a/n: je vous remercie tous pour vos commentaires encourageants qui me motivent à écrire même quand le cœur n'y est pas !
je vous avoue avoir hésité à poster ce chapitre cette semaine, avec les émeutes de Baltimore se déroulant au moment même où j'écris ces mots, car je me disais que c'était peut-être irrespectueux pour ceux qui sont dans les rues. mais je préfère le faire maintenant ou je risque de le relire avec un œil trop critique et de complètement l'effacer (ce qui m'arrive bien trop de fois).
que dire d'autre ! merci de suivre cette fanfiction. j'espère que vous aimerez ce chapitre. disclaimer, euh, vocaloid / utau / cevio etc ne m'appartiennent pas, seul l'univers de cette fanfic ainsi que le dr lundy sont de ma création.
*paru café
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Mécanique des Anges
Vagues
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Aujourd'hui, le ciel était gris. C'était normal, en début mars; il ne faisait pas toujours beau, et leur île n'était pas une de plus tropicales. Les sentiers sinueux qui montaient le long de la montagne, la mer qui brillait au loin, grise foncée sur blanc aveuglant... c'était un paysage auquel chaque habitant était habitué. Et l'odeur de la mer, Gumi avait l'impression qu'on ne pouvait la sentir que le long du rivage. Cette odeur de salé qui piquait le bout de la langue. Une fois sur le ferry, les passagers devaient attendre que le bateau soit en pleine mer pour qu'ils puissent monter sur le pont; et Gumi, en observant les vagues apaisantes, en sentant l'air glisser sur ses cils, les minuscules gouttes d'eau s'écraser sur son nez rouge, elle ne sentait plus rien; il faisait froid, humide, et tranchant. Elle tira sur son bonnet orange tout en observant l'horizon.
Dans quelques heures, elle serait sur le continent et pourrait rendre visite à Miku.
Il y avait de cela quelques semaines, Gumi avait reçu des nouvelles de la part de l'auxiliaire de son amie, cette jeune femme appelée Luka. Quand Miku parlait d'elle, l'expression souvent renfrognée qu'elle avait au visage se muait en un air perplexe, profondément confus et peut-être même, perdu. Gumi s'était toujours demandé quel genre de femme pouvait être Luka pour décontenancer une fille aussi sarcastique que Miku; elle avait rencontré Luka une seule fois avait pu comprendre que Luka se faisait bizuter. Mais elle n'avait jamais eu l'occasion de lui parler et de savoir quelle était sa personnalité. En lisant le mail envoyé par Luka, Gumi avait pu terminer l'image qu'elle avait de cette dernière. Haute en couleurs, définitivement. Et très déroutante.
Mais ce n'était pas le sujet principal. Miku avait été mal en point pendant un long moment, l'insomnie lui avait donné des tremblements, les médecins avaient prescrit des somnifères, faisant couler Miku dans un sommeil profond comme pierre tombe dans l'océan. Gumi en avait profité pour travailler durant ce temps, un petit job à mi-temps qui lui plaisait bien. Elle s'occupait de livrer toutes sortes d'objets chez des gens, sur un petit scooter de location. Bien que l'île soit petite, Gumi connaissait tous les raccourcis possibles, et elle maîtrisait bien son véhicule; la livraison était très rapide. De bouche à oreille, le petit magasin tenu par sa patronne s'était taillé une solide réputation, et elle travaillait souvent. La paie en valait la peine.
Ce qui faisait qu'elle travaillait presque tous les jours, passait beaucoup de temps sur les routes, ce qui lui faisait beaucoup de bien puisqu'à l'école elle était seule et où les regards en coin des autres élèves lui faisait couler des frissons dans son dos dépourvu d'ailes, tandis qu'à la boutique, prendre les commandes et livrer des cartons remplis à ras bord d'objets lui faisait se sentir libre et légère. Elle ne passait plus chez elle; elle dormait chez Galaco.
Ses parents ne lui parlaient plus. Il y avait toujours eu cette distance depuis son accident; au départ, ils avaient tout fait pour la protéger, essayer de l'éloigner des murmures, mais l'île est petite et les rumeurs vont bon train. Son père avait été licencié, sa mère soumise aux moqueries du voisinage, et la pitié que les autres éprouvaient à l'égard de cette pauvre petite handicapée qu'elle était lui mettait des rochers ardents dans l'estomac. Le mépris avait fini par s'installer entre les trois.
