Disclaimer : Takaya Kagami et Yamato Yamamoto probably ? Je sais pas, c'est ce que dit Wikipédia. :D

Note : Je suis toujours en train de me tâter pour les pairings (en dehors du MikaYuu entendez-moi bien, lol). Si vous avez des propositions. (Notez que faudra voir où va l'histoire, aussi, donc je garantis rien :D Mais la plupart des persos devraient se montrer à un moment où à un autre.)

Note 2 : Aaaah ça fait du bien d'écrire sur un autre fandom, de temps en temps. On le croirait pas, hein. Je crois que je devrais faire des pauses plus souvent. À part ça, je commence mes examens bientôt (mmh la Belgique quel beau pays), donc n'ayez pas peur si je m'absente un mois :D Enfin, il ne devrait pas y avoir de risques, vu que je repousse mes responsabilité en écrivant des fanfics, whoops.

Réponses aux reviews :

Neko Gina : tkt je vais t'accrocher avec le reeeeste crois-moi je suis une pro *tousse*. J'espère que ça te plaira, du coup. Merci !

Guest : j'écrirai la suite, pas de soucis. Merci beaucoup pour tes compliments !

Lakesong : Aww, je suis contente que ça te plaise :3 Aah, le pouvoir du MikaYuu. Merci beaucoup ! :D

Merci à toutes/tous pour vos reviews, vous gérez et je vous aime déjà. Bonne lecture !


La pièce n'était guère éclairée. Le visage de Mika, illuminé par la flamme tremblante d'une bougie, ressemblait à une sorte de mirage, une apparition onirique au milieu d'un cauchemar étouffant. Il se montrait parfois dans les rêves de Yuu, mais ce dernier ne lui en avait jamais rien dit. Il était hors de question qu'il sache – hors de question qu'il comprenne.

Yuu n'avait pas compté les jours, mais il avait fêté son anniversaire quatre fois, depuis le jour de leur première rencontre – Mika avait insisté. Quatre ans, donc, avec quelques semaines de plus. Quatre ans passés à faire taire les voix dans ses rêves, quatre ans à prétendre que sa famille n'était pas plus que ça, une bande de gosses tous justes bons à squatter les endroits les plus désagréables, juste à se jeter dans les eaux les plus troubles pour éviter tous ceux qui cherchaient à les oppresser encore – les autres bandes, les autres familles, les adultes et les chasseurs, les passants douteux et, bien sûr, les vampires. Le monde, en définitive, et malgré l'assurance de Mika, Yuu ne changerait jamais d'avis sur la question.

Quatre ans à se regarder dans les glaces sales et brisées qui jonchaient parfois les rues de la ville basse pour s'horrifier devant son visage si pâle, son corps si frêle, ses yeux qui ne s'étaient jamais éteints. Quatre ans à ne sourire qu'en solitaire, au milieu de la nuit, parce que les autres ne pouvaient pas savoir, jamais savoir qu'il préférerait mourir plutôt que de les voir disparaître, qu'il avait plus que tout peur de se réveiller d'un rêve devenu trop long et trop beau pour qu'il puisse encore oser y croire.

Il y croyait, pourtant, de toute la force de son âme, et cette découverte chaque fois le laissait pantelant, choqué, presque, terrifié à l'idée de ce qui arriverait à son cœur si on le mettait face à ses illusions.

Le visage de Mika en était peut-être une. Comment aurait-il pu le savoir ? Le principe d'un rêve repose sur le fait que le rêveur est inconscient d'en vivre un ; ainsi, s'en échapper est impossible et il n'a d'autre choix que de faire face à ce que peut receler de pire et de meilleur l'âme qui s'agite quand il dort.

S'il en était une, Yuu n'était pas sûr de savoir s'il s'agissait du meilleur ou du pire.

Après tout, nul n'avait le droit d'être heureux dans un monde comme celui-là.

— Joyeux anniversaire, dit Mika.

Il avait gardé le sourire qu'il lui avait adressé la première fois, celui qui donnait envie de rire et de pleurer, qui faisait tressauter son cœur comme un éclair qui le traversait à chaque fois. Yuu l'aimait bien, comme eux tous, pourtant il n'en parlerait pas, comme il ne parlerait pas du sentiment d'euphorie qui le gagnait à l'approche de leur anniversaire, de la joie qui l'envahissait quand ils se retrouvaient tous ensemble pour célébrer une date qui n'avait de toute façon aucun sens.

— À toi aussi, répondit-il pourtant et, s'il ne souriait pas, il savait que Mika l'avait compris.

Ça aurait pu le mettre mal à l'aise, ça n'aurait d'ailleurs pas manqué de le faire quelques années plus tôt, mais savoir qu'il n'avait pas besoin de parler, savoir que quelqu'un savait toujours – l'avait suffisamment entendu et regardé pour le comprendre – lui procurait une émotion légère et nouvelle, une chaleur diffuse à l'intérieur de sa poitrine. Il baissa un peu la tête, embarrassé. Avoir une famille était si étrange, finalement !

Comme les autres enfants s'agitaient dans le noir, ils s'approchèrent de la bougie pour la souffler ensemble. Les petits applaudirent ; protégé par l'obscurité nouvelle, Yuu laissa un sourire traverser son visage.

Akane alluma les lanternes l'une après l'autre. Elle sourit à Taichi, le plus jeune du groupe, qui avait laissé échapper un soupir de soulagement. Il n'aimait pas rester dans le noir.

— Douze ans, dit Akane, c'est le début de la vieillesse !

— Très drôle, marmonna Yuu.

Elle n'avait pas tort, pourtant. Douze ans – non, le début de l'adolescence – c'était l'âge auquel les enfants commençaient à chercher ailleurs, celui auquel ils se rebellaient contre les chefs de bande, où ils fondaient la leur. Le moment où on passait de « petit » à « grand ». Mais Yuu et Mika, comme Akane, avaient toujours été des grands pour les petits de la famille et ils seraient toujours des petits parmi les grands.

