a/n: merci beaucoup pour vos commentaires qui m'ont fait sourire tout l'été et qui m'ont redonné une certaine confiance en moi et en ce que j'écris. même s'il m'a fallu plus d'un an pour reprendre ce que j'ai commencé !
edit: j'ai enlevé une grande partie à la fin du chapitre.
*paru café
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Mécanique des Anges
Horizon
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- … c'est pour le bien de tous…
- … pardonne-moi… je ne peux pas faire grand-chose mais…
- … je veillerai toujours sur …
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Miku n'eut même pas besoin d'ouvrir les yeux ou d'entendre le moindre son pour savoir qu'elle n'était plus à l'hôpital.
Il n'y avait plus rien du frémissement électrique qui courait à travers les couloirs de l'hôpital, des bruits furtifs des infirmières, de l'odeur d'anesthésiant à laquelle elle ne s'habituerait jamais. Seul un bourdonnement sourd résonnait, venant de très loin, comme lorsqu'elle s'était réveillée après son accident.
Elle força ses paupières lourdes à s'ouvrir, clignant plusieurs fois des yeux avant de comprendre où elle était. Elle était dans une voiture, assise sur le siège passager. La ceinture était particulière, en forme de croix et aux sangles en fer, le tout la maintenant assez fermement contre le dossier. Il faisait nuit et des gouttes de pluie s'écrasaient contre la vitre une couche de buée se formait là où elle avait posé sa tête. Le silence était troublé par le chuintement régulier des essuie-glaces. Il y avait très peu de lumière- la nuit était couleur d'encre et les phares de la voiture n'étaient même pas allumés. Malgré cette pénombre, quand Miku tourna les yeux vers le conducteur, elle put voir Luka lui jeter un regard furtif en retour.
Aussitôt, les évènements de tout à l'heure lui revinrent vaguement en mémoire. Luka lui avait ordonné de faire sa valise, s'était éclipsée pendant toute l'après-midi, puis était revenue habillée comme une banale infirmière, avant de lui injecter un somnifère.
Elle ignorait comment son auxiliaire avait réussi à les faire s'échapper, mais apparemment, elle l'avait fait.
Miku se retourna sur son siège. Sur la banquette arrière, il y avait un sac de sport et un sac à dos. Elle reconnut le sac de sport comme étant le sien : il n'y avait pas grand-chose dedans, des vêtements, le nécessaire d'hygiène, son ordinateur portable, des photos, ses deux téléphones (celui d'avant l'accident, à l'écran fissuré de partout, qu'elle n'avait pas rallumé depuis son accident, et le nouveau, qu'elle n'avait presque pas touché, vide de contacts, de photos, de vie) et quelques livres.
Elle se retourna à nouveau, ajusta sa ceinture de sécurité pour qu'elle presse moins fort contre son cou, et regarda la radio. Elle était éteinte mais les chiffres en cristaux liquides affichaient presque 6 heures du matin.
- Bonjour, dit Luka.
Elle gardait les yeux rivés sur la route et les mains très fermes sur le volant, l'air concentré. Puisque que les phares n'étaient pas allumés, Luka se dirigeait uniquement aux rares lampadaires.
Miku était vêtue de son vieux survêtement de sport, qu'elle n'avait pas mis depuis son accident. Une couverture de feutre rouge était posée sur ses genoux. Luka, quant à elle, portait toujours l'uniforme des infirmières, les cheveux noués en chignon maladroit. Elle mâchait un bonbon à la menthe, vu son haleine.
- … Bonjour, répondit Miku, frottant machinalement l'endroit où Luka avait injecté le somnifère.
Luka lui adressa un sourire sympathique.
- La dose était très forte, excuse-moi. C'était celle qu'on avait prévu de t'administrer si jamais ton insomnie devenait trop sévère.
Miku hocha la tête.
- Je n'ai pas mis de musique parce que ça va me fatiguer la tête et que j'ai bien besoin de sommeil. Tu pourras mettre la radio tout à l'heure quand je me reposerai, si tu veux, continua-t-elle.
- Quand as-tu dormi pour la dernière fois ? demanda Miku.
Luka esquissa un sourire.
- Ah, ça… Un bout de temps. Quand on est interne, auxiliaire ou infirmier, une sieste de vingt minutes toutes les cinq heures est tout bonnement incomparable à une bonne nuit de sommeil, c'est sûr.
Un silence confortable s'installa entre elles, interrompu par le bruit sourd des essuie-glaces sur le pare-brise. Le bourdonnement de la voiture n'avait rien à voir avec celui dont Miku avait toujours entendu dans les véhicules d'ordinaire. En jetant un rapide coup d'œil sur sa droite, elle vit dans le rétroviseur que la voiture n'avait en fait pas de roues : on aurait dit qu'elle glissait sur la route. Elle n'avait pas la moindre idée de comment ça marchait, mais cela lui rappelait les quelques aéroglisseurs qu'elle avait déjà vu amarrés au port de son île natale.
- Nous sommes près de la mer, reprit Luka. On roule depuis minuit. Je vais voir si je peux faire le plein quelque part. J'ai dû conduire très doucement toute la nuit.
- Pourquoi tu n'allumes pas les phares ? demanda Miku.
- J'ai peur que la milice n'ait des hélicoptères qui surveillent un peu les chemins… et je ne peux pas voir ce qui se passe au-dessus des nuages avec cette pluie. J'ai un peu kidnappé une patiente, plaisanta-t-elle.
Elle tapota le volant de son index.
- Même si je pense que la milice a d'autres choses à faire. Quelqu'un d'assez important va prêter main-forte à Neru. La rumeur s'est relayée et les manifestants ont redoublé de casses dans les quartiers. Assez pour que l'hôpital soit un véritable chaos quand nous nous sommes enfuies. C'est bien pour ça d'ailleurs que personne n'a fait attention à nous, d'ailleurs. J'ai vu beaucoup de visages en sang, aux urgences. Beaucoup de Non-Ailés. Beaucoup qui m'ont reconnue.
