Chapitre 9 : L'envers du décor

L'amour vous poussait à faire de drôles de choses, parfois magnifiques, parfois laides, mais toujours incroyables et singulières. Ce n'était peut-être pas ce qui le fit revenir sur ses pas, se glisser dans un de ses bains répugnants et se planter ce fichu piquet dans la nuque ; il préféra l'imputer à son sens du devoir et à son humanité. Sebastian avoisinait la quarantaine, mais il passait pour être l'un des flics les mieux bâtis et les plus robustes. Pourtant, quand il s'éveilla, il dut réprimer une exclamation de douleur. Son dos, ses membres, son corps tout entier était endolori et d'une manière très spéciale. Il expérimentait un nouveau type de souffrance. Il n'eut pas le temps de chercher à découvrir où il avait atterri. Des bruits de pas résonnèrent dans le couloir et la chambre, dans laquelle il se trouvait, ne possédait plus de porte. Les murs en étaient capitonnés. Comme ceux de l'hôpital psychiatrique de la ville.

Ce que Sebastian entrevit, dans l'obscurité régnant, ne l'alerta point de prime abord. Il entraperçut les contours d'une silhouette, d'un être bipède, qui semblait un homme plutôt grand, enveloppé dans une longue blouse ou combinaison blanche. Il n'avait pas la moindre idée de ce qu'était cet endroit, cette chose qui paraissait patrouiller dans le corridor, alors il préféra ne pas prendre de risques stupides. Il se plaqua au mur de sa cellule et se tut. Il ne comprit pas comment, mais le garde le repéra. Il stoppa net devant l'entrée et, tout à coup, se rua dans la chambrée. Sebastian crut qu'il avait perdu l'esprit. Ce qu'il découvrit lui retourna l'estomac. Le corps de la chose était horriblement déformé sous sa tenue hospitalière. Des seringues et des bouts de câbles émergeaient des boursouflures de ses chairs. Surtout il y avait cette face blanche, sans nez, ni yeux, ni bouche, jusqu'à ce qu'elle émette un cri rageur et qu'un énorme trou denté ne s'ouvre en son milieu.

- Putain de merde ! s'écria Sebastian, tétanisé.

Heureusement, son instinct de survie reprit quasi-instantanément le dessus et il reçut une bonne décharge d'adrénaline. Il ne réfléchit pas une seconde. La bête s'apprêtait à se jeter sur lui, mais il la prit de vitesse et vida son chargeur dans sa gueule béante. Il lui fracassa ensuite le crâne à l'aide d'un pied du lit branlant. Juste pour être sûr qu'elle ne se relèverait pas pour le prendre au dépourvu. Il aurait pu s'accorder une minute de répit, pour se remettre les idées en place et aussi son épaule droite. Il ne fit que l'un des deux. Il courut dans la galerie, en prenant garde à ne rien renverser ou percuter.

Ruvik se trouve dans cette merde. Seul.

Et il était vulnérable. Certes, il pouvait se défendre face à un seul humain si ce dernier n'était pas un combattant entraîné, mais, clairement, les choses arpentant ce monde de dérangés n'avaient rien d'humain. Ce sont des putain de monstres ! Sebastian redoubla de vitesse. Il remonta toute l'allée centrale, pour parvenir à un croisement. Les couloirs de gauche et de droite étaient plongés dans le noir le plus complet. La seule voie éclairée n'était guère plus avenante ; elle s'ouvrait dans le mur face à lui. Elle semblait avoir été creusée... à mains nues. La terre asséchée contenait des débris d'ongles. En se rapprochant davantage, Sebastian crut entendre des voix qui appelaient au secours. Il écarquilla les yeux. Une bouche s'ouvrait dans le mur. Sebastian recula précipitamment, le coeur battant à tout rompre. Il se frotta les yeux ; la vision avait disparu aussi soudainement qu'elle était apparue.

