a/n: il est 04:13 à l'heure où j'édite ce chapitre (yéééééé homestuck) donc j'ai un peu la tête en patate mais que dire. je vous ai pas vus depuis longtemps et vous m'avez manqué et j'ai eu plein de choses à dire mais comme d'hab j'oublie ! Mais bon, Phoenix et Yura, je vous aime ! Marions-nous ! Ensuite... vous vous rappelez des Destiny's Child ? Moi oui. Et leur titre Survivor, je l'écoutais à demi (vive 8tracks lorsqu'on travaille) et ça m'a inspiré. Voili voilou plein de poutous, bon courage à ceux qui passent le bac en ce moment même ! (enfin, ce matin-même)

*Paru Café


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Mécanique des Anges

Survivre

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Des éclats de voix réveillèrent une Miku semi-endormie. Lentement, elle ouvrit ses yeux horriblement secs, supportant sans broncher l'agression de la lumière du jour qui inondait sa chambre aux murs pistache. Elle claqua la langue et leva la main pour se gratter le nez, avant de découvrir de nouveaux tubes : l'un relié à un bouchon entourant son index, un autre qui lui entrait dans les narines. Miku plissa les yeux. Deux docteurs discutaient depuis l'extérieur de sa chambre, assez fort pour qu'elle puisse les entendre distinctement à travers l'entrebâillement de la porte, si elle se concentrait et éliminait le bruit des machines autour d'elle. Les médecins s'étaient arrêtés devant sa porte, alors les informations la concernait en quelque sorte.

- Je ne pense pas que ce soit une bonne idée, continua la voix de l'un, que Miku reconnut comme étant celle du Dr Lundy. Les émeutes sont encore vives, et...

- Certes, coupa la seconde voix. vives, et violentes. Mais pas fraîches ! Pas fraîches du tout dans la mémoire des gens. Les médias ne couvrent même plus les émeutes. Dans le meilleur des cas, je pense que l'avoir dans notre service ne fera que réconforter et émouvoir les patients et visiteurs.

- Je ne comprends pas, dit le Dr Lundy. Pensez-vous vraiment qu'en voyant votre protégée... courir à travers les couloirs, les patients se sentiront mieux ? Elle n'est pas en mesure d'être aussi rapide que nous.

- Elle l'est, rétorqua le second docteur. Croyez-moi, elle l'est. Elle court plus vite que n'importe qui. Et je suis prêt à parier une pâtisserie à tout mon service qu'elle peut vous battre à la course, elle en courant, vous en volant.

Il y eut une petite pause. Miku n'avait pas la moindre idée de ce qui se passait, mais il était évident que cela n'avait aucun rapport avec elle.

- Serait-elle d'accord de s'occuper d'une patiente paraplégique ?

Aucun rapport avec elle.

- Je veux bien, fit une voix féminine enrouée.

- C'est un cas très intéressant, reprit le Dr Lundy, et cela me coûte de te la confier : je t'assure, je donnerais n'importe quoi pour pouvoir lâcher mes patients et m'occuper de celle-ci. Tu n'as pas intérêt à l'amocher !

- Je ferai de mon mieux.

- Ce n'est pas assez. Ruko ! Ruko, posez ce café et venez ici, je vous prie.

- Dr Lundy, j'ai un petit garçon souffrant d'une leucémie en ce moment même et...

- Ne discute pas, je parie que vous avez choisi la pédiatrie juste pour pouvoir somnoler près des berceaux ! Non, vous allez surveiller cette jeune femme.

- Surveiller un surveillant ? marmonna « Ruko ».

- Exactement. Pas de « mais », Dr Kamui. C'est ma seule condition.

