les disparitions, cessèrent et le calme revint dans la ville. Sebastian n'aperçut Ruvik à aucun moment. Il supputa que l'assassin avait quitté Krimson City, voire le pays, et ça lui allait parfaitement comme ça. Les rares fois où son esprit n'était pas occupé par quelque affaire ou par le cas de Jimenez et qu'il repensait à lui, il ressentait comme une violente brûlure dans la poitrine et une colère amère s'emparait de lui. Il se sentait terriblement trahi et, au fond de lui, il se disait que c'était peut-être la deuxième fois. Myra, elle était peut-être tout bonnement partie et non décédée. Il n'avait trouvé aucune mention d'elle dans les papiers découverts chez Ruvik. Ils lui avaient tous menti. Tous. Alors que lui, tout le long, que ce soit avec elle ou avec lui, n'avait eu de cesse de se montrer sincère. Ses mâchoires se crispèrent. Le crayon qu'il tenait craqua entre ses doigts.

- Détective ?

La voix concernée d'Oda lui fit relever les yeux. Les siens, plissés derrière ses lunettes, traînait sur le crayon brisé net en deux.

- Oui... je suis un peu fatigué, prétexta Sebastian.

- Un peu tendu aussi, apparemment.

- Un problème, Joseph ? répartit-il, afin de couper court à la conversation ; il la sentait sur le point de dériver vers des questions personnelles.

- Non, fit-il d'un air légèrement contrarié. Juste un voleur à la tire que des agents viennent de prendre en flagrant délit dans les bas quartiers. Ils nous l'ont ramené.

- Ils ne s'en occupent pas ?

- Vous savez comment ils sont... Un type qui a volé un peu de pain pour se nourrir, ça ne leur donnera jamais de promotion. Ils s'en fichent. Ils l'ont mis en cellule et ils sont repartis en patrouille.

Sebastian déposa lentement son style cassé et poussa un profond soupir, tout en quittant son siège.

- Je m'en charge.

Et, sur ces mots, il prit la direction des compartiments. Dans la dernière cellule du long couloir, un corps était recroquevillé sur lui-même, muet, absorbé dans quelque chose qui échappait à tout autre être humain. Sebastian avait l'habitude de ce genre de cas. La plupart du temps, il s'agissait de pauvres ères que la vie n'avait pas épargnés. Ils étaient souvent morts de peur en entendant une simple réprimande. Aussi souvent qu'il le pouvait, il les relâchait et, souvent, ne les revoyait jamais. Ils retenaient la leçon ou bien apprenaient à ne plus se faire choper. Mais peu importait à Sebastian. Ce jour-là, pourtant, il étouffa une exclamation. Lorsqu'il reconnut, dans l'ombre du capuchon sale, la figure hâve et émaciée de Ruvik, il n'en crut pas ses yeux. Et encore moins ses oreilles, quand Ruvik leva les yeux vers lui et ouvrit la bouche. Sa voix sonnait différente ; elle était toujours froide, mais elle témoignait d'une fatigue intense.

- Seb...

Il se mit tout à coup à parler très vite, de plus en plus rapidement.

- Je n'ai tué personne d'autre ! Je t'ai pas désobéi ! J'ai juste... J'avais faim ! Il me fallait ce sandwich ! Il me le fallait ! ça faisait trois jours !

Sans avaler quoi que ce soit. Tout en s'exprimant, il gesticulait, si bien que Sebastian dut le ceinturer et le retenir le temps qu'il se calme et reprenne ses esprits. Il ne se rappelait que trop bien la menace de Sebastian, juste avant qu'il ne l'abandonne sur cette route. Il avait fait de son mieux pour s'effacer, pour survivre dans l'ombre, sans faire parler de lui, mais il avait fallu qu'il manque de discrétion et de rapidité cette fois-ci. Il avait été pris la main dans le sac.

