[Chapitre bonus]

Le café était plutôt calme pour un samedi. Après tout, rien d'étonnant ; il était si tôt. Sebastian s'installa sur la banquette, en jetant des regards quelque peu inquisiteurs et surpris autour de lui. Cette serveuse qui encaissait un client lui rappelait vaguement quelque chose, alors qu'il ne l'avait jamais vue auparavant dans ce bistrot qu'il fréquentait pourtant si régulièrement. ça ne fait aucun sens... De même, la façon dont Ruvik baissa élégamment sa capuche, alors même qu'il était sur le point de le lui suggérer, le désarçonna. Le blond dut s'apercevoir de sa surprise et s'en délecter.

- Je ne compte pas attirer davantage leur attention, sourit-il d'un air malicieux.

Le sentiment de déjà vu envahit de nouveau le détective, qui resta sans voix. Néanmoins, il ne put s'empêcher d'observer les méandres des brûlures, des chairs parfois se mêlant chaotiquement du sommet de son crâne jusqu'au coin de sa bouche. Quel gâchis abominable. Honteux. Il surprit Ruvik à froncer les sourcils. Il craignit qu'il le pense de ceux qui jugeaient autrui au premier regard et se hâta de s'excuser. Son empressement arracha un sourire étonnamment candide au blond.

- Je suis désolé, dit rapidement l'hispanique, pour le moins embarrassé par sa curiosité si peu discrète.

Ruvik se montra magnanime. Il sourit davantage et répondit doucement :

- ça ne fait rien. Je sais bien que vous ne pensiez pas à mal.

Puis, se penchant légèrement, il poursuivit, sur le ton de la confidence :

- Tout est dans le regard... n'est-ce pas ?

Un flash très bref s'imposa à Sebastian, qui recula instinctivement, mais pas par peur ou dégoût. Il peinait juste à analyser la situation. Pourquoi tout lui semblait-il si familier ? La jeune femme de la caisse vint prendre leur commande. Sa voix lui arracha un frisson et ne fit que renforcer son malaise. Je l'ai déjà entendue... Mais où ?...

Devant eux, elle déposa un plateau garni d'une cafetière et de quoi assaisonner leur café. Pas un seul instant Ruvik n'essaya d'attraper la cafetière avant Sebastian, comme s'il savait que ce serait la première chose que Sebastian ferait. En revanche, il prit le sucrier. Avant même qu'il ne les en extirpe, Sebastian sut qu'il glisserait deux sucres dans son café. Pas plus, ni moins. Et qu'il casserait le second cube en deux avant de le laisser se dissoudre dans le liquide brûlant. Ensuite seulement, il siroterait son café ; il le boirait lentement, muettement.

Sebastian s'apprêtait à dire que lui préférait sa boisson sans sucre, mais Ruvik avait déjà clos le sucrier. Il le dévisagea avec étonnement. Comment avait-il deviné ? Sûrement par un brin de chance, par un hasard. A en juger par son air, Sebastian paraissait plutôt de ces types qui prenaient leur café serré, bien noir. Ils venaient à peine de terminer leur breuvage que Ruvik se dressait. Durant tout le temps qu'ils avaient bu, Ruvik avait paru préoccupé, voire tourmenté, comme s'il se retrouvait face à un choix crucial, qui changerait sa vie du tout au tout. Sebastian l'observait en s'interrogeant, quand Ruvik déclara abruptement, son dilemme résolu :

- Il y a quelque chose que vous devriez voir, détective Castellanos.

Il le conduisit chez lui. Pendant tout le trajet, il ne lâcha mot. Sebastian ne se rappelait pas avoir été si intrigué de toute sa vie. Il se sentait sur la corde raide, partagé entre l'excitation et l'angoisse, appréhendant ce qu'il s'apprêtait à découvrir. De prime abord, ce ne fut qu'un immense manoir ni bien, ni mal entretenu. Ruvik traversa le hall à grandes enjambées, tandis que Sebastian se dirigeait vers le petit salon. Il n'avait d'ailleurs pas la moindre idée de comment il en connaissait l'emplacement. Encore une coïncidence probablement.

- Sebastian, l'appela le blond, juste avant d'ouvrir un grand porche secret.

L'inspecteur le rejoignit et se figea. Ruvik, dans l'ouverture, droit et si déterminé, le fixait avec une incroyable gravité. Il ne souffla mot. Il se contenta de le regarder, un temps qui parut à la fois immensément court et immensément long. Indéfinissable, tout comme lui.

- Où... débuta Sebastian, nageant en pleine confusion.

Mais il s'interrompit de lui-même et descendit à la suite de Ruvik, qui avait emprunté l'escalier secret et s'enfonçait toujours plus profondément dans les sous-sols. Sebastian n'avait pas la moindre idée de la raison qui le poussait à suivre ce parfait inconnu, dans ces couloirs exigus empestant l'humidité et le renfermé, mais il crevait d'envie de voir, de savoir ce qui se cachait derrière tant de mystère. Ils aboutirent finalement à une large salle empierrée. En son centre, trônait une machine colossale que Sebastian se sentait bien incapable de décrire et dont il ne pouvait appréhender le fonctionnement et l'utilité. Du moins, à la seconde où il l'aperçut.