Au moins, ils essayaient de se consacrer à Ryuto, son petit frère, ce qui était un point positif. Ils avaient même renvoyé le baby-sitter, c'était bien. C'était bien, parce que Gumi adorait son petit frère, elle adorait sa petite bouille qui s'illuminait de joie dès qu'elle lui offrait un jouet, son rire guilleret, ses petites dents de lapin. Mais elle le voyait si peu ! Elle ne voulait pas qu'il l'oublie.
Elle secoua la tête vivement. Les vagues ondulait librement, rapidement, inlassablement. L'horizon ne changeait pas; toujours d'un gris maussade et d'un blanc insolent. Mais les couleurs qui s'atténuaient, la nourriture qui semblait moins savoureuse... Gumi le savait, Miku le savait. Elles glissaient.
Toutes les deux.
De manière différentes, mais inexorablement, elles glissaient. On pourrait même dire qu'elles tombaient.
Gumi poussa un soupir. Elle avait pris sa décision. Elle comptait aller vivre sur le continent.
Pas pour poursuivre son rêve; certes, elle mourait d'envie de devenir Lady Gugu, mais... Ces derniers mois, ils avaient tous trop grandi. Trop vite, d'un seul coup. ((peu importe ce que l'on peut penser, parfois, c'est dur de supporter le poids de son propre corps))
Elle avait tout planifié, ou presque. Sa patronne l'envoyait travailler dans une bibliothèque; elle serait logée dans une chambre de bonne et devrait aller rechercher des archives un peu partout chez les gens. Ce serait compliqué, car Gumi devrait apprendre sur le tas : les routes, les chemins, comment se comporter avec les gens du continent... Comment faire pardonner par Miku, aussi.
Miku avait eu de la chance, mais pour combien de temps ? Gumi souffrait d'être à l'écart de son amie. Elle voulait être le plus près possible de Miku. Se racheter ? Peut-être. Elle avait toujours voulu repousser cette pensée, mais c'était de sa faute, si Miku était tombée ce jour-là. Si elle n'avait pas voulu prendre un raccourci...
Une vague se brisa violemment contre la coque du ferry qui fendait les eaux, et elle reçut de l'eau glacée qui l'extirpa de ses pensées dangereuses. Avec un petit cri, elle recula de quelques pas et secoua ses mains. Ses doigts étaient rouges et engourdis, elle aurait des gelures. Elle les porta à sa bouche et mordilla un ongle tout en regardant autour d'elle. Les autres passagers s'étaient eux aussi éloignés de la passerelle, certains remontant leurs cirés jusqu'au menton à cause de la bruine, tandis que d'autres rentraient à l'intérieur pour se mettre au chaud. Gumi songea à les imiter, bien que ce soit plus le froid que les gouttelettes en elles-même qui l'embêtait, quand quelqu'un ouvrit un parapluie au-dessus d'elle.
Elle dut lever la tête, car l'homme qui lui tendait le parapluie la dépassait largement de plusieurs dizaines de centimètres. Il avait des yeux bleus, les cheveux courts, la peau brune, des lèvres pleines et une barbe soigneusement taillée. Il portait un chiot dans le creux de son bras gauche et un costume élégant.
Gumi haussa un sourcil et esquissa un sourire.
- Qu'est-ce que c'est, une blague ? Une caméra cachée ? J'ai gagné quelque chose ?
L'homme lui sourit en retour, révélant une rangée de dents blanches. Il secoua la tête et rit un peu.
- Non, je me disais juste que vous deviez avoir froid, vous tremblez.
- Vous non plus n'êtes pas très chaudement habillé, rétorqua Gumi en indiquant le costume qu'il portait.
- C'est vrai que j'ai froid. Serrons-nous sous le parapluie, dans ce cas !
Elle devait avouer que c'était une manière charmante de draguer... Avec un petit soupir amusé, elle attrapa le bras qu'il lui tendait et prit le parapluie en main. Le chiot sur son bras gauche renifla son poignet avec intérêt avant de se rendormir. Vu de dos on aurait dit une parfaite affiche de comédie romantique : un homme, une femme, un chien, un parapluie les protégeant de l'averse tous les trois, debout sur le pont d'un bateau à admirer la mer qui défilait. L'espace d'un instant, le regard de Gumi se perdit dans le vague. Elle serait partie voir ce film s'il avait existé.
