a/n: je vous remercie super super super fort pour vos commentaires parce que voilà c'est ma seule motivation honnêtement. haha j'avais dit que je mettrais à jour La Petite Danseuse de Tulle avant MdA. hahahaha;;; c'est pas le chapitre le plus joyeux mais comme on dit ¯\_(ツ)_/¯

sinon sur une autre note à un moment au lieu d'écrire "jambes", j'ai écrit "jémbes" et ça m'a fait rire à quatre heures du matin parce que

djembés

ha ha hh h a;;;;;;; je suppose que c'est seulement drôle à quatre heures du matin

m'enfin je vous souhaite à tous une bonne rentrée des classes :^)

*Paru Café


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Mécanique des Anges

Repos

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Miku donna un coup de poing au boutons de la machine, frustrée. Un bourdonnement sourd suivi d'un vacarme métallique lui indiquèrent que sa cannette de café était tombée. Elle se pencha au maximum, une main serrée sur sa roue de fauteuil et l'autre tirant à grand peine le lourd tiroir du distributeur. Elle déposa la boisson debout entre ses genoux et fit demi-tour, poussant lentement son fauteuil roulant.

Elle savait qu'elle n'avait pas le droit de se balader dans l'hôpital à une heure aussi tardive, et que si un pédiatre la voyait, elle se ferait gronder. Et elle aurait moins de bons points sur sa carte de conduite. Et donc ne pourrait plus regarder la télévision. Mais la nuit était déjà bien avancée et les couloirs déserts. Hormis la salle d'urgences pédiatriques où reposaient des nourrissons enfermés dans des caisses en plastique, très peu d'infirmiers patrouillaient dans les couloirs : la plupart révisaient pour des examens, et les autres s'occupaient de ces mêmes nourrissons.

Il était quatre heures du matin quand Miku revint dans sa chambre et se hissa avec grande difficulté sur son lit. Jusqu'ici, elle avait eu de la chance, elle n'était jamais tombée - mais le jour où cela arriverait, elle se ferait sans doute mal, et, têtue comme elle l'était, elle n'appellerait personne. Miku préférait dormir sur le sol avec des bleus que de sonner Luka au beau milieu de la nuit.

C'était dur de dormir.

L'hôpital bouillonnait d'une énergie qui excitait ses veines, ses nerfs : tout ce qu'elle voulait, c'était de courir à toute vitesse dans le jardin - mais bien sûr, elle ne pouvait plus faire ça. Toutes les deux heures, Gris ou Ruko venait vérifier son état et griffonner sur un graphique sans lui adresser la parole, qu'elle soit réveillée ou non - et elle était toujours réveillée. Ils se disaient médecins, mais en fin de compte, les berner était un jeu d'enfant, il suffisait juste de réduire ses yeux en minces fentes et le tour était joué.

Crétins.

Souvent, Gumi venait. Elles discutaient toute la soirée - de tout, de rien, évitant surtout de parler de leurs handicaps respectifs, Gumi s'informant poliment de son progrès en rééducation sans en demander plus. Miku mangeait ce que Gumi lui préparait en rab' de la nourriture de l'hôpital, elles regardaient la télévision ensemble, et Gumi s'endormait.

C'était irritant de les voir dormir aussi facilement - leurs paupières closes, agitées de légers soubresauts tandis qu'ils rêvaient, leur respiration paisible - d'être inactif pendant au moins huit heures. Les parents de Miku lui avaient ramené un ordinateur portable tout neuf ("acheté avec les indemnisations de l'assurance, le reste est en compte bloqué que tu toucheras dans un an") et Miku voyait ses contacts Skype s'éteindre les uns après les autres, sans qu'elle n'ose souffler un bonne nuit à qui que ce soit.

Le ciel changeait de couleur selon le temps - orange s'il pleuvait, noir, mélangé à des nuances de bleu royal et de violet s'il neigeait - et à travers ses stores, Miku contemplait les nuages qui passaient avec un air à faire pleurer des pierres. Le matin, tout son corps était engourdi et son esprit dans un brouillard incohérent qu'elle chassait avec le café sucré acheté au distributeur.