Jusqu'à ce qu'il abandonnent, comme les autres, et cherchent à intégrer le monde flou et plein de promesses des adultes.

Yuu ne connaissait pas son âge réel, encore moins le jour de sa naissance ; il aurait pu avoir douze comme onze ou treize ans ; il n'était probablement pas plus vieux, probablement pas plus jeune, parce qu'il était trop grand pour en avoir dix et trop petit pour en avoir quatorze – c'est du moins ce que disaient les haut-citoyens qui les nourrissaient encore en s'émerveillant de leur évolution à chaque nouvelle soupe distribuée.

C'était Mika qui l'avait obligé à fêter son anniversaire, la première fois. Comme il n'avait pas envie de choisir de date, Mika lui avait proposé la sienne et il avait dit oui. Ce n'était rien de plus ou de moins que ça. Une décision prise un jour comme un autre.

Dont il était, somme toute, assez satisfait.

Mika avait Dieu seul savait comment ramené un paquet plutôt volumineux de fruits confits qu'il distribua à chacun, du plus petit au plus grand, comme il le faisait chaque fois. Il finit par tendre le paquet à Yuu qui hésita un moment avant d'y plonger la main. Il détailla un morceau de citron, les sourcils froncés. Les petits, eux, les dévoraient joyeusement.

— Qu'est-ce que c'est ? demanda Ako, la plus jeune de filles qui insistait toujours pour qu'on lui noue deux couettes sur la tête.

Elle grignotait ce qui ressemblait à une figue.

— Des fruits confits, expliqua Mika. Ce sont de friandises qu'on mange à la surface.

Yuu échangea un regard avec Akane.

— À la surface ? répéta cette dernière. Comment tu sais ça ?

Mika haussa les épaules.

— C'est ce qu'on m'a dit.

— Les gens d'en haut ont la belle vie ! soupira Fumie.

Mika rit.

— C'est vrai. Mais nous aussi, maintenant, non ?

— Ah, ça, oui ! s'exclama Ako.

Ils laissèrent plus de la moitié du paquet de côté pour d'autres occasions. Les petits protestèrent pour la forme puis retournèrent à leurs activités. On ne pouvait pas gaspiller la moindre miette de nourriture, ici ; ils le savaient tous.

Yuu attendit qu'ils soient tranquilles pour prendre Mika à part sous le regard interrogateur d'Akane.

— Où t'as eu ça ? demanda-t-il sans détour.

Mika lui offrit un sourire d'excuse – c'était une de ses stratégies pour éviter les questions auxquelles il ne voulait pas répondre. Yuu secoua la tête.

— Ça ne marche pas, releva-t-il. Tu ne les as pas trouvés par terre, si ?

— Évidemment pas.

— Alors où ?

Était-il gêné ? Il baissa la voix.

— J'avais juste rendu un service à quelqu'un.

— Un service ? Quel genre ? demanda Yuu.

Mika sourit.

— Tu t'inquiètes pour moi ?

— Arrête de détourner la question !

— Ça va, c'était pour rire. Je n'ai pas fait grand chose. Une haute-citoyenne avait perdu un collier au-dessus des égouts, je l'ai simplement aidée à le retrouver.

— Une haute-citoyenne ? Tu te promenais en haut ?

Il récolta une chiquenaude dans le front. Mika lui pinça l'oreille en prime.

— Arrête de dire n'importe quoi, le réprimanda-t-il.

Yuu se dégagea et détourna la tête.

— Je ne dirais pas n'importe quoi si t'arrêtais de me cacher des trucs, bougonna-t-il.

— C'était pour te faire une surprise. Si tu veux tout savoir, j'ai simplement entendu des plus grands en parler. Ils pensaient qu'elle pourrait les recommander aux chasseurs ou à l'armée.

— Donc, tu t'es promené seul dans les égouts et tu as miraculeusement trouvé le collier avant tout le monde ?

Mika ne souriait plus, désormais. Il semblait retenir un soupir, fatigué d'avoir à affronter la méfiance de Yuu qu'il combattait déjà trop souvent.

— C'était dans le secteur est. Tu sais comment c'est.

Bien sûr, qu'il savait ; Yuu avait parcouru les égouts de nombreuses fois, au cours des dernières années, et il n'ignorait pas que le secteur est était pratiquement inaccessible pour qui n'était pas aussi petit et malingre qu'eux. Il fallait se faufiler à travers des barreaux plutôt fins, ce qu'il n'était même plus sûr de pouvoir encore faire à l'heure actuelle. Enfin, si Mika y était arrivé...

— Il fait très sec, pour le moment, alors cette partie des écluses est fermée, continua celui-ci. Pas d'eau pour l'emporter au loin, comme ça. Et les rats n'avaient pas l'air de s'en soucier.

Yuu n'avait rien à en redire.

— Tu n'es pas content ? demanda Mika en s'approchant un peu.

— Je m'en fiche.

— Mais c'était bon, non ? Tu as bien aimé, pas vrai ? Yuu.

Il détestait qu'on prononce son prénom comme ça. Il se leva et quitta la pièce, laissant Mika désemparé, un soupir au bord des lèvres.

xxxxx

— Dis, Yuu...

La voix d'Akane le ramena sur terre ; encore une fois, son esprit vagabondait après avoir vu un chasseur écouter patiemment le discours enthousiaste et trompeur d'un petit groupe d'adolescents qui, il le savait, se battaient dans les profondeurs des égouts depuis quelques mois. L'un d'eux avait reçu un coup de tuyau à la tête, au point qu'il était resté inconscient plusieurs jours durant. À se demander comment il faisait pour être aussi énergique aujourd'hui.

La file avança. Il se retourna.

— Quoi ?

Akane jeta un regard nerveux derrière elle.

— Tu ne trouves pas que Mika est bizarre, ces derniers temps ?

— Bizarre ? demanda-t-il. Comment ça ?

— Oh, eh bien... tu sais, il s'en va souvent se promener seul, depuis quelques semaines, non ?