Ensuite, il commença à se souvenir. D'abord, d'une manière très superficielle, puis davantage lorsque Ruvik, ayant coupé les câbles d'alimentation, sans un mot, prit une torche et la balança sur l'engin qui, lentement, s'enflamma. Les flammes montèrent doucement et Ruvik, à leur vue, frissonnait, tremblait, pâlissait. Leurs ombres rouges dansaient sur ses pupilles dilatées, gardant la peur et la haine du feu, la reflétant toujours. Soudain, il farfouilla dans sa poche. Ses doigts durent dénicher ce qu'ils cherchaient, car, subitement, son expression se durcit de peine, et, toujours au fond de la poche, ils se serrèrent à l'extrême. Tout son corps se tendit. Pour, soudain, se relâcher et enfin respirer. Juste respirer.

Et il jeta dans le feu un médaillon que Sebastian reconnut. Instinctivement, il sut à qui il appartenait. Laura. Un monstre arachnéen affamé se superposa dans son esprit à une jeune femme angélique. A cet instant, Sebastian repéra aussi la toile peinte brûlant, accrochée à la machine. Les flammes dévoraient les visages du petit enfant, de ses parents beaucoup trop graves, beaucoup trop morts en dedans, et louvoyaient autour du visage mutilé de la grande soeur ; déjà elles avaient dévoré sa longue chevelure noire et sa longue robe écarlate. Tout partait en fumée. L'heure des au revoir avait sonné. L'heure de faire son deuil. Aujourd'hui, ils enterraient les morts.

Ruvik pleurait, les yeux rivés sur le feu et tout ce qu'il emportait. Il ne prit pas la peine d'essuyer ses yeux et se retourna pour prendre un carton contenant ses résultats de recherches, mais Sebastian le devança. D'un sourire, il lui assura qu'il s'en chargeait. Ruvik avait besoin de prendre son temps, de profiter de ces derniers instants, avant de fermer définitivement les yeux sur le passé. Sebastian vida les boîtes. Les feuilles couverts d'équations, de notes, toutes ces années de travail, Ruvik les voyaient se faire transpercer et annihiler par les flammes aussitôt qu'elles les touchaient. Personne ne profitera de mon travail. Personne ne bouleversera l'équilibre... comme moi je l'ai fait...

Il aurait dû se sentir frustré, furieux et il ne pouvait mentir ; tout ce renoncement lui laissait un goût assez amer en bouche, mais il avait arrêté son choix. Pour le meilleur. Par cet abandon, cette concession ultime, il espérait avoir enfin brisé le cycle. Son regard demeurait rivé à l'oeuvre de toute sa vie, grésillant, sous l'action du feu corrosif.

La seule chose que je n'avais jamais osé changer...

La machine. Il aurait fallu la détruire, l'anéantir, bien avant, mais il ne s'en était jamais senti la force. La voir se calciner, c'était rompre une bonne fois pour toutes avec son passé, rayer tout espoir de revoir Laura. Accepter l'oeuvre du temps, de la vie, de la mort ; renoncer à les contrôler. C'était s'abandonner et offrir une chance au futur, en perdant prise. C'était si... terrifiant. Ruben avait peur. Il avait encore envie de reculer. Avec l'abandon de ces soifs de vengeance et de domination, il redevenait ce petit enfant vulnérable ; il en tremblotta.

Une large main pressa doucement son épaule. Sebastian lui lança un petit sourire. Je suis là. Tout ira bien maintenant.

- Seb... Je... J'ai fait des choses horribles...

Dans toutes ces vies précédentes qu'ils avaient traversées, en quête d'une issue autre que leur mort. Sebastian se contenta de lui sourire d'un air rassurant et murmura, d'une voix tendre :

- Je sais. Je sais déjà tout ça.

Je me souviens. Je me souviens... de tout. Sur ces mots, il retira sa bague et la balança dans le brasier. Ruvik n'affronterait pas cette épreuve tout seul. Sebastian glissait hors de son portefeuille la photo de Lily et hésitait, quand une main blanche se posa sur la sienne et referma ses doigts sur le précieux cliché. Il releva légèrement la tête, rencontra les yeux de Ruvik. Non. Pas tout. Pas ça. Un sourire fendit les lèvres sèches de l'homme, pendant qu'il retournait le souvenir adoré dans sa poche. La machine, cette foutue maudite machine, mettrait longtemps à se consumer tout à fait. Le coeur bien plus léger, ils s'assirent et la contemplèrent jusqu'à ce qu'elle ne soit plus qu'un amas carbonisé de plaques métalliques noircies.

Il n'y aurait pas de meurtre, pas de machine, cette fois-ci, et les morts trouveraient enfin le repos. Juste comme les vivants.


Le VRAI épilogue xD

Beast Out