Un soupir exaspéré s'échappa des lèvres d'un des docteurs, et des bruits de pas s'éloignèrent dans le couloir. Miku se tassa plus profondément dans son matelas, l'air bougon. C'est à ce moment-là qu'une jeune femme aux cheveux roses ouvrit la porte en grand et s'arrêta sur le seuil, la main sur la poignée. Miku aurait donné n'importe quoi pour avoir un miroir à ce moment-là : elle était sûre d'avoir une tête terrible, pas de cheveux et le visage gris. Tandis que cette femme était très belle, vêtue d'un chandail et d'un tablier d'infirmière attaché à sa taille. Elle tenait sous son bras un dossier à l'air monstrueusement lourd et épais qui l'obligeait à être légèrement penchée sur le côté, et un kit de premiers secours dans la main qui semblait tout aussi lourd et épais.

- Oh, fit-elle, et Miku reconnut la voix enrouée. Je pensais que tu étais encore endormie.

- Comme tu peux le constater, je ne le suis pas, répondit sèchement Miku.

Elle regretta instantanément de parler d'une voix aussi aigrelette, mais personne ne pouvait lui reprocher d'être en colère, non ? Cette femme était une infirmière, et elle allait la bassiner comme toutes les autres, faites ceci, faites cela, levez-vous et volez. Comme si elle pouvait faire ça !

- Je – oui, désolée – euh – je m'appelle Luka, fit la jeune femme en tendant la main et en faisant tomber son dossier sur le sol, éparpillant les feuilles partout sur le lino – merde !

- Ravie de te rencontrer, ricana Miku.

Luka était déroutante : elle dictait tout d'une manière complètement neutre. Sa voix enrouée pouvait passer à diverses intonations et émotions – surprise, joie, timidité – mais son visage restait d'un calme plat, ses yeux bleu foncés tranquilles et aériens.

Une personne plongea près de Luka agenouillée sur le sol pour ramasser les feuilles. Iel marmonnait entre ses dents que ça prendrait des heures à classifier. Miku remarqua sur son dos une paire d'ailes de corneille, noires comme de l'ébène, contrastant sur sa blouse bleue. Iel leva la tête et Miku rencontra des yeux dépareillés. Iel lui adressa un sourire qu'elle ne rendit pas.

- Je suis content.e de faire ta connaissance, aussi, euh... ?

- Miku, lâcha la jeune fille à contrecœur, son regard oscillant entre lui et Luka qui ramassait ses feuilles à la hâte.

- Miku, Luka sera ton auxiliaire. C'est elle qui va t'aider à ta rééducation, à ton soutien, à tes allocations... Quant à moi – je m'appelle Ruko, d'ailleurs – je serai là pour tenter des approches et discuter assistance médicale. Et également tester Luka.

Miku afficha une mine blasée, son index encapuchonné tapotant le bord des barrières anti-chutes aux cotés de son lit impatiemment. Ruko haussa un sourcil.

- Enfin, si tu veux bien travailler avec nous.

- Si c'est tout ce que vous avez à dire, laissez-moi dormir, gronda Miku en faisant mine de se tourner sur un côté.

- Non, stoppa Luka. Je ne suis pas là pour me tourner les pouces, ma grande. Mon travail, c'est de t'aider, parce que je suis une auxiliaire. On ne te demande qu'une chose, c'est d'être coopérative.

Miku remonta la couette sur ses yeux. Elle ne voulait voir personne. Serait-elle assez gonflée pour leur cracher à la figure ?

- C'est naze de fuir, lâcha Luka.

- Tu ne peux pas comprendre, toi, cracha Miku, je suis privée de mes jambes. Je ne peux plus bouger. Je n'ai pas d'ailes comme lui ou comme toi.

- Arrête de jouer la victime, ok ? Certes, tu as perdu tes jambes, mais ce n'est pas une raison pour assumer des choses que tu ne sais pas. Lève les yeux un peu, et regarde-moi, si tu l'oses.

Elle la rendait furieuse ! Miku repoussa violemment la couverture et dévisagea Luka. Elle pouvait distinguer des toutes petites tâches de rousseur, et ses yeux bleus foncés brillaient d'émotions mêlées. Lentement, Luka se tourna, et Miku écarquilla les yeux : elle n'avait pas d'ailes.