Il haussa les sourcils. C'était bien la première fois qu'Akane lui parlait de ça.

— Comme toujours, répondit-il. Il fait ça depuis qu'on se connaît.

— Je sais bien, mais j'ai l'impression qu'il ne le fait plus seulement « de temps en temps ». Il s'en va de plus en plus longtemps, aussi. Quelques heures, parfois...

— Et alors ?

Il avait du mal à voir où elle voulait en venir. La file avança encore ; ce serait bientôt le tour de Taichi et du reste de leur famille. Ils venaient tous ensemble chercher leur pitance chez les haut-citoyens, Mika excepté. Les bénévoles ne le connaissaient pas et il ne valait mieux pas qu'ils sachent qu'ils nourrissaient une famille entière ; la plupart d'entre eux trouvaient les bandes inquiétantes et évitaient de les encourager en leur fournissant un moyen de subsistance quelconque.

— Alors, comment dire... tu sais, le jour de votre anniversaire ? Il avait ramené tout un tas de...

Elle ne termina pas sa phrase, consciente que des oreilles indésirables traînaient partout dans le coin.

— Et ce n'est pas la première fois, tu sais. On est une des familles les mieux nourries de la ville, et ça commence à se savoir. Il fait toujours attention à son apparence, aussi, tu as remarqué ?

Pour le coup, Yuu était abasourdi.

— Qu'est-ce que tu veux dire par là ?

Elle se mordilla la lèvre inférieure, manifestement anxieuse à l'idée qu'il ne parvienne pas aux mêmes conclusions qu'elle.

— Je veux dire que son obsession pour la propreté est un peu bizarre, c'est tout. On s'en fiche, non ?

— Bah. Il y a des gens comme ça.

Elle se prit la tête entre les mains.

— Aaah, Yuu ! J'essaie juste de dire que –

Elle s'interrompit en voyant un groupe de soldats passer près d'eux. Un chasseur les suivait de loin, posant les yeux partout autour de lui. Un petit nouveau, songea Yuu. Il n'a pas dû voir la basse-ville bien souvent.

Ils avancèrent encore et bientôt ce fut au tour de Yuu de prendre son repas. Aucun soldat ne surveillait la distribution, aujourd'hui. La vieille dame qui le servait jetait autour d'elle des regards un peu inquiets. Cela ne l'empêcha pas de sourire en voyant Yuu approcher. Il prit son plus bel air aimable.

— Yuichiro ! Quel plaisir de te revoir !

Il avait oublié son nom, lui, mais elle n'était plus venue ici depuis au moins un mois.

— Vous étiez malade ? demanda-t-il d'une petite voix aiguë qui devenait de plus en plus difficile à garder avec l'âge. Vous m'avez beaucoup manqué.

Elle se pencha au-dessus du comptoir pour lui tapoter la tête.

— Ah, toi aussi, petit cœur !

Elle éclata d'un rire grinçant.

— J'espère que tout va bien, ici, poursuivit-elle en remplissant son bol d'une sorte de ragoût à l'odeur appétissante. Et que vous ne faites pas de bêtises.

— Des bêtises ?

Elle eut un sourire triste.

— N'oublie pas de garder un œil sur les plus petits que toi, et de bien faire attention à ce que font les plus grands. Je serais très triste s'il t'arrivait quelque chose, tu sais ?

Voilà qui était étrange. Il se mit sur la pointe des pieds.

— Pourquoi, madame ? Quelque chose...

— Si quelqu'un d'étrange vient te parler, va-t-en vite. J'ai entendu des histoires... il y a tellement de vampires, par ici ! et personne pour protéger les enfants comme vous. Quelle tristesse...

Elle lui tendit le bol, plongée dans ses pensées, mais reprit la parole au moment même où il allait s'en aller.

— Même les citoyens commencent à se soumettre à ces créatures... rien que six, hier, mais ils sont en prison à l'heure qu'il est. Tant mieux, bien sûr, tant mieux... mais le nombre de personnes corrompues par ces... ces choses... ils sont tellement nombreux ! Les vampires sont ils si répandus que ça...?

Il se garda bien de répondre quoi que ce soit. Akane prit sa place tandis que la femme reprenait son habituel air jovial.

Yuu partit rejoindre les autres pour l'attendre. Elle ne tarda guère ; ils rentrèrent chez eux d'un pas rapide, un couvercle en carton au-dessus de leur écuelle pour ne pas que leur portion refroidisse. Ils passèrent sous les barrières qui fermaient la petite ruelle dans laquelle ils s'étaient installés. Au bout, dans le coin, la maison condamnée depuis l'infection qui avait attaqué tout le quartier leur faisait office de repaire. C'était là que Mika les avait emmenés, la première fois, et personne n'osait s'en approcher. Les lieux étaient relativement propres, toutefois ; ils n'avaient gardé aucune trace des horreurs qui s'y étaient produites quelques années plus tôt.

Comme d'habitude, Mika les attendait dans ce qui leur servait de séjour, une pièce plutôt longue et étroite où ils avaient du mal à tenir tous ensemble. Il sauta de la table collée dans un coin pour se rendre dans sa chambre, accompagné de Yuu et Akane. Les petits partirent pour leur propre chambre, la pièce la plus grande de la minuscule maison. Ils y dormaient tous ensemble, Akane avec eux ; Mika et Yuu, eux, s'étaient vu attribués la chambre d'en face, un endroit plutôt exigu sans être inconfortable. C'était les petits qui avaient insisté ; apparemment, ils avaient obtenu la place de chef de bande sans en être informés. Ce n'était pas étonnant, d'après Akane. C'étaient eux qui rapportaient le plus à la maison, eux aussi qui défendaient les petits contre les autres familles. Akane aurait pu les rejoindre, bien sûr, mais elle avait préféré rester avec les autres pour une raison qui n'était toujours pas très claire.