Douze jours.

Douze jours qu'elle ne dormait pas.

Ca avait commencé avec des heures où elle s'endormait tard et se levait très tôt, des ongles rongés puis la peau, jusqu'au sang, jusqu'au point où les graphiques descendaient à une vitesse alarmante et que Luka soupire et appointe un rendez-vous avec un spécialiste de l'hôpital.

Le premier docteur qu'elle avait vu à ce propos l'avait reçu dans un petit cabinet à l'arrière du service d'oncologie - il sentait la cigarette et ses poils dépassaient de son nez - mais il n'était pas méchant. Miku avait énoncé, entre ses dents, toutes ses positions pour dormir, sur le côté, sur le dos, tête-bêche, télévision avant de dormir, pas de télévision avant de dormir, une petite promenade avant d'aller se coucher, du lait chaud, du thé, de la tisane, de la soupe, Gumi lui avait même ramené une tétine. Il avait juste hoché la tête, compréhensif, et prescrit un somnifère doux. Pour le moment, elle en prendrait une dose chaque nuit avant de se coucher, et si cela ne marchait pas au bout de deux semaines, il lui prescrirait quelque chose de plus fort.

Donc.

Plus que trois jours.

Elle observa le plafond sans même cligner des yeux, maudissant intérieurement tous ceux qui dormaient en ce moment même.

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((elle se sentait lourde lourde tellement lourde elle se demandait si elle réussirait jamais à flotter à nouveau avec son corps aussi lourd))


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A part les séances de rééducation, elle voyait à peine Luka. Elle arrivait toujours à l'heure, mais avec les cheveux enrubannés autour d'un crayon mâchonné, des feuilles volantes coincées dans son dossier et des cercles noirs sous les yeux. Luka lui adressait un demi-sourire hésitant, presque inexistant, en guise de bonjour. Miku l'observait de haut.

Sa mauvaise humeur ne faisait qu'empirer au fur et à mesure que la rééducation n'allait nulle part. Tous ses essais se concluaient en échec.

Luka ne savait pas quoi faire et plusieurs fois Miku passa sa rage sur elle, d'une voix aigrelette, qu'elle était inutile et ne servait à rien.

Miku ne se regardait même plus dans le miroir, les mains tremblantes, elle voyait simplement sa peau devenir rêches, ses veines bleues de plus en plus visibles. Elle buvait le café glacé de Gumi comme s'il s'agissait d'ambroisie - le dégoût et la nausée la prenait si elle mangeait pas ce que Gumi lui préparait et la pauvre cantinière qui venait lui servir son plateau se faisait insulter mentalement chaque jour.

Marre, marre d'être dépendante de tout, de tout le monde, ras-le-bol des échecs.

Gumi essayait de positiver mais petit à petit l'humeur maussade de Miku déteignit sur la sienne; elle raconta, d'une voix blanche, que ses parents lui avaient montré la porte du doigt et qu'elle avait cru n'avoir nulle part où aller - mais au final, Galaco l'avait invitée chez elle.

- Je fais quelques tâches ménagères et elle me loge, expliqua Gumi en triturant ses doigts. Elle essaye d'économiser un peu pour venir te voir, et elle le fait sérieusement - tu sais comment elle est, Galaco - elle claque tout son argent de côté pour s'acheter des vêtements sur Internet, mais là, honnêtement, elle économise. La mère de Galaco attend un bébé, tu sais - alors elle reste à la maison et pour le moment elle peut s'occuper un peu de Gacha. Ses ailes sont toutes frêles pour le moment et sa petite poule blanche est morte, alors il est triste, mais elle s'en occupe bien. Mieux que mes parents en tout cas.

- Pourquoi ils t'ont chassée de chez toi ?