- Du calme ! Du calme ! s'écria Sebastian et, après s'être assuré que personne n'avait ouï un mot de leur brève conversation, il reprit, dans un murmure : Tais-toi. Je vais dresser un procès-verbal avec un faux nom et tu vas dégager en vitesse.

Sur ces mots, il le repoussa. Ruvik cogna doucement contre le mur bétonné et grimaça. Il n'avait vraiment plus que la peau sur les os ; c'était encore pire qu'autrefois. Il crevait de faim. Littéralement. Il mourait sur pied. Alors que Sebastian s'effaçait pour le laisser sortir, il se pressa brutalement contre lui.

- Si... Si tu veux... je peux... te faire plaisir...

Il n'avait jamais connu avant l'horreur de la rue, de n'avoir nul endroit où dormir et s'abriter, ni nourriture, ni eau pour boire ou se laver. Si quelqu'un lui avait dit qu'il en arriverait là autrefois, il l'aurait fusillé du regard et aurait répliqué préférer le suicide. Mais, à cette époque, il ne savait rien ; il avait vécu tout ce temps dans une cage dorée, sans manquer de rien. Il avait passé toute sa vie hors du réel et était désormais jeté dans l'horreur de la réalité, de la pauvreté. Jusque-là, il s'était débrouillé pour subtiliser de quoi survivre, sans jamais avoir à donner de sa personne ; d'ailleurs, qui aurait voulu de lui ? Un mec malingre et brûlé, qui ressemblait à un méchant de film d'horreur. C'était différent avec Sebastian ; l'homme l'avait aimé, à un moment donné. Juste avant de le haïr. Alors, cette fois, il n'hésitait pas, il tentait le tout pour le tout.

Sebastian serra les dents et recula contre la porte, en sentant des doigts s'affairer pour défaire sa braguette. Il écarquilla les yeux, incapable de comprendre sur le moment ; ce comportement était si éloigné de celui du Ruvik qu'il avait connu. Comment le blond avait-il pu sombrer à ce point ? Réduit à s'offrir en échange d'un peu de nourriture ou d'un toit pour une nuit. Sebastian le rejeta brutalement. Tu n'es pas si fort que ça.

- Arrête ça immédiatement ! ordonna-t-il, aussi furieux qu'embarrassé.

Il souffla nerveusement. Heureusement que personne du service ne les avait aperçus. Sebastian empoigna Ruvik par l'épaule, en essayant de ne pas prêter attention à combien elle était osseuse. Il le tira, Ruvik rechignant à le suivre, et s'arrangea pour le faire sortir par la porte de derrière. Le commissariat donnait de ce côté sur une impasse crasseuse. A la vue de la rue, Ruvik sembla brutalement recouvrir ses esprits. Son visage se crispa et sa voix se refroidit en une seconde.

- Tu ne peux pas m'infliger ça ! Pas à moi !

Sebastian referma la porte dans son dos et s'appuya contre. Il consulta rapidement l'heure ; après tout, il avait bien droit à une pause. Il s'évertuait à penser qu'il ne restait que pour s'assurer que Ruvik ne l'ennuierait plus, mais savait bien en réalité qu'il se souciait encore de lui. Aussi horrible fût-il, aussi cruel se fût-il montré à son égard. Son étui craqua, alors qu'il en tirait une cigarette. Puis le briquet cliqua. La flamme dansa, se reflétant dans les yeux toujours si animés de Ruvik. Il vivait toujours là. Seulement là. Sebastian bascula la tête en arrière, l'appuyant contre le métal froid. Ruvik le consultait du regard, cherchant à capter le sien.

Il avait l'impression que le jeu recommençait. Ruvik revenait, criant à l'aide. Il lui avait fait miroiter une foule de choses, lui avait susurré ces mots dont il rêvait et Sebastian l'avait cru. Il avait bu la moindre de ses paroles. Maintenant, il se demandait ce qu'il avait exactement entendu. Un tissu de mensonges ? Jusque dans les moindres détails ? Tout n'avait-il été que pure invention ou avait-il renfermé, à un moment ou un autre, une part de vérité ? C'était pour connaître la réponse à cette question que Sebastian demeurait là, dans la ruelle s'assombrissant, sous le soleil déclinant.