Ils découvrirent leur bol afin de verser une partie de leur contenu dans l'écuelle en bois que Mika avait préparé pour lui. Comme il n'avait pas droit à accéder à la soupe des orphelins, ils n'avaient pas d'autre choix que partager ce qu'ils avaient tous les trois.

Yuu s'était maintes fois demandé comment il avait survécu durant les premières années de sa vie sans faire partie d'aucune famille ni bénéficier du soutien des haut-citoyens. D'après Akane, il avait déjà l'air en pleine santé lorsqu'elle était tombée sur lui, quelques mois avant Yuu. Ils lui avaient tous deux déjà posé la question, bien sûr. Et Mika y avait à peine répondu.

— Je ne m'en souviens pas trop, disait-il en se passant une main dans les cheveux. Je n'étais plus si petit quand je suis arrivé ici. J'étais dans une caravane du sud... Je crois que je suivais les plus grands pour avoir les miettes.

Ils avaient insisté, mais Mika n'avait rien dit de plus. Puis ils avaient oublié.

Ils mangeaient en silence, plongés dans leurs pensées, quand Akane déposa son bol vide devant elle.

— Elle t'a parlé ? demanda-t-elle.

Comprenant qu'elle parlait de la haute-citoyenne, Yuu répondit :

— Elle a dit que six traîtres avaient été arrêtés hier.

— Ici ? s'étonna Mika.

Les soldats ne se fatiguaient généralement pas à arrêter les vendus de la ville-basse.

— Évidemment pas. Elle parlait d'en haut.

— Les haut-citoyens ont du mal à rester discrets, on dirait, commenta Akane.

— Ils sont sûrement plus surveillés que nous, dit Mika, troublé.

— Ou bien ils sont simplement stupide, corrigea Yuu.

Il empila les bols vides et les jeta sur le côté, puis se pencha un peu en arrière, les yeux sur le plafond fissuré.

— Je n'arrive pas à croire qu'on puisse être aussi désespéré, murmura-t-il pour lui-même.

Comment pouvait-on manquer de si peu de respect de soi qu'on en arrive à se vendre à ces créatures monstrueuses ? On ne comptait plus les histoires glauques qui s'échangeaient au fond de la nuit, les cadavres abandonnés, les amis qui se vendaient entre eux pour bénéficier du seul regard d'un vampire. Il se rappelait cette femme qui, un ou deux ans plus tôt, attirait les enfants esseulés pour les échanger contre un peu d'argent à ces monstres qui les gardaient enfermés jusqu'à ce qu'ils les aient complètement vidé de leur sang. Il se rappelait la peur qui les envahissait à chaque fois qu'un adulte osait s'approcher d'eux.

Elle n'avait pas été arrêtée, elle. Elle avait retrouvée noyée dans la partie sud des égouts.

Personne ne s'en était attristé.

— Ils donnent sans doute une contrepartie intéressante, dit Mika.

— De quelle contrepartie pourraient avoir besoin les gens qui vivent là-haut ? Ils sont tous riches et en bonne santé. Ils ont des maisons et de la bouffe de tous les côtés. Ils ont même une armée, alors que les gens comme nous crèvent à cause de tous ces satanés...

Il jeta un petit caillou au bout de la pièce en serrant les dents.

— Ils ne pensent qu'à eux, continua-t-il. Qu'à leur petit plaisir personnel. Personne ne pense aux êtres humains qui meurent par leur faute. Pourquoi les respectent-ils plus que nous ?

— Les vampires sont riches, rétorqua Akane. C'est simple, non ? Les adultes n'ont pas besoin de respect, juste d'argent. Et ils se fichent bien des pauvres.

— Tout ça pour de l'or et des bijoux !

— Les vampires ne sont pas seulement riches, intervint Mika. Ils sont charismatiques. Je suis sûr qu'ils s'occupent très bien de leurs garde-mangers. Il ne doit pas être difficile de séduire un haut-citoyen qui s'ennuie.

— C'est l'exotisme, soupira Akane. Ça les attire.

— Ils sont vraiment excités par n'importe quoi, grommela Yuu. Ça reste de la stupidité. Ils ne prennent même pas la peine de réfléchir.

— Réfléchir ? s'étonna-t-elle. À quoi ?

Yuu haussa les épaules. Un sourire au coin des lèvres, Mika expliqua à sa place :

— Yuu pense que le nombre de vampire augmente avec le nombre de garde-mangers.

— Eh bien, je suppose plus le nombre de vampire est grand, plus ils ont besoin de vendus pour subvenir à leurs besoins. Ils ne sont pas stupides ; tuer leurs victimes ne servirait à rien d'autre qu'à attirer l'attention de la milice armée.

— Oui, mais Yuu voit le problème à l'envers. Il pense que le nombre de garde-mangers augmente de sorte qu'il pousse les vampires à se multiplier. Distribue du pain aux pauvres du quartier sud, tu finiras par te retrouver avec tous les miséreux des quatre autres sur les bras. C'est pareil dans la nature. Quand la nourriture est abondante, les populations croissent.

— Je ne pense pas que les vampires se reproduisent aussi facilement.

— Je ne crois pas non plus, sourit Mika.

— Continuez à fermer les yeux, si c'est ce qui vous chante, dit Yuu. Vous rigolerez moins quand vous découvrirez que la moitié de la basse-ville a été vampirisée.

Ils échangèrent un regard avant d'éclater de rire.

— Voyons, fit Akane, si ça arrivait vraiment, on serait les premiers à le voir. On ne peut pas dire qu'ils soient très discrets, avec leurs dents et leurs yeux rouges.

— Et s'ils avaient trouvé un moyen d'y remédier ? suggéra Yuu.

— Comment veux-tu qu'ils y fassent quoi que ce soit ?

— Il paraît qu'ils se taillent les dents pour passer inaperçus, dit Mika, la voix rêveuse. C'est ce que j'ai entendu dire. Enfin, ça ne règle pas le problème des yeux...

— Se tailler les dents ? s'étonna Akane. Et ils feraient comment pour, euh...