La seule de ce monde.

La seule qu'elle ait vu. A ne pas avoir d'ailes.

C'était comme si tout l'air comprimé dans sa poitrine venait d'exploser. Depuis son réveil, Miku n'avait vu que des personnes ailées, à la télévision comme dans la réalité. Personne, à part ses parents, ne possédaient pas une paire d'ailes, que ce soit des ailes d'insecte ou d'un volatile quelconque.

Et là devant elle, une personne normale.

Elle sentit de la colère gonfler en elle, faisant bouillir son front. On lui jouait une très mauvaise farce, et le pire dans tout cela, c'était qu'elle était désemparée, car elle ne pouvait en parler à personne : on la traiterait de folle, ou de cas « intéressant » comme l'avait dit le Dr Lundy, qui ne semblait guère s'intéresser à sa personne et plus au potentiel médical qu'elle détenait.

- Je suis une Non-Ailée, siffla Luka. J'ai survécu aux brimades et à la misère, et regarde où je suis. Malgré la pression sociale et les émeutes, je suis dans un grand hôpital, j'ai une bonne situation, et je sauve des gens. Pas question de te laisser croupir dans ce lit. Tu vas te lever et tu vas aller mieux. Jambes ou pas jambes, il y a des centaines d'alternatives. On a toute une vie pour rendre la tienne meilleure, Miku.

Elle tendit une main – la même que tout à l'heure, quand elle avait fait tomber son dossier – et prit une inspiration.

- Travaillons ensemble, Miku. Il faut que l'on forme une équipe.

Miku observa la main tendue.

Longtemps.

Trop longtemps.

L'ignorant.

Luka poussa un soupir. Elle reprit sa main et tenta de la caler dans sa poche, mais elle n'avait pas de poches, donc sa main retomba inconfortablement sur sa hanche. Elle se mordilla l'intérieur de la bouche, sous le regard désabusé de Miku qui aurait pu transformer n'importe qui en pierre. Des yeux remplis de douleur qu'elle dissimulait derrière fierté... Ha. Ça lui rappelait quelqu'un. Luka haussa les épaules et sortit de la pièce. Ruko secoua la tête.

- Une baltringue, cette fille, fit-iel en soupirant. Une Non-Ailée n'a pas sa place dans un hôpital.

- Tais-toi, siffla Miku. Je ne l'ai pas rejetée parce que c'est une... Non-Ailée, ou peu importe comment tu l'appelles. Je n'ai envie de coopérer avec personne, ok ? Fous-moi la paix.

Ruko plissa les sourcils jusqu'à ce qu'on ne les distingue plus dans le fard à paupières qu'iel portait.

- Tu gaspilles notre temps et notre argent, dans ce cas, rétorqua-t-iel. M'enfin, on est obligé de s'occuper d'un cas de ton genre, donc autant commencer par quelques règles de bienséance. Je sais que tu ne l'as pas fait délibérément, mais si tu avais jeté un œil à notre badge épinglé à notre poitrine, je suis également dans le service néo-natal mais je dois quand même m'occuper de toi, qui est aussi faible qu'un nouveau-né. Je te prie donc de me vouvoyer, pas parce que je te suis supérieur, mais parce que je me sens plus à l'aise quand on me désigne ainsi. Merci.

Miku poussa un soupir.

- D'accord. Que puis-je d'autre pour vous ?

- Je n'aime pas Luka, mais c'est une collègue. Sois polie avec elle, on t'en prie.

Ruko esquissa un sourire. Miku fronça les sourcils.

- Qu'est-ce que vous êtes, pour vous vouvoyer ? Désolée si c'est inapproprié. Mais vous avez traité Luka comme une merde parce qu'elle n'est pas d'elle, alors je n'ose pas imaginer votre opinion de moi.

