La position du chat mouillé
Chapitre 3a
L'ascenseur s'arrêta après une longue course. Le liftier s'inclina. « Nous sommes arrivés au vingtième étage, M. Malefoy ». Lucius sortit d'un air digne mais, intérieurement, il riait de cette extrême politesse. Dans d'autres circonstances, il aurait pu croire que l'honneur de son nom était rétabli et que le monde était de nouveau prêt à ramper devant sa majesté. Bien évidemment, il n'en était rien.
Combien d'hommes étaient passés dans son lit depuis un an ? Il essaya de faire le bilan : les collègues de Robards, ses homologues étrangers, les diplomates, sans compter les femmes des diplomates,... Il n'avait pas envie de se plaindre. Il faisait une simple constatation comme un vendeur fait ses comptes à la fin de la journée. Il y avait tout de même certains avantages à cette situation. Lucius n'avait plus besoin de chercher un logement. Il habitait à quelques pas du Ministère, dans un appartement prêté par Robards pour qu'il soit à portée de main. On avait autorisé Drago à finir sa scolarité à Poudlard et, son diplôme en poche, il s'apprêtait à en entrer à l'université grâce à une bourse accordée aux élèves défavorisés. Lucius avait manqué de défaillir en remplissant le formulaire mais il avait appris, depuis quelque temps, à mettre son orgueil en sourdine. Le prestige de la famille Malefoy n'était plus qu'un lointain souvenir. De l'homme influent qui dirigeait en sous-main le Ministère de la Magie, il était devenu le jouet des politiques – un pantin que son propriétaire sort aux grandes occasions ou pour son propre plaisir.
Une marionnette creuse. Lucius se sentait vide. Il ne ressentait rien. Son plaisir n'était que physique. Son âme restait insensible et intouchable. S'il voulait vraiment ressentir l'orgasme jusqu'au plus profond de sa chair, il devait imaginer les mains de Severus. Il préférait les positions neutres où il n'était pas obligé de voir le visage de son partenaire. Il aimait qu'on lui dise de se pencher sur une table et se faire prendre par derrière. Ainsi, il pouvait imaginer le sexe de Severus en lui et profiter de ces sensations douces-amères. Lucius jouait au chat et à la souris avec son plaisir. Il attendait avec fébrilité ses heures de "travail" pour tenter d'attraper ce court moment d'extase où sa tête pensait à son défunt amant pendant que son corps jouissait d'un autre.
Il prit un moment avant de pénétrer dans la chambre d'hôtel où l'attendait Gawain et entrer dans la peau de son personnage. Pour un temps, il mettait sa fierté aux oubliettes et retrouvait la docilité que le Ministre affectionnait tant. Il n'était plus l'implacable Malefoy mais le soumis. Il repensa avec amertume à ses années de servitude auprès du Seigneur des Ténèbres et la peur qui lui rongeait le sang à chaque fois qu'il se présentait devant son maître. Les choses étaient bien différentes maintenant. Lucius était toujours aussi ligoté, réduit à l'obéissance, mais son bourreau n'était plus aussi tyrannique.
Pendant de longs mois après sa première entrevue avec Gawain, il avait attendu les mauvais traitements et les abus. Il était persuadé qu'ils allaient arrivés un jour ou l'autre. Mais Gawain n'avait pas changé. Il gardait son air affable et amical quand ils parlaient ensemble. Son plaisir était dénué de colère. Le sexe n'avait pas le goût de la vengeance. À plusieurs reprises, Lucius avait même surpris des regards attendris sur son corps émacié qui revenait lentement à la vie ou des frôlements qui ressemblaient à des caresses. Il était dérouté par ses marques de tendresse auxquelles il ne savait pas répondre. Elles lui faisait ressentir encore plus durement le néant que la mort de Rogue avait laissé.
Lucius frappa à la porte de la chambre et attendit qu'on lui ouvre. Gawain se présenta quelques secondes plus tard. « Nous n'attendions plus que vous, Lucius », dit-il comme s'il s'adressait à un collègue. Lucius lui était gré de faire disparaître, par de petits mots anodins, le rapport de force qu'il y avait entre eux. L'espace d'un instant, il avait l'impression d'avoir de l'importance et il retrouvait son assurance d'autrefois. Gawain s'effaça pour le laisser entrer. Lucius s'avança dans le petit salon de la suite.
Sur l'un des canapés de cuir noir se trouvait le Ministre suédois, Sven Friden, un verre à la main et un sourire carnassier sur les lèvres. Lucius hésita. Malgré la lumière tamisée, il distinguait nettement ses pupilles opalines, froides comme les paysages neigeux du Grand Nord. Sentant sa réticence, Gawain plaça une main rassurante dans le bas de son dos et le poussa doucement tout en faisant les présentations. Sven se leva d'un bond. La sveltesse de son corps rendait ses gestes félins et gracieux. Lucius se détendit en voyant le sourire de l'homme s'adoucir. Il n'arrivait pas à lui donner un âge mais la perfection lisse de sa peau pâle et ses cheveux d'un blond crémeux lui donnaient un air juvénile. Pourtant, ses mains étaient un peu rêches comme celle d'un vieil artisan et le coin de ses yeux se plissaient en rides malicieuses. Lucius écouta les deux hommes parler sans arriver à décider si Sven lui faisait peur ou le séduisait.
Comme à son habitude, Gawain mena la conversation avec l'agilité d'un homme du monde. Sven répondait à ses questions dans un anglais parfait rendu un peu anguleux par son accent suédois. Ses mots roulaient sur ses lèvres carmins luisantes d'alcool. Lucius l'observait discrètement, essayant de ne pas céder à sa fascination. Il participait à la conversation par intermittence quand Gawain l'autorisait, d'un hochement de la tête, à donner son opinion. Quand la discussion devint plus politique, il fut prié de se taire. Lucius en profita pour satisfaire sa curiosité et détailler le visage de leur invité. Sven se retourna subitement et plongea ses yeux dans ceux de Lucius qui sentit le rouge lui monter aux joues sous l'intensité brûlante de ce regard. Il baissa vivement la tête. Sven répondit au Ministre comme si rien ne s'était passé. Lucius se maudit intérieurement d'être aussi facilement intimidé.