- Je m'appelle Gumi, reprit-elle. Et vous ? Et lui ?
- Enchanté, moi, c'est Kaito... Et je ne peux pas vous présenter le petit, il n'a pas de nom.
- Il faut lui en donner un !
- Je veux bien, mais je ne sais pas trop comment l'appeler, soupira Kaito. Je n'ai pas beaucoup d'imagination.
Elle les considéra à nouveau. Le chien ressemblait à un Jack Russel; quant à Kaito, il n'y avait pas la moindre plume qui sortait de son dos. C'était un Non-Ailé, comme elle. Gumi poussa un soupir de soulagement. Elle comprenait mieux pourquoi il l'avait abordée. Kaito avait dû se sentir seul au milieu de ce bateau, entouré par des Ailés, pas forcément hostiles, mais différents. Et qui portaient des jugements sur ceux qui ne leur ressemblaient pas.
- Vous venez de l'île ? Il me semble ne vous avoir jamais vu, pourtant, avoua Gumi.
- Oui et non, répondit Kaito en plissant les yeux.
- Vous aviez quelque chose à me demander ?
- Ca vous ennuie que l'on discute un peu ? Histoire de tuer le temps...
- Le voyage dure trois heures au moins. Et puis vous m'avez bien tendu votre parapluie...
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- J'ai toujours vécu sur l'île, mais pas dans l'île, commença Kaito.
Ils étaient tous deux assis autour d'une table haute, en admirant- rien du tout en fait, la mer est laide sous le crachin- l'horizon à travers une grande fenêtre. Il lui avait offert un chocolat chaud, ce qu'elle trouvait adéquat. C'est-à-dire qu'elle connaissait à peine cet homme mais qu'elle discernait déjà son caractère : Kaito était un excentrique. Maintenant, elle voulait savoir pourquoi et jusqu'à quel point.
- J'ai vécu sur l'île mais je n'ai jamais été à l'école publique. J'ai eu cours à domicile, avec mes frères aînés qui sont partis sur le continent quand j'ai commencé à travailler. Je travaillais avec un maître charpentier et un ingénieur, et leur atelier était installé tout en haut de la plus haute colline.
- Attendez une seconde. La colline, vous dites ?
- Oui.
- Ça vous est déjà arrivé de passer par le hangar des bus ?
- Tous les matins, oui.
Gumi esquissa un sourire.
- Vous portiez une écharpe ? Bleue ? Tricotée ?
Kaito leva la tête.
- Vous pensez m'avoir déjà vu ?
- Moi non, mais quelqu'un que je connais vous voyait chaque jour !
Elle se réjouissait d'avoir retrouvé le garçon dont Miku était tombée amoureuse. C'était une fille qui ne partageait que rarement ses sentiments et ne lui avait donné que de vagues détails sur le jeune homme du hangar; elle allait la taquiner jusqu'à plus soif. Et... Peut-être que...
- Ca alors, fit Kaito avec un sourire. Le monde est bien petit. Mais oui, j'ai bien une écharpe. Je ne l'ai pas avec moi, je crois, j'ai dû la laisser sur le continent...
- Ah, vous êtes donc déjà parti sur le continent !
- Oui. En fait, c'est la deuxième fois que j'y vais. La première fois j'étais accompagné de mon amie, et j'étais tellement malade durant le trajet que j'ai dû rester dans la cabine.
- Vous n'avez pas le mal de mer, pourtant...
- J'ai travaillé dans les machines des bateaux sur le port. J'ai fini par m'habituer.
- Je vois, tout va bien dans ce cas. Personnellement, depuis que je suis enfant, j'ai toujours dû prendre le ferry pour rejoindre le continent, dès qu'il fallait acheter des vêtements de fête par exemple. Parce que les Halles de notre centre ville ont plus des costumes d'hommes que de robes de femmes, alors...
Kaito hocha la tête.
- Est-ce parce qu'il y a plus d'hommes que de femmes sur l'île ?
- Je n'en sais rien, avoua Gumi en haussant les épaules. Il me semble qu'au lycée, il y a un tout petit peu plus de garçons. C'est possible, mais je ne me prononce pas. Mais passons, vous disiez...?
- Ah, oui. En fait, mes frères et moi avons décidé de laisser notre maison derrière nous pour réaliser notre rêve.