Elle plissa les yeux un instant, l'air mécontent. Puis, elle se ressaisit et se tourna vers Miku en souriant, les paupières presque closes.
- En général, ils ne me posent pas de questions où je vais, mais j'ai peur qu'ils pensent que je les abandonne. Bah…
Miku baissa la tête et examina ses mains liées sur ses genoux. La couverture de feutre était parsemée de bouloches qu'elle entreprit d'arracher une à une.
- On va où, comme ça ? demanda-t-elle.
Luka tapota le volant à nouveau.
- Un chalet sur le littoral. C'est un peu… C'est un peu comme une ambassade… Plus un refuge, à mon avis. Une société de protection pour les Non-Ailés.
- On va y trouver refuge, là-bas ?
- Pour tout te dire, je ne sais pas encore ce qu'on va faire. Je comptais juste qu'on se pose quelques jours, histoire d'attendre si cette révolte va gonfler ou être coupée dans son élan.
Un panneau indiqua une limitation de vitesse. Tout en ralentissant, Luka proposa un bonbon à la menthe à Miku, qui croqua dedans même.
- Quoi qu'il arrive, on va sûrement devoir faire la route pendant de longs mois après cela, Miku. J'espère que tu en es consciente… On ne peut plus revenir en arrière, maintenant.
- Est-ce que... Je pourrais au moins parler à Gumi ?
Luka se tut in instant, puis :
- Seulement une fois que les révoltes se calment juste un peu.
Miku ne répondit pas, préférant observer la route devant elle. La voiture entama un virage serré, mais Luka se refusait toujours d'allumer les phares. Tout n'était qu'une juxtaposition de valeurs de gris et de noir. Il fallait plisser les yeux pour apercevoir, au loin, de vagues lueurs tremblotantes. Devant ce paysage, Miku se sentait à la fois à l'aise et oppressée. Elle liait et déliait ses doigts, faisait craquer ses jointures – un geste qui, elle remarqua, ne faisait ni chaud ni froid à son auxiliaire à sa droite.
Les bonbons à la menthe sont toujours trop sucrés, songea Miku. Elle inspira la bouche ouverte, appréciant la brûlante fraicheur que lui procurait le bonbon à la gorge au passage.
- Il va falloir qu'on trouve des affaires.
- Des affaires ?
- Oui, du genre, un réchaud, plusieurs couvertures, canifs, boîte de premiers secours, énuméra-t-elle.
- Ah, la boîte de premiers secours, on a, commenta Luka. Par contre on n'a pas de réchaud.
- On peut en acheter à n'importe quelle station-service. Tu sais s'il y en a une dans le coin ?
- Ben, à vrai dire, on est loin dans le pays, et ça fait un moment que je n'en ai pas vu une. Ça fait un moment que j'ai envie de faire pipi, aussi, ajouta-t-elle sans gêne. Et hors de question que je fasse ça sous cette pluie.
Miku hocha la tête, légèrement déconcertée par cet élan de familiarité entre elle et Luka. Mais après tout, quitte à faire la route avec elle pendant des mois, autant bien s'entendre avec elle. Comment la considérer désormais ? Elle n'était plus son auxiliaire, techniquement. Mais... Miku ne la connaissait pas assez bien pour l'appeler son amie. Une partenaire ?
En ruminant ses pensées, Miku ferma les yeux et se laissa bercer par le ronronnement du moteur et le murmure de la pluie, sans trouver le sommeil - ce qui était compréhensible après qu'elle ait dormi autant de temps. Quant elle rouvrit les yeux, une dizaine de minutes plus tard, le ciel s'était éclairci d'une couleur bleutée. Le soleil allait se lever d'ici une demi-heure. Luka indiqua l'horizon d'un coup de menton .
- Regarde. La mer.
Miku se redressa sur son siège à l'aide se ses coudes. Au loin, derrière une forêt épaisse, une immensité d'eau sombre rejoignit le ciel bleu foncé. On aurait presque pu les confondre.
Immédiatement, Miku sentit un étrange sentiment lui étreindre le coeur. La mer, vue ainsi, lui inspirait mélancolie et force sentiments qu'elle ne pouvait nommer. On aurait dit le paysage qui surplombait sa maison lorsqu'elle allait à l'école le matin en hiver.
Miku et Luka n'échangèrent pas un mot durant la demi-heure qui suivit. Le soleil continua sa course inexorable dans le ciel, éclaircissant de plus en plus les environs. Plus confiante, Luka accéléra le véhicule, clignant des yeux rapidement pour chasser la fatigue. Après avoir parcouru quelques kilomètres, la voiture s'enfonça dans la forêt. Les arbres étaient hauts et le feuillage touffu : on aurait dit que la nuit était à nouveau tombée. Cependant, la chape d'obscurité laissa rapidement place à une lumière blanche, si brillante qu'elle en était presque impossible à fixer de face.
Les reflets du soleil chatoyaient dans l'eau de la mer. Une simple barrière de bois séparait l'autoroute de la plage : le sable était blanc, parsemé ici et là de rochers gris usés par l'air marin. Le plumage des mouettes se confondait avec le ciel d'une clarté aveuglante, sans le moindre nuage. On aurait dit une photo sépia vivante.
Miku, bouche bée, observait le tout par la fenêtre du côté de Luka. C'était incomparable à la mer chez elle; sur son île, la mer était toujours houleuse et les plages étaient constituées de galets, de gros sable, presque terreux. Rien à voir avec ce sable fin qui avait l'air si doux au toucher, presque comme de la crème ou du beurre à étaler sur du pain, de cette eau calme et presque dorée.
Luka lui adressa un sourire timide.
- Tu trouves ça beau ? demanda-t-elle.