Les deux garçons haussèrent les épaules.

— Enfin, ça ne change rien, dit Yuu. S'ils arrêtent les vendus en haut, ils devraient le faire ici aussi. Et si le nombre de garde-mangers leur pose tant de problèmes, pourquoi ne viennent-ils pas simplement chasser les vampires des souterrains ?

Personne ne répondit.

xxxxx

On avait retrouvé une famille entière massacrée au milieu d'une rue peu fréquentée du quartier nord, celui qui était pourtant le moins touché par les attaques de vampires, probablement parce qu'il était également le plus éloigné des égouts.

C'était une bande relativement récente, qui ne s'était formée que quelques mois plus tôt. La plupart des enfants avaient l'âge d'Ako et de Taichi. Seule une préadolescente sortait du lot, ses cheveux noirs répandus autour de son visage d'autant plus blanc, les yeux à demi-ouverts sur les quelques badauds qui s'étaient réunis là. Yuu l'avait déjà vue se promener dans le quartier à supplier les plus vieux de la prendre en pitié et de partager leur repas pour ses petits frères et sœurs. Il l'avait vue tenter de se battre avec un tuyau abandonné à l'entrée des égouts et se blesser au point qu'il l'avait crue condamnée.

Elle l'était, désormais.

Il y avait un garçon un peu plus jeune qu'elle, les cheveux foncés en bataille, qui s'était agenouillé et lui caressait le front en pleurant silencieusement.

Le public restait silencieux. Ce n'était pas la première fois qu'ils faisaient face à la mort, bien sûr ; tout le monde avait déjà croisé un corps ou l'autre, avait soutenu un ami ou une sœur, un parent ou un enfant que la vie abandonnait doucement.

Mais ils étaient tout petits, tous, si fragiles et innocents, si nombreux. Les spectacles de ce genre restaient rares, au fond.

Yuu surprit d'autres enfants à pleurer, puis des adultes, et il pleura lui-même sans ouvrir la bouche avant de s'éloigner de cette scène qui l'étouffait lentement.

Les vampires sont des monstres, pensait-il tandis qu'il avançait sans regarder où il allait. Ils assassinent pour le plaisir. Les petits n'avaient rien faits. Ils se battaient simplement pour survivre.

Une famille de moins, d'autres vies détruites.

Il vit Taichi et Ako, Fumie, Kouta, Chihiro et Akane étendus sur le sol, blafards, les dernières gouttes de leur sang gaspillé formant des flaques en-dessous de leur tête. Il se vit à genoux à côté du cadavre de Mika, les lèvres serrées pour ne laisser échapper aucun sanglot, aucun signe de faiblesse, sa main sur son visage froid et lisse.

Si ça avait été la mienne...

Il se retrouva devant l'entrée des égouts où quelques autres jeunes frappaient dans le vide avec des morceaux de bois humide. Comme il n'avait pas pris son tuyau, il se servit sur le tas de bois et de planches abandonnés par Dieu savait qui et les imita comme il le faisait parfois dans ses moments de solitude.

Une fillette un peu plus jeune que lui le défia du regard, alors il s'entraîna avec elle, puis avec une autre, encore et encore, jusqu'à ce qu'il sente que l'énergie lui manquait, qu'il n'arriverait plus à tenir debout une minute de plus. Il se laissa tomber à genoux, le souffle court. Les autres partirent. Il était seul.

Ce n'est que lorsqu'il se releva enfin qu'il comprit qu'il sanglotait sans un bruit. Il ne voyait plus grand chose. Ses yeux le brûlaient. Il les essuya du revers de sa manche.

Il laissa tomber le morceau de bois. Quelques échardes s'étaient enfoncées dans ses paumes.

Il prendrait son tuyau, la prochaine fois. Il s'entraînerait à nouveau et reviendrait chaque jour. Il apprendrait des autres, s'il le fallait vraiment.

Mais il ne laisserait personne toucher à sa famille, jamais. On ne retrouverait pas sa famille décimée au milieu d'une ruelle. Il n'aurait pas à pleurer sur leur sort comme sur ceux des centaines d'enfants abandonnés dans ce monde suffocant.

Aucune menace, jamais plus, n'arriverait jusqu'à eux.

Quand il rentra chez lui, il ne pleurait plus, et personne ne lui posa de questions.

xxxxx

Les petits étaient agités. Akane elle-même se rongeait les sangs, assise par terre dans le séjour, le dos collé au mur qui tombait en miettes.

Yuu la vit sursauter lorsqu'il sortit de sa chambre. Il ne répondit à son regard interrogateur que par un vague sourire forcé.

— Il tousse beaucoup, dit-il à voix basse en s'asseyant à côté d'elle. Plus qu'hier. Je crois qu'il n'a même pas dormi.

— Tu penses que c'est grave ?

— J'en sais rien.

Il n'y connaissait rien, aux maladies, lui. Une toux comme la sienne pouvait n'être qu'une infection bénigne comme elle pouvait être une pneumonie mortelle. Ça faisait trois jours que Mika était dans cet état. Sa santé s'était détériorée si vite qu'elle ne laissait pas présager grand chose de bon. Il soupira.

— Les petits veulent le voir, dit Akane.

— Je sais. Mais non.

Si c'était contagieux, mieux valait les tenir le plus possible éloignés. Yuu n'était atteint d'aucun des symptômes de Mika, lui, mais on n'était jamais trop prudents. Il avait toujours eu une santé de fer.

Il entendit Mika l'appeler à travers la porte.

— J'arrive, lui répondit-il.

Akane lui tendit un bol d'eau claire.

— Dis-lui qu'il ira mieux. C'est juste un mauvais moment à passer.

Il hocha la tête puis disparut dans la chambre du malade.

Mika était blafard. L'épaule contre le mur, il suivit Yuu des yeux jusqu'à ce qu'il s'asseye en tailleur devant lui. Il esquissa un sourire. Le résultat lui serra le cœur.

— Bois-ça, dit Yuu en lui passant le bol.