- C'est beau ! C'est même ambitieux.
- Vous avez un rêve, Gumi ?
Elle posa sa tasse et lui adressa un sourire énigmatique.
- J'en ai un, mais il est... quasi-impossible à réaliser.
- Il ne faut pas s'avouer vaincu, répliqua Kaito en fronçant les sourcils. Aucun rêve n'est facile à attraper : c'est bien pour ça qu'on les appelle des rêves. Mais... Qui dit que vous n'y arriverez pas ? Moi, j'y crois, en tout cas. Je crois en vous.
Elle se sentit légère, soudainement.
- Merci... Peut-être... Un jour... Qui sait...
- Voilà ce que je voulais entendre, fit-il en riant aux éclats.
- Vous ne m'avez toujours pas dit quel était votre rêve ?
Il fit une grimace.
- Je... Bon... Mon frère aîné, Akaito, lui, est devenu médecin. Ou un semblant de médecin. Sur le continent, très peu de jeunes Non Ailés sont pris dans le programme, vous le savez bien. Un chirurgien a quand même décidé de lui enseigner son savoir de manière discrète. Mon deuxième frère, lui, est devenu agent aérodynamique. Il s'est marié à une éducatrice de l'air, en plus.
- Je vois ! Et vous, un ingénieur.
- Ensemble, nous voulons créer... Enfin, c'est compliqué, mais en gros, nous voudrions créer une prothèse d'ailes pour des Non-Ailés.
Elle écarquilla les yeux.
- C'est possible ?
- Les tests sont pour le moment peu concluants, avoua Kaito en soupirant. Enfin, tous ceux qui se sont portés volontaires ont souffert de mal de dos atroce; et c'est normal. La colonne vertébrale des Non-Ailés n'est pas assez solide pour supporter les ailes. En revanche, nous sommes en train de progresser sur la bonne voie : les connecteurs nerveux marchent très bien. Un sujet, en position assise, peut déployer toute ses ailes, bouger une seule plume ou dix à la fois rien qu'à la force de sa pensée. C'est presque magique, ajouta-t-il avec une lueur étrange dans ses yeux. Presque un miracle.
Gumi sourit.
- Cela pourrait changer la vie des Non-Ailés... Si jamais nous développions une colonne vertébrale plus robuste, ou que vous créez des ailes plus légères capables de supporter notre poids...
- Alors il nous serait possible de voler à nouveau.
Elle sentait sa tête tourner. Quand elle avait perdu ses ailes, elle avait perdu toute possibilité de renouer avec le ciel, de s'élancer du haut d'une falaise avec la certitude qu'elle remonterait. Elle se rappelait de son mal-être quand elle avait appris qu'elle resterait clouée au sol à vie, à la douleur brûlante qui pulsait dans son dos, là où ses ailes avaient été amputées- si elle tendait l'oreille, Gumi entendait presque le bruissement de ses plumes, toutes blanches, duveteuses, les mêmes que son petit frère.
Et si jamais les implants, les prothèses pouvaient se faire ? Est-ce qu'elle pourrait à nouveau voler ? Aux côtés de Miku ? Est-ce qu'elle pourrait aller à nouveau dans les salons de coiffure, où les belles dames se mettaient de la poudre dorée et rouge sur leurs plumes ou leur membrane pour faire un bel effet ? Est-ce qu'elle pourrait se marier avec la personne de son choix et nouer un ruban rouge autour de la base de ses ailes lors de la cérémonie d'usage ? Est-ce qu'elle pourrait à nouveau se jeter à corps perdu dans le vide de la falaise surplombant la baie ?
Son cœur palpitait à l'idée de pouvoir devenir une grande idole sur scène, battant de ses ailes au rythme de la musique.
Gumi leva les yeux vers Kaito. Il avait entrelacé ses doigts et carré les épaules, se donnant un air professionnel et énigmatique. Son regard bleu semblait être fait d'acier.
- Si j'ai voulu vous parler, dit-il, c'est parce que je sais.
Un nœud sec et douloureux se forma dans sa gorge. Nerveuse, elle croassa :
- Vous savez ? Qu'est-ce que vous savez ?