Il resta là une poignée de secondes, à tâcher de ralentir sa respiration, puis, prenant son courage à deux mains, s'engouffra dans le passage. Son tunnel de fortune était pour le moins irrégulier. Tantôt il se rétrécissait, tantôt il s'élargissait. La désagréable impression qu'il avait été creusé pour s'enfuir de cet asile infâme gagnait de plus en plus Sebastian. Et si Ruvik avait été en fait prisonnier là-bas ? Mais à un autre étage ?

Sebastian garda la tête froide. Ruvik était quelqu'un de sensé. Enfin, de temps en temps, concernant sa survie au moins. Il n'avait assurément pas paniqué ; il avait dû attendre le bon moment, sans faire de vagues, pour filer. Il avait ensuite probablement réfléchi de la même manière que lui l'avait fait et choisi ce tunnel. Si jamais il avait déboulé dans l'asile lui aussi. Sebastian devait penser à sauver sa propre vie, mais il ne se sentait pas de rentrer sans Ruvik. Il en aurait été de même avec n'importe quel autre être humain ; personne ne méritait cet enfer.


Il avait soif. Il avait faim. Il tombait de sommeil. Ses habits gouttaient de sang. Tout paraissait perdu, quand il entrevit la lumière au bout du corridor. Son visage se figea, à la frontière entre la joie et la peur. Il trembla, craignant un autre mirage trompeur, mais la lumière semblait si réelle cette fois-ci ; il pouvait presque ressentir sa caresse tiède sur ses avant-bras nus. Joseph avait beau être un policier, il n'était pas très enclin au travail de terrain, aux poursuites et aux bagarres, préférant les aspects intellectuels du métier ; pour le coup, il jouait de malchance. Il n'avait pas la moindre idée de comment il avait abouti dans ce merdier sans nom.

Un foutu pétrin.

Tout ce dont il se souvenait se résumait à la réception de cet appel, interrompu par un coup sourd, de la part de Sebastian. Il avait alors analysé l'appel entrant et réussi de justesse à découvrir d'où il semblait provenir. Après avoir averti Juli, il avait sauté dans sa voiture et foncé vers le lieu indiqué. Tous ses sens l'avaient mis en garde, avant même qu'il ait posé un pied dans le laboratoire. Toutefois, il avait progressé à l'intérieur, à la recherche de son équipier disparu. Après tout, Juli ne tarderait pas à le rejoindre ; que pouvait-il craindre ? Il ne s'attendait pas à recevoir ce coup brutal sur la nuque, alors qu'il se baissait pour ramasser le téléphone cassé de Sebastian.

Joseph ne croyait pas en Dieu, mais il était prêt à se convertir, après ce qu'il avait vu ici. Bien sûr, en bon esprit sceptique et pragmatique, il s'était creusé la tête en quête d'explications rationnelles. Sans succès. Rien de ce qu'il avait entrevu comme éventuelle solution à cette énigme ne l'avait satisfait. Il s'arrêta une seconde pour resserrer son bandage, autour de son bras droit. Il n'avait jamais été un tireur hors pair comme Sebastian ; il avait loupé le premier monstre dont il avait croisé la route. La créature, en revanche, ne l'avait pas manqué. Elle lui avait lacéré le biceps, assez profondément pour qu'il nécessitât rapidement des points du suture.

Il étouffa une exclamation de bonheur en parvenant dans la salle éclairée. Il n'avait pas rêvé. Ici, nulle trace des monstres. Pas de griffures sur les murs, pas de liquide noirâtre suintant des fissures dans les murs. Il écouta attentivement, pendant près d'une minute. Pas de râle, pas un son. Rassuré, il se permit de s'asseoir, à couvert, et, sans même s'en rendre compte, s'assoupit.

