On m'a dit d'écrire ma colère. J'ai essayé. J'ai pas réellement réussi. Faut croire que j'ai plus d'envie de liberté que de colère. Je sais pas trop.

On m'a dit poste le. Parle nous, à nous inconnus. Je le fais. Je sais pas trop si je fais bien.

En fait... Je sais plus trop grand chose. Je suis une sorte de barque à la dérive. J'ai plus beaucoup de point d'ancrage. J'en ai un, enfin une. J'en ai une autre. Donc ça fait 2. C'pas mal deux vous m'direz. Y en a qui n'en ont pas du tout. J'en ai deux. A exactement 995 km de moi. Soit 9h de route. Un peu compliqué...

Alors voilà. Ça c'est moi. C'est Samsagace, dans son désir de fuite. Mon ode à la liberté. Mon ode à la moto. C'est moi. Juste... Moi...

Toute ressemblance avec des personnes ou des lieux existants ne sont pas fortuites ^^

Détruite, en lambeaux, mais toujours là, vôtre Sam


L'oreiller est trempé de mes larmes. Mon cœur est lourd. Ma gorge enflée. Mes yeux rouges de pleurer depuis trop longtemps. Je tremble, roulée en boule au centre de mon lit, sous les couvertures, comme une enfant de 5 ans. Alors que j'en ai 25. Mes larmes sont abondantes. Elles coulent, sans fin, chaudes et salées. Tirant la peau de mes joues, irritant la peau de mon cou et brûlant mon cœur. Pourquoi ça fait toujours aussi mal ? Pourquoi tu me fais toujours aussi mal ? Pourquoi tu sais toujours quoi dire pour que ça fasse le plus mal possible ? C'est pas possible. C'est moi qui ne sais pas comment encaisser ? C'est moi qui suis faible ? C'est moi qui sais pas ? Je sais pas. Je sais plus. A la fin de chaque confrontation de toute façon tu gagnes. Tu me laisses KO, au sol, engourdie et bleuie à l'âme.

Je déglutis ma boule de larme. Ça suffit pour ce soir. Je refuse de te laisser gagner encore. J'envoie ma couverture bouler et me redresse. J'essuie les larmes. Non cette fois tu ne gagneras pas. Je passe mon jeans noir, mes bottes et attrape mon équipement. Je dévale mes marches.

- Où tu vas ? ; me demande maman en passant

- Je sors ; je lui réponds, laconique

J'attrape les clefs qui pendant au crochet. Je n'ai besoin de rien d'autre. Mon portefeuille est dans ma poche. J'ouvre la porte du garage en grand. L'air frais de cette nuit de septembre me cueille un peu. Je souris quand même. La bâche vole dans les airs. Très théâtral. Je te découvre. Ma bête. Mon cheval mécanique. L'extension de moi.

Je te pousse vers la sortie. Sans te démarrer. Pas encore. Pas encore assez loin. J'éteins la lumière, ferme la porte et fourre les clefs dans ma poche. Je t'enfourche et ton cuir craque sous mon poids. Comme pour me dire « bonjour ». Je ferme ma veste, passe le casque et enfile mes gants. L'odeur du cuir m'entoure. Je tourne la clef, rabats la béquille et allume le moteur.

Ton feulement me cueille. Tes vibrations m'assaillent. L'émotion me submerge. Salut toi. Salut. Te revoilà. Un petit coup de pied et la première est enclenchée. Nous y voilà. La route sous mes pneus. Une infinité de possible devant mes yeux. Ce n'est qu'à moi de choisir.

Je lâche le frein, embraye et doucement accélère. Tu réagis au quart de tour. Ton vrombissement sonne comme du Mozart à mes oreilles.

Au feu on va aller à droite. Besoin de vitesse. Besoin d'autoroute. Besoin de lâcher prise. Le feu passe au vert avant qu'on y soit. Comme un signe du destin. Comme… Pour dire " vas y Sam lâche toi ". J'accélère. Tu bondis. Je claque la deuxième. Je penche, tu ondules, le virage est passé.

