Chapitre 2

Il faisait bon en cette belle journée d'été. La forêt était calme et paisible. On pouvait à peine entendre le vent entre les feuillages car les grillons et autres insectes étaient en plein chant. La chaleur et la lumière du soleil prodiguaient sa bénédiction dans les bois et chaque être vivant la fêtait. Malgré ce temps magnifique, les villageois d'Oerba travaillaient d'arrache-pied dans les champs. Car même dans ce lieu qu'ils considéraient presque comme paradisiaque, il ne fallait pas oublier que des responsabilités devaient être accomplies.
Couchée sur un gros rocher, sous l'ombre d'un arbre, une jeune femme roupillait gentiment. Allongée sur une pierre chaude, elle avait utilisé ses bras en guise d'oreiller improvisé. Ses longs cheveux noirs et en bataille s'éparpillaient autour de sa tête comme les rayons du soleil. Sa peau mat, légèrement dorée, était le signe que cette dernière avait amplement profité des bienfaits solaires.

Fang... Tu es en retard...

Un peu plus loin, une petite rouquine courait à vive allure dans les bois. Ces deux longues couettes rousses rebondissaient durant la course. Le souffle saccadé, la jeune fille commençait à ressentir la fatigue. Épuisée, elle fut ravie de s'apercevoir qu'elle ne se trouvait plus qu'à quelques mètres de sa destination. Posant ses mains sur ses genoux, la rouquine décida finalement de s'arrêter simplement là.
Mais alors qu'elle allait interpeller son amie, cette dernière la devança :

- Ne te fatigue pas, Vanille. Mon père m'a déjà réveillée.
- On aurait pu m'avertir, au lieu de me laisser courir pour rien, rétorqua la jeune fille en faisant la moue. Je ne suis pas comme vous, moi. Et Fang, ton père va bientôt perdre patience et tu le sais.

Se redressant lentement dans la position assise, Fang étira ses bras en baillant. Puis, elle tourna son regard vers son amie avant de lui offrir un sourire ravageur. Vanille posa les mains sur les hanches en soupirant. La noiraude tentait de se racheter en l'amadouant. Et le pire, c'était que cela fonctionnait à chaque fois !
Tranquillement, Fang descendit de son rocher. Agile comme un félin, elle atterrit sur ses pieds sans le moindre fracas. La jeune femme se mouvait comme un chat. Gracieuse, habile et malicieusement sexy. Une remarque qui fit sourire la rouquine qui connaissait la véritable nature animale de celle-ci.
Arquant un sourcil, la noiraude dévisagea un instant son amie avant de croiser les bras. L'air arrogant, elle releva légèrement le menton avant de demander :

- Ce que tu regardes te plait ?

Les mains sur sa bouche, Vanille pouffa. Secouant la tête, elle rendit un regard désolé vers son interlocutrice.

- Ne me confond pas avec tes groupies, répliqua-t-elle avec un large sourire.
- Je sais... murmura la noiraude en caressant la joue de la jeune femme. Tu mérites bien mieux que ça.

Cette dernière rit avant de sagement suivre Fang en direction du village. Sans se presser, la fille de Fargas tourna son regard vers le ciel. Le soleil lui indiquait qu'elle se trouvait en milieu d'après-midi. Ce qui confirmait effectivement l'annonce de son père. Oui, elle était en retard.


Assis dans son salon, Fargas inspira profondément. Il tentait de garder son calme que certains qualifiaient même parfois de légendaire. Les yeux fermés, il ne prêtait guère attention aux discussions qui l'entouraient. Son esprit restait focalisé sur sa fille qui manquait, bien évidemment, à l'appel.
Autour du chef de la famille Yun se tenait deux autres individus. Assis sur le canapé d'en face, il y avait Fenris Yun, son fils et demi-frère de Fang. Et un peu plus loin, adossé contre le mur, attendait Cid Raines, son bras droit. Les deux individus ne se privèrent pas pour désapprouver le comportement de la retardataire.

- Elle ne prend vraiment pas les choses au sérieux. Pas une seule fois ! grogna Fenris en secouant la tête avec exaspération.