- Seb... murmura Ruvik, au bout d'un moment.

Il savait recevoir, mais pas donner. Sebastian renâcla nerveusement.

- Donne-moi une seule bonne raison de te repêcher encore une fois ! s'écria-t-il, sur un ton tranchant.

Le front de Ruvik se plissa ; il était contrarié. Il s'imaginait sûrement que ce serait plus facile, qu'il suffirait de ressurgir de nulle-part, un soir, pour que tout soit pardonné, effacé d'un coup de manche comme de la craie sur un tableau noir. Le blond demanda d'une voix acide, presque rancunière, comme si l'aide qui lui était refusée était une chose qui aurait dû lui être accordée de plein droit :

- Comment peux-tu me haïr autant et si vite ?

Le sang de Sebastian ne fit qu'un tour. Il se mit à bouillonner dans ses veines. Il vérifia de nouveau que la porte dans son dos était bien fermée, la tapa pour bien l'enfoncer et retint le fantôme qui voulait s'évanouir déjà.

- Je... t'aimais, dit-il difficilement. J'ai fait des choses pour toi... dont je ne me pensais même pas capable. J'ai changé pour toi.

Mais pas toi. Tu n'as pas dévié de la route que tu t'étais tracée.

- J'étais prêt à mourir pour toi.

Il n'avait pas de manière plus forte de lui exprimer ce qu'il avait ressenti.

- Alors, que fais-tu encore en vie ? fut la seule réponse qu'il lui donna, avant de faire volte-face et s'éloigner dans la nuit.

Sebastian suivit des yeux la fine ligne blanche qui se faisait de plus en plus mince, de moins en moins visible. Il savait deux choses. Il savait qu'il pouvait faire une croix sur son enquête s'il laissait partir son unique témoin, son unique chance de mettre la main sur Jimenez, et que, si Ruvik s'en allait cette fois-là, il ne le reverrait plus jamais. Qu'il se mourrait quelque part, de faim ou sous les coups d'une bande de jeunes avinés.

Il resta à hésiter sur le fait de le rattraper ou non, sur les raisons, sur à peu près tout. Il ne parvenait pas à arrêter sa décision, quand Ruvik ne se résuma plus qu'à un point pâle au tournant de la rue. Là, Sebastian ne réfléchit subitement plus. Il agit. Seulement. Il balança son mégot carbonisé et se mit à courir. Il perdit de vue le blond une dizaine de secondes, lorsque celui-ci quitta l'avenue principale pour se glisser dans une ruelle, et il crut l'avoir perdu jusqu'à ce qu'il remarque un attroupement de badauds, tous penchés au-dessus d'un corps. Sebastian, sa plaque en main, leur commanda de s'écarter, alors qu'il se précipitait auprès de Ruvik. Qui, dieu merci, respirait encore. Sebastian toucha rapidement sa joue ; il était glacé ; il avait atteint ses limites. La faim l'avait presque eu. Sebastian attrapa le poignet d'une femme qui composait déjà le numéro des secours.

- Je m'en occupe, assura-t-il, d'une voix si ferme qu'elle rangea derechef son mobile sans poser de question.

Sebastian ne rentra pas chez lui en voiture ; il ne voulait pas repasser par le commissariat et risquer d'être vu avec Ruvik. Il héla un taxi et lui indiqua, après une légère dernière hésitation, son adresse. Aussitôt arrivé à destination, il s'engouffra dans son immeuble, pressa nerveusement le bouton de l'ascenseur qui ne vint pas assez vite ; il grimpa les escaliers quatre à quatre et gagna son appartement.