- C'est superbe, s'écria Miku. Tout est si... si... Je n'ai pas de mots. Ca brille. C'est magnifique. J'aurais voulu montrer ça à Gumi.
Luka cligna des yeux, puis un nouveau sourire étira ses lèvres.
- Beaucoup préfèrent le crépuscule, ici. Ce que je peux comprendre, ça a du charme. Mais je préfère de loin le lever de soleil - quand le soleil n'est plus orange, que tout le ciel brille ainsi... C'est beau, commenta-t-elle en haussant les épaules.
Elle avisa une route sur le côté et tourna le volant plusieurs fois. La voiture s'engagea sur la gauche, directement vers la mer.
- C'est par ici. Mais on peut s'arrêter quelque part si tu le souhaites.
Miku regarda autour d'elle. Derrière se trouvait la forêt, et tout autour de ce qui n'était pas de la plage ou la mer était envahi par des hautes herbes jaunies. Où Luka aurait-elle bien voulu s'arrêter ? Elle se rappela que Luka voulait aller aux toilettes, et se raidit sur son siège.
- Euh... Pas vraiment, mais si toi tu veux t'arrêter...
On aurait dit que Luka avait lu dans ses pensées.
- Je peux me retenir, pas de souci.
La voiture avança sur une centaines de mètres, puis Luka se "gara" à un endroit où les hautes herbes sèches avaient été pliées et piétinées. Le véhicule s'était immobilisé puis avait perdu en hauteur petit à petit jusqu'à s'enfoncer dans le sol. Elle ouvrit la porte vers le haut et sortit. L'air glacé du petit matin s'engouffra dans le véhicule, et Miku frissonna, regorifiée. Tandis que Luka s'étirait, Miku ouvrit la porte de son côté avec difficulté. Les hautes herbes lui chatouillèrent les avant-bras et elle aperçut des fourmis qui étaient tombées sur sa couverture. Elle secouait le tissu pour les chasser quand Luka ouvrit le coffre et sortit leurs affaires avant de faire le tour de la voiture et lui tendre les mains.
- Je vais te conduire à ton fauteuil.
Miku allait refuser - Luka n'était plus son auxiliaire maintenant - mais elle se rendait bien compte que là, tout de suite, elle n'y arriverait pas. Alors, elle hocha la tête sans broncher, ce qui fit lever un sourcil à Luka, habituée à l'entêtement de Miku et ses caprices.
Luka passa une main sous les cuisses de Miku et la souleva contre elle sans difficulté. Pour une raison qui lui échappa, Miku sentit son visage devenir brûlant. Ce n'était pourtant pas la première fois que Miku se retrouvait blottie dans les bras de Luka pendant que celle-ci la conduisait vers son fauteuil ou la rattrapait si elle chutait. Mais il y avait quelque chose de différent dans l'air, ce jour-là. Miku mit cela sur le compte de l'air frais et exhala.
Une fois Miku assise, elle empila leurs sacs sur ses genoux et retira les mèches de cheveux qui étaient devenues assez longues pour l'agacer à cause du vent. La brise, en effet, faisait plier les herbes avec un long murmure. Luka poussa la chaise lentement, comme si elle n'était pas pressée d'arriver à destination. Les roues de la chaise furent rapidement couvertes de sable.
Miku se tordit le cou en tentant de jeter un coup d'oeil à la voiture. Elle était curieuse de voir à quoi ressemblait le véhicule : s'il n'y avait pas de roues, y avait-il des réacteurs ? Néanmoins, elle ne put qu'apercevoir la couleur grise de la carrosserie avant que le véhicule ne disparaisse, caché par les hautes herbes.
Elles arrivèrent jusqu'à un chemin en pente parsemé de petites pierres blanches que Miku connaissait assez bien pour savoir qu'elles faisaient mal quand on courait dessus pieds nus. La chaise roulante tremblota, mais Luka, imperturbable, continuait d'avancer.
Après ce qui sembla être une éternité - mais qui devait être sûrement très court en réalité, elles débouchèrent sur un endroit de la plage complètement dégagé, face à une maison à plusieurs étages, à la façade peinte en blanc crémeux et bleu ciel. Sur le toit légèrement en biais, des vêtements flottaient au vent sur une corde à sécher, accrochée entre une cheminée et une antenne de satellite. Vers le mur du rez-de-chaussée, on pouvait voir des coquillages et du marbre incrustés dans le plâtre. Il y avait une terrasse en lattes de bois noir qui s'enfonçait dans le sable et fermé par une barrière facile à escalader. Des chaises en plastique gisaient ça et là, sûrement renversées à cause du vent.
Luka poussa la chaise de Miku jusqu'à la porte. Miku s'étonna de ne voir aucun nom ni sur la boîte aux lettres, ni nulle part ailleurs.
- Attends-moi une seconde, dit Luka.
Elle recula de quelques pas, lèvres plissées en une moue pensive. Puis, Luka s'accroupit devant un endroit du mur, palpa les quelques coquillages moulés dans le plâtre et en souleva un. Elle agita un petit trousseau de clé qui prit la lumière et aveugla Miku pendant une seconde.
- Toujours là où je les ai laissées la dernière fois, fit-elle en riant.
Après avoir déverrouillé la porte, elle fit un petit signe de tête à Miku lui indiquant de la suivre. Miku tira sur les roues de son fauteuil et entra sans difficulté.
Le sol de la maison était entièrement tapissé de moquette bleue foncée et les murs recouverts de peinture blanche. Un grand escalier en bois menait vers un deuxième étage mais Luka tourna immédiatement sur la gauche, mains dans les poches et sac à dos sur une épaule, la faisant pencher sur le côté comme toujours. Miku la suivit jusqu'à ce qu'elles arrivent dans la salle de séjour. Luka se laissa tomber sur un canapé de cuir blanc fatigué et regarda autour d'elle.
- Il n'y a personne, apparemment.
- C'est la maison de qui ? demanda Miku.