- Je sais que vous allez travailler à la bibliothèque. Cette bibliothèque en particulier. Tenue par des Non-Ailés. Voyez-vous, je les connais bien. Ce n'est pas par hasard que vous avez été choisie pour livrer des documents. Les propriétaires sont partis en voyage... Pour soigner une maladie. Ça vous parle ?
La jeune fille aux cheveux verts sentit son cœur faire un bond.
- Attendez... Ne me dites pas que... Haku est derrière tout ça ?
Kaito sourit.
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Elle se réveilla en sursaut. Miku cligna des yeux, hagarde. Elle claqua la langue et se releva sur ses deux coudes. Des médecins et infirmières tourbillonnaient autour de son lit : soudainement, sa grande chambre rien que pour elle seule lui semblait bien petite. Une infirmière au regard bleu lui lança un regard alors qu'elle soulevait la couverture pour observer ses jambes inertes; puis le Dr Lundy s'avança, l'air pensif. Suivaient derrière lui son équipe d'internes, le Dr Kamui, Ruko portant du linge frais ainsi que Luka, un peu en retrait. Les blessures sur son visage avaient pris une vilaine couleur, le bleu sur sa joue droite prenant une couleur jaune marron, comme une pomme verte trop mûre.
- Bonjour, Miku, salua le Dr Lundy de sa voix grave et rassurante. Nous sommes en mars. Tu as dormi assez longtemps. Plus d'une semaine, à vrai dire. Nous avons cru à des retours d'hémorragie dans ton cerveau, mais il s'avère que tu étais tout simplement épuisée. Comment te sens-tu ?
Miku leva une main et caressa son crâne : là où il n'y avait qu'un mince duvet poussait désormais quelques mèches pointant dru. Une semaine, hein ? Elle sentait toujours une espèce d'agitation fourmillant sous ses tempes, mais son corps lui semblait moins lourd, plus reposé.
Elle croisa le regard de Ruko qui détourna le sien. Confuse, elle se tourna vers le Dr Lundy et son équipe. Gris baissait les yeux;
- Un peu déboussolée, répondit-elle. J'ai un goût infect dans la gorge. Et je n'aime pas trop vos têtes. On dirait que vous allez m'annoncer la fin du monde.
- Rien de cela, Miku, n'aie crainte. Nous sommes un peu inquiets par rapport à tes jambes; tu as dormi profondément et nous avons demandé aux infirmières de te bouger pour éviter une atrophie de tes muscles. Cependant, tu te plaignais dans ton sommeil dès qu'on essayait de te bouger sur le côté droit.
- Mon côté droit ?
Gris s'approcha et souleva la couverture. Il fronça les sourcils.
- Aucun signe d'escarre, rien de grave. En revanche, la peau devient très légèrement grisâtre. Je conseille des exercices de mobilité et surtout une reprise de la rééducation.
- Dès aujourd'hui ? demanda Luka.
- Non, nous allons laisser Miku reprendre ses repères. Je vous conseille de lui faire prendre l'air, ajouta le Dr Lundy. Pourquoi pas se procurer de la lecture et aller dans un parc ? Il fait bon. Seulement si tu es d'accord, Miku.
La jeune fille hocha la tête. Elle n'avait pas envie de rester allongée à se morfondre. Sa rééducation commençait le lendemain, alors autant profiter d'un peu de repos.
Tandis que le Dr Lundy lui administrait de nouveaux médicaments, Miku observa de long en large le Dr Kamui. Il était plus long que grand, ses mains osseuses agrippant un dossier contre sa poitrine. Il semblait littéralement flotter dans sa blouse blanche et ses ailes d'insecte, de libellule peut-être. Une frange de mèches violettes lui irritait les yeux et il clignait des paupières constamment. A moins qu'il n'essaye de suivre les mouvements rapides de Luka ? Cette dernière s'affairait à déplier sa chaise roulante. Miku se souvint que Luka était sa protégée. Elle plissa les yeux. C'était difficile de deviner son âge mais elle lui aurait donné la cinquantaine. Un peu plus jeune que le Dr Lundy.
- Luka, chuchota-t-il.
Luka leva la tête et s'approcha de lui. Miku dut tendre l'oreille pour entendre leur conversation :
- Ecoutez, je ne sais pas si vous avez entendu les nouvelles ou regardé la télévision, mais...
- Non, je ne sais pas, monsieur, coupa Luka. Quelqu'un sous votre responsabilité a jeté ma télévision depuis le deuxième étage jusque dans la benne à ordures.