Il avait pu sentir la température de son précieux colis chuter progressivement. Il coucha Ruvik dans son lit, le plaça sous les couvertures et frotta ses mains et ses pieds trop froides. Avec ses habits et ses chaussures qui s'étaient usés, il n'était pas étonnant qu'il soit si sensible au froid. Rien ne le protégeait. Il répéta ces mêmes gestes, le frictionnant, pendant près de cinq minutes, mais réalisa bien vite que ça ne suffirait pas.

- J'pense pas... que tu m'en voudras... marmonna-t-il, tout en entreprenant de le déshabiller.

Dès que Ruvik fut nu, il le reprit dans ses bras et le plaça dans sa baignoire qui, pour une fois, s'avéra utile. Puis il enclencha le robinet d'eau chaude. Il régla le jet à une température convenable et prit une chaise pour s'installer à côté du bain. Tout en maintenant Ruvik la tête hors de l'eau, ne gardant que son corps immergé, il le scrutait, détaillait ses traits. Lui aussi avait changé, mais pas de la même manière. La vie dehors avait commencé à le marquer. Les longues nuits sans fermer l'oeil, le manque de nourriture menaçaient de le ravager. Il n'avait plus les épaules pour affronter ça. Il se perdait dans ses pensées, le regard enveloppant toujours Ruvik, quand les yeux de ce dernier s'ouvrirent tout grand, sans crier gare.

Sebastian en eut le souffle coupé un instant, comme s'il était soudain en danger. Les yeux blancs dans la lumière glauque de la salle de bain s'enflammèrent, comme dans la cave, et des mains cadavériques essayèrent d'agripper Sebastian, pour le frapper, le griffer, l'étrangler... ? Ruvik lui-même ne semblait pas le savoir. Sebastian, qui avait été pris au dépourvu, regagna vite tous ses moyens et, par réflexe, il appuya sur les épaules de Ruvik qui glissa dans l'eau et commença à s'agiter frénétiquement. Une gerbe d'eau éclaboussa Sebastian et une ampoule qui grésilla. Le brun reprit ses esprits et il tira de la baignoire, d'un seul coup, Ruvik tout entier. Le blond ne lui laissa pas le temps de s'excuser ; il le poussa brutalement et déguerpit en toussant, crachant l'eau qui avait infiltré ses poumons. ça ressemblait à un cauchemar. Il courut à travers une pièce, se cognant dans les meubles, le corps brinquebalé, instable. Il y voyait flou. Il entendit le bruit de Sebastian sortant de la baignoire et venant dans son dos, alors il se rua sur la porte. Ses doigts frôlaient la clenche, quand deux bras enserrèrent sa taille et le tirèrent loin. Ruvik voulut crier, mais une main calleuse recouvrit sa bouche et étouffa son hurlement. Il n'avait pas peur ; il avait la haine. Contre Sebastian, contre Jimenez, contre le monde entier.

Sebastian le plaqua dos au mur et, sans ôter sa main de sa bouche, gronda à voix basse :

- Je te veux pas de mal, enfoiré.

Ruvik voulait riposter. Ses narines battaient tant il respirait vite, tant il écumait de rage. Sebastian discernait cette fureur dans ses yeux et il patienta près d'une minute, dans le silence le plus total, avant de le libérer. Mais il ne bougea pas. Le regard de Ruvik le retenait. Le blond asséna brutalement, d'une voix résolue :

- Je ne m'arrêterai pas.

Je les tuerai. Il ne pouvait peut-être plus mener son projet à terme, mais il pouvait encore se venger de Jimenez, notamment. A peine avait-il achevé sa phrase que la main de Sebastian recouvrait de nouveau sa bouche, le taisant. Le brun ne voulait pas en entendre davantage. Il sentait ses lèvres continuer à s'agiter en dessous et il pouvait deviner ses mots. Il murmurait des choses horribles, que Sebastian réprouvait. Mais il ne pouvait ignorer tout ce qui se réveillait en lui. Cette pénible, ennuyeuse, flamme du désir.

