Chapitre 12 : L'homme que j'étais
Seb... Seb ?... Seb, es-tu là ? Tu as promis que tu serais là. Pour toujours... Alors pourquoi n'es-tu pas là maintenant ?
Sebastian se rattrapa à la rambarde, avec la sensation que ses boyaux se tordant rejetteraient d'une seconde à l'autre ce qu'ils contenaient. Le métal était glacé, mais tout lui paraissait brûlant. Il ferma les yeux pour ne plus contempler cette abîme qui lui tendait les bras, en contrebas. Ça ne ressemblait pas au vide, ni au noir. Plutôt à une bouche immense et avide.
- Ils ne voient pas tous ça. Ils ne perçoivent pas tous ce qui nous fissure, ce pourquoi on fait des choix en apparence mauvais... Ce qui nous coûte la vie. Littéralement.
Sebastian se retenait de faire le moindre mouvement, de peur qu'il ne disparaisse encore. Ou qu'il ne se déchaîne contre lui. Peut-être était-il devenu fou. Encore plus qu'avant. Ses mots lui donnaient la chair de poule.
- Ton visage est si fermé, mais tu es si gentil, Sebastian.
Dans cette bouche, c'était presque obscène et dérangeant. Malgré tout, le détective se tourna enfin pour lui faire face, mais pour se figer de nouveau. Il n'esquissa pas un geste, tout le temps que la main froide glissa contre sa joue. Finalement, elle retomba mollement le long du corps couvert de plaies.
- Alors, dis-moi Sebastian... Quel sera ton choix à toi ?
Le brun hésita ; l'autre le vit. Après un moment, il s'enquit :
- Tu... Tu ne veux plus tuer Myra ?
Il fallait qu'il demande. L'homme brûlé émit un léger soupir, bien que son regard ne déviât point. Lentement, il fit non de la tête. Il avait le sentiment qu'il serait davantage un patient qu'un partenaire pour Sebastian. Un aliéné à sa charge, un fardeau qui l'écraserait. De toute manière, cette charge aurait anéanti n'importe qui. Sebastian ne posa pas une seule question, comme si ce brusque revirement chez Ruvik ne l'étonnait pas. Il se contenta de reculer d'un pas. Pas de réaction chez l'autre homme. En tout cas, pas de visible.
Sebastian paraissait plus assuré subitement. Il commença à descendre les marches. L'autre lui emboîta le pas, sans attendre, pas même un centième de seconde. Le mouvement était quasi-mimétique. Sebastian serra les dents et sa main glissa lentement vers son revolver. Dieu qu'il détestait faire ça. Son instinct lui serinait de se contenir. Ce n'était pas naturel d'infliger ça à une personne qu'on aimait. Il fit taire la voix dans sa tête. Il entendait les pas derrière lui, sur l'escalier métallique qui en envoyait un écho lugubre, et, quand il sut l'homme assez proche, il fit volte-face et tira. Les tentacules qui jaillirent de la bouche déchirée du monstre l'effleurèrent à peine, avant que sa dépouille trouée de balles ne s'effondre. Sebastian rengaina et alla le recueillir.
Le cinquième en cinq jours. Pour la cinquième fois, Ruvik mourait dans ses bras et il tenait le corps jusqu'à ce qu'il se liquéfie en une gelée verdâtre. Chaque fois, il craignait que ça n'arrive pas, que ce soit le vrai qu'il ait tué. Il attendait, encore et encore, et, éventuellement, tout se dissolvait entre ses bras. Cette fois-là ne fit pas exception heureusement. Sebastian ne craquait pour ainsi dire jamais. Il ne se laissait pas aller à pleurer ou se plaindre, même quand les temps étaient atrocement durs. A la place, il se murait dans le silence, exactement comme à cet instant, regardant son reflet dans le liquide vert dégoulinant entre ses doigts et s'étendant en flaque sur le sol. Il fuyait. Comme Ruvik. Parfois, Sebastian en était à se demander s'il devait le fuir ou le poursuivre. Ce dilemme ne durait pas. Il était froid, mais pas lâche ; il ne pouvait pas le laisser se jeter en pâture à Laura.