- Ah... Je... Ce n'est pas facile pour vous, n'est-ce pas ? toussota-t-il.
Il se tordait les mains nerveusement.
- Je dis juste que... Lorsque vous sortirez... Faites très attention à vous, d'accord ? Ne... N'essayez pas d'attirer l'attention des policiers sur vous. Je... Soyez prudente. S'il-vous-plaît. Par ces temps qui courent...
Luka soutint son regard pendant quelques secondes, ouvrit la bouche comme pour dire quelque chose avant de hocher la tête.
Lorsque les docteurs et les infirmières sortirent de la pièce, Ruko se chargea de lui faire la toilette et de l'habiller. Il sembla à Miku que les gestes entre Ruko et Luka était tendus, hésitants. Elle ne pipa mot et se laissa porter jusqu'à la chaise roulante.
Dehors, le froid était mordant et Miku passa en revue toutes les insultes qu'elle connaissait pour les adresser au Dr Lundy qui avait suggéré leur sortie et menti sur le beau temps. Dans la ruelle sombre où se trouvait la bibliothèque, le sol pavé était glissant et Luka dut prendre mille précautions pour prendre Miku dans ses bras et descendre les escaliers sans tomber. Il fallut chercher le fauteuil roulant après; Miku sentit une pointe de peine pour son auxiliaire qui devait faire autant de choses pour elle, mais l'humiliation de devoir attendre sur le seuil trempé de la bibliothèque, jambes inertes, reprit rapidement le dessus et son expression de mua en moue renfrognée.
Contrairement à la première fois où Miku était venue, l'atmosphère avait changé : une tension fouillis régnait dans l'obscurité des livres. Elle apercevait des jeunes dormir en haut des étagères immenses, munis de leurs sacs de couchage. Des bavardages et même des éclats de voix étouffés par la distance résonnaient çà et là; des petits groupes campaient autour des tables, leur visages éclairés par la lumière fluette des lampes vertes. Les regards se tournaient vers elles au fur et à mesure qu'elles progressaient vers l'escalier en colimaçon menant à la salle d'étude close.
Alors que Luka continuait à pousser la chaise roulante entre deux étagères étroites, une échelle coulissante vint claquer à deux pas d'elles. Miku leva la tête : Neru descendait rapidement les paliers, de gros ouvrages coincés sous l'aisselle.
Elle était pieds nus sur la moquette, ses cheveux étaient emmêlés et ses traits tirés, les yeux rouges. Miku n'était même pas surprise de voir qu'elle était en pyjama. Tout en se frottant les yeux, Neru triait rapidement des livres dans un baquet. Elle en sortit deux avant de se tourner vers Miku et Luka, l'air tendu.
- Neru, est-ce que... Est-ce que tout va bien ? demanda Luka. On devrait partir ?
- Non, soupira Neru en aplatissant la tranche d'un livre. Ecoute, c'est un peu compliqué, mais non, non, vous êtes toujours les bienvenues. Il y a une rumeur qui court et qui met tout le monde sur le qui-vive dans le quartier. On est un peu... A cran.
- Une rumeur ? commenta Luka. La rumeur... Cette rumeur-là ?
Neru plissa les lèvres et s'appuya contre une étagère. Luka fronça les sourcils.
- Hé, tout va bien ?
Elle s'approcha de Neru et passa une main sur son front. Miku vit pour la première fois un semblant d'émotion dans ses yeux bleus foncés, de l'inquiétude.
Neru haussa les épaules.
- C'est différent de d'habitude, avoua-t-elle. D'habitude, les rumeurs enflent jusqu'à faire une petite manifestation pacifique, pas plus de cent cinquante personnes, mais là... Là, c'est compliqué, enfin...
- Combien de personnes ? souffla Luka.
- ... on parle de toute la population Non-Ailée du continent.
- Vous pouvez me dire ce qu'il se passe exactement ? intervint Miku.
- C'est compliqué, Miku, répondit Luka. Tu ne te rappelles de rien d'avant ta chute, n'est-ce pas ? De comment la société est construite. Officiellement tout le monde est sur le même pied d'égalité devant la loi. Les Ailés, les Non-Ailés... Ca n'empêche pas une terrible discrimination, mais je crois que tu t'en rends compte ? C'est profondément ancré dans les esprits : une discrimination subtile. Soi-disant effacée. Mais il reste des préjugés, des micro-agressions. Bizarrement, le taux de meurtres "accidentels" chez les Non-Ailés par les forces de l'ordre est trois fois plus élevé que le taux de meurtre chez les Ailés. C'est... Enfin, c'est comme ça.