— Je n'ai pas soif.

— Arrête de faire le gamin, le gronda-t-il. Akane a été la chercher exprès pour toi. Elle n'est même pas sale, tu vois ?

Mika hésita un instant. Il but une gorgée d'eau. Toussa.

— Je vais te chercher quelque chose à manger, dit Yuu en se redressant.

— Attends une seconde.

Il avait l'air tendu. Il chercha ses mots un moment puis laissa échapper un profond soupir.

— Quoi ? demanda Yuu en fronçant les sourcils. Si t'as froid, je peux...

— Ce n'est pas ça. Je, mmh... j'avais un...

Il fut interrompu par une quinte de toux qui dura une bonne minute. Il se passa une main sur le visage. Il frissonnait un peu, constata Yuu. C'était bien son genre, de cacher ça pour qu'on ne s'occupe pas de lui. Il était resté discret à propos de sa maladie aussi, maintenant qu'il y pensait. Quel idiot.

— J'avais un rendez-vous, aujourd'hui. Un... un rendez-vous important. Je...

Yuu secoua la tête.

— Vu ta tronche, je vois mal comment tu pourrais y aller.

— Je sais, mais...

— On s'en fiche, non ? l'interrompit-il. T'es trop malade pour bouger, de toute façon. Au pire, demande à quelqu'un d'y aller à ta place.

Mika se mordilla la lèvre inférieure. Il n'avait plus l'air simplement tendu, désormais – il était carrément anxieux.

— Non, tu ne comprends pas. C'était très... très important.

Il fut parcouru d'un frisson. Yuu cherchait à se redresser quand Mika lui l'attrapa vivement par le poignet.

— Attends.

— Tu crèves de froid, Mika. Reste tranquille pendant que je vais te chercher une...

— Écoute-moi !

Yuu s'immobilisa. La poigne de Mika s'était resserrée. Il n'avait pas mal, mais il était rare que le garçon se comporte comme ça. Intrigué, il se mit face à lui, les mains sur les genoux.

— Tu peux faire quelque chose pour moi ? demanda Mika en le regardant droit dans les yeux.

Il avait l'air si fatigué que ça faisait peine à voir. Yuu se sentait déjà flancher avant même qu'il ait formulé le moindre souhait. Il s'agita un peu.

— Comme quoi ? l'interrogea-t-il.

— Tu veux bien regarder dehors et vérifier que personne ne s'approche de la maison ? Que personne d'étrange ne... se promène dans les alentours ? Veiller sur les petits au cas où on...

Il toussa à nouveau. Yuu resta silencieux.

— Enfin, reprit Mika, je veux dire... si jamais...

— C'est bon, j'ai compris. Arrête de t'inquiéter pour rien.

Il se releva enfin. Mika n'avait pas vraiment l'air soulagé.

— Ne t'en fais pas, dit Yuu. Je vais faire en sorte que personne ne s'approche d'ici à moins de cinquante mètres ! Je suis le boss du quartier, tu l'as oublié ?

Mika eut un petit rire.

— C'est vrai.

Yuu revint rapidement avec deux couvertures empruntées aux petits qui les lui avaient léguées de bon cœur. Il s'apprêtait à repartir quand Mika l'arrêta à nouveau :

— J'étais sérieux, tu sais.

— Mh ? Oh, je sais.

— Sois prudent. Et, hum... merci.

Il ne lui répondit que par un bref signe de tête et sortit de la maison se poster non loin, à l'affût du moindre mouvement. Il n'y avait que très peu de passage, dans le coin. L'endroit était réputé pour sa saleté et ses murs fragiles. On prétendait que le couloir menaçait de s'écrouler à tout moment. Tout ça sans parler de l'épidémie passée et du fait qu'il ne soit pas très éloigné des égouts. Les seuls à s'y promener étaient les jeunes qui se fichaient des racontars, les familles qui cherchaient un endroit où s'installer et, bien sûr, deux ou trois personnages encapuchonnés qui ne pouvaient être que des vampires à la recherche de proies faciles.

Il ne vit pas grand monde, ce jour-là, si ce n'était une bande de gamins qui se couraient après en riant. Il allait retourner à l'intérieur pour en informer Mika quand un léger mouvement traversa sa vision périphérique. Il plissa les yeux dans l'espoir d'en trouver l'origine.

Il sursauta puis fit volte-face quand une main se posa sur son épaule. Il ne l'avait même pas perçu se glisser derrière lui.

Un homme – un adulte – vêtu d'un long manteau blanc le regardait avec un sourire qui le mit immédiatement mal à l'aise. Tous ses sens s'étaient mis en éveil ; son cœur rata un battement.

Il recula un pied sans le vouloir. Il n'était pas assez stupide pour ne pas reconnaître un danger quand il en voyait un, et celui-là dégageait une telle aura de dangerosité que son corps se préparait déjà à fuir.

Mais il ne pouvait pas fuir. Il avait promis à Mika. Toujours sur ses gardes, il apostropha l'inconnu.

— Qu'est-ce que vous voulez ? siffla-t-il de sa voix encore trop aiguë – celle d'un enfant.

Le sourire de l'homme s'agrandit. Ses yeux se firent plus petits tandis qu'il se penchait vers Yuu, les mains sur les cuisses. Ce dernier sentit ses cheveux se dresser dans sa nuque. Il déglutit.

— Je cherche quelqu'un, répondit-il d'une voix plus douce qu'il ne l'aurait pensé. Un garçon de ton âge. Il a des cheveux blonds et un très joli visage. Mikaela. Le connais-tu ?

Son sang se glaça dans ses veines. La voix de l'homme s'insinuait dans ses veines. Elle répétait : le connais-tu ? Le connais-tu ?

Son instinct lui hurla de s'enfuir, pourtant il resta de marbre, ne laissa aucune émotion modeler ses traits.

— Non, dit-il.

Sa voix avait tremblé.

L'homme se pencha vers lui pour lui attraper le menton.

— Vraiment ?