Là. Devant moi. Ligne droite. Il est 23h. Coup d'œil dans le rétro gauche. Rien. Je tourne la tête par acquis de conscience. Pas un phare. Je tourne la poignée de gaz. Tu ronronnes sous moi. Comme « ça y est. On y est. On envoie tout ». Les rapports s'enchaînent. 3ème à 80. 4ème à 100. Je me calme. On est sur une avenue. Je relâche avec douceur la vitesse. Je rétrograde. Les feux sont aux clignotants. Je sais où je vais.

Je prends le virage en seconde, évite ses putains de trous et repasse la troisième. J'ouvre la visière. Mon cœur bat la chamade. Voilà c'est ça la vie.

Cette courbe. Mon dieu je rêvais depuis longtemps de la faire cette courbe. En petite seconde. Doucement. Tout en souplesse. On penche. On fait corps avec la route. Tu n'es pas encore chaude petite. 5 km avant une adhérence optimale sur l'asphalte. Retiens toi. Du calme. Je redresse. Maintenant autoroute. Personne. Pas un quidam pour venir me troubler.

J'accélère à fond. Je crispe les cuisses autour du réservoir. Je souris. D'une claque je rabats ma visière. L'air frais se fend pour moi. Je le perfore. Les rapports claquent. Je les enfile du bout de ma botte. Je ne sais plus à combien je suis. Je m'en fous. Je suis vivante. Je suis LIBRE !

- Il y a un radar là haut. A 90. T'es à combien Sam ? T'es à combien ?

- On s'en fout ma toute belle. On s'en fout. T'es en moto. T'as pas de plaque avant. Accélère.

- Inconsciente ; tu me hurles.

Pour te punir j'accélère encore. Tu rechignes. Mais tu le fais. Tu n'as pas le choix de toute façon. Le pilote… C'est moi !

La lumière du flash crépite et je me mets à rire. Je vous emmerde.

Je te fais faire des petits zigzags, pour te chauffer parfaitement. Tu réponds. Souple. Animale. Chaude. A température.

- Ok on y va. On se lance ?

- On se lance.

Je prends une grande inspiration. Regard sur la gauche. Une voiture. Loin. Tellement loin. Enfin je crois.

- J'ai une puissance d'accélération 6 fois supérieur à celle de cette boîte à roue ; tu me susurres.

Et je ne peux qu'acquiescer.

Petit coup de clignotant du bout du pouce gauche. Je le coupe très vite. Hey y a personne j'vous dis. Et là… Là…

Je me couche sur ton réservoir et je tourne mon poignet droit. Jusqu'à ne plus pouvoir. Alors je le relâche. Claque le rapport suivant. 6ème si mes comptes sont bons. Et je reprends l'accélération. Les chiffres devraient me donner le vertige. 160. 170. 180. 190. 200. Ils ne le font pas. Juste une joie pure. Une sensation de sérénité.

La pression me fait trembler la tête. On ne forme qu'une boule noire toi et moi. Sans que je ne le sente venir le cri me vient. Il me monte aux lèvres. Comme un rot. Comme une insulte. Après lui en vient d'autre. Plus fort. Plus profond. Plus enfoui. Plus animal. Couchée sur ton ventre rugissant, la vitesse, littéralement au creux de la paume, je me mets à hurler. A sortir ce qui aurait du sortir avant. Mais que je n'arrive plus à lâcher. Ces mots que je n'arrive plus à manier. Tu m'as amputé de ça. Tu m'as amputé de ma capacité à communiquer en toutes circonstances. Moi qui me suis toujours targuée d'être une fine oratrice. Tu m'as réduite à n'être qu'un amas de rage hurlant.

Je suis en colère. Je suis ivre de rage. Je n'en suis pas moins consciente de la situation. Coup d'œil à droite. Décélération. Je me rabats sur la file de droite. Je suis à hauteur de Terville. Merde les kilomètres passent tellement vite à 200. Je repère une sortie. Je me retrouve dans un bled lorrain paumé.

Je vous hais tous. Vous autres lorrains. JE. VOUS. HAIS. TOUS !

Je le hurle à la gueule de la nuit. Je roule encore. Jusqu'à un parking. Je me gare. Coupe les gaz. Sors la béquille. Enlève le casque. Et serre les poings. Je musèle ma colère. Pas ici. Pas dans une zone indus dégueulasse. Je me rééquipe. Je repars dans la nuit noire.