Ce dernier était le portrait parfait de son père. Arborant les cheveux noirs et les yeux verts d'un Yun et contrairement à Fang, il avait la peau blanche comme son paternel. Sa coupe courte et ébouriffé trônait au-dessus d'un visage fin et sévère. Sa carrure était grande, élancé et musclé alors que Fargas n'était qu'une montagne impressionnante de muscles. Et la deuxième différence entre le père et le fils était que Fargas domptait sa tignasse en arrière.

- Sans vouloir te manquer de respect, Fargas, je suis tout à fait d'accord avec ton fils, ajouta Cid en restant de marbre.

Fargas jeta rapidement un coup d'œil à son bras droit. Cid était son second dans le commandement de la meute de lycanthropes d'Oerba et ce, depuis plusieurs siècles déjà. Plutôt grand et musclé comme l'était la plupart des loups-garous, l'homme possédait des cheveux noirs dont quelques longues mèches retombaient sur son visage.

- Laissez-lui un peu de temps, rétorqua Fargas en haussant les épaules avec désinvolture, elle est encore jeune.
- Peut-être encore un peu trop jeune pour la mission que tu veux lui confier, père, compléta Fenris qui se redressa légèrement du dossier du canapé. Laisse-moi y aller à sa place !
- Négocier un traité de paix avec la meute de Bodum peut s'avérer complexe et dangereux, argumenta Cid en faveur de l'ainé des Yun.

Fargas rit en secouant la tête. Il connaissait mieux que quiconque les compétences de sa fille. Fang l'avait surpris bien plus d'une fois par sa précocité et ses talents. Même si cette dernière prenait souvent tout à la légère et ne pensait qu'à s'amuser, l'Alpha de la meute d'Oerba ne lui en tenait pas rigueur. Après tout, c'était une jeune femme qui découvrait à peine la vie. Il était normal qu'elle en profite, même si elle avait l'éternité devant elle. Mais ne sait-on jamais.
De part le fait que Fang avait rencontré et dominé sa louve à seulement six ans, était une preuve indéniable de son prodige. Un enfant lycanthrope standard aurait éveillé sa part loup qu'à l'adolescence. Et pour maîtriser la bête, il fallait la plupart du temps, attendre la majorité pour en avoir la force nécessaire. Même que certains n'y étaient pas encore parvenus et malheureusement, ceux-ci devenant trop dangereux, devaient se faire exterminer. On ne pouvait pas se permettre qu'un fauve sans muselière se promène en toute liberté.

- J'ai une totale confiance en Fang, elle ne me décevra pas, déclara Fargas d'un ton qui disait que le débat était clos.

Son fils s'adossa furieusement en passant la main dans ses cheveux. Fuyant le regard dominateur de son père, il montrait ouvertement sa désapprobation sur ce sujet. Pourquoi est-ce que son géniteur tenait-il absolument que ce soit Fang ? Lui aussi pouvait aller à Bodum et tenter de créer un pacte de non-violence. Il était bien plus expérimenté et plus âgé que sa jeune demi-sœur. Oh que oui, il avait au moins cent ans de plus que cette dernière.
Ce fut à cet instant que Fang décida de faire son entrée dans la demeure des Yun. Avec beaucoup de désinvolture, elle pénétra dans la pièce et alla s'assoir juste à côté de son ainé. Cependant, cette dernière fit toutefois attention à mettre une certaine distance entre eux. Ce n'était pas qu'elle n'appréciait pas son demi-frère, mais on ne pouvait pas dire non plus qu'elle l'aimait. A vrai dire, depuis sa naissance, elle n'avait jamais été proche de celui-ci.

- Tu es en retard, Fang, débuta Fargas qui préféra passer outre les grognements mécontents de son fils.
- Un petit contretemps, mentit la noiraude en ignorant elle aussi, Fenris. Alors, tu voulais me parler ?
- Tout à fait, j'ai une mission pour toi. A partir de demain, j'aimerai que tu ailles à Bodum et que tu conclus un traité de paix avec la meute résidant là-bas.

Fang haussa légèrement des sourcils avant de dévisager tour à tour toutes les personnes se trouvant dans la pièce. Cid ne broncha pas d'un poil et continuait de regarder vers la fenêtre. Tandis que Fenris fixait intensément ses pieds, la mâchoire crispée.