- La mienne, en quelque sorte, répondit Luka. Mais cela fait quelques temps que je n'y vis plus.
Elle s'affala sur le siège, les paupières closes, ses longs cheveux roses se défaisant de son chignon et encadrant son visage.
- Je t'aurais bien fait visiter, mais je meurs de sommeil... Je vais faire une petite sieste, si ça te va ?
- Ca me va, dit Miku précipitemment. Je peux me débrouiller seule !
Luka ouvrit un oeil, celui taché de violet et de jaune, et observa Miku un instant, la respiration calme.
- Tu peux te promener aux alentours, si tu veux ? suggéra-t-elle.
- Je trouverai bien quelque chose à faire pendant une demi-heure, répondit Miku en agitant la main. Grignoter quelque chose.
- La cuisine est de l'autre côté du living. Normalement les placards sont pleins. Sers-toi, c'est ma maison après tout, fit Luka en bâillant.
Miku hocha la tête et fit demi-tour sur son fauteuil, jetant un coup d'oeil par dessus son épaule juste à temps pour voir le visage de Luka se détendre complètement. Elle était déjà en train de dormir. Le voyage avait vraiment dû la fatiguer.
La cuisine était étroite et longue, mais Miku réussit à maneuvrer son fauteuil en faisant preuve d'ingéniosité. Elle vit quelques assiettes dans l'évier, une théière tiède et un paquet de biscuits au chocolat posé sur le comptoir. La lumière du jour illuminait le carrelage gris, réchauffait les poils sur sa nuque. Miku s'entendit soupirer après avoir entamé son troisième biscuit.
Il y avait une petite télévision sur le comptoir qui affichait en noir en blanc. Miku appuya sur quelques boutons jusqu'à trouver une chaîne d'informations. Pourtant, après plusieurs minutes de visionnage, Miku se rendit compte que la chaîne ne traitait rien au sujet des révoltes. Elle appuya sur un autre bouton et zappa sur une autre chaîne. Puis une autre. Et une autre. Et encore une... A sa grande frustration, aucune émission ne semblait reporter les évènements s'étant déroulés la veille. Elle recula dans son siège, sourcils froncés. Pourquoi les médias étouffaient-ils l'affaire ? Elle ne savait même pas si Gumi était en sécurité. Ni ses parents, ou... Kaito.
Un frisson lui courut le long de l'échine. Elle ne parvenait pas à s'ôter de la tête l'état second dans lequel s'était trouvé Kaito après que Neru lui ait administré de la scopolamine. La simple vue de la scopolamine avait fait suer Miku à grosses gouttes... Et pourtant, elle était certaine de n'en avoir jamais vu de sa vie.
Et pourtant, au creux de son estomac, dans un coin de son cerveau, quelque chose lui hurlait que quelque chose n'allait pas, qu'elle avait oublié quelque chose. Quelque chose d'important. Elle essayait de s'en rappeler, et à chaque fois se retrouvait face à un mur d'émotions troublantes, de nausées, de maux de têtes. Elle serra les poings et grinça des dents. Miku sentait son coeur battre la chamade.
- Euh...
Miku tourna la tête derrière elle.
Dans l'encadrure de la porte, une femme Non-Ailée aux longs cheveux blongs tenait des sacs en papier brun contenant des baguettes de pain. Elle était mince et très grande; on aurait dit qu'un halo l'entourait, comme si la lumière du soleil tapait sur son dos. Perdue dans son angoisse, Miku ne l'avait pas entendue entrer.
- Je m'appelle Lily, fit-elle. Tu es...?
Elle posa le pain sur le comptoir, avant de s'appuyer dessus et de se servir du thé au lait dans un petit verre.
- Euh... Je m'appelle Miku.
- Enchantée. Tu as des soucis ? J'ai entendu la porte s'ouvrir depuis l'étage, alors je suis descendue voir. Je ne savais pas que je l'avais laissée ouverte.
Miku secoua la tête de gauche à droite.
- Euh, non... Je... On est rentrées en utilisant des clés. Je suis avec Luka.
Lily haussa les sourcils en portant le verre à ses lèvres.
- Luka est là ?
Miku sentit sa nuque lui brûler à nouveau. Un sentiment déplaisant.
- Oui, elle dort dans le salon.
Lily posa son verre.
- Je vais aller la voir. Ca fait une éternité qu'on ne s'est pas vues, ajouta-t-elle en passant une main dans ses beaux cheveux.
Elle fit volte face, et Miku faillit s'étrangler avec sa propre salive.
Dans le dos de Lily, elle vit apparaître une auréole et des ailes dorées, translucents.
Gumi était assise dans un coin de la mezzanine de la bibliothèque, la tête entre les genoux.
La plupart des lumières étaient éteintes; seules quelques lampes de table restaient allumées sur les tables d'études. Dehors, les fenêtres brillaient orange : la lumière des lampadaires et des lampes torches. On entendait que des piétinements sourds sur le pavé extérieur. Quelques claquements de talons sur le parquet de la salle des archives, feutré par les grosses portes de bois, vrillaient ses tympans et son crâne, renforçant son mal de tête. Puis elle entendit l'escalier menant à la mezzanine grincer lentement- quelqu'un gravissait les marches avec difficulté. Gumi tira sur les pompons de son bonnet, de façon à l'enfoncer plus son crâne qui pulsait douloureusement. Elle voulait tout simplement se recroqueviller sur elle-même, comme pour fondre dans le pan d'obscurité des hautes étagères.
- Tout va bien ? lui demanda Kaito.
Son corps était parcouru de troublements, parfois agité de soubresauts. Sa voix était éraillée, il se léchait le coin de lèvres avec fébrilité. Ses doigts semblaient crispés. La scopolamine l'avait endormi pour une bonne partie de la nuit, mais d'un sommeil qui n'était en rien réparateur. A son réveil, son corps était devenu lourd, maladroit; sa gorge sèche et ses yeux hagards. Il avait enlevé son costume et portait seulement sa chemise, tâchée de thé qu'il avait renversé sur lui quand ses doigts n'avaient pas répondu à temps. En s'approchant de Gumi, il était obligé de traîner les pieds, boîter presque, comme si ses jambes étaient engourdies, parcourues de fourmis.