- Et il existe diverses associations qui se battent contre ça, continua Neru. Ces cinq dernières années, trois frères ont bossé main dans la main pour apporter des prothèses d'ailes aux Non-Ailés qui leur permettrait de se fondre dans la masse sans vivre de cette discrimination : ça aurait apporté des chances incroyables. Si un Non-Ailé muni de ces prothèses se rendait à un rendez-vous professionnel, et que l'employeur ne regarde pas son certificat de naissance, alors... Alors il aurait plus de chances d'être pris à ce boulot, pas vrai ? Ils avaient une bonne idée.
Miku hocha la tête. Elle pouvait concevoir l'idée. Cela devait être une formidable opportunité, mais elle jugeait qu'elle n'aurait jamais dû exister. Ce système n'aurait jamais dû exister.
- La rumeur, c'est que... l'un de ces frères aurait été tué.
Luka secoua la tête.
- Ce n'est qu'une rumeur, Neru; on ne sait rien.
- Certes, mais... je t'ai dit, les gens sont à cran. Il suffit d'un rien, là. Ils... Si la rumeur se révèle fondée, Luka... Je pense que ça va partir très fort.
- Il pourrait y avoir des émeutes ? demanda Miku.
- Elles ont déjà commencé, dit Neru.
- Quoi ?!
Miku écarquilla les yeux. Gumi et ses parents étaient des Non-Ailés; ils étaient peut-être en danger !
- Haku et Dell m'ont appelé, continua Neru en se massant la tempe. Ils m'ont dit... Ils m'ont dit que c'est violent. Des voitures en feu. Et des matraqués. Dans le sud de la ville. Vous n'avez pas eu de souci dans les transports en commun ? Je croyais que les lignes avaient été fermées pour la journée.
- Neru ! s'écria un jeune homme, du haut d'une étagère. Neru, Kaito est là ! Il faut que tu viennes !
La jeune fille se mit à courir; Luka poussa la chaise roulante à toute allure et lui emboîta le pas. Un attroupement s'était formé jusqu'à une petite pièce derrière le comptoir où il fallait passer pour emprunter des livres. Tous parlaient en même temps, poussaient tout le monde; Neru donna des coups de coudes pour se frayer un passage.
C'était une petite pièce semblable à une avant-réserve. Des fleurs séchées tombaient de nombreux tiroirs étiquetés sortant des murs même. L'odeur de noix qui y résidait donnait à la pièce des allures de pharmacie.
Miku poussa un cri.
- Gumi !
La jeune fille aux cheveux verts était toute pâle. Elle aidait un homme en costume élégant à s'asseoir sur une chaise. Elle le reconnut immédiatement : c'était le garçon qu'elle voyait à la gare tous les matins.
- Miku ? Que fais-tu là ? Tu vas bien ?
- Oui, enfin, je te retourne la question ?
Neru s'assit en face de Kaito. Le regard du jeune homme était perdu, un sourire mélancolique tirait ses traits fatigués.
- C'est bien vous, Neru Akita ? De la bibliothèque du nord ? s'enquit Gumi. Je... j'ai été embauchée par Haku. J'ai rencontré Kaito sur le chemin. Je dois vous prévenir... Il... Il n'est pas lui-même.
Neru plissa les yeux.
- Comment ça ?
Luka s'approcha, sortit une petite lampe et la fit passer sous les yeux de Kaito. Il suivait la lumière avec attention, sa respiration était laborieuse. Il souriait.
- TSPT, commença Luka. Troubles de stress post-traumatique. Kaito, on s'est déjà rencontrés. Je m'appelle Luka Megurine. J'ai collaboré avec Akaito. Tout va bien ?
- Ah, vous êtes un collègue, alors, continua Kaito en riant. Vous connaissez l'histoire du projet... Très bien, je peux vous parler de notre nouvelle innovation...
- Non, Kaito, ce n'est pas la peine. Pouvez-vous nous dire si vous êtes blessé ?