- Je suis neutrois. J'utiliserai parfois « on » à la place de « je », ça m'arrivera. Sinon, je suis normal.e. Je suis médecin. C'est simplement que je ne suis ni un garçon ni une fille. Alors... Vouvoiement, please ! rajouta Ruko en riant. Et ne t'inquiète pas... J'ai jeté un œil furtif à ton dossier. C'est mal d'être dans le déni.

- Dégagez, grogna Miku en remontant la couverture sur son visage.

Ruko, sans se départir de son sourire, passa une main sur sa nuque, tira sur une des mèches de ses cheveux noirs épais attachés en chignon, puis alla fermer la porte et éteindre la lumière, laissant un peu de tranquillité à cette enfant malheureuse.


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C'était sans compter sur Luka.

- Debout ! s'écria-t-elle avec un visage neutre, (joyeusement cruel, aux yeux aveuglés de Miku) tout en retirant violemment le drap. Il ne fait pas extrêmement beau aujourd'hui, donc je ne peux pas dire que le soleil brille, mais il fait suffisamment lumineux pour que tu bouges des fesses de là !

- §*µ£$£% !

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Alors la voici, l'enfant malheureuse, assise dans un fauteuil roulant, des poches de quinze mètres de longs sous les yeux et une gueule à faire peur à un ogre, habillée en robe de chambre de mémère tandis que tous les patients dans le couloir l'observaient, elle et son auxiliaire Non-Ailée. Luka chantonnait un vieux titre disco tout en poussant la chaise roulante. Miku levait à peine la tête, prenant une tête de mourant et observant du coin de l'œil des enfants qui regardaient surtout Luka. Elle gronda et s'apprêtait à fermer les yeux à nouveau (c'est fou comment elle se sentait épuisée ces derniers temps, elle avait envie de dormir partout, tout le temps. Comme si dormir effacerait ses problèmes ((si seulement c'était possible...)) de la même manière qu'on pouvait débrancher un câble USB qui ne marchait pas et qu'en le rebranchant tout irait pour le mieux) quand Luka ouvrit la porte d'une petite salle lumineuse, avec de la moquette à marguerites. Miku observa le parterre d'un air dédaigneux.

Elle mourrait d'envie de demander ce qui se passait mais son serment de se faire passer pour une petite conne sans cœur et donc de se faire expulser de l'hôpital le plus vite possible impliquait qu'elle garde le silence. Alors tout ce qu'elle allait faire n'était que de toiser Luka de la manière la plus hautaine possible. Ce ne serait pas désagréable, Luka était bien jolie et plus elle se ferait haïr et plus vite la sortie ouvrirait ses portes.

- Nous sommes dans ma salle préférée, soupira Luka. J'ai dormi ici pendant deux semaines, durant la tempête.

Miku ne pipa mot, même si elle voulait demander de quelle tempête elle parlait. Luka pouffa.

- Mais si, tu sais. La tempête d'il y a quatre, cinq jours. On a eu des glissements de terrain terribles. Dont celui qui a provoqué ton accident, ajouta-t-elle.

Miku retint son souffle. Ca y est, ça commençait. Luka essayait de la blesser. Bon, ben, la mésentente était prête. Il suffisait d'un tout petit peu de feu aux poudres...

- Je ne disais pas ça pour te faire du mal, continua Luka en retroussant les manches de son chandail. C'est juste pour t'informer pourquoi tu es tombée. Je crois savoir qu'on t'a surtout expliqué ce qui s'est passé après l'accident, mais pas les circonstances exactes, pas vrai ?

Miku resta silencieuse, mais ses mains vinrent jouer avec le bouchon entourant son index dont le tube avait été déconnecté.

- Ton amie Gumi est partie faire une déposition à la police du continent. Ils ont fait l'enquête avec la gendarmerie de ton île, et les propos concordent. Une fois sortie d'ici, tu devras aller au commissariat toi aussi, pour pouvoir toucher pleinement les dommages et intérêts...

- Qu'est-ce qui s'est passé ? lâcha finalement Miku.

Bon. Le vœu de silence était brisé. Mais pas son vœu de méchanceté.

Luka haussa les épaules.