Il reprit sa route, seul. Il errait depuis près d'une semaine à présent. Juste avant que ces clones de Ruvik ne fassent leur apparition, il s'était réveillé, esseulé, tous ses compagnons évaporés. Peut-être l'avaient-ils abandonné ? Honnêtement, il l'espérait presque. Après tout, lui-même aurait montré de la méfiance à l'encontre d'un homme si perturbé qu'il avait bien manqué d'assassiner son ex-femme. La solitude n'avait pas été ce qui l'avait le plus chamboulé. En réalité, ce qui le préoccupait surtout était qu'à son réveil, après ce sommeil soi-disant bénéfique que Myra avait préconisé, il était couvert de sang. Un sang qui n'était de toute évidence pas le sien, puisque son propre corps était parfaitement sain. Il présentait une absence absolue de blessures. Sur le coup, il avait eu peur. De lui-même. Il avait parcouru les alentours, la gorge nouée à l'idée de découvrir le cadavre de Juli, Myra ou de Joseph, possiblement mutilé par ses soins. Ses recherches n'avaient pas abouti fort heureusement. Il existait encore un espoir qu'ils soient en sécurité. Loin de moi ? Il avait aussi envisagé l'hypothèse d'une attaque impromptue de monstres, mais pourquoi Myra ou Juli ne l'aurait pas réveillé ?
Il rechargea son revolver, pour se calmer les nerfs. Toucher son arme, sentir son poids à son holster, était devenu vital pour lui. Il ne jurait que par elle. Elle était devenue son unique allié dans ce monde. Tout en descendant l'escalier, il prenait garde aux sons qui l'entouraient. Des raclements de griffes, quelques grognements, mais tous très lointains. Rien de matière à s'alarmer en somme.
Il décida de s'installer pour la nuit dans la première pièce en bas. Un vieux matelas grinçant gisait dans un coin. Il le tira jusqu'au centre de la salle, en-dessous de la seule ampoule qui fonctionnait encore, et commença à déballer son paquetage de fortune. Il manquait cruellement de vivres, mais ce n'était pas ce qui l'angoissait le plus. Il avait déniché une bouteille de whisky dans les étages supérieurs et ses vieux démons, à sa vue, avec personne pour les stopper, avaient rejailli. Il s'essuya les avant-bras à l'aide d'un vieux torchon trouvé sur place et s'allongea. La lumière face à lui, inondant sa face, l'éblouissait, beaucoup trop, mais il ne s'en détourna pas avant qu'une voix ne retentisse, le sortant brutalement de sa torpeur. Ce n'était qu'un léger rire, qui se mua en un mot.
Papa ?
Il se secoua, furieux que son esprit soit aussi résolu à le malmener, à ressusciter ces morts pour le tourmenter. Il se frotta les yeux, prit un moment pour respirer à fond et se recoucha, le dos tourné à la porte ouverte sur la salle.
- Papa ?
Son sang se glaça dans ses veines. Il se redressa d'un seul coup et resta là, pantois. Ce qu'il ressentait se résumait à un torrent d'émotions contraires et trop violentes. La colère se mêlait à la tristesse et à la joie la plus pure, alors que Lily, lui offrant son plus beau sourire, traînait derrière elle cet ours en peluche qu'il lui avait acheté pour ses un an. Le rythme cardiaque de Sebastian s'emballa, bien qu'il demeurât totalement immobile, pareil à une statue, la bouche légèrement entrouverte.
- Pourquoi tu es si triste, papa ?
Non, ça n'était pas possible. Pourtant, il reconnaissait sa voix, son sourire. Elle était telle que dans ses souvenirs, telle que sur la vieille photo qu'il conservait dans son revers de portefeuille. Elle se rapprocha. Il frissonna. Elle fit encore un pas. Il trembla littéralement. Ce n'est pas elle. C'est impossible... Pourtant, elle lui ressemblait tant. Une parfaite copie, en tout point conforme à l'originale.