— O...oui.

— Yuichiro Hyakuya... c'est ça ?

Il se figea. Comment pouvait-il savoir...

La main de l'homme s'avança jusqu'à sa tête. Incapable de bouger, Yuu le laissa la tapoter avec douceur.

— Cette manie qu'ont les enfants de mentir pour protéger leur famille est très mignonne, dit-il, mais c'est inutile.

Puis il éloigna son bras.

— Ne crains rien, je ne suis pas venu pour détruire ta précieuse petite famille. Pas cette fois, en tout cas. J'avais un... rendez-vous avec l'adorable Mika, mais je me suis retrouvé à attendre pour rien. Serait-il malade ?

Yuu ouvrit la bouche, mais aucun son n'en sortit.

— Aah, soupira l'inconnu. Mieux vaut qu'il se refasse une santé, dans ce cas.

Il chercha quelque chose dans son manteau et en sortit un petit sac en tissus étroitement fermé. Il le tendit à Yuu avec un petit sourire chafouin.

— Donne-le-lui. Oh, et tant que j'y suis, fais-lui part de mes plus sincères vœux de rétablissement. Dis-lui que j'ai hâte de le revoir. Je ne pourrais me passer de lui pour rien au monde.

Puis il lui tapota la joue avant de repartir d'un pas tranquille, poussant le vice jusqu'à siffloter gaiement. La musique suivit Yuu bien après que l'homme ait disparu. Il resta immobile un long moment.

Il baissa les yeux jusqu'à son bras. Il avait la chair de poule. Le poing serré sur le petit sac, il inspira un bon coup.

Il avait reprit son calme lorsqu'il entra dans sa chambre. Mika s'était roulé en boule sur les couvertures empilées qui leur servait de lit, mais Yuu vit à ses yeux à peine entrouverts qu'il ne dormait pas. Il se redressa d'ailleurs lorsque son ami s'approcha de lui.

Il sourit, d'abord, puis ses yeux glissèrent jusqu'à la sacoche.

— Tu as..., commença-t-il.

Yuu lui lança le sac. Mika l'ouvrit pour en retirer quelques flacons remplis d'un liquide transparent bien que légèrement trouble.

Yuu resta de marbre. Il avait déjà vu ces flacons. Une fois, six mois plus tôt, quand Ako s'était retrouvée incapable de manger quoi que ce soit sans vomir immédiatement ses tripes sur le sol de sa chambre.

Il grinça des dents. Ses yeux ne quittaient plus Mika qui, sans y réfléchir à deux fois, avalait leur contenu entre deux quintes de toux.

Akane avait raison. Il leur cachait quelque chose.

Il n'y avait qu'une seule façon de mettre la main sur des médicaments aussi facilement. Une seule explication pour sa facilité à ramener des couvertures de bonne facture, des sachets de confiseries, de quoi nourrir sa famille. Où avait-il trouvé toutes ces lanternes qui les éclairait la nuit ? Qui était cet homme, aussi bien habillé qu'un haut-citoyen, qui se souciait suffisamment de lui pour le soigner au moindre mal ?

Mika avait toujours eu l'air en bonne santé, en y pensant. Il était toujours propre et bien soigné, comme si... comme s'il...

Mais c'était impossible.

— Il t'a dit quelque chose ? demanda Mika d'une voix faible.

Une voix emplie de peur et de honte. De culpabilité, peut-être.

— Il a... hâte de te revoir.

Ces mots dans sa bouche avaient un goût de bile. Il passa une main sur son visage.

— Il n'a rien fait, hein ? Il n'a pas...

Yuu secoua la tête. Il avait du mal à respirer.

Mika n'était pas le premier à se faire avoir. Yuu en connaissait d'autres, des garçons et des filles de tous les âges, parfois si jeunes que ça lui donnait envie de vomir. Des enfants qui s'absentaient des nuits et des journées entières, qui sortaient grâce aux chasseurs et aux soldats pour retourner à la basse-ville avec de plus beaux vêtements, de nouvelles billes, des cadeaux qu'ils cachaient rapidement pour ne pas attiser la curiosité des autres gamins des rues. Il y en avait eu beaucoup, avant l'arrivée des vampires, et il y en aurait probablement toujours, parce que le désir des adultes était une soif qui ne serait jamais étanchée – il l'avait appris vite, lui aussi, et c'était précisément pour cette raison qu'il s'en était toujours tenu éloigné.

Il avait une boule dans la gorge, alors il ne parla pas, parce qu'il s'était juré que Mika ne le verrait jamais pleurer.

Ce dernier eut un sourire désolé.

Comment peux-tu sourire, Mika ? Pourquoi m'avoir caché ça pendant tout ce temps ? Qu'est-ce qui t'a poussé à aller aussi loin ? C'était pour nous ? Pour ta famille ?

Ça faisait mal. Plus qu'il ne l'aurait cru. Il revoyait le sourire de l'inconnu, ses doigts sur son menton, sa main sur ses cheveux. Il avait la nausée.

— Yuu ?

Il détourna la tête. Les yeux de Mika s'agrandirent.

— Je... c'est pas ce que tu crois. Ce n'est pas...

Mais Yuu ne croyait plus grand chose. Il ferma les yeux.

— Je croyais qu'on était une famille, dit-il lentement.

— On est une famille.

— On devrait pouvoir se faire confiance. On est censés veiller les uns sur les autres.

Mika paraissait horrifié.

— Je... j'ai fait ça parce que je voulais...

Yuu secoua la tête.

— Qu'est-ce que tu croyais, au juste ? Tu n'as pas à faire tout ça pour nous ! Tu n'as pas à... tu...

Il inspira profondément pour reprendre ses mots. Il s'agenouilla devant Mika, lui posa les mains sur les épaules. Il serrait un peu fort, sans doute.

— Tu n'as pas à tous nous protéger, murmura-t-il. On est censés se défendre les uns les autres. Faire attention à tous les petits, mais à nous aussi. Pourquoi tu prends toujours tout sur tes épaules ? Pourquoi...