C'était comme ça que Miku désignaient les parents de Gumi. "Ils". Cela suffisait. Les déshumaniser était simple. Déjà, dans son monde d'origine où personne n'était paraplégique et où personne ne pouvait flotter où personne n'avait d'ailes, les parents de Gumi ne s'occupaient pas vraiment de cette dernière, la laissant elle et son petit frère Ryuto seuls contre le monde. Ils travaillaient à plein temps dans le seul haut bâtiment de l'île, en tant que traders. Miku ne les aimaient pas : les seules fois où elles les avaient vus, ils avaient tous les deux l'air mal à l'aise, agressifs, montrant très peu de signes d'affection même envers le petit frère de Gumi.

Pour toute réponse, Gumi haussa les épaules, son pull trop large mettant du temps à redescendre.

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- Ce n'est pas juste, il la font trop travailler... murmura Gumi.

- Qui ?

- Bah Luka ! Parce qu'elle est une Non-Ailée... En plus, les autres internes la bizutent... Je croyais qu'en école de médecine, on était trop mature et intelligent pour ce genre de coups...

Miku resta silencieuse.

Le docteur lui avait donné de nouvelles pilules.

Elles étaient énormes.


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elle avait craqué, à cet instant. les pilules brûlaient le fond de sa gorge

elle avait tout écrabouillé, sur le rebord, sa robe de chambre, ses genoux et ses mains maculés de gel turquoise et gluant et de poudre pastel, comme de la craie, les pilules en morceaux dans ses mains et l'odeur rance des médicaments emplissait la baignoire.

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Le lendemain matin, Luka vint avec les cheveux coiffés mais une tête épouvantable. Sa lèvre était fendue et un bleu impressionnant s'étalait sur sa pommette droite. Miku fronça les sourcils.

- Que t'est-il arrivé ? demanda-t-elle sèchement.

- Une bagarre, rien de très grave, répondit Luka sans prélude. Dépêchons-nous, la séance sera plus courte aujourd'hui. Je dois passer à une administration d'abord, donc je te dépose à la salle des internes vite fait.

Elle semblait si pressée, et tellement dans la lune - Luka courut avec le fauteuil roulant, si vite qu'ils faillirent écraser une vieille dame. Luka se confondit en excuses et roula plus prudemment, ignorant les plaintes de Miku qui tenait à retourner voir la vieille dame et voir son air outré.

Luka se stoppa brusquement juste devant une salle circulaire, et promit à Miku de revenir dans un instant. Tirant sur les roues de son fauteuil, Miku entra dans la pièce où elle aperçut soudainement Gris.

Ils se toisèrent en chien de faïence jusqu'à ce que Gris renifle un "quel mauvais vent t'amènes ?"

- Je dois attendre mon auxiliaire ici.

- Hm, renâcla Gris. Eh bien. Tu peux - si tu as faim, sers-toi dans le frigidaire, fit-il en pointant du pouce un coin de la pièce.

Il sortit et ferma la porte à demi, laissant Miku seule dans la salle commune. Elle roula jusqu'au frigidaire et ouvrit la porte. Rien de bien intéressant. Une vingtaines de Tupperware, posés précairement les uns sur les autres, certains déjà entamés, des noms écrits au feutre veleda noir pour savoir quoi était à qui.

La boîte de Ruko était sur la dernière étagère : Miku s'en saisit et souleva le couvercle. Un déjeuner banal, sinon équilibré. Du riz blanc, du maïs, des brocolis touffés, des morceaux de poulet grillé. Elle prit une fourchette en plastique depuis le pot à ustensiles dans l'évier et écarta le maïs par pure méchanceté. Pendant un instant, elle songea même cracher dedans puis touiller avec la fourchette, quand un éclat de rire depuis l'autre côté de la porte l'interrompit dans ses pensées.

S'il y avait quoi que ce soit à faire d'intéressant dans cet hôpital, c'était bien d'écouter les infirmiers jacasser. Elle rapprocha son fauteuil jusqu'à la porte et colla son oreille sur le bois. C'était la voix d'un infirmier qu'elle détestait.

- Tu as fait quoi ? Non, t'es pas sérieux ?