Des courbes. Il me faut des courbes. Je lis les panneaux. Des noms de bled à deux balles. Voilà par là. A gauche. Droite. Encore droite et enfin les lumières de la ville sont derrière moi. Je roule doucement. Faire gaffe au gibier hein !

Alors que ça fait 20 minutes que je n'ai pas vu une baraque je me mets sur le bas côté de la route. Pas malin je sais. Mais honnêtement y a pas un péquin. Et si y en a un j'ai le temps de le voir venir à des dizaines de kilomètres. Je pose le casque sur le siège. Tu craques. Comme un sportif après un effort. Comme si tu faisais rouler les muscles sous ta peinture. Tu exhales cette odeur si caractéristique de moto. Huile chaude. Cuir chaud. Air frais. Ce combo unique.

Je caresse du pouce la marque sur ton réservoir. Ducati. Je murmure dans la nuit. « Merci ».

Une larme coule. Je ne peux plus la retenir. Les autres la suivent. Je les laisse couler. De toute façon y a personne ici. Puis je m'en fous. Mes poings et mes mâchoires encore se serrent. NON ! Ici tu peux.

MERDE ! PUTAIN ! CONNASSE !

Voilà laisse sortir. Ouvre toi. Dégage cette boue qui t'empêche d'avancer. Vomis cette vase qui te colle au sol. Sors moi ça.

Tu m'emmerdes. Putain si tu savais comme tu m'emmerdes. Tu m'empoisonnes la vie. Mais tellement. Tu t'en rends pas compte. Tu te rends compte de rien de toute façon. De tout ce que je fais pour toi. Que j'ai arrêté d'être celle que je devrais être, pour toi. Je me suis muselée pour pas créer trop de conflit. Regarde où ça nous mène. Regarde nous. Toi je sais pas, mais moi là je suis pas loin d'une haine farouche. Je commence à en avoir marre. Devoir me conformer à tes exigences. Et je respecte les miennes quand ? Quand est ce que je deviens celle que je suis et non pas celle que je dois être ?

Quand est-ce que tu vas cesser de dire que je suis une ratée ? Quand est-ce que tu vas comprendre que je dois déjà encaisser le fait de pas avoir réussi cette putain de licence en plus je dois encaisser le fait de toucher le RSA ? Quand est-ce que tu vas comprendre que je suis MAL ? Quand ? Quand est-ce que tu vas ouvrir les yeux ?

Tu m'as dit on s'en fou de tes ressentis, on s'en fou de ce que toi tu ressens. Ah bon ? On s'en fou ? Je suis au bord du trou, je suis sur une corde raide. Tout le monde le voit. La toubib le voit « vous avez trop de colère, faut la sortir, parce que vous êtes tellement bloquée, raide comme du bois que c'est ça qui provoque vos lumbagos ». Ah ouais… Sortir ma colère… Je fais comment moi quand je suis censée ne rien ressentir ? Je suis pas un paillasson sur lequel t'essuie te pompes. Je suis pas ça. Je mérite mieux. Non ? Si. Non. Peut-être.

MERDE JE SAIS PLUS A LA FIN. Je sais plus qui je suis. Où je vais. Vers qui me tourner. Je sais plus rien.

Je shoote dans un caillou. Les cris c'est plus facile en fait. Verbaliser c'est trop dur.

Alors je crie. Des RAH tout bête. Qui doivent surement faire fuir tout le gibier à des km à la ronde. Je m'en fou. Je suis une lionne. Je suis bien plus dangereuse qu'eux tous réunis.

Je souris.

Voilà je suis de retour. La lionne a rugit. Ça va mieux.

Fuck up the world.

Je tapote ton cuir.

- Prête ma beauté ?

Je t'allume. Tu feules. T'es toujours prête de toute façon.

- Alors allons voir le soleil se lever en haut du Haut-Koenigsbourg. Allons voir le soleil se lever. On a le temps. Viens on y va.

Petit coup d'œil à gauche. Ça serait con de se faire renverser par la seule bagnole de l'année sur cette route débile. Personne. Alors allons-y. Roulons.

Fendons la nuit pour trouver le soleil.


Khalil Gibran "Nul ne peut atteindre l'aube, s'il n'est pas passé par le chemin de la nuit"