La Position du chat mouillé

Chapitre 2a


Lucius et Drago se placèrent au dernier rang. La Grande Salle était bondée. Des pleurs et des chuchotements envahissaient la pièce. On aurait presque pu toucher la peine et la souffrance du doigt. Lucius pinçait les lèvres pour s'empêcher de pleurer. Une bannière à l'effigie de Severus flottait au-dessus d'un des cercueils. Son visage austère semblait s'animer à chaque courant d'air. Lucius avait envie de fondre en larme, comme tout le monde. Mes les yeux malveillants qui le lorgnaient depuis leur arrivée l'obligeaient à garder son chagrin pour lui.

Drago, lui, ne pouvait retenir ses sanglots. La vue de tous ces visages, de toutes ces personnes mortes par la faute de Voldemort – et un peu par la sienne, pensait-il avec culpabilité – le rendait vulnérable. L'absence de sa mère ne l'aidait pas. Il avait une conscience aiguë de la fin de son bonheur et de celui de toutes ces familles endeuillées. Il avait de plus en plus de mal à comprendre la volonté de son père à assister aux funérailles quand leur présence rappelait à tout le monde leur rôle dans la tragédie. Il trouvait la démarche à la fois sadique et masochiste. Mais il n'avait osé contredire son père dont la détermination avait rarement été aussi inébranlable.

Lucius voulut s'éclipser discrètement à la fin de la cérémonie. Il avait rendu un dernier hommage à Severus. Ils pouvaient s'en aller et abréger l'agacement croissant de leurs voisins. Il prit la main de Drago dans la sienne. Le jeune homme tressaillit, encore peu habitué aux marques d'affection que il lui témoignait soudainement et ils sortirent.

Ils marchèrent en silence sous la galerie extérieure de Poudlard. Lucius aurait voulu faire un tour dans le donjon et retrouver les appartements de Rogue où ils avaient passés tant de doux matins. Mais la présence de son fils, qui trottinait à ses côtés pour suivre ses grandes enjambées, lui interdisait cette escale nostalgique. Il était d'ailleurs peu probable que cette partie du château soit restée intacte. Lucius ne put retenir une larme de regret qu'il essuya bien vite en entendant les appels du Ministre de la Magie derrière lui.

Gawain Robards était un homme élégant et distingué. Ses tempes grisonnantes avaient achevé de lui donner un air de vieil aristocrate respectable. Il n'avait pourtant pas une once de noblesse dans le sang. Il avait était désigné à la succession de Rufus Scrimgeour pour calmer les tensions entre les magiciens de sang-pur et les descendants de moldus. Lucius répondit à son salut d'un geste un peu trop hautain. Il n'était pas encore accoutumé à cette nouvelle familiarité avec ceux qu'il nommait, il y a quelques mois encore, « les traîtres ». Il se ressaisit, se rappelant immédiatement que sa position était bien trop instable pour se permettre d'être dédaigneux. « Puis-je avoir un mot avec vous, M. Malefoy ? », demanda le Ministre d'un ton aimable. Lucius dit à Drago de partir devant. Les deux hommes le regardèrent s'éloigner et attendirent d'être seuls pour se mettre à parler. Ils marchaient en direction de la cours principale. Plus aucune trace des batailles ne subsistaient. Lucius devait faire un effort pour se souvenir des corps éventrés et des blessés qui jonchaient le sol à la fin des combats. Il fut distrait de ses pensées par les paroles de Robards.

« Vous êtes dans une position délicate, maintenant. Le Ministère vous a à l'œil et vous ne pourrez certainement pas retrouver votre prestige d'antan ». La sérénité de son timbre contrastait étonnamment avec la crudité de ses propos, jetés sans fard et sans fioriture. Lucius gardait le silence, sentant toute la fragilité de sa situation et l'impossibilité d'argumenter. Il était condamné à écouter le Ministre sans broncher. Peu importait ce qu'il allait entendre, il devrait s'y plier.

« Je n'ai aucune envie de vous mettre à Azkaban. J'ai, personnellement, une aversion pour cet endroit lugubre et déprimant. Vous serez sûrement de mon avis, mon cher. Vous ne souhaitez pas y retourner, je suppose ? ». Robards tourna un visage amusé vers Lucius qui trouva la force de sourire et de jouer le jeu de la complicité avec celui qui tenait son avenir entre ses mains.

« Pour rien au monde, dit-il avec une légèreté feinte. La nourriture y est exécrable.

- Lucius, vous êtes admirable », répondit Robards dans un éclat de rire. Il laissa passer un silence avant de reprendre, d'un ton plus calme et déterminé :

- Je serais fâché d'envoyer quelqu'un comme vous dans cette prison répugnante. Ce serait un tel gâchis... un si bel homme...

- Merci, répondit Lucius d'une voix étranglée.

- Je pense que nous pouvons vous trouver une utilité dans ce nouveau monde. Peut-être seriez-vous d'accord pour en parler au Ministère, lundi prochain ? Disons... vers 17 heures, cela vous conviendrait-il ?

- Bien évidemment. J'en serais ravi », dit Lucius en serrant la main du Ministre. Il avait l'impression de sceller un pacte avec le diable mais ne pouvait s'y dérober. « Il est temps d'assumer mes erreurs », pensa-t-il en regardant partir Robards et en lui adressant un dernier sourire de politesse.