- Vous vous êtes écartées du sentier. Normalement, il n'y a pas de risque et même en cas d'averse ce chemin était assez sûr : mais cette fois, il a plu tout fort. La boue a tout emporté et a ramolli la terre. Glissement de terrain. Tu as marché dans une crevasse, et tu es tombée tête la première. Le choc t'a fait perdre connaissance. Ton dos a heurté de la pierre. Tu aurais pu mourir, si Gumi n'avait pas réagi aussi vite. Elle a stoppé l'hémorragie sur ton crâne avec son bonnet et elle a remonté la côte avec toi sur son dos. Ensuite, elle a appelé le numéro d'urgence qui est redirigé sur l'endroit public le plus proche : à ce moment-là, c'était le phare, et le phare était occupé en raison de la tempête qui déchaînait le port. Rapidité de ton amie et hasard : c'est ce qui t'a sauvée.

Le silence s'installa. Luka épousseta son pantalon et se leva, laissant Miku digérer les informations. Son visage restait fermé, impassible. Il était dur de deviner ce qu'elle pensait. Luka poussa un soupir et posa ses mains sous les aisselles de Miku, à sa plus grande indignation.

- Mais– ! Qu'est-ce que– !? Repose-moi !

- Non, rétorqua Luka en soulevant Miku comme un adulte soulève un nourrisson.

Elle déposa Miku sur la moquette. La jeune fille se stabilisa avec ses mains et découvrit... que la moquette était constituée de brins durs...

- Imitation herbe des champs ! s'exclama Luka (avec autant d'émotion sur le visage qu'un videur de boîte). Je pense que c'est un bon endroit pour se relaxer.

- Je ne vois pas en quoi !

- Bien sûr que si... Allonge-toi sur le dos – ou le ventre, comme tu veux, et imagine, que tu es dans un parc. Le ciel est bleu, les nuages hauts dans le ciel, un moineau passe par là, des gosses jouent à chat à côté et ils ne crient pas trop fort... Tu es entourée de tes amis... Vous avez fait un pique-nique... Ce garçon, tu l'aimes bien, c'est un de tes amis et il te fait ce sourire avec cette fossette, et tu n'es plus sûre de savoir si tu veux qu'il reste un ami...

La voix calme et enrouée de Luka faisait son effet, à vrai dire. Miku s'était allongée : la fausse herbe était fraîche, le plafond était peint d'un bleu très clair et elle s'était mise à s'imaginer, ses trois amis autour d'elle, et Len, Len et ses beaux yeux verts, et soudainement, elle s'était sentie très heureuse...

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- Il y a un arbre, juste à côté, un bel arbre qui sent très bon, une odeur de framboise – le bois est velouté et sinueux à la fois, tu as presque envie d'y faire courir tes doigts – et accroché à la branche de l'arbre, il y a un cerf-volant. Et ça fait des années que tu n'en a pas fait, alors une idée folle te vient à l'esprit–

- ...je veux ce cerf-volant, continua Miku. Je veux y jouer.

- Alors, tu vas le chercher, que diable !

- Oui, soupira Miku. Parce que Gumi est une grosse flemmarde et que j'ai juré que Rin ne monterait plus dans un arbre depuis ses trois points de suture. Qu'elle a eu après être montée dans un arbre. Et Len est tellement accro à sa sœur qu'il s'est lui aussi fait trois points de suture pour qu'ils soient toujours identiques l'un à l'autre. En montant à un arbre. Donc, je monte à cet arbre...

- Comment fais-tu ?

Miku ferma les yeux.

- Je pose mes mains sur la racine d'abord. Et je fais courir mes doigts sur l'écorce.

- Quelle texture ça a ?

- Quelle question ! Tu n'as jamais touché à un arbre de ta vie, ou quoi ? C'est rugueux. Et c'est doux à la fois...

- Quoi d'autre... ?

- Je grimpe...

- Hm hm ?

- Je grimpe...

- Hm hm ?