Gumi haussa les épaules, lui souriant tristement.
- Ce n'est pas vraiment le travail auquel je m'attendais, fit-elle en se relevant. J'en viens à redouter le reste de la semaine.
Elle tira une chaise pour elle et une autre pour Kaito et s'installa devant une table de lecture. Il s'assit en faisant tomber tout son corps, avec un gémissement plaintif.
- C'est plutôt à moi de te demander ça, commenta Gumi, l'air dubitatif. Tout va bien, de ton côté ?
Kaito posa un coude sur la table, la main sur le front.
- Je me suis fait à l'idée que j'ai tout oublié des deux derniers jours... Mais pas à celle que Akaito est mort, fit-il, le regard éteint. C'est horrible... Dire que je l'aurais vu mourir... Et que cette maudite substance m'a fait tout oublier...
Il se mit à rire jaune.
- Enfin, entre nous, c'est mieux comme ça, d'oublier. Je préfererais ne pas me rappeler.
Gumi sentit son coeur se serrer un peu plus. Elle ne pouvait pas dire qu'elle le comprenait, mais elle compatissait beaucoup. L'idée de perdre son petit frère lui donnait envie de hurler - et voilà que cet homme en face d'elle avait perdu le sien.
Kaito reprit, ses doigts caressant sa barbe :
- Il ne me reste qu'un seul frère, mais il est parti très loin dans le continent, et je n'ai aucun moyen de le contacter. La dernière fois que je l'ai vu, c'était il y a quelques mois, pour tester ses Ailes dans un endroit... Euh... Je... Je ne sais plus, soupira-t-il.
Gumi hocha la tête. Kaito avait tout oublié de leur rencontre également, mais il lui avait fait confiance dès son réveil - Gumi s'était précipitée à son côté, serrant contre elle toutes ses affaires. En un sens, elle se sentait responsable de lui; c'était le garçon que son amie aimait.
- C'est normal, les effets secondaires agissent toujours. Peut-être que récupérer des forces te fera du bien. Tu veux une tisane, quelque chose comme ça ?
- Non merci, déclina Kaito. Je préfère agir, mais je ne peux pas encore... Donc si je peux trouver des informations qui permettront aux Non-Ailés de continuer la révolte...
Gumi acquiesça. En attendant, elle allait partir dans la pharmacie personnelle de Neru et se chercher un médicament pour ses maux de tête. Elle descendit les marches de l'escalier silencieusement, les yeux mi-clos dans la pénombre. A l'accueil, une lampe tamisée illuminait faiblement le comptoir. Sans lever la tête vers certains Non-Ailés qui dormaient à même le sol, elle se dirigea droit vers l'avant-remise.
Dedans, un homme Ailé assis sur une chaise caressait le petit chien de Kaito. Il dodelinait de la tête, et tapotait le flanc du chiot avec des mains toutes maigres, comme il l'aurait fait pour un enfant, avec une infinie tendresse.
Gumi toussota pour attirer son attention. L'homme se tourna vers elle, les yeux ronds et clignotant comme si elle avait braqué une lampe torche directement sur son visage.
- Bonsoir, dit-elle timidement. Je m'appelle Gumi et je cherche une aspirine...?
L'homme hocha la tête et se releva, froissant sa longue blouse blanche. Il déposa le chiot sur la table; ce dernier ne bougeait presque plus. Il devait être être mort de fatigue, et de faim surtout. Gumi ne savait même pas s'il était sevré. En l'amenant avec Kaito, le chiot avait essayé de téter ses doigts.
- Je suis le Dr Kamui, dit l'homme, d'une voix semblable à un murmure. Ne bougez pas, je vais vous en trouver.
Il se dirigea vers un petit lavabo et se lava les mains, avant de fouiller dans quelques tiroirs. Après quelques instants, il lui montra une petite bouteille en verre brun contenant une petite poudre jaune.
- Il n'en restait presque plus, vous avez eu de la chance.
Gumi regarda la poudre se dissiper dans son verre d'eau, puis leva les yeux vers le Dr Kamui. Il avait l'air inquiet, comme tout le monde, mais quelque chose d'encore plus lourd semblait peser sur ses épaules : de la culpabilité. Elle plissa les lèvres et avala son aspirine d'un trait.
- Vous avez de la famille Non-Ailée impliquée dans la révolte ? demanda Gumi, en jetant un oeil à ses ailes de libellule.
- Oui, dit le Dr Kamui, en se tordant les mains. Ma femme, mais... Euh... C'est une Ailée. Mais je... Enfin... Je m'inquiète... Nous sommes responsables... Et Akaito était un garçon brillant...
- Vous faites pas d'bile, fit Gumi. Euh, je veux dire...
Elle rougit. C'était la première fois que son accent était revenu depuis qu'elle était arrivée sur le continent. Pourtant, le Dr Kamui lui adressa un large sourire, ses yeux vitreux semblant briller de mille feux.
- Ca alors ! Vous avez exactement le même accent ! s'enthousiasma-t-il en joignant les mains. Je n'avais pas entendu cette phrase depuis longtemps.
- C'est qu'on vient du même coin, fit Gumi en souriant.
- Je vois, je vois, répondit le docteur en hochant la tête. Beaucoup de gens brillants viennent de chez vous.
Gumi sentit sa poitrine se gonfler de fierté. Elle l'aimait bien, ce docteur.
- Vous ne vous ennuyez pas trop, ici ? demanda-t-elle en faisant tapoter ses ongles sur son verre. J'ai l'impression que vous êtes assis ici depuis des heures.
Le Dr Kamui toussota, l'air gêné.
