Chapitre 10 : Comme un pas en arrière

Sebastian leur fit signe à tous de faire silence, pendant qu'il progressait à couvert en direction des créatures regroupées autour d'un cadavre en voie de décomposition. C'était étrange la manière dont elles se semblaient se reconnaître entre elles. Juli avait alors émis une théorie qui leur avait donné la chair de poule :

- Et si ce n'étaient pas des monstres ?

Sebastian se rappela les cris de Leslie dans ce couloir d'asile, la seule fois où il avait pu le voir de son vivant. Perdre la tête... Perdre la tête ! Ruvik, quant à lui, avait réprimé un léger rire cynique. ça ne changerait rien pour moi. Avec le temps filant, ils avaient appris à s'organiser. Ils avaient établi des tours de garde. Quelqu'un demeurait éveillé, tandis que les autres reposaient. Ils dénichaient de quoi se sustenter de temps à autre. Myra ne manquait pas de lever un sourcil, toutes les fois que Sebastian offrait sa part à Ruvik, avant même de la proposer à elle. La haine muette qu'elle éprouvait inconsciemment pour le blond crût.

Leur problème majeur restait le manque d'eau potable. Leurs gorges étaient asséchées et rugueuses. Parfois, une violente quinte de toux saisissait Joseph et ses coéquipiers espéraient qu'il ne s'agissait que d'un rhume passager ou autre maladie bénigne. Ruvik l'avait examiné naturellement et, bien qu'il ait prétendu qu'il se remettrait, Sebastian avait détesté ce rictus qu'il avait eu juste avant. Il l'avait approché discrètement.

- Ruvik. La vérité, avait-il simplement réclamé.

Le jeune avait secoué la tête.

- Je ne comprends pas ce qu'il a attrapé, ni comment... Juste... Reste sur tes gardes quand il est dans les parages.

Sebastian n'avait guère voulu en apprendre davantage. Il tenait à rester présent pour son subordonné, qui était également son ami ; s'il s'écarta de lui les jours suivants, ce ne fut ni intentionnellement, ni consciemment.

C'était difficile. Bien plus difficile qu'il ne l'eût supposé. D'être proche de lui, de converser avec lui, de le secourir, de se battre à ses côtés, en renfermant tous ses sentiments, en les capturant à l'intérieur de soi pour ne rien laisser apparaître, jour après jour ; du moins s'ils pouvaient encore se fier à ce soleil pâle gravitant dans un ciel faisant figure d'anomalie. Le regard de Sebastian planait encore sur lui. Une fois de plus. Cela faisait déjà cinq bonnes minutes qu'il se désintéressait de son arme à graisser. Il soupira ; il devait se rendre à l'évidence ; Ruvik lui manquait.

Mais il sentait bien que faire montre d'affection à son égard, dans ces circonstances, aurait été des plus déplacés. Surtout par rapport à Myra. Celle-ci semblait déterminée à recoller les morceaux. Naturellement, elle le montrait par des attentions minimes et discrètes que seuls Sebastian, qui la connaissait, ou quelqu'un doté d'un esprit analytique et observateur tel que Ruvik pouvaient discerner.

La situation paraissait déjà délicate. Dès qu'une confrontation s'enclenchait, au sein du groupe, Sebastian tâchait d'apaiser les esprits. De même, il prenait garde à ce que jamais Ruvik ne se retrouve seul avec Myra ; il l'aurait assassinée, de sang froid. Il avait plus que jamais cette lueur affreuse dans le regard, aussitôt qu'il posait les yeux sur elle. Il ne pouvait parler à Myra ; en revanche, il comptait bien demander à Ruvik de cesser cette guerre froide.

Il attendit qu'ils s'éloignent du reste du groupe. Ils partirent en éclaireurs, pendant que Juli et Myra s'occupaient de Joseph, dont l'état empirait graduellement. La veille, il avait subitement comme perdu l'esprit. Il s'était jeté sur Juli, qui se tenait près de lui. Sebastian avait été pris de court, mais la voix de Ruvik lui hurlant de le ceinturer l'avait ramené sur terre. Il avait empoigné Oda, qui se débattait comme un beau diable, et avait même dû l'assommer pour que Ruvik lui administre un tranquillisant. Quelques heures plus tard, Joseph s'était réveillé sans le moindre souvenir, un trou noir à la place. Il avait craché du sang et saigné des narines, des oreilles. Ruvik avait déclaré, d'une voix monocorde et froide :

- Il n'y a rien que je puisse faire.

Sebastian se pressa derrière Ruvik dans la grande allée. Ils essayaient de trouver un nouvel accès à la surface. Jusque-là, ils avaient toujours débouché sur des zones sales et inhabitables. Comme ils n'avaient pas la moindre idée du temps qu'il leur restait à tirer ici, ils songeaient à s'établir quelque part.