- Ferme-la putain ! rugit-il tout à coup, incapable de soutenir ses paroles.

Il le secoua, le repoussa contre le mur une seconde fois. Ruvik fit la moue, mais une moue victorieuse, parce qu'il savait bien qu'il le mènerait exactement où il voulait. Ses phalanges osseuses s'enroulèrent autour de celles de Sebastian pour les écarter.

- Tu me hais, pas vrai ? Oh oui... tu me hais... Tu te débats toujours avec tes idéaux utopiques, mais ce monde... n'a rien d'une utopie.

- Tu n'as pas tout vu.

- J'ai tout vu ! hurla-t-il tout à coup. J'ai vu ma sœur brûler ! J'ai vu le sang de mes parents sur mes mains ! poursuivit-il, aussi animé, brandissant ses mains ouvertes sous le nez de Sebastian.

Se calmant, il chuchota tout bas, presque respira :

- Je les punirai. Je les ferai souffrir jusqu'à ce qu'ils soient tous purs.

Il délirait sûrement, à cause de la fatigue, de la faim, mais ces mots comportaient une part de vrai, de ce que ressentait réellement Ruvik. Sebastian le considéra d'un drôle d'air. L'être devant lui pouvait bien inventer les machines les plus géniales de tous les temps, il avait un grain. Sans l'ombre d'un doute. Il essaya d'appréhender son fonctionnement. Est-ce qu'il se percevait comme une sorte de... balance de la Justice ? Une justice certes bien à lui. Ou peut-être était-il juste fou à lier.

Sans un mot, Sebastian s'écarta enfin de lui et il se dirigea vers le frigo, dont il sortit un potage. Il mit le bol à réchauffer. Ruvik avait déjà entrepris de renfiler ses vêtements qui n'étaient plus guère que des loques souillées. Sebastian soupira et alla droit à lui, seulement pour être rejeté d'un geste dédaigneux de la main. ça ne l'arrêta pas. Il lui tendit son manteau, de quoi se couvrir le temps qu'il trouve une tenue plus convenable. Une fois de plus, Ruvik le repoussa et Sebastian remarqua enfin cette éclat qui le défiait dans ses yeux illuminés. Il le mettait au défi ? Ou bien cherchait à le faire sortir de ses gonds ? Ou peut-être même le voulait-il ? L'idée traversa l'esprit de Sebastian.

Le détective profita qu'il lui tournait le dos pour le regarder, ou plutôt son corps. Il ressemblait plus à un squelette qu'à un être humain désormais. Sebastian s'en détourna, mal à l'aise. Quand bien même Ruvik aurait eu dans l'idée de finir cette soirée au lit, lui n'aurait pas pu ; il aurait eu l'impression de le briser au moindre geste. La simple pression de ses doigts tout à l'heure, dans la salle de bain, avait laissé des marques violacées. De plus, il savait d'ores et déjà que Ruvik n'éprouvait plus la moindre sympathie pour lui... si jamais il en avait éprouvée. Sebastian se réduisait à un moyen d'obtenir du plaisir, rien de plus, rien de moins. Et il se refusait à tomber si bas. Il préférait encore noyer sa tristesse dans l'alcool. Même si Ruvik venait le chercher... Chose qui n'arrivait jamais auparavant et dont il rêvait. C'était plutôt ironique. D'une douloureuse façon.

Soudain, il se figea. Les doigts froids et blafards comme de la neige glissaient sur son épaule.

- Mais tu m'aimes toujours, n'est-ce pas ?... Tu aimes...

Tes yeux, ta voix, ta... folie. Ses cicatrices s'étaient même muées en un atour, pour Sebastian. La voix de plus en plus languissante et lugubre de Ruvik poursuivait, baissant graduellement :

- Je connais un moyen de tuer cette culpabilité. Tu pourrais m'aimer en toute "impunité".