- A dire vrai, je m'ennuyais de compagnie. C'est pour ça que j'ai passé un peu de temps avec ce petit chien.
- Dans ce cas, ça vous dit de vous joindre à nous sur la mezzanine ? Il y a Kaito et moi. Et je vous avoue que j'ai peur qu'il ne tombe par terre à cause des effets secondaires de la scopolamine. Il y a aussi de quoi lire et de faire du thé, ajouta-t-elle en souriant.
- Je vous suis avec plaisir.
Là-bas, Kaito essaya de se lever pour serrer la main du docteur, mais put à peine lever le torse de sa chaise; quant au Dr Kamui, il dut se pencher pour lui serrer la main en retour. Il était tellement grand qu'il devait se voûter pour ne pas toucher le plafond de la mezzanine de la tête, et devait replier les jambes de manière ridicule une fois assis à la table. Gumi avait l'impression de voir un homme qu'on avait étiré comme un chewing-gum, comme ce garçon dans Charlie et la Confiserie.
Kaito avait vidé ses poches et étalé devant lui tout le contenu de son porte-feuilles. Entre des billets et des tickets de caisse, Gumi vit quelques photos. Elle reconnut sur l'une d'elles un Kaito plus jeune, sans barbe, contrastant avec un jeune homme qui lui ressemblait comme deux gouttes d'eau, mais au teint très pâle, les cheveux rouges. Akaito.
Kaito prit la photo entre deux doigts, le regard trouble.
- On se moquait de lui quand on lui demandait pourquoi il avait teint ses cheveux en rouge... Il n'aimait pas trop le chanteur Fukase alors on l'appelait comme ça sans arrêt, juste pour l'énerver, fit-il en se mordant la lèvre. Peut-être que c'était trop voyant, et que c'est comme ça que les tueurs l'ont repéré.
Le Dr Kamui soupira et secoua la tête.
- Kaito... Mon garçon, je vous en prie... Vous devriez dormir...
- Je ne sais pas, Docteur. Gumi a veillé sur moi toute la nuit et peut attester - j'ai dormi toute la nuit. Je veux rejoindre Neru... Venger mon frère.
Gumi, qui était restée debout près des étagères tout le long de leur conversation, parcourut une main sur les livres. Elle en tira un au hasard - celui-là était un livre sur l'occulte.
- Puisque je ne peux rien fait, j'aimerais au moins pouvoir me rappeler de quelque chose... continua Kaito dans un souffle. Pour aider... Je ferai n'importe quoi. Je pourrai même l'appeler d'entre les morts si c'était possible.
Gumi se mit à rire. Elle montra le livre qu'elle tenait en main à Kaito.
- Et bien, faisons une séance de spiritisme, plaisanta-t-elle. Appelons-le.
Kaito et le Dr Kamui levèrent un sourcil désabusé, et Gumi se sentit soudainement très bête. Mais Kaito hocha la tête et déglutit, l'air sérieux.
- Très bien. Comment faut-il faire ?
Gumi lui lança un regard incrédule; pourtant, même le docteur avait acquiescé à sa proposition saugrenue. Elle passa les doigts sous son bonnet pour se gratter le front, l'air perdu. Elle alla s'asseoir à la table et ouvrit le livre à la bonne page.
- Ils disent qu'il ne faut pas grand chose, à vrai dire, surtout si le défunt est mort il ya très peu de temps. Plutôt que l'appeler et lui demander des mots et des phrases qui ont du sens directement, cette technique demande plutôt à l'esprit de venir transmettre des sensations et des souvenirs. C'est plus cryptique, mais c'est moins dangereux, à ce qu'il paraît, lit-elle.
- D'accord, dit Kaito. Ensuite ?
- Il faut qu'il n'y ait rien sur la table, si ce n'est qu'une source de lumière et une photo du mort. Ca peut être une bougie ou même un portable. Ensuite, les participants doivent tous être tête nue et cheveux lâchés... et doivent se tenir la main et fermer les yeux, et ne les ouvrir en aucun cas, même si des manifestations physiques ont lieu, ou le charme serait rompu.
Le Dr Kamui déposa sur la table un petit pointeur laseur qui faisait également lampe, et Kaito se chargea de mettre une photo de son frère à côté. Après avoir ôté son bonnet, Gumi continua de lire :
- En général, l'esprit se montre au bout de quelques minutes, surtout si des membres proches appellent le défunt. La séance ne se finit que quand l'esprit s'en va. S'il est mort récemment, l'échange sera bref, mais très intense : les images seront peut-être dures à filtrer. A certains moments, la bouche des participants ne pourra pas s'ouvrir, ils ne pourront pas parler. Cependant, Il est possible de leur demander plus de clarifications sur une vision quand l'esprit en a envie; il est censé "libérer" le tour de parole ou quelque chose comme ça.
Pendant que le Dr Kamui défaisait sa queue de cheval, Gumi tapota de l'ongle une ligne qui l'inquiétait.
- "Même si des manifestations physiques ont lieu"... Qu'est-ce que ça veut dire ?
- Peu importe, fit Kaito en souriant. Du moment qu'aucun de nous n'ouvre les yeux.
Ils se donnèrent la main. Celles du docteur étaient douces et fermes, celle de Kaito étaient rèches et dures. Elle frissonna.
- Il n'y a pas de formule spéciale, il faut juste vider notre esprit et ne penser qu'à Akaito de toute nos forces, et nous devrions voir des images. Enfin, c'est que stipule le livre, ajouta-t-elle en espérant que cela dissuaderait les deux hommes.
Mais ils hochèrent la tête et fermèrent les yeux, et Gumi n'eut d'autre choix que de les imiter.