- Ruben ?

Le blond se détourna légèrement, sans s'arrêter de marcher. Il aimait quand Sebastian l'appelait ainsi, mais cela le peinait qu'il ne se l'autorise qu'en l'absence des autres.

- Faut que j'te parle. C'est à propos de Myra.

Et c'est parti... A peine avait-il prononcé ce nom que Ruvik s'immobilisât. Il poussa un profond soupir et se tourna pour lui faire face.

- Il n'y a rien, sortant de ta bouche en particulier, que je veuille entendre à propos de cette...

Ce n'était pas qu'il craigne d'offenser Sebastian ; il ne trouvait juste pas le mot assez violent pour la qualifier. Pourtant, il manquait rarement de vocabulaire.

- Ruvik... Elle essaye simplement de se racheter vis-à-vis de moi.

Un éclair zébra les pupilles dilatées par la colère du blond. Il s'écria, sa voix montant des les aigus :

- Je ne supporte juste pas les gens qui passent en coup de vent et balayent tout !

ça avait des arrière-goûts de passé, un relent de déjà vu. Sebastian s'apprêtait à répliquer, quand un grondement retentit. Alors qu'ils s'attendaient à ce qu'il s'évanouisse tout aussi subitement, il résonna de plus en plus fort. Bientôt, ils discernèrent des hurlements stridents et des crissements à glacer le sang. Sebastian avait appris à reconnaître les cris des divers monstres de ce monde ; celui-là, c'était la première fois qu'il l'entendait. Ce qui s'avérait désormais être une voix humaine, mais affreusement déformée par la douleur, emplit l'air. Sebastian fronça les sourcils. ça se rapproche. Il poussa Ruvik devant lui.

- Cours !

Le blond détala sans demander son reste, ce qui était extrêmement surprenant de sa part. D'habitude, il se montrait plutôt combatif. Pendant ce temps, Sebastian tenait sa position. Il chargea son fusil à pompe et se prépara à envoyer une volée de plombs sur quiconque se présenterait. Il voulait voir quelle créature pouvait émettre des sons aussi atroces. Il ne fut pas déçu. Alors que les bruits se rapprochaient, que ses poils se dressaient sur ses bras, la chose fit irruption dans la galerie. Tout son corps semblait avoir été désarticulé et réassemblé par quelque scientifique malade. Le résultat s'apparentait à une gigantesque araignée humanoïde. Pourtant, rien n'interpella davantage le policier que ses longs cheveux noirs, masquant sa face hurlante. Il avait déjà vu cette chevelure, sur les portraits chez Ruvik. Un murmure passa ses lèvres.

Laura...

Elle se déplaçait à une vitesse telle qu'il n'eût pas le temps de seulement appuyer sur la détente. Il crut mourir, mais la forme arachnéenne le contourna habilement et fila dans le couloir. Elle ne s'intéressait pas à lui ; elle voulait Ruvik, elle voulait son frère. Sebastian s'élança sur-le-champ. Il courut aussi vite que possible, mais elle allait à une allure folle et grimpait, évitait, tous les obstacles. Il ne la rattraperait jamais. Il appela, sans arrêt.

- Ruvik ! Ruvik ! Réponds !

Il devait le trouver avant elle. Si jamais elle lui tombait dessus avant... Dieu, Sebastian n'osait imaginer ce qui adviendrait de lui. Il était incapable de comprendre comment la douce Laura avait pu être travestie en cette horrible monstre hurleur, mais il sentait que Ruvik détenait la clef de ce mystère. Tout à coup, il perçut un gémissement, au milieu du fracas environnant que provoquait la créature. Il se figea. Ruvik. Il n'était pas loin. Il repéra alors un trou dans le sol, juste assez large pour qu'un corps puisse y tomber. Il se pencha au-dessus et murmura :

- Ruben... ?

La voix qui lui répondit était douloureusement enrouée.

- Seb... Je courais... Je ne l'ai pas vu... J'essayais de lui échapper... avoua-t-il, confus et honteux ; il balbutiait ; il était dans un état de choc.

- T'es blessé ? chuchota le brun, tout en cherchant alentour un moyen de le remonter.

A sa réponse, Sebastian réalisa l'ampleur de la gravité de son état. C'était comme si son psyché s'était fendu en deux.

- Je... Je ne sais pas, furent les seuls mots embrouillés qu'il entendit.

Bien que Ruvik ne fût probablement pas en mesure de le faire, Sebastian lui ordonna dans le plus grand calme :

- Ne bouges pas. Je descends.