Un moyen de tuer ta conscience, de t'approprier pour toujours. Ruvik faisait des gestes vagues mais vivants, comme s'il lui peignait quelque monde miraculeux éloigné. Sebastian paraissait en proie à un dilemme, alors qu'il devrait lutter contre ce mauvais génie qui ne cherchait qu'à annihiler son libre-arbitre. Toujours, la voix entêtante continuait de le happer, de l'attirer de nouveau. Chaque fois qu'il tentait de recouvrir ses sens, elle le faisait reperdre pied. Pareille à un charme irrésistible.

- Imagine un refuge où rien n'aurait vraiment de conséquence... Où nous contrôlerions tout. Où nous ne pourrions pas être séparés... parce que nous serions liés... par ça.

Il plaça son index gelé sur sa tempe, tapotant sa boîte crânienne, puis le fit glisser le long de sa mâchoire carrée. L'espace fugace d'un instant, Sebastian oublia toutes ses bonnes résolutions. Toujours cette foutue flamme qui brûlait dans ses entrailles... Et dans ses yeux, à lui. Il mit de côté le corps trop famélique ; il écouta juste ce sentiment qui lui tordait les entrailles. Il pressa violemment ses lèvres sur celles de Ruvik ; le blond sourit d'amusement. C'est si facile...

- Je sais ce que tu veux... mais pourquoi irais-tu chercher ailleurs ? Regarde... Je suis là...

Il respira dans le creux de son oreille :

- Pour toi, pour toi seulement... Je suis revenu... Si tu ne me crois pas... fais-moi partir...

Il usait les mots correctement, à la perfection même. Les inflexions étaient justement posées. Sa "magie" résidait aussi là. Une fine goutte de sueur dévala le front de Sebastian. Il ne faisait pas si chaud, mais sa tête bouillonnait. Il entrait en conflit avec lui-même, avec ses valeurs, et Ruvik, comme toujours, se trouvait au centre du problème ; il était son origine même. A présent, tout ce qui lui restait à faire était de se façonner une nouvelle image, de démontrer à Sebastian que la chance avait tourné, que c'était désormais lui qui avait l'avantage. Alors que Ruvik tirait toujours les ficelles en coulisses.

Ruvik avait lui-même cru se perdre à jamais, esprit et corps, dans les rues, mais, maintenant qu'il était de retour dans son royaume, en terrain conquis et connu, il se sentait revivre. Il vit arriver le moment où la raison de Sebastian défaillait. Il lui suffisait d'appuyer un chouia pour qu'elle vacille et flanche. Il souffla, sans quitter sa face tendue des yeux :

- Tu as raison... Je t'ai menti. Je me suis servi de toi. Je t'ai apprivoisé... J'ai appris par cœur toutes tes petites manies, tout le contenu de ton dossier à la police... J'étais après toi et toi...

Il rit tout doucement.

- Tout ce temps, tu étais après moi...

Ruvik, tout en regardant Sebastian droit dans les yeux, fit glisser ses doigts jusqu'à sa ceinture. Tout en s'affairant, il sourit :

- Il y a des choses que j'ai connues juste avec toi... qui m'ont cruellement manqué... puis je me suis rendu compte que c'était surtout... toi...

Il ment, il ment... Sebastian tâchait de se le répéter. Il essaya d'échapper à son regard inquisiteur, qui le sondait afin de se délecter de la faille géante qui s'ouvrait en lui. Il ne voulait plus que ça arrive, que Ruvik reprenne le dessus. Il continuait de se le répéter. Plus de cette façon... Plus de cette façon ? Mais d'une autre... Il baissa de nouveau les yeux pour scruter ce visage qu'il refusait à tout prix de pardonner. Et qui lui rendit un regard vaguement narquois. Mon pauvre Seb, tu as le cœur trop tendre... Et tu es trop seul, beaucoup trop seul.