- Je vous assure, fit un autre. Je mangeais mon hamburger, alors je me suis penchée vers son dossier, j'ai tourné une page au hasard, et là - splatch ! - ketchup. En gros, en gras. Elle n'a même pas poussé un cri, mais elle a dû retaper la page. C'était drôle.

Miku entrouvrit la porte. Elle pouvait voir un groupe d'internes qui plaisantaient entre eux, et, un peu à l'écart, adossé au mur, se tenait Ruko.

- T'es un bâtard, déclara une fille en riant. Mais bon, elle le mérite un peu, non ?

- Faut qu'elle comprenne sa place, aussi.

- Elle pouvait pas servir dans les hôpitaux de charité, comme tous les Non-Ailés ? Ca se voit rien qu'à sa tête qu'elle est passée sous le bureau de Kamui, et il a pris pitié d'elle, un peu, aussi.

Miku vit le visage de Ruko changer d'expression : colère, pitié, résignation. Elle sentit la bile lui monter aux lèvres et referma la porte. Ils parlaient de Luka. Quelles autres rumeurs pouvaient bien courir dans son dos ? Quelles autres tortures avait-elle bien pu subir ? La mise en quarantaine était déjà dure, mais là ? Lui avaient-ils fait du mal physiquement ? Est-ce que cette blessure à la lèvre...

Et Ruko ne faisait rien pour stopper ces rumeurs.

Elle cracha dans son déjeuner.


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Un médecin les stoppa devant la sortie. Elle reconnut le docteur qui avait pris Luka sous son aile.

- Notre librairie locale est fermée, car nous sommes en train de déménager le bâtiment pour en construire un nouveau. J'ai donc demandé à Luka de t'emmener dans une bibliothèque qui n'est pas très loin, peut-être que tu pourrais en emprunter, non ? Les journées à l'hôpital sont longues et ennuyeuses, non ?

Dans ses yeux bleus Miku pouvait lire une lueur de gentillesse qu'elle n'arrivait pas à distinguer chez Lundy. Elle hocha la tête bêtement, ignorant Luka qui lui enroulait une écharpe et un bonnet autour du crâne. Luka murmura un vague "merci Dr Kamui" avant de pousser le fauteuil hors des urgences.

Dehors, l'air était glacé et violent. Le début de février commençait, emmenant avec lui les pluies fines et coupantes comme des aiguilles. Luka marchait vite, faisant la conversation à elle-même avec une voix cassée. Miku n'y prêtait pas vraiment attention, cependant. Cela faisait presque plus d'un mois qu'elle n'était pas sortie hors du complexe médical et cela lui faisait du bien : elle revoyait le continent. Certes, triste, pollué, ralenti sous la bruine de février mais ça restait quand même la terre des promesses.

Chaque passant avait des ailes. Certains mettaient une espèce de châle par-dessus, surtout ceux ayant des ailes d'insecte. Les voitures semblaient ne pas rouler, mais plutôt glisser sur le sol. Miku écarquilla les yeux : on aurait dit des aéroglisseurs. Elle ne put en voir plus car Luka s'engouffra dans un souterrain, qui descendait puis qui remontait vers une plateforme où des trains passaient. Les voyageurs étaient comme beaucoup d'autres : l'air fatigué et ailleurs, certains concentrés dans leurs journaux ou leurs tablettes, un attaché-case ou un sac à dos pour la plupart.

Miku leva légèrement la tête pour voir Luka, le menton recouvert d'un cache-nez et les yeux plissés contre le vent. Elle avait détaché ses cheveux, sûrement pour avoir plus chaud, et ses mèches retombaient devant ses cernes. Miku repensa aux paroles de Gumi. Elle travaillait trop. Et tout le monde se liguait contre elle. Et elle était défavorisée.

Et Miku était une véritable peste avec elle.

Avec un soupir, les joues brûlantes, Miku lâcha à contrecoeur, des mots qu'elle espérait réconfortants.

- J- j'espère que la bibliothèque que ton supérieur a choisi te plaira aussi; ce serait bête sinon, que je sois la seule à profiter de ce moment.