Sebastian parvint à dénicher une corde encore robuste dans un paquet d'ordures. Il la noua autour d'un roc et entama sa descente. En bas, il faisait noir et froid. Il frissonna. Une vraie ambiance de film d'horreur. Et Ruvik, dans son complet blanc maculé de boue et de sang, était accroupi par terre. Il se tenait dans une position étrange ; sûrement avait-il atterri ainsi et, trop perturbé, il s'était figé. Tout un pan des plus sombres de son passé avait soudain ressurgi pour lui claquer en pleine face ; il était comme abasourdi. Sebastian avait déjà vu des victimes réagir de la sorte. La plupart du temps, cet état de stupéfaction intervenait chez des enfants ; ils paraissaient alors comme déconnectés de la réalité, anesthésiés, et physiquement et psychologiquement.

- Ruvik, souffla Sebastian, en s'agenouillant face à lui. Je suis là. Tu as mal quelque part ?

Il le regarda sans réagir. ça dura un long moment, durant lequel Sebastian en profita pour vérifier s'il ne portait pas de blessures. Au bout d'une heure, Ruvik remua enfin de nouveau. Il quitta sa posture statique et se releva, comme si rien ne s'était passé. Sebastian l'observait, terriblement peiné. Il finit par s'approcher et voulut le ramener contre lui ; il n'avait rien de sexuel derrière la tête ; il désirait seulement lui signifier sa présence.

- Je dois la retrouver, dit enfin le blond.

- Ruvik, de toute évidence, elle ne te veut pas du bien !

- Sebastian , si toi tu veux vraiment mon bien, tu dois m'aider ! Escorte-moi !

A travers ce cauchemar... Il lui demandait de jouer les chevaliers servants ; il en éprouvait tant de honte. Mais il était de nouveau lucide. Seul, il périrait rapidement. Sebastian raffermit son étreinte et le força à se confronter à lui.

- D'abord, je dois savoir...

Ruvik l'interrogea du regard, même s'il se doutait de ce qui le préoccupait.

- La question est : pourquoi ressemble-t-elle à ça ? s'exclama Sebastian et ses yeux étaient braqués sur Ruvik, comme deux feux de justice ; en tout cas, le blond le ressentait vivement de la sorte. Parce que toi seul a pu fabriquer ce souvenir. Ce monstre. Personne d'autre ici ne l'avait jamais rencontrée.

Ruvik garda le silence. C'est trop dur. A seulement évoquer.

- Très bien, débrouille-toi, trancha le brun. Je risquerai pas ma vie pour tes conneries.

Il lui courut après, sur un mètre.

- Seb !

Le brun s'arrêta net. Cette voix... Désespérée comme dans son rêve. Il ne pouvait pas partir. Il fit face à Ruben, qui déployait tous les efforts du monde pour ne pas se décomposer à la pensée de ce qui avait eu lieu.

- Elle aimait ce garçon. Un adolescent d'une ferme voisine.

Le terrain était loué par leurs parents à ces paysans. Ruvik n'avait jamais su comment ce roturier de rien du tout avait pu approcher une jeune fille aussi distinguée que Laura, mais il l'avait fait et, visiblement, il lui avait plu.

- Ils se donnaient rendez-vous dans la grange... poursuivit-il, les mains et la voix tremblantes de rage. C'est là que je les ai surpris...

Il l'embrassait et elle ne semblait pas vouloir le repousser. Ruben en était comme devenu fou. Il n'avait pas supporté qu'elle puisse en aimer un autre, qu'elle acceptât d'être touchée de cette façon. ça l'avait démoli. Le petit garçon n'avait pas réfléchi, pas une seconde ; il avait vu cet étranger attenter à cette chose sacrée qu'était sa soeur à ses yeux et son coeur s'était gonflé de haine. Les agriculteurs avaient entreposé divers cisailles ; il en avait saisi une et, comme dans un rêve, au ralenti, il avait marché vers le couple, qui s'était figé. Les lèvres de Laura bougeaient, mais Ruvik n'avait rien entendu. Pas un son. Jusqu'à ce qu'il plante son arme dans le torse du jeune homme. Le premier coup avait été difficile. Les lames avaient ricoché sur une côte, mais l'adolescent avait paniqué. Il était tombé et Ruvik l'avait assailli de nouveau.

30 coups. Ruvik était épuisé. Puis, sa rage diminuant et le libérant petit à petit, il avait entendu enfin les pleurs de Laura, toujours assise sur la botte de foin. Jamais il ne l'avait vue pleurer avec autant de détresse et de désespoir. Durant une seconde, son amour pour elle avait supplanté son ire et son obsession ; il avait balbutié :

- Pleures pas. Je... On va le soigner.