Ruvik déposa un baiser presque chaste sur sa bouche. Ce fut un peu comme le signal qu'attendait Sebastian. Le sourire de Ruvik s'agrandit. Le peu dont tu te contentes... Mais lui aussi se réjouissait de prendre un peu de plaisir après des temps si rudes. Il se garda bien de faire le moindre bruit tout le temps que Sebastian le prît contre le mur. Il voulait que le brun ne puisse entendre que ses propres sons, ses grognements, afin qu'il mesure bien à quel point il lui avait manqué, à quel point il avait besoin de lui. Ruvik, en courbant l'échine, gardait cependant le contrôle. Il le dominait encore mentalement. Il jouait avec son cerveau, maîtrisant ses envies, ses humeurs, activant ses pulsions. Avec la retombée de l'euphorie orgasmique, Sebastian réalisa l'erreur, presque stratégique, qu'il venait de commettre. Le ricanement étouffé de Ruvik ne l'aida pas à se sentir mieux.

- Putain ! s'exclama-t-il, balançant son poing dans le mur, furieux contre Ruvik et surtout contre lui-même ; il s'en voulait d'avoir été si faible, si corruptible.

Si humain, finalement. Les mâchoires crispées, il remonta sa braguette et alla chercher le bol de soupe, qui avait eu largement le temps de chauffer et refroidir. Il entendit la voix de Ruvik, à peine essoufflée, lui lancer, sur un ton anodin :

- Au fait, tu sais déjà, j'imagine... que ta chère femme est toujours de ce monde ?

Enflure. Bien entendu, il ne le lui disait que maintenant et surtout, juste après qu'ils aient recouché ensemble. Alors que Sebastian se sentait déjà minable. Le policier tâcha de faire comme s'il ne ressentait rien, absolument plus rien. Il déposa sans délicatesse le bol devant Ruvik. Il ne s'assit pas près de lui ; il resta debout, adossé contre le mur.

- Comment t'as découvert ça ?

- J'avais vu sa photo dans ton dossier... et je l'ai vue, en vrai, avec les hommes qui emmenaient tout mon matériel, termina-t-il, dans un frisson de colère.

Sebastian réapparut subitement dans son champ de vision. Etonnamment, il ne mentionna même pas Myra en premier.

- T'étais pas sensé y retourner ! s'exclama-t-il, pointant du doigt Ruvik, qui détestait ça. Tu savais ce qu'ils te feraient s'ils te mettaient la main dessus !

- J'y suis retourné une seule fois, rétorqua-t-il, puis il ajouta, avec un sourire mutin : Bien moins que toi. Je les ai vus tout emporter dans leur camion... Mes recherches, mes plans... Il n'y a plus rien...

Il le répéta, le regard perdu dans le vide, abattu durant un instant. Plus rien...

- C'est sans espoir... murmura Ruvik et il reposa le bouillon, sans même y avoir trempé le bout de ses lèvres toujours un brin pourpres.

- Rien n'est jamais sans espoir.

- Peu importe, rétorqua le blond, cinglant à souhait. Je n'ai pas de questions à me poser.

Même si c'était pour perdre, il devait finir ce qu'il avait commencé. Au moins, essayer. Il renifla nerveusement, pendant que Sebastian le lorgnait d'un sale oeil. ça ne tournait décidément pas rond dans cette tête. Cette jolie tête, quelque brûlée qu'elle fût. Il laissa à Ruvik le temps de boire quelques lampées du potage, avant de demander :

- Tu comptes faire quoi ?

- Récupérer mon travail, achever la machine, répondit-il, d'une manière presque mécanique. C'est l'œuvre de ma vie.

- Pour que tu aies besoin de nouveaux cobayes ? s'insurgea Sebastian ; il n'en croyait pas ses oreilles. T'as donc rien retenu ?!

Le plus jeune bondit sur ses pieds, avec une vivacité nouvelle.

- J'expérimenterai sur moi-même s'il le faut, mais je terminerai la machine ! promit-il, d'une voix aussi passionnée que déterminée. Naturellement, il existerait bien une autre option...