Au bout de quelques minutes, elle commençait à s'impatienter. Derrière ses paupières, elle voyait le visage riant d'Akaito, ses yeux et ses cheveux rouges et sa peau pâle. Elle pensait à son projet qui aurait pu lui sauver la vie, elle pensait à Neru, elle pensait... Elle pensait, justement, et toujours rien qui lui indiquer qu'Akaito était là. Elle avait tendance à croire aux fantômes, mais pas au spiritisme, et regrettait amèrement d'avoir voulu plaisanter pour alléger l'atmosphère.
Ladite atmosphère l'entourant devenait de plus en plus lourde, soit-dit en passant. On était qu'à la mi-mars, et pourtant, l'air était devenu chaud, opressant, collant à sa peau comme les regards que lui lançaient ses parents. Elle voulut se racler la gorge, mais, à sa grande surprise, ne pouvait même plus déglutir.
Et c'est là qu'elle le sentit.
Kaito et le docteur avait dû le sentir, eux aussi, car leurs mains s'étaient crispées dans les siennes; tous agrippaient l'un l'autre avec force, malgré le fait que leurs paumes fussent moites.
Quelque chose pesait sur les épaules de Gumi, tournoyant autour d'eux. Des murmures incompréhensibles emplissaient la pièce; une odeur entêtante de brûlé lui chatouillait les narines. Gumi serra les dents. Elle avait peur : c'était la première fois qu'elle rencontrait un fantôme, et toutes les histoires surnaturelles trouvées sur Internet lui revenait en mémoire.
- Page 208... Page 208... murmurait Akaito. Page 208...
Elle sentit la pression s'alléger sur ses épaules, mais Kaito tressaillit. Gumi en supposa qu'Akaito était en train d'appuyer sur celles de son frère.
Une série de couleurs défila devant ses yeux. Elle crut d'abord aux explosions de formes régulières qui apparaissent sous les yeux une fois qu'on les ferme, les illusions entoptiques, avant de se rendre compte qu'ils s'agissaient de flashs réguliers et d'idées plutôt que d'images. Elle vit des rues teintées d'orange, des cris scandés par une foule, une lueur verte menthe, un couple s'enlaçant dans la lumière d'une station service; la mer, couleur sépia. Elle vit une personne, une femme peut-être, qu'on ne pouvait regarder en face - les mots "n'aie crainte" apparurent sur ses lèvres. Puis, un téléphone portable, des plans sur du papier bleu, et une créature terrifiante ayant six yeux, six bras, et six ailes. La créature pleurait. Enfin, elle sentit une douleur sourde dans la poitrine qui lui fit expulser tout l'air de ses poumons - et elle sentit les deux hommes faire de même avec un gémissement.
Ses cheveux collaient à sa tempe. Elle voulait que la séance se finisse. Son mal de tête revenait.
Le Dr Kamui demanda d'une voix tremblotante :
- Akaito... Quelle est... Cette ... créature... à six ailes ?
Et là, tous trois sentirent quelque chose les saisir à la gorge. Gumi poussa un glapissement terrifié, voulut ouvrir les yeux, mais quelque chose l'en empêchait. Elle sentit ses doigts s'engourdir.
Akaito murmura :
- Le Séraphin...
Kaito prit la parole à son tour :
- Tu as quelque chose... En particulier à nous dire ?
Une vague de sentiments passa à travers eux; Gumi le comprit comme du désemparement. Akaito avait beaucoup à dire, mais si peu de temps. Plusieurs visages apparurent devant ses yeux, beaucoup qu'elle ne connaissaient pas. Elle put reconnaître Kaito et un autre garçon qui leur ressemblait, le Dr Kamui et quelqu'un qu'elle supposait être sa femme. Puis elle vit Luka, Haku, et une autre vision faillit la faire bondir de sa chaise.
Le visage de Miku était apparu...
Assez longtemps pour qu'elle puisse l'identifier, en tout cas. La dernière vision qu'elle eut fut Neru, et un incroyable sentiment de tristesse, d'amour et de regret lui étreignit le coeur. A ce moment-là seulement, elle put déglutir. Elle exhala et, enfin, comprit qu'Akaito était parti.
Une minute passa sans que l'un d'entre eux ne firent le moindre geste. Puis, Kaito remua, et tous ouvrirent les yeux, l'air d'avoir couru un marathon.
Le Dr Kamui recula sur sa chaise et passa une main dans ses longs cheveux violets.
- C'était une expérience... Kaito, mon garçon, vous avez réussi à vous rappeler de quelque chose ?
Kaito fit oui de la tête, essuyant la sueur qui perlait sur sa tempe.
- Je me souviens de la station-service - ce n'est pas n'importe laquelle. Elle est même très loin, proche de la mer. Mais je ne sais pas ce qu'Akaito attend de nous exactement. Voulait-il que nous allons là-bas ?
- Je suis sûr que la réponse nous viendra au moment venu, dit le docteur en soufflant. Notre instinct, je pense, nous le dira.
- Ca alors, s'exclama Gumi, vous croyez en l'instinct, docteur ?
- En tant que docteur... L'instinct est parfois la seule chose qui peut sauver un patient, répondit le Dr Kamui en esquissant un sourire.
- Je me demande ce qu'était le Séraphin, commenta Kaito d'une voix absente.
- Et moi pourquoi il a parlé d'une page 208, renchérit Gumi.
Les deux hommes se tournèrent alors vers elles, l'air confus.
- Il t'a parlé de... d'une page 208 ? demanda Kaito.
Gumi fronça les sourcils.
- Bien sûr ! Vous n'avez pas entendu ?
- Je pense qu'il ne te l'a dit qu'à toi, car je n'ai rien entendu, dit Kaito.
- Peut-être qu'il s'agit de la page 208 du livre que tu tiens, ajouta le docteur.
Elle baissa les yeux sur le livre qu'elle avait posé sur la chaise. Gumi le reposa sur la table et le feuilleta jusqu'à la page 208. Kaito et le docteur se rapprochèrent pour voir de plus près.
Le chapitre s'intitulait : "Comment faire une fois devenu fantôme - un guide de compréhension pour la vie après la mort".