Sans un mot, incapable de parler à cause de ces pleurs qui la secouaient, elle l'avait doucement repoussé. Elle s'était emparée d'une bâche et d'une pelle. Puis elle s'était immobilisée. Elle avait regardé tour à tour son petit frère et le cadavre de celui qu'elle aimait, dans sa mare de sang. Ruvik n'avait pas compris à cette époque ce qui se passait dans sa tête en ce moment précis ; maintenant, il le savait. Elle pesait le pour et le contre. Elle avait hésité à le dénoncer. Cependant, finalement, son amour inconditionnel pour l'avait emporté ; il avait tout submergé.

- Viens, Ruben... Ta grande soeur va réparer ça, ok ?

- Laura...

Il sanglotait, ce qui ne lui arrivait que extrêmement rare, même quand il était bébé. Elle avait passé sa main blanche sur sa joue.

- Tout va bien se passer. Tu vas m'aider. Enroule-le là-dedans, pendant que je vais creuser le trou. C'est...

Sa voix avait volé en éclats, mais elle avait trouvé la force de se reprendre sur-le-champ.

- C'est un jeu, d'accord ?

Les larmes de Ruvik s'étaient estompées et il s'y était mis avec entrain. Ils l'avaient enterré dans la grange. A cet instant, Ruvik cessa son récit, puis il soupira :

- Une semaine plus tard, ils nous enfermaient dedans et nous brûlaient.

Nombre de zones obscures s'éclairaient soudain ; Sebastian baissa les yeux, cherchant que dire. Devait-il le blâmer ? Non, ça n'aurait fait qu'alourdir son fardeau déjà trop lourd. Il voulut alors le réconforter.

- Tu n'étais qu'un enfant. Tu as agi par impulsion... Un tribunal se serait montré clément...

Mais Ruvik le détrompa vite ; il n'avait pas terminé son sombre récit.

- Elle voulait partir, Sebastian, murmura-t-il, agité d'un frisson de haine irrépressible. Elle voulait partir... avec lui ! Me quitter ! M'abandonner dans cet enfer, avec notre monstre de père !

Il hurlait de toutes ses forces, aussi fort qu'il le pouvait en tout cas avec ces sanglots violents qui le secouaient. Il avait totalement craqué ; Sebastian ne pensait même pas cela eût été possible.

- Ruben... Ils t'auraient emmené avec eux, tâcha de l'apaiser Sebastian. Je n'imagine même pas ta soeur songer à t'abandonner.

Il l'effleura, désireux de le recueillir contre lui, mais Ruvik le rejeta brutalement. Et il cria, le regard flamboyant de fureur :

- Il n'y avait pas de place pour lui !

Son regard, sa voix, glacèrent Sebastian. Il demeura là, la bouche entrouverte, le fixant, incapable de trouver les mots. Au bout d'un moment, Ruvik se détourna, dans un râle nerveux, comme s'il avait attendu quelque chose qui n'était jamais venu. Sebastian se reprit enfin, mais, avant qu'il ait pu seulement faire un geste, Ruvik repartit véhémentement :

- Pas plus qu'il n'y a de place pour elle entre toi et moi.

Et il avait planté son regard dans le sien. Sebastian perdit brièvement pied. Tout ce qu'il réussit à faire ensuite, après avoir recouvert ses sens, se résuma à toucher le bras de Ruvik. Un signe de réconfort banal, qui évidemment n'aurait aucun impact sur lui et ne suffirait pas.

- Je ne comprends pas d'où tu tires cette idée... Je... Je ne veux pas la mêler à...

Il hésita longuement sur le mot à employer et finit par achever, même s'il ne lui semblait pas le plus approprié :

- A notre relation.

Ruvik jeta un regard nerveux sur les alentours. Il semblait constamment sur le qui-vive, encore plus qu'avant. Et pas à cause des monstres.

- Il faut qu'elle sache, lâcha-t-il enfin. Il faut que tu lui dises ce...

Sebastian le coupa tout net, ce qui n'était guère habituel :

- On a pas besoin de davantage de drames ici, Ruvik. Déjà que vos rapports ne sont pas au beau fixe, je préfère pas imaginer comment elle réagirait si je lui avouais pour nous.

Le blond entrouvrit la bouche pour répliquer, mais il le devança :

- On doit tous garder l'esprit clair. ça ne ferait que compliquer les choses pour tout le monde. Juli, Joseph, eux aussi se poseraient des questions et s'inquiéteraient pour moi. Inutile de les polluer avec cette histoire.

Il s'attendait à une réaction de la part de Ruben, une violente probablement. Au lieu de ça, le blond demeura silencieux un long moment.

- Je ne partirai pas sans avoir parlé à Laura.

Il perd les pédales. Sebastian devait prendre les commandes. Il commença à revenir sur ses pas, pour retourner à leur camp.

- ça suffit. On rentre.

Il jeta un regard derrière lui, juste à temps pour apercevoir la silhouette blanche déguerpir et disparaître dans la nuit.


Merci aux lecteurs,

Beast Out