Un son familier, qui lui rappelait la ville, la civilisation, le réveilla environ une heure plus tard. Il tendit l'oreille, gagné par l'incrédulité. C'étaient des talons. Une femme chaussée de talons hauts se pressait dans le couloir débouchant sur la pièce. Il se releva, tout prêt à accueillir Juli. Bien qu'elle eût été fraîchement recrutée par le commissariat de Krimson City, il aurait été si heureux de la voir. De voir un visage humain déjà et pas l'une de ces faces horrifiques, à demi-ravagées par la peste ou quelque maladie abominable provoquant l'apparition de ces bubons infects. Il se leva pour aller à sa rencontre, mais se figea brutalement.

La femme qui accourut n'était pas Juli. Mais il la reconnut. Il avait déjà entraperçu ce visage sur une photo, dans le bureau de Sebastian.


- Raaaaaaaaah !

Le cri primal. Le jeune homme ensanglanté se laissa glisser contre le mur humide, avec un sourire contenté sur son visage habituellement si peu expressif. C'était bon. Dieu que c'était bon. Il retourna la lame trempée de sang sur son manteau. Les traînées rouges s'imprimèrent sur le daim clair. Probablement pour toujours. Il bascula doucement sa tête en arrière. Il pouvait sentir chaque muscle de son cou se détendre, se relaxer peu à peu. Ses yeux se fermèrent et son sourire s'accentua, à la limite de l'obscène. Il demeura ainsi une minute ou deux, inspirant et expirant à pleins poumons, jusqu'à ce qu'ils lui brûlent d'oxygène, de vie. Puis il réorienta son regard sur la masse sanguinolente face à lui, qui paraissait éclatée contre le mur.

Il ne savait pas ce que c'était, ni qui ça avait été avant de se muer en cette chose répugnante. Il s'en foutait. Il l'avait guetté, avait inversé les rôles du chasseur et du chassé, et, au moment opportun, avait surgi de nulle-part pour ouvrir sa gorge et sa panse. Les entrailles avaient déferlé sur ses pieds. ça avait été miraculeux, prodigieux. Magnifique. Bien qu'un peu salissant.

Il ricana dans le silence des égouts. Les yeux toujours rivés sur son massacre, il se redressa et reprit sa route, comme si rien ne s'était passé. Il n'avait pas fait deux pas qu'une silhouette blanche, éthérée, qui semblait pleurer, recroquevillée sur elle-même, apparut face à lui. Ruvik se figea et un sourire malsain naquit sur ses lèvres ; ses yeux stoppèrent instantanément sur lui et ne le quittèrent plus.

- Leslie Withers... Enfin... nous nous rencontrons...

Sa camisole blanche avait été refermée à la hâte et laissait entrevoir des coutures grossières sur sa peau. Il avait été ouvert, disséqué par les mains de ce rustre de Jimenez ; Ruvik avait reconnu son travail. Une boucherie. Absolument pas de la belle chirurgie précise. Comme s'il le connaissait déjà, lui ainsi que ses intentions meurtrières, Leslie poussa un bref cri et déguerpit à toute allure.

- Reviens ici ! On a même pas commencé à jouer... "malade", susurra le blond, lancé sur ses traces, brandissant son poignard.

Il se plaisait décidément ici. Il se sentait comme un enfant lâché sur un terrain de jeu. Ou plutôt de chasse. Ses pas s'allongèrent ; sa vitesse de course s'accrut. Il n'avait même plus mal ; les douleurs de ses brûlures s'étaient éclipsées devant l'excitation de la tuerie. Malheureusement pour lui, les couloirs étroits tournaient souvent et Leslie, qui avait pris une avance, même faible, disparut de son champ de vision. Il continua de courir ; il finirait bien par lui tomber dessus. Au détour d'un corridor, il percuta de plein fouet quelque chose qui le renvoya à terre. Quelqu'un en réalité. Ruvik ne prit même pas le temps de regarder de qui ou quoi il s'agissait. Il se remit debout et l'attaqua. Une main le bloqua fermement.