- Papa ! ça va ? gémit la petite fille ; elle ne comprenait pas pourquoi il n'accourait pas vers elle, pourquoi il semblait... la craindre ?
Il tenait sa tête entre ses mains. Il avait l'air de lutter contre quelque chose qu'elle ne voyait pas, qu'elle ne pouvait pas deviner.
- Papa ! Est-ce que ça va ? Réponds-moi ! Papa !
Sebastian lui fit signe de ne pas se rapprocher. Pas plus près. Je t'en prie...
- Lily... Juste...Reste où tu es, ok ?... Papa... Papa se sent pas bien...
Ils jouent avec ta tête ! Réagis ! Ils veulent te tuer ! Il ne savait toujours pas qui se cachait derrière ce "ils" qu'il invoquait de plus en plus souvent. Elle est avec eux ! Elle est eux !
- Papa ! Arrête ! C'est pas drôle !
Cette voix. Sebastian, courbé comme si le poids de sa tête le rompait en deux, reculait de plus en plus. Ils essayent de te manipuler ! Ce que tu vois est un mensonge !
- Papa !
Ça ne peut pas être elle ! ça peut pas être ELLE ! Lily est MORTE ! Morte, tu m'entends putain ?! Sebastian qui, jusque-là, n'avait fait qu'agripper son crâne douloureux, attrapa son arme et la braqua sur l'enfant. La fillette émit un petit cri. Il discerna toute la terreur et surtout l'incompréhension totale dans son regard. Celui supposé la chérir et la protéger la menaçait.
- Dégage ! hurla le père et il pria pour que les larmes pointant aux coins de ses yeux ne soient pas trop apparentes.
- Mais... Papa...
Elle l'implorait. De lourdes larmes dévalaient ses joues. Sebastian entendit sa voix flancher, lorsqu'il commanda de nouveau :
- Fous le camp ! Va-t'en !
Avant qu'elle ne puisse protester, il rugit, de toutes ses forces, les veines de son cou gonflant :
- Va-t'en !
Comme elle ne s'exécutait pas, il tira. Juste un tir de sommation. La balle perfora le carrelage tout près de son pied. Il l'avait loupé exprès, mais, ça, elle ne pouvait pas le savoir. Un sanglot bruyant lui échappa et elle déguerpit par le corridor enténébré. Dès qu'elle fut hors de vue, Sebastian tomba à genoux. Il s'écroula littéralement. Il détestait ce monde pour lui jouer des tours et blâmait son cerveau pour l'y aider. Il éprouvait une faiblesse sans précédent. De longues minutes s'écoulèrent, dans un silence entrecoupé de brefs reniflements. Puis, tout à coup, il abattit son poing sur le sol. Des sillons rouges apparurent sur ses phalanges, là où la peau avait éclaté.
- Putain ! Pourquoi ? Bordel ! Laissez-moi sortir ! cria-t-il à qui voudrait l'entendre.
Rendez-moi l'homme que j'étais... Pourquoi ?... Comment j'ai pu... me foutre là-dedans... Tout ça parce que j'ai continué de te chercher... Il pouvait soutenir les visions de Ruvik mourant, sachant qu'il le retrouverait tôt ou tard ; il l'espérait de tout coeur, du moins, et se refusait d'en imaginer autrement. Mais être confronté aux apparitions de sa propre petite fille, de son petit ange adoré, ça, c'était au-dessus de ses forces. Sebastian renifla bruyamment et s'essuya d'un revers de manche ses yeux fatigués. Lorsqu'il releva la tête, son reflet le frappa. Il faisait peur à voir. Il envoya son pied dans la glace. Le bruit du verre se brisant dut alerter les monstres environnants, car, aussitôt, des rugissements retentirent de toutes parts. Sebastian vérifia en hâte ses munitions, mais conserva son flegme ; il avait l'habitude d'en découdre avec eux. Mais pas avec elle. Soudain, les crissements métalliques emplirent la pièce, provenant apparemment du dessus. Sebastian ne perdit pas une seconde et fila par le couloir. D'une pièce, immédiatement sur sa droite, jaillit une créature, toutes griffes dehors. Il fit feu. La balle traversa de part en part la chose qui chut en travers du chemin. Sebastian l'enjamba, sans ralentir. Il en abattit deux autres, coup sur coup, et détala. Dans son dos, se fit entendre un formidable vacarme, le signalant que l'araignée était désormais à son niveau.