- Attends, t'es sérieux là ? reprit la noiraude un peu perplexe. Pour un pacte de paix, tu dis ? C'est un truc super important ça, non ? Pourquoi t'envoie pas Cid ou encore Fenris ? Ils ont bien plus d'expérience que moi et surtout, ils sont bien plus diplomatique que moi !

Son demi-frère émit un grondement approbateur et dédaigneux. Fang décida de laisser passer pour cette fois. Ce n'était pas nouveau que son frangin ne reconnaissait aucune valeur pour elle. Et de toute manière, elle s'en fichait. Au diable la fierté quand il était question d'un traité de paix, c'est-à-dire, éviter une guerre de clans.

- Il est temps que tu fasses tes preuves, ma fille, reprit le père de famille avec un visage ampli de tendresse. Tu prendras Vanille avec toi, elle pourra calmer le jeu en cas de problème.
- Vanille ? hoqueta Fang avec un demi-sourire. De tous les chamans du village, tu me laisses prendre la plus jeune qui est encore en apprentissage ? Effectivement, je me sens plus que rassurée.
- Vois cela plutôt comme un examen que vous devez passer ensemble.
- Père, pour la dernière fois, laissez-moi y aller ! intervint Fenris qui ne pouvait plus rester en silence. La vie de nos chamans est bien trop importante pour qu'on les laisse faire face au danger sans la meilleure protection.
- Quitte à devoir m'écorcher la langue, je suis d'accord avec lui, concéda la cadette des Yun en croisant les bras. Je ne voudrais pas qu'il y arrive quoique ce soit à Vanille. Je la protègerai jusqu'à la mort, certes. Mais s'il y a un moyen de ne pas la mettre en danger, je suis preneuse.
- Voyez ? Même Fang semble plus sage que vous, père.
- Silence, vous deux ! gronda doucement Fargas ce qui fit immédiatement taire ses enfants. Ma décision est prise. Fang prépare-toi, tu pars tôt demain matin.

Ses deux progénitures ne répliquèrent pas. Malgré son air calme et serein, chacun savait ce qui se cachait derrière ce masque de sérénité. Et cette chose était bien plus effrayante que n'importe quelle créature à leur connaissance.
Agacé, Fenris se leva brutalement et quitta la maison en claquant la porte derrière lui. Cid se redressa gentiment. La réunion terminée, il baissa légèrement la tête et prit congé à son tour.

Une fois seul à seul avec son père, Fang s'affala sur le canapé. Croisant les bras, elle dévisagea un instant son géniteur, ne comprenant pas pourquoi celui-ci tenait tant à ce qu'elle fasse ses preuves. Et comme lisant dans ses pensées, Fargas déclara :

- Je sais ce dont tu es capable et je voudrais que tu le montres au reste de la meute. Tu n'es plus une enfant, Fang. A présent, tu vas devoir assumer tes responsabilités.
- Et si je n'en ai pas envie ? rétorqua la noiraude avec un sourire narquois.
- Malheureusement, cela ne marche pas comme ça. Étant la fille de l'Alpha d'Oerba et qui plus est, l'une des plus dominantes de la meute, tu ne peux que porter les plus lourdes responsabilités sur tes épaules.
- Super... marmonna la noiraude qui se laissa tomber sur le canapé. Tu sais parfaitement que je suis incontrôlable...

Fargas se leva en soupirant. Lentement, il se dirigea vers la cuisine où il se prépara gentiment un café. Une fois la boisson chaude prête, il revint gentiment dans le salon. Mais au lieu de s'assoir sur son fauteuil, il préféra s'adosser à un mur. Après une gorgée bouillante de sa liqueur noire, il reprit :

- Tu n'es pas incontrôlable.
- Bien sûr que non, répondit Fang avec sarcasme. Contrairement aux autres, quand je pète un câble, il me faut plus de cinq chamans pour me maîtriser.
- Mais tu maîtrises tes émotions presque à la perfection. Et Vanille ne sera pas là pour te calmer-toi, je ne me fais pas d'illusion là-dessus, mais elle pourra apaiser tes interlocuteurs avec ses dons.
- Qu'est-ce que les lycans feraient sans leurs chamans ? rit la noiraude en se redressant et en s'étirant comme un chat.