- Ruben ! Putain, c'est moi !

Un éclair zébra les yeux trop clairs, qui finirent par s'habituer à la pénombre et reconnurent Sebastian. Ruvik, tout en tâchant de maîtriser sa respiration, fit un pas en arrière. Sebastian savoura cette expression de surprise. C'était sans doute la première fois qu'il le surprenait, qu'il le déstabilisait à ce point.

- Que fais-tu ici ? fut l'unique question qu'il prononça, avant de se détourner et de se remettre en marche, son air neutre retrouvé.

- A ton avis... Quelqu'un doté de ton intelligence devrait pouvoir trouver la réponse tout seul.

Ruvik fronça les sourcils et daigna lui lancer un regard par-dessus son épaule :

- Très honnêtement, je pense avoir cessé de te comprendre depuis quelque temps, Seb.

Le brun réprima une grimace ; son coeur se serra légèrement.

- Explique-toi.

- Que je "m'explique" ? ricana Ruvik, la voix chargée d'amertume.

- Ouais, maugréa-t-il, la mine sombre.

Il rit légèrement, avant d'ajouter, encore plus aigre que Ruvik :

- Tu me manipules si bien depuis notre rencontre...

- Et tu aimais ça. Tu avais besoin d'affection... désespérément, répliqua-t-il, aussi tranchant qu'une lame de rasoir.

Une poigne de fer se referma sur sa nuque et le plaqua au mur détrempé, qui empestait de surcroît l'humidité.

- Que crois-tu faire, Seb ? ânonna Ruvik, le souffle court tant il avait été pris au dépourvu.

Les yeux marron le fixaient et cet homme en sueur, à la face maculée de sang, qui avait été son amant forcé, lui semblait sur le point de craquer. Peut-être même lui ferait-il du mal. Pour de vrai. Pourtant, il ne le frappa pas, pas plus qu'il ne l'engueula. D'une voix ferme, sur un ton qui semblait irrévocable, il énonça :

- Nous allons sortir d'ici.

- On doit avancer dans ce cas, rétorqua le blond, tout aussi implacable.

Toutefois, la température avait grimpé d'un cran ; un léger sourire, quasi-indécelable, fut échangé et, après seulement quelques minutes, Sebastian rompit le silence entre eux :

- Tu es...

Il se secoua ; il ne voulait pas paraître trop inquiet, même si, en réalité, il l'était. Il préférait se voiler la face. L'homme près de lui était un assassin, un meurtrier de la pire espèce, un sadique ; il ne l'aimait pas, il ne l'aimait plus. Il devait se le répéter de plus en plus fort.

- Tu es blessé ? s'enquit-il finalement, cédant à son anxiété.

La question lui brûlait les lèvres. Elle s'était formée à l'instant où il avait entrevu Ruvik. Tout ce sang sur lui... Les entrailles de Sebastian s'étaient nouées en un fragment de seconde. Ruvik lui décocha un de ces sourires énigmatiques dont il avait le secret, tellement charmeur d'une manière étrange.

- Ce n'est pas le mien.

Il hésita un temps avant de lui retourner la question :

- Et toi ?

Son sourire s'était altéré, pour se muer en un nouveau que Sebastian n'avait encore jamais vu. Un plus pudique, plus en retrait, presque... doux ? Le détective s'en trouva comme désemparé. Ruvik ne saisit d'ailleurs pas pourquoi il parut soudain se détendre. Il n'avait rien perçu de cet infime changement qui s'était pourtant opéré en lui-même.

- Il ne m'appartient pas non plus, glissa doucement Sebastian, le regard accroché à lui et à ce sourire qu'il avait tant espéré.

Il se sentait comme un équilibriste sur la ligne tendue. Merde, cette fois, il voulait sauter dans le vide. Franchir la ligne. Il le désirait consciemment. Ses doigts s'enroulèrent autour du poignet du blond, qui s'immobilisa sur-le-champ ; il semblait s'y attendre.