Il avait l'impression d'être une bête traquée. Sa lanterne n'était pas tout à fait éteinte, mais il ne percevait presque plus rien, dans son état d'agitation extrême. L'apparition de Lily l'avait mis sens dessus dessous. Sans prévenir, une main l'empoigna vivement, avec agressivité, par l'épaule, et l'attira brusquement à couvert. Sebastian obéit à un réflexe. Il tira à plusieurs reprises dans le corps le saisissant. Il mit du temps à réaliser pourquoi la main demeurait accrochée à son épaule, presque désespérément. Quand il eut essuyé le sang de son visage, il vit clairement le visage tordu de douleur de Ruvik. Sebastian paniqua, ce qui ne lui serait pas arrivé en des circonstances normales. L'image de Lily le hantait. Son esprit était piégé.
- Dieu... que je... te hais... Où... étais-tu ?...
Ruvik balbutia ces mots, juste avant que ses forces ne le quittent et qu'il ne s'affaisse. Il se vidait vite de son sang. Déjà, ses lèvres bleuissaient ; il avait déjà été affaibli par des monstres, dont il portait les marques de dents et de doigts sur sa peau et ses habits déchirés.
- Je te hais... tellement... répéta-t-il, mais son murmure se perdit dans le fracas des griffes de Laura.
Sebastian s'accroupit et attrapa son visage entre ses mains. Pitié qu'il disparaisse... Il voulait que ce corps se dissipe lui aussi, qu'il se change en cette gelée répugnante qui lui levait le coeur, mais le rassurait. Mais rien ne se passait. La tête de Ruvik restait devant ses yeux, immuable, blanche et barrée de rouge, ses yeux mi-clos. Disparais ! Disparais !
Il le hurla la seconde fois ; il ne s'en rendit même pas compte. Ruvik non plus. Son pouls s'était éteint ; son coeur avait cessé de battre. Sebastian le touchait toujours, ne détachait pas ses doigts de sa figure glacée. Il peinait à réaliser ; tout s'était déroulé beaucoup trop vite.
Quand il eut repris ses esprits et qu'il se détourna, Laura le regardait, sans un bruit, son regard perçant braqué sur lui, à travers ses mèches engluées de cheveux noirs. Alors qu'il s'attendait à ce qu'elle le tue sur-le-champ, elle se contentait de rester là à les contempler, lui et la dépouille de son frère, gisant à ses pieds. Sebastian ne l'aurait pas juré, mais il lui sembla qu'elle souriait, qu'elle riait même. Elle ne le transperça pas d'une de ses pattes ; elle ne le toucha, ne l'effleura même pas. Après avoir longuement observé la scène, comme s'en ravissant, elle se retira silencieusement.
Il lui restait encore une balle dans son chargeur ; il n'hésita pas. Il ramassa le flingue au canon encore brûlant. Ses mains étaient si fébriles ; son cerveau était en bouilli. Il en était au point de penser qu'il se louperait peut-être.
- Je ne veux plus tuer...
Moi, je ne compte pas.
Pas sûr que ce soit la fin ;) Le titre original était Succession d'illusions, mais il spoilait totalement le chapitre, enfin quasiment.
Merci aux lecteurs,
Beast Out