Sebastian détesta la manière dont il le scruta intensément. Ruvik avait déjà mentionné le fait qu'il ferait un excellent "patient". Quand il le traquait dans les souterrains, revolver en main.

- Je t'ai déjà dit de la fermer, gronda méchamment Sebastian.

J'en ai marre de tes conneries... Il était à deux doigts de le foutre à la porte, de le refourguer aux rues inhospitalières.

- On essaye de jouer les méchants, détective ? musa Ruvik. Pas de chance pour toi... J'en ai déjà rencontré de bien pire...

Les yeux sombres le suivirent, alors qu'il faisait le tour de la pièce. Tout à coup, sans la moindre explication, il se mit à rire. Sebastian se renfrogna, persuadé qu'il se fichait de lui. Puis Ruvik tourna vers lui une face presque navrée.

- Tu ressembles un peu à mes parents... Si... emprisonnés dans leurs schémas qu'ils ne parvenaient plus à en sortir... Ni... à vivre pleinement leur existence.

Il ajouta à mi-voix, comme s'il en avait omis la présence de Sebastian :

- Il n'aurait jamais compris ce qui nous unissait, Laura et moi... Pas plus que...

Cette fois-ci, il braqua ses yeux sur l'hispanique, qui dut réprimer un mouvement de recul.

- Ce qui nous unit, toi et moi.

- Y a absolument plus rien entre... toi et moi, répliqua Sebastian, sur un ton sans équivoque, mais il ne trompait personne ; il n'avait pas foi en ce que lui-même venait de dire.

Ruvik parut encore moins convaincu que lui ; il s'appuya sur une vieille commode, en ouvrit un tiroir et en sortit en ricanant une vieille photo. Celle d'une femme aux traits sévères.

- Tu as pourtant eu tout le temps nécessaire pour la ressortir... et pour la remettre, acheva-t-il, en désignant d'un coup d'œil l'annulaire de Sebastian, auquel l'alliance n'avait pas reparu.

- Que j'ai tiré un trait sur elle, ça veut pas dire que j'me réserve pour toi. Putain d'enfant gâté... grommela-t-il, en se détournant, certain qu'il piquerait Ruvik au vif.

Il avait vu juste. Presque immédiatement, il entendit les pas pressés du blond dans son dos.

- Ne me traites pas comme ça ! Je me suis donné à toi, je...

C'était une chose si normale et anodine pour n'importe qui, mais pas pour lui. S'abandonner lui avait coûté son lot de nuits blanches, l'avait forcé à abattre tellement de murs mentaux qu'il en avait perdu le compte. Qu'il ait concédé cela à Sebastian faisait de ce dernier son obligé. Mais ça ne fonctionnait pas ainsi dans le monde réel. Sebastian songea à le lui renvoyer en pleine figure, mais Ruvik craquait doucement, se morcelait sous ses yeux ; il préféra lâcher un peu de lest. Au lieu de l'achever, il déclara avec calme :

- J'en ai déjà bien assez fait pour toi.

- Seb... Tu veux arrêter Jimenez, pas vrai ? Revoir Myra, pour qu'elle s'explique ? Il faudra que je te montre le chemin... Tout ce que je demande en échange, c'est que tu me laisses finir ma machine... Rien d'autre.

Même s'il me faudra bien un sujet pour l'essayer... Ou un assistant pour que je puisse remplir ce rôle moi-même.


J'avais envie de tenter un Ruvik encore plus brisé qu'il ne l'est déjà, ou plutôt d'une façon tout à fait différente, mais je n'avais pas envie non plus qu'il perde toute combativité, donc j'ai préféré qu'il reprenne du poil de la bête aussitôt qu'il voit qu'il peut encore se tirer d'affaire (toujours un peu aux dépens de Seb certes xD)

Merci aux lecteurs !

Beast Out