- Un pied devant l'autre... J'avance...

- Y es-tu presque ?

- Ca y est. Je suis devant le cerf-volant.

- Tu veux l'attraper ?

- ...non.

- Pourquoi pas ?

- C'est bien beau, n'est-ce pas ? Mais ce n'est qu'un rêve, hein ? Je ne peux pas bouger mes jambes...

- Miku...

- J'ai peur qu'en ouvrant les yeux, tout s'évanouisse...

- Miku... Avance. Ne te laisse pas écraser, ne laisse pas ton anxiété t'entraver...

- Je n'ose pas.

- Attrape le cerf-volant.

- Je tends la main...

- C'est bien. N'ait pas peur. Attrape.

Miku sentit quelque chose de chaud s'enrouler autour de sa main.

- Ouvre les yeux, maintenant, Miku.

La jeune fille s'exécuta.

La première chose qu'elle vit furent les yeux de Luka. Les yeux bleu foncés de Luka, brillants et rêveurs. Puis elle vit ses toutes petites tâches de rousseur, si pâles qu'il fallait plisser les yeux pour voir. Puis elle se rendit compte que Luka lui tenait la main avec sa main gauche, et avec sa main droite son épaule.

Miku se rendit compte qu'elle flottait.

Trente centimètres séparaient ses jambes du sol.

Luka lui sourit et fit un geste du menton vers ses jambes.

- Tu l'as quand même eu, ton cerf-volant, non ?

Miku hocha la tête, abasourdie. Ses yeux rencontrèrent à nouveau ceux de Luka, et cette fois-ci, elle sentit son visage entier brûler et – oh !

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Elle venait de tomber – enfin, Luka l'avait rattrapée et approchée tout près de son corps, mais elle était quand même tombée – et Luka avait fait la grimace.

- Je t'ai fait mal ? s'enquit Miku avant de froncer les sourcils – et son vœu de méchanceté, alors ?

- Non, mais toi, si, soupira Luka en indiquant le genou de Miku.

Elle s'était tapée le genou droit contre une partie métallique du fauteuil roulant. Dur. Ça allait sûrement faire un bleu. Mais Miku ne le sentait pas.

C'est vrai, elle ne sentait pas ses jambes...

…mais elle l'avait vu de ses propres yeux, non ?

Elle pouvait voler...

Luka esquissa un sourire en voyant l'expression soucieuse sur le visage de Miku.

- Je pense que ça suffira pour aujourd'hui.


Miku était à nouveau dans cette chambre hideuse. Elle mangeait machinalement les plats fades préparés par le service de restauration de l'hôpital. Écrasant sa purée de potirons déjà écrasés avec sa cuillère en plastique, elle regardait la télévision affichant une énième émission de Noël sans vraiment la regarder. Tout son esprit était occupé par le matin même.

Luka avait parlé avec excitation (enfin, sa voix trahissait son excitation, parce que son visage restait impassible) des programmes qu'elles testeraient ensemble pour stimuler le mécanisme de vol en elle. Elle découvrit que c'était une occurrence très rare : des Non-Ailés qui après un certain choc créent un système pour pallier à leur manque de mobilité. Miku comprenait en partie son enthousiasme : en tant que Non-Ailée, Luka faisait sûrement des recherches scientifiques et rigoureuses qui permettrait d'aider les gens de son genre. Peut-être que des milliers de Non-Ailés pourraient voler, eux aussi.

Mais Miku ne pouvait réaliser qu'elle volait. Cela lui semblait trop absurde, c'était une idée aussi difficile à attraper que le vent. Tout ce qu'elle voulait, c'était son portable, et parler. Elle avait beau faire la fière, la solitude lui pesait. Elle pourrait peut-être sonner Ruko... Non, iel avait sûrement mieux à faire.

Gumi lui manquait...

Elle avait été furieuse envers elle la veille... et sûrement avait-elle été trop dure, maintenant que Luka lui ait dit ce que son amie avait fait pour elle... C'était insupportable de se regarder dans un miroir après avoir crié sur une amie aussi dévouée.