Luka haussa un sourcil puis sourit légèrement, ses yeux dépourvus d'émotion, comme toujours.

- Merci. C'est en vérité une bibliothèque très rare et où tu trouveras toutes les questions à tes réponses. Je connais le propriétaire.

Miku haussa les épaules et se gratta le genou du bout de l'ongle, espérant ressentir une sensation. Mais non, il n'y avait rien.

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((elle avait pris la fourchette en plastique et elle avait tapé tapé tapé et piqué piqué piqué et elle avait griffé ses jambes jusqu'au sang et ses cuisses étaient marbrées de cicatrices et de croutes mais rien elle ne sentait rien et))

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Miku cligna des yeux. Se serait-elle endormie ? Elle ne pouvait le dire. Mais en tout cas elle avait été absente pendant quelques temps. Les roues tremblaient sous ses mains car Luka la poussait sur un trottoir en pavé qui la secouait. Elle étaient dans une partie de la ville qui avait l'air plus anciennes, avec très peu de voitures et des immeubles en pierre. Les lampadaires étaient éteints et les nuages gris, on aurait dit que tout s'était assombri.

- Ah, fit Luka.

Elles s'étaient arrêtées en face d'un... d'un escalier. Un double-escalier qui descendait jusqu'au perron d'une bibliothèque immense, aux portes en chêne décorées de gravures grecques. Luka passa une main sur sa bouche, mécontente (du moins ce que sa voix en laissait paraître).

- Il n'y a pas de rampe d'accès... Je vais devoir te porter.

Miku rougit et s'insurgea.

- Quoi ?! Non ! Pas question !

Sans lui laisser la peine de protester plus longtemps, Luka passa une main sous les cuisses mortes de Miku et souleva la jeune fille comme un mari soulèverait sa femme lors d'une lune de miel. A part les glapissements de Miku, la rue était silencieuse. L'auxiliaire poussa du pied le fauteuil dans un coin et descendit les marches en pierre d'un pas prudent, d'une part parce que Miku gigotait, outrée, et d'une autre part car les marches étaient pour la plupart cassées.

Luka intima le silence à sa patiente avant de pousser la double porte d'une épaule.

S'il faisait sombre à l'extérieur, alors, ici... Mais c'était un autre type de noirceur. Ici, l'ambiance était d'une couleur marron, sépia, accueillante, ancienne, antique. Des étagères gigantesques, de plus de huit mètres, s'étendaient de haut en bas, touchant le premier étage en balustrade. Des dizaines de Non-Ailés grimpaient à des échelles mobiles, rangeant des livres depuis les étagères, glissant entre les rayons. Une jeune femme aux cheveux blonds, assise dans un bureau circulaire, se leva avec précaution et enjamba des piles de livres. Elle tenait un trousseau de clés à la main. Elle n'avait pas d'ailes.

- Luka, interpella-t-elle de sa voix riche. J'étais sur le point de fermer la bibliothèque.

- Hein ?! s'exclama Luka (ses yeux n'affichant pas la moindre surprise, cependant). C'est impossible, si tôt ?

La jeune femme se pencha.

- Il y a une milice qui patrouille très, très près d'ici. Je ne veux pas de problèmes. Et ils seraient capables de venir nous chercher des noises pour rien du tout. Tu sais comment est la police avec nous.

La bouche en un mince pli, Luka baissa les yeux, l'air sombre, jusqu'à ce que Miku toussote.

- Désolée de vous déranger, mais, j'aimerais bien m'assoir, plutôt que d'être ballotée comme un sac à patates.

- Oh, fit Luka joyeusement. Je ne t'ai pas présentée. Miku, voici Neru, la bibliothécaire. Neru, voici Miku, ma patiente !

Miku comprit en cet instant pourquoi Luka n'avait pas peur d'elle. Les yeux remplis d'orgueil de Neru avaient plutôt tendance à figer les gens sur place. Ses lèvres fines devaient sûrement cracher des mots venimeux en cas de besoin.

Neru haussa les épaules.

- Je ne suis pas vraiment la bibliothécaire. Juste la propriétaire.