- Tu me comprends de nouveau ? rit bas Sebastian. Tu as anticipé...

Un bruit sourd l'interrompit. Aussitôt, le brun dégaina.

- Tu restes là, ordonna-t-il à son partenaire, mais, à peine avait-il prononcé ces mots que Ruvik le devançait vers la pièce éclairée d'où semblait provenir le son louche.

Lorsqu'il déboula à sa suite, il fut frappé d'abord d'inquiétude, en voyant Ruvik immobile, comme pétrifié, puis de stupeur. Elle était là, entre Joseph et Juli. Bien vivante, dans son tailleur bien coupé, strict et gris perle comme elle les appréciait. A son annulaire, elle portait toujours l'alliance, même si elle avait repris son nom de jeune fille. Ce dernier était inscrit en lettres capitales sur son badge de Mobius : Myra HANSON.

Ils s'observèrent tous, les uns les autres, comme des chiens prêts à s'entretuer. Comme les pions d'un échiquier qui avaient été soigneusement mis en place. Les prédateurs captaient aussitôt les plus faibles ; Ruvik sondait en silence Joseph. Mais, surtout, les vrais ennemis se rencontraient. Le blond n'avait eu qu'un seul, très court, regard pour Myra ; il l'avait scrutée avec une intensité rare, comme s'il se comparait à elle. Sebastian l'avait vu sans y croire. Il est... Est-ce qu'il est vraiment jaloux ? Non, vraiment, il ne pouvait avaler ça.


Une heure déjà qu'ils s'étaient tous retrouvés coincés ensemble et Sebastian n'avait osé approcher Myra. Elle lui facilita la tâche. Ce fut elle qui finit par venir à lui.

- Comment vas-tu ? débuta-t-elle, avant d'ajouter, un tantinet embarrassée : Oui, je sais que c'est une mauvaise entrée en matière.

- On peut se passer des politesses et en venir aux putain de faits ? trancha Sebastian, sur un ton mordant.

Elle le détailla attentivement de ses yeux clairs. Mais pas autant que ceux de Ruvik, ni aussi beaux. Sebastian fronça légèrement les sourcils. Je t'en veux. Bien sûr que je t'en veux.

- Ce n'est ni l'endroit, ni le moment pour une crise, Sebastian, rétorqua-t-elle posément.

Très sensée, juste comme avant.

- Je suis d'accord. Surtout devant mes collègues.

Il soupira, appuyé contre le mur bétonné.

- L'enquête que tu mentionnais dans ta lettre... c'était ça ?

Elle acquiesça et s'empressa ensuite de dire :

- Mais c'est bien plus complexe. ça ne se limite pas à une poignée de...

- De meurtres ? acheva-t-il à sa place. D'expériences malsaines pratiquées sur des "patients" involontaires ?

Elle soupira profondément et souffla nerveusement par les narines, visiblement agacée ; peut-être avait-elle encore une conscience, car elle changea subitement de sujet.

- Tu ne la portes plus ? demanda-t-elle, en pointant son annulaire duquel l'alliance avait disparu.

- Je ne crois pas avoir à me justifier pour ça, surtout maintenant.

Une autre femme aurait sans doute exigé des explications, trépigné, mais pas elle. Elle se tut, rongeant son frein. Sebastian rompit le silence qui s'était instauré.

- Tu bosses pour ces malades. Comment on sort d'ici ?

- Je ne connais rien de la machine. Je n'appartenais pas au corps des scientifiques... Mais lui sait sûrement quelque chose pouvant nous aider.

Elle faisait évidemment référence à Ruvik, mais, au lieu de regarder celui dont elle parlait, elle baissa subitement les yeux, extrêmement mal à l'aise. Sebastian s'apprêtait à lui demander ce qui clochait, quand elle le devança :

- Son regard... Est-ce que tu l'as vu ? La façon dont il me regarde ?