Non, en fait, c'était insupportable de se regarder dans un miroir tout court. Elle était partie faire une toilette plus tôt, et se voir, sans cheveux, avec un très mince duvet turquoise... Ç'avait été dur. Elle avait réprimé un sanglot en se disant que Gumi lui aurait sûrement dit qu'elle aurait trouvé le moyen d'arranger ça.

Elle poignarda la purée de potirons et repoussa son assiette, épuisée. La nourriture de Gumi lui manquait, aussi. C'était bête, mais franchement, Gumi faisait le meilleur gâteau de Savoie au monde.

Oh, elle pouvait presque sentir le goût de la cardamome dans la bouche... Peut-être que si elle se convainquait de manger la cuisine de Gumi en mangeant la nourriture de l'hôpital cela passerait... Beeeeurk, non, définitivement.

Trois coups à la porte la sauvèrent de son calvaire. Miku préféra ne pas répondre (le vœu de méchanceté était toujours applicable) et attendit.

- Miku, c'est moi.

La jeune fille s'étouffa avec sa propre salive; la voix de Gumi, feutrée par la porte, résonna dans ses oreilles et son cœur. Elle jeta un œil furtif au bouquet posé sur le tabouret (et se sentit légèrement frustrée : pourquoi personne n'avait pensé à les mettre dans de l'eau ? Elles allaient faner !)

- Puis-je entrer ?

Miku réfléchit un léger instant. Puis, elle soupira, essayant d'effacer toute émotion de son visage.

- Entre.

La porte s'ouvrit : Miku trouva cela assez cocasse de voir Gumi, toute d'orange vêtue, sur ce fond vert pistache avec ses cheveux couleur gazon. Elle n'apportait pas de fleurs cette fois (son regard alla vers les fleurs qu'elle avait laissé la veille) mais une boîte entourée d'un ruban. Elle vint s'asseoir sur une des chaises à la droite de Miku.

- Je t'ai fait une tarte aux poireaux, commença Gumi en levant la boîte.

Miku ne répondit pas. Le silence s'installa entre les deux, troublé par la télévision en sourdine, accrochée dans un coin de la pièce. Gumi leva le nez, sans savoir quoi dire, puis prit une inspiration troublée.

- Ce que j'ai dit hier tient toujours, mais je ne suis pas venue que pour ça. Je suis venue te dire que j'ai expliqué ce qui s'est passé à la gendarmerie, et normalement tu devrais toucher pas mal d'argent de la part de la mairie. Ils étaient censés installer des barrières pour empêcher les coulées de boue et les glissements de terrain, depuis un sacré bout de temps déjà.

Miku cligna des yeux.

Gumi baissa les yeux vers ses chaussures.

- J'ai... J'ai décroché un petit boulot, finalement, tu sais ? Il... Il y a des... de nouveaux habitants sur l'île, et... c'est... comment dire... mes parents embauchent ce garçon depuis quelques jours, vu que je suis sur le continent, logée par la police. Pour qu'il s'occupe de Ryuto, après les cours, non ? Et... je veux dire, ce garçon, il a une amie, et elle vient d'emménager, et elle a une boutique, oh, c'est formidable tout ce qu'ils y vendent... je fais des livraisons à domicile, alors, j'ai une mobylette électrique, c'est sympa... je t'emmènerai...

Gumi conclut sa tirade par un petit rire, avant de baisser les épaules face au silence de Miku.

Elle posa les mains sur ses genoux.

- J'ai menti, avoua-t-elle, le souffle coupé. Je ne suis pas venue pour te raconter tout ça. Je suis venue pour te parler d'autre chose. Je ne t'en ai jamais parlé, parce que j'avais peur que tu me juges.

Gumi se leva, fit le tour du lit pour se poster en face. Elle se tordait les mains nerveusement.