- Ah oui, ton oncle et ta tante ne sont toujours pas revenus, c'est ça ? répondit Luka, redressant un peu Miku.

Neru ne répondit pas, préférant appuyer sur le bouton d'un micro qui amplifia sa voix. Elle rappela que la bibliothèque fermait dans cinq minutes.

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Vingt minutes plus tard, Neru faisait claquer le penne de la serrure et se tourna vers Luka et Miku.

- Bon. Qu'est-ce qu'on fait ? demanda-t-elle.

- Je veux prendre l'air, gronda Miku.

- Allons manger un sandwich dans le parc, alors.


C'était une terrible idée, car la bruine lui piquait le bout du nez et des oreilles avec cruauté. Ses doigts gelés parvenaient à peine à défaire le papier de son sandwich au saumon. Elles s'étaient installées dans un parc pour enfants, Neru et Luka sur le banc, Miku à leur côté. Neru tenait sur ses genoux un sac à dos d'où elle sortit un livre de contes en édition de poche et une cannette de café glacé - une marque qu'il n'y avait pas dans le distributeur.

- Tu en veux ? proposa-t-elle en tendant la cannette vers Miku.

Miku hocha la tête en en prit une gorgée avant de faire une grimace - trop sucré - tandis que les yeux de Luka se perdaient au loin.

- Tu te rappelles, Luka ?

- De ? marmonna l'interpellée en prenant une bouchée de son sandwich.

- Quand on étaient petits, et qu'il y avait ce parc interdits au Non-Ailés.

Neru resserra son écharpe rouge autour de son cou. Elle ignora les mères qui leur jetaient des regards à demi-inquiets, préférant observer les enfants qui jouaient de la balançoire. Miku sentit une pointe de culpabilité.

Elles ne faisaient rien de mal. Elles mangeaient, juste.

- On peut revenir, demain ? lâcha-t-elle, pour changer d'atmosphère.

- Où ? Ici ? demanda Luka, perplexe.

- Non, pas dans le parc, dans... dans la bibliothèque.

- Pas demain, intervint Neru en pointant son uniforme scolaire. J'ai cours demain, la bibliothèque est fermée

Luka et Neru retournèrent ensuite à une autre conversation. Miku ne se sentait pas exclue, mais elle décida de ne pas y participer. C'était, en fin de compte, pas une si mauvaise idée que ça, de rester assises comme des vieilles dames dans ce parc, à écouter Luka babiller à propos de son apprentissage (omettant bien sûr le harcèlement), à regarder les enfants courir et crier, avec le froid qui lui mouillait les joues et les rendaient rouges comme des pommes.


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Quatre heures du matin.

Et elle était debout.

Le voyage jusqu'au distributeur se fit comme d'habitude. Elle frappa le code avec trop de vigueur pour que cela ne passe pas pour de la colère, récupéra sa cannette sans un mot et s'avança jusque dans sa chambre.

Miku savait qu'elle était dangereusement proche du point de non-retour. Si elle pouvait se relever de la perte de ses jambes, l'insomnie finirait par la tuer. Elle sentait son esprit faire des allers-retours entre la conscience et l'oubli. Mais tout ce qu'elle souhaitait, c'était de s'allonger et de dormir d'un sommeil réparateur, peut-être même une journée entière. Peut-être même une année entière.

Peut-être qu'en se réveillant elle ne serait plus un tel échec.

Peut-être qu'elle ne devrait même pas se réveiller-

- Aah-!

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elle

elle avait glissé

et elle était tombée

et elle s'était cognée la tête

et tout était

t o ut

b o u geait

et

das om ent de fa ible ss e

e lle hur la le n om d

au xi l iaire

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elle ouvrit faiblement les yeux

tout était éteint

une main qui sentait le café glacé lui caressait ses boucles naissantes

une voix douce murmurait une berceuse

Miku poussa un soupir, et, pour la première fois depuis dix-sept jours,

elle dormit.

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un mini-commentaire ? ou un majestueux, les deux marchent ¯\_(ツ)_/¯