- Charmant, fit Kaito.
Gumi l'ignora et décida de lire à haute voix :
- Evitez directement la lumière du soleil. Vous disparaisserez et ne serez plus capable de bouger. Ne restez pas dans des endroits sombres plus que quelques heures. Evitez les lumières vives, elles peuvent vous changer.
Kaito fronçait les sourcils lui aussi, désormais. Il ne plaisantait plus.
- Soyez alerte quant à tout ce qui vous entoure, continua Gumi, la gorge nouée. Vous ne sentirez pas le besoin de dormir et ne dormirez jamais. Flottez d'un endroit à l'autre en vous concentrant sur votre destination; ne la perdez pas de vue.
- Gumi, écoute, coupa Kaito, l'air effrayé. Ca me fait... Ca me fait un peu peur, à vrai dire. Je préfère ne pas lire la suite, ou alors quand il ne fait plus nuit.
- Tu as raison, fit Gumi en fermant le livre, tout en riant. Ca me met mal à l'aise aussi.
Kaito reprit la photo de son frère sur la table et la rangea maladroitement dans son porte-feuille avant de se lever, chancelant.
- Je vais essayer de dormir et vous devriez en faire de même, dit-il.
- Je vous accompagne, mon garçon, répondit le docteur.
Il se tourna vers Gumi et lui adressa un sourire chaleureux.
- Bonne nuit, mon petit. Essayez de vous reposer. Si vous avez besoin de moi, venez me voir dans la petite infirmerie.
Gumi hocha la tête. Une fois les deux hommes descendus à l'étage, elle se leva, comme pour aller dormir elle-même, mais ne put faire le moindre pas. La curiosité la démangeait. Elle voulait savoir la suite de ce qui était écrit dans le livre, mais en même temps, elle avait peur de ce qu'elle pourrait trouver.
Elle se rassit et tapota ses ongles sur la table, triturant les bouloches de son jean. Le livre était en face d'elle, insolent, avec une couverture bleue un peu délavée. Son regard se porta sur le nom de l'auteur, affichant "Lily Sabre" en lettres argentées. La curiosité prenant le dessus, elle ouvrit le livre une nouvelle fois, ses doigts laissant des taches de sueur sur les pages.
Alinéa trois, lisait le livre. Reconnaître son passé; ne ressassez pas le passé, et ne regrettez rien. Essayez de trouver votre ancienne résidence.
Pour communiquer durant la vie après la mort, attendez le signal des vivants, comme une séance de spiritisme. N'essayez pas de leur parler à travers les objets, comme le téléphone ou les cahiers. Si vous êtes détecté par de jeunes enfants ou des animaux, dites-leur que vous n'existez pas. Ne parlez pas aux autres fantômes. Ils vous feront du mal. Ne parlez pas aux vivants, ils vous ignoreront.
Gumi sentait la chair de poule picoter sur ses bras. Elle était terrifiée.
Alinéa cinq : votre identité. Ne vous accrochez pas aux souvenirs de votre vie, car ils seront inexacts et déformés. N'essayez pas de revenir dans votre corps mort ou dans celui de quelqu'un d'autre: vous serez apeuré.
Le dernier paragraphe s'intitulait : votre bien-être.
N'essayez pas vous tenir droit tant que vous n'êtes pas sûr d'être mort. Ne souhaitez pas d'être autre chose. Si vous avez besoin d'un guide, les orbes et les anges sont là pour vous guider, et pour cela, il faut les trouver, en général près d'un miroir. N'ayez crainte : malgré leur apparence, ils vous parleront, et vous pourrez leur répondre. Si vous en avez assez d'être un fantôme, trouvez une plage et flottez vers l'horizon. Le reste ne dépendra que de vous.
Ainsi se terminait le chapitre, enchaînant sur un autre concernant des créatures mythologiques. Gumi, elle, tenait le livre entre ses mains en tremblant. C'était l'une des choses les plus étranges qu'elle ait jamais lues, et une expérience apeurante. Elle était encore sous le choc après la séance de spiritisme, et la lecture de ce livre lui picotait la peau. Un mot en particulier lui martelait le cerveau en même temps que son mal de tête.
Elle ne voulait plus lire la suite. C'était pourtant très intéressant, mais cette pseudo-théologie lui faisait peur. A force, elle en oublierait presque qu'une révolte était en cours. Elle en oubliait presque que tout ce qu'elle voulait, c'était pouvoir vivre avec Miku, en paix, loin des cris mais près des projecteurs. Néanmoins, une de ces phrases attirait son oeil et tournait en boucle dans sa tête.
Les orbes et les anges sont là pour vous guider, et pour cela, il faut les trouver, en général près d'un miroir.
Gumi poussa un soupir et referma le livre une bonne fois pour toutes. Elle le remit dans l'étagère, là où elle l'avait trouvé, et descendit les marches de l'escalier.
Avec toutes ces émotions, elle ne savait pas si elle réussirait à dormir, et pourtant, la fatigue engourdissait tous ses membres. Gumi grimpa l'échelle d'une des étagères géantes et trouva son sac de couchage. Elle s'allongea sans demander le reste, et ses pensées flottèrent vers Miku. Elle ne pouvait pas lui envoyer de messages, tant que la situation ne s'était pas calmée au-dehors; mais maintenant, elle lui manquait, terriblement.
Gumi repensa à un été avec Rin, Len et Miku. Plus jeunes, ils avaient joué à Monopoly en maillot de bain. Gumi était la banque, Rin avait acheté plus des trois quarts des rues chics de la capitale et Len était prêt à lui jeter le plateau de jeu à la figure. Les glaces en sorbets fondaient sur les batons et sur leurs faux billets. Miku avait posé des mains fraîches sur le cou de Gumi. C'est en repensant à cette sensation grisante sur sa nuque que Gumi s'endormit, se demandant si les lèvres de Miku étaient froides aussi.