- Sais-tu pourquoi je ne voulais jamais qu'on se baigne ensemble sans que j'ai de maillot de bain ? Pourquoi je refusais que tu me touches... ?

Miku ne put s'empêcher d'écarquiller les yeux.

- Quoi, tu es lesbienne ?! s'exclama-t-elle, malgré elle.

- H- hein ? Non ! balbutia Gumi.

- Je, je veux dire, si tu l'es, c'est pas grave, bredouilla Miku en agitant les mains. Si tu l'es, c'est, c'est très bien pour toi, je veux dire, que ce qui te rends heureuse et-

- Miku ! Ce n'est pas ça ! Je... Je suis comme toi !

- Tu n'es pas lesbienne ?

- Euh, peut-êtr- non ! Ce n'est pas à propos de mon orientation sexuelle, mais de ça !

Rouge comme une tomate, Gumi fit volte-face et souleva son haut, à la plus grande stupéfaction de Miku qui commençait à balbutier « non, stop, ce n'est pas ce qu'on devrait faire » avant de se stopper net.

- Tu comprends, maintenant... ? murmura Gumi. Je ne pouvais décemment pas montrer mon dos...

Sur son dos, se trouvaient d'horribles cicatrices d'ablation.

Elles étaient blanches, gonflées, en désaccord total avec le reste de sa peau olive.

- Tu... Tu as eu...

- J'ai eu des ailes, Miku, murmura Gumi. J'ai eu des ailes et j'ai été amputée, parce que j'ai eu un accident. Mes parents ont honte de moi, parce que je suis une Non-Ailée et que beaucoup de Non-Ailés sont abandonnés à leur naissance, mais que moi, je suis handicapée : je suis amputée. Comme toi. J'ai perdu mes membres les plus précieux. Quand j'ai eu six ans, un échafaudage est tombé sur moi - si ç'avait été tombé sur mon dos, je serai morte à l'heure qu'il est, mais, ce sont mes ailes qui ont pris les dommages...

Miku cligna des yeux pour refouler des larmes.

- Tu étais la seule Non-Ailée sur l'île et tu as fait de ton mieux pour m'approcher. Au début, c'était dur, on était en primaire et tu sais à quel point on est bête et méchant et cruel en primaire, alors je te repoussais et j'allais avec les Ailés et eux me repoussaient... Tu as persisté, longtemps, et longtemps, malgré le fait que Rin et Len soient réprimandés par leurs parents pour traîner avec nous, les Non-Ailées. Mais je n'ai jamais osé te dire que j'étais handicapée... Tu croyais que c'était de naissance...

- Gumi... !

- Maintenant j'ose te le dire, car je ne veux pas perdre ma meilleure amie. Les meilleurs amis se disent tout ! Et je me sens tellement coupable, je... tu as perdu tes jambes à cause de moi...

- Gumi ! s'écria Miku. Ce n'est pas de ta faute, mais, comme tu l'as dit plus tôt, de la mairie de notre île. Cesse de te faire du remords...

Les mots étaient sortis de sa bouche tout seuls. Miku observa un dernier instant la cicatrice d'ablation de Gumi, marquant au fer rouge ce jour, avant de soupirer quand Gumi remit son haut correctement. Elle se tassa plus confortablement dans son lit.

Elle était affamée...

- Donne-moi de ta tarte aux poireaux, tiens... murmura-t-elle.

- T- tout de suite...

Tandis que Gumi se levait pour prendre un couteau, Miku sentit son esprit sombrer dans le sommeil. Elle ne devrait pas dormir maintenant, mais elle avait subi trop de choses depuis ce matin. Elle ne devrait pas pardonner Gumi aussi facilement, lui disait une voix fluette. Et une autre, plus impérieuse, lui disait de la fermer et juste d'aller dormir. Ce qu'elle fit, en un éclair, son esprit déjà dans le monde des rêves alors que Gumi déposait la part de tarte une assiette en carton.

La cuisine de Gumi lui avait vraiment manqué.

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un commentaire ? même un tout tout tout petit (@´_`@)