- Nous avons ajouté une structure en titane à la base de la prothèse; cela alourdit un peu mais nous considérons que cela ajoute plus de stabilité et moins de pression sur le dos du receveur... Qu'en dites-vous ? N'est-ce pas du pur génie ? Cela changera des vies...
Neru siffla.
- Il ne dira rien, cracha-t-elle. Pas tant qu'il est sous cet état... Et nous n'avons pas le temps d'attendre !
Elle fouilla un tiroir avec frénésie. Luka lui agrippa le bras.
- Attends, ne me dis pas que tu vas lui administrer de la scopolamine ?
- Bien sûr ! J'ai un sérum de vérité sous la main, je ne vais pas me gêner !
Elle sortit un petit sachet de poudre grise; on croirait à s'y méprendre qu'il s'agisse de poussière. Mais Miku sentit des serpents couler sous sa peau à la vue de cette substance. Elle avait l'impression d'en avoir déjà vu...
- Neru, non. Les effets secondaires sont désastreux. Ne fais pas ça. Je t'en supplie.
Mais Neru avait déjà versé de la poudre dans un verre d'eau et pressait le verre contre les lèvres entrouvertes de Kaito. Elle jeta un regard doré vers Miku; et Miku y vit toute une histoire de peur, de crainte, de fatigue. C'en était trop.
Kaito prit une longue gorgée. Il déglutit avec difficulté. Son expression béate se mua en crainte; il écarquilla les yeux et poussa une longue plainte.
- Alors ? demanda Neru.
- Je... je... croassa-t-il.
- Que s'est-il passé ? demanda Luka.
- Il... Il...
Kaito mit la main dans la poche intérieure de son costume. Il en ressortit une écharpe rouge, déchirée à certains endroits et couverte de taches sombres. Du sang.
- Il est mort, dit-il en hoquetant. Il est mort cette nuit, à cinq heures du matin. Il a été tué de trois balles dans la tête. Les tueurs se sont enfuis, ils étaient en voiture. J'ai dû... J'ai récupéré des plans et son écharpe. Son corps... Son corps est toujours dans son labo. Je ne sais pas s'il l'ont récupéré pour le cacher. J'ai pris le ferry pour cacher les plans sur notre île natale, puis je l'ai repris et j'ai rencontré Gumi. Il... Neru, il te confie la mission de lire ses papiers et... C'est toi. Le chef. Le chef de la Résistance. Il t'a désignée. Akaito t'a désignée en tant que chef de la Résistance, Neru.
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Neru prit l'écharpe. Elle y enfouit son visage et Miku vit ses épaules secouée de tremblements se raidir. Les gens tout autour baissèrent la tête. Leurs visages étaient sombres, emplis de colère. Une minute ou deux s'écoulèrent. Les yeux de Kaito s'étaient révulsés et de l'écume se formait à la commissure de ses lèvres.
Luka prit l'écharpe des mains de Neru et l'enroula autour du cou frêle de la jeune fille. Son visage s'était fermé : on aurait dit qu'elle venait de vieillir de dix ans. Luka posa une main affectueuse sur sa tête et lui murmura quelque chose à l'oreille. Neru acquiesça, prit une grande inspiration et ravala des larmes, si vite que Miku crut ne pas même les avoir vues. Des téléphones portables s'allumèrent : les gens filmaient, partageaient les nouvelles sur les réseaux sociaux.
D'une voix puissante, Neru s'écria :
- A partir de maintenant, je m'assurerai de la gestion de la Résistance. Moi, Neru Akita, reçoit par la volonté d'Akaito Shion le commandement des Non-Ailés de la Résistance. Et en tant que premier acte de chef, je dis que nous changeons de stratégie. La première chose à faire est de venger Akaito. Il nous faut de la justice. La non-violence et les manifestations pacifiques ne marcheront plus.
Elle resserra l'écharpe couverte de sang autour de son cou.
- Il va falloir partir en émeute. Faites passer le mot !
Les Non-Ailés poussaient des cris de rage et de vengeance. Miku sentit quelqu'un lui agripper la main : c'était Gumi. Elle lui serra en retour, et tourna la tête vers Luka. Cette dernière se mordait les joues. Miku lui prit la main à elle aussi. Luka serrait le poing si fort qu'elle voyait ses jointures devenir blanches.
Et tandis qu'une angoisse sourde grondait dans l'estomac de Miku, la révolution se mettait en marche.
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