Le brun tâcha de se détourner discrètement, mais ne put échapper au regard lacérant de Ruvik. Autant il avait soutenu sans souci celui de Myra, autant il sembla dérouté par celui de Sebastian et finit par s'en aller. Mais Sebastian en avait vu assez. Et il détestait ce qu'il avait repéré dans les yeux pâles. Un cocktail mortel de haine et de jalousie, bien qu'il ne soit pas réellement sûr concernant le second ; Ruvik aurait pu exécrer Myra pour tant d'autres raisons. Il en revint à son ex-femme, qui murmurait, presque comme si elle répétait un mantra :

- Tant de colère... Tant de colère...

- Tout va bien se pass...

- Pas à moi, Sebastian ! se récria-t-elle, en tordant nerveusement ses doigts, d'une voix persiflante et basse. Nous ne connaissons rien de ce monde, ni des règles qui le régissent et encore moins de ces monstres qui l'arpentent ! Et, en plus de ça, notre meilleur, notre seul espoir de nous en sortir est ce psychopathe !

Sebastian aurait voulu la contredire, mais elle avait raison. Sur toute la ligne.


- Tu la préfères à moi, Seb ? lança la voix glaciale de Ruvik, émergeant de l'autre bout du tunnel, plongé dans le noir le plus complet. Tu la trouves...

Il avança d'un pas.

- Plus jolie ? Plus... "neuve"... même si elle est plus vieille ?

Un autre pas. A chaque fois qu'il parlait, comme ponctuant chaque mot craché avec colère. Sebastian n'hésita même pas une seconde et dégaina. Il ne tirerait qu'en dernier recours, mais le gardait en joue. Ruvik pouvait être si... fou. Presque hystérique. Il connaissait ses deux visages à présent ; il ne pouvait plus être trompé. D'un côté, la face charmeuse, intelligente, pleine de subtilité ; de l'autre, la débridée, enragée, aveuglée par la douleur d'un passé trop lourd et surtout prompte à répliquer la violence qu'il avait connue. Ruvik s'immobilisa à un mètre de lui ; en réalité, il poursuivit son avancée, mais si lentement que, dans la pénombre, Sebastian la percevait à peine. Pour la première fois, l'image du fantôme hantant ses cauchemars se superposa parfaitement à lui.

- Oh bien sûr... Elle a la peau plus douce...

Il murmurait désormais et sa voix se fissurait, miroitant les murs lézardés alentour.

- Et les mains plus blanches...

Sebastian remarqua à ce moment que les siennes dégoulinaient de rouge. Il chercha partout autour d'eux la trace d'un cadavre, monstrueux ou non, en vain. Pourtant, il y avait ce couteau dans la main gauche, toute vermeille, de Ruvik.

- Mon dieu... Ruvik, qu'est-ce que t'as fait ?! s'exclama Sebastian, en proie au désarroi le plus total.

Quand il ne fut plus qu'à quelques pas de lui, un faible rayon de lumière tomba sur lui et il vit qu'il n'y avait pas que ses mains, ses manches, qui étaient maculés de sang. Le fluide coulait à gros bouillons d'une large déchirure dans son manteau, du côté droit. Les yeux de Sebastian s'agrandirent. Son cerveau lui hurlait de réagir, de se précipiter pour compresser la plaie mortelle, mais Ruvik semblait si calme, si serein dans tout ce sang. C'était si... tranquille et si malsain. Ruben murmura :

- Je vais rester ici.

Plus rien ne m'attend dans le réel. Hors du STEM.

- Je dois mourir ici, pour être sûr... de ne pas me réveiller...