Puis il baissa encore la voix, tellement que Mika ne l'entendait peut-être pas, mais ça n'avait aucune importance.

— Ça me rend malade...

— Je suis désolé. Je suis désolé. Je ne voulais pas te faire de peine. Je... j'étais...

Yuu ne lui laissa pas le temps de terminer sa phrase. Il se laissa tomber en avant, la tête sur l'épaule de Mika. Il ne pleurerait pas. Il l'avait juré.

Les doigts de ce dernier se posèrent sur sa nuque, puis il caressa lentement son dos. Le geste était infiniment plus triste que tout ce qu'il avait pu vivre jusqu'alors. Yuu serra les dents.

— Tu n'iras plus le voir, hein ?

Silence.

— Mika.

La main s'arrêta.

— Mika ?

— Non.

— Promets-le.

— Je n'irai plus le voir. C'est promis.

Yuu se redressa. Ses yeux étaient secs.

Mika lui sourit.

— C'est promis.

xxxxx

Il n'y avait personne, à l'entrée des égouts, sans doute parce qu'il était encore très tôt. Aucun des petits n'était réveillé, lorsqu'il était sorti de la maison. Il avait ouvert les yeux pour sentir la chaleur du dos de Mika contre le sien. Il s'était souvenu. Il avait pris peur.

On n'est que des enfants. C'est quoi, leur problème, à eux tous ? Qu'est-ce qu'ils veulent de nous ?

Les prostituées ne manquaient pas, dans la basse-ville. Et pourtant...

Depuis combien de temps ?

Il frissonna. Si seulement il s'en était rendu compte plus tôt...

Un bruit étrange le ramena à la réalité. Un gémissement quelque part au fond de la salle, un gargouillement dans la pénombre.

Il se mit en garde, son tuyau à la main, puis s'approcha de la source d'un pas prudent.

Ses bras retombèrent le long de son corps. Une fillette qui ne devait pas avoir plus de dix ans gisait dans son sang, les yeux à demi-fermés. Sa bouche s'ouvrait et se refermait lentement. Elle avait l'air d'appeler à l'aide.

Mais il y avait trop de sang. Beaucoup trop. Il en avait trop vu pour ne pas s'en rendre compte.

Il se pencha vers elle, posa une main sur son front, lui murmura quelques mots à l'oreille. Alors qu'il lui caressait les cheveux, il vit la blessure dans son cou et il comprit.

Sa bouche formait des bulles de sang qui éclataient sans bruit.

Ils ne l'avaient même pas achevée. Ils l'avaient laissée là à attendre qu'elle meure sans la moindre compassion.

Qu'elle meure ou les rejoigne.

Il la regarda dans les yeux. Déjà le brun glissait vers le rouge brillant des vampires, signe qu'elle entamait sa transformation.

Elle le suppliait. Dans un ultime effort, sa main glissa sur le poing de Yuu toujours fermé sur le tuyau rouillé qui ne l'avait pas quitté depuis la première fois où il l'avait trouvé au fond des égouts.

— Je ne peux pas, murmura-t-il, pourtant il savait qu'il avait tort, qu'il finirait par le faire, parce que c'était la seule option possible, le dernier acte de pitié qu'il pouvait lui offrir.

Il avait les mains vides quand il quitta la salle. Il ne réagit même pas à la présence de Mika qui, debout près de la porte, le regardait approcher, l'air désolé.

Ils marchaient en silence quand Yuu le brisa d'une phrase.

— Je les hais.

Mika baissa la tête.

— Moi aussi.

— Les vampires. Les soldats qui ne font rien. Les traîtres et les vendus.

Silence.

— Qu'est-ce qu'on a fait pour mériter ça ? continua-t-il. Pourquoi est-ce que personne ne vient jamais nous aider ? Pourquoi ne tuent-ils pas simplement tous les vampires, pourquoi n'arrêtent-ils pas tous ceux qui s'abaissent à leur offrir leur sang ? Ce monde est suffisamment horrible sans eux. C'était suffisamment effrayant avant ça. Pourquoi est-ce qu'ils les laissent faire ? Mika ?

Il s'arrêta. Il avait l'air si abattu que Yuu se sentit obligé de regarder ailleurs.

— Je ne sais pas, répondit-il. Je ne sais pas.

Mais Yuu savait, lui.

Parce que c'est comme ça que sont les adultes. Parce que c'est comme ça que sont les haut-citoyens. Que leur importe-t-il de voir les orphelins mourir au fond des égouts ?

— Ils ne méritent pas de vivre, souffla-t-il.

La colère faisait vibrer sa voix.

— Les vampires ? demanda Mika.

— Et tous ceux qui les aident.

Mika le regarda longuement. Puis, contre toute attente, un sourire triste étira ses lèvres. Ses yeux brillaient un peu lorsqu'il haussa les épaules, les mains nouées derrière son dos.

— C'est vrai, dit-il. Tu as raison.

Il n'ajouta rien de plus. Il lui tourna simplement le dos et partit vers la maison. Yuu le suivit des yeux un moment.

Puis ses paupières se refermèrent doucement.

Je trouverai une autre arme, pensa-t-il. Je vous protégerai contre eux et contre tous les adultes.

Mika s'était sacrifié pour eux. Il le pouvait aussi. Tant pis si ça devait être son dernier acte sur cette Terre. Au moins, ça en vaudrait la peine.

Elle ne lui manquerait pas, de toute façon.


*Sigh* Yuu tu es si dense et obtus tu me fais de la peine.

J'ai l'impression que c'est mal écrit mmh on va dire que c'est un effet « il est minuit et demi et j'ai besoin de sommeil ». Merci pour votre lecture ! J'espère que vous resterez pour la suite :D

N'hésitez pas à poster une review si ça vous a plu (ou pas note lol). Rien ne fait plus plaisir au monde, et puis quand j'ai besoin de motiv je viens les relire, j'avoue touuut.

À la prochaine !