Si jamais quelqu'un les trouvait et venait à les débrancher. Sebastian abaissa son arme et Ruvik lâcha le couteau. Le policier le scrutait toujours, incapable de savoir quoi faire, comment réagir. Ruvik voulait s'en aller. Il n'était plus que l'ombre d'un vivant de toute manière. Mais, quelque part, il attendait toujours d'être aidé et secouru. L'inertie de Sebastian lui vrillait le coeur. L'homme ne faisait que le regarder, alors qu'il se vidait de son sang. C'était un cauchemar. Celui de Ruvik probablement. Être effacé par la dernière personne l'ayant aimé. Être comme devenu transparent.

- Seb...

La voix le suppliait presque.

- Ne vas-tu pas... me sauver ? Tu vas rester ici à me regarder mourir ? Comme si je n'étais qu'un monstre ?!

Il était totalement perdu, comme extérieur à lui-même. Pourtant, il savait exactement ce qu'il devait faire, quels gestes exécuter. Mais tout ce qu'il fit fut de tourner les talons et commencer à marcher, droit devant lui. La voix le poursuivit. Il se mit à courir.

- Seb... Attends ! Reste ! Seb !

Des sanglots l'entrecoupaient, si violents que Ruvik en butait sur les mots.

- Aide-moi... Seb ! Ne m'abandonnes pas !

Il redoubla de vitesse. L'eau sous ses pieds se teintait d'écarlate. Dans son dos, la voix criait, folle de désespoir :

- Je ne veux pas mourir ! Seb ! Par pitié ! Reviens ! Seb !

A la seconde où il déboula hors de la galerie souterraine, les pleurs moururent.


Sebastian s'éveilla en sursaut, la chemise collée à sa peau trempée de sueur et l'air hagard. Il maugréa un "ça va" peu convaincant et encore moins convaincu à ces coéquipiers qui lui adressèrent des regards concernés.

- Où est Ruvik ?

Myra ne releva même pas la tête, prouvant combien le sort du blond lui importait ; la rivalité entre eux était claire, alors même qu'elle ignorait la nature de la relation qui avait existé entre lui et son ex-mari.

- Parti chercher des munitions dans les couloirs à l'est, répondit évasivement Juli.

La zone encore immergée des égouts. Sebastian ne perdit pas une seconde. Il bondit sur ses pieds et chargea son revolver.

- Attendez ici, commanda-t-il sur un ton sans équivoque ; nul n'osa d'ailleurs discuter sa directive.

Puis il fonça. Il poussa un soupir de soulagement en découvrant le blond occupé à ouvrir de vieilles caisses, dans une impasse rappelant étrangement celle de son rêve. Il remercia le ciel d'avoir été assez rapide. Il s'approcha avec prudence ; il ne pouvait que faire montre de méfiance quand il s'agissait de Ruvik.

- Ruvik...

Le blond se désintéressa du caisson, dans lequel il planta, d'un coup sec, le poignard qu'il maniait.

- Rien que des détritus... Et... des jouets cassés, acheva-t-il, avec une sorte de moue dubitative.

Mais Sebastian se fichait de tout ça et il s'en doutait bien. Une main pressa son bras trop chétif.

- Ruvik... Ne te fais jamais de mal, dit-il et la façon dont il prononça ces mots appelait une promesse.

Ruvik daigna le regarder, promener ses yeux intrigués sur sa face qu'il trouva plutôt anxieuse. Il sourit finement. Il s'inquiète vraiment pour moi.

- Non... susurra-t-il après un temps. Je te poignarderais plutôt toi.

Et, tout aussi vivement, il retira sa lame du carton. Sebastian rit tout bas, même si la plaisanterie était de très mauvais goût.

- La connexion entre nos cerveaux, chuchota Ruvik, comme s'il s'agissait du plus beau des secrets, elle est réelle.

Sebastian le suivit des yeux, alors qu'il s'éloignait, jusqu'à ce qu'il soit avalé par les ténèbres. Sa main frôlait instinctivement l'étui de son revolver.


La galère en perspective... et pour eux, et pour moi XD

Merci aux lecteurs,

Beast Out