Se relevant gentiment, la lycanthrope du clan Oerba se dirigea gentiment vers la sortie. Passant près de son géniteur, cette dernière lui sourit. Fargas caressa la joue de son enfant. Cette dernière se frotta avidement contre cette main. Puis, son père lui ébouriffa les cheveux. Fang grogna en feignant un air menaçant et se retira. Entre membres d'une meute, le contact physique était comme un besoin. Une manière de se rassurer, de marquer son appartenance avec ses congénères... Mais les loups-garous quémandaient surtout l'affection de leur Alpha.

- Je sais que tu me décevras pas, murmura Fargas lorsque sa fille quitta gentiment la maison.


Le lendemain, Fang et Vanille quittèrent Oerba en voiture. La rouquine semblait toute excitée, comme si elles partaient en vacance et non, en mission. Après quelques recommandations de la part de ses instituteurs, elle se sentait plus prête que jamais à faire ses preuves. Contrairement à cette dernière, la lycan semblait un peu moins optimiste.

- Ne t'inquiète pas, déclara Vanille d'un ton enjoué. Je suis sûre qu'il y a plein de jolies filles à Bodum.

La noiraude rit au commentaire de son amie. Si seulement ce n'était qu'un problème de femmes qui lui tracassait la tête. Malheureusement, c'était quelque chose de bien plus important. Se tournant vers son interlocutrice, elle lui fit une grimace avant de rapidement remettre son regard sur la route. Il y avait foule sur l'autoroute aujourd'hui – quoi de plus normal en plein été. Il fallait donc qu'elle fasse attention en conduisant.

- Et toi, cela te fait ni chaud, ni froid de te retrouver face à une meute de loups étrangers ? demanda Fang.
- En claquant des doigts, je suis capable de les faire ramper à mes pieds, exagéra Vanille en riant. Et surtout, tu es là pour me protéger. Je ne risque vraiment rien.

La louve-garou esquissa un sourire qui s'effaça rapidement. Les yeux droit devant elle, elle semblait être plongée dans ses pensées. La rouquine le remarqua immédiatement. Après tout, cela faisait plus de dix ans qu'elle côtoyait Fang. Et c'était sans exagérer de dire que cette dernière était sa meilleure amie. Elle la connaissait du bout des doigts.

- Fang... murmura doucement Vanille en fixant son interlocutrice. Tu ne me feras aucun mal. Ta louve ne s'échappera pas de sa cage. J'y veillerai personnellement.
- Qu'est-ce qui ne tourne pas rond chez moi, à ton avis ? questionna la noiraude en soupirant. Je vis en harmonie avec ma louve depuis mes six ans. Mais une fois qu'elle sort de sa cage, je n'ai aucun moyen de la restreindre.

Personne ne trouvait réellement une explication au problème de la fille de Fargas. Un loup-garou contrôlait parfaitement sa part animal. Mais il arrivait parfois que la bête s'échappe de ses chaînes, la plupart du temps lors d'une blessure grave ou durant la pleine lune. Pourtant, les lycanthropes finissaient toujours par reprendre le dessus sur le loup. Et dans certains cas difficiles, on pouvait faire appel à un chaman qui pouvait apaiser la créature avec sa magie.
Mais pour Fang, rien ne se passait ainsi. Dès que sa louve sortait, impossible de la faire rentrer dans sa cage spirituelle. La noiraude aurait pu user de toute son énergie, cela ne changerait rien. Et comme pour faire dans les marginaux, un seul chaman ne suffisait pas à la calmer. Il en fallait bien plus ! De ce fait, la jeune Yun s'était durement entrainée à ne jamais laisser son autre moitié prendre le dessus.
De toute manière, Fang n'avait perdu le contrôle que rarement, quatre ou cinq fois durant son existence. Mais c'était déjà bien trop pour la jeune femme.

- Émotive...
- Pardon ? reprit Fang qui sortit de ses rêveries.
- Tu es une personne très émotive, Fang, répéta Vanille avec un sourire. C'est ce qui fait ta force, mais aussi ta faiblesse.
- Tu veux dire que je suis une personne impulsive.
- Tout juste.

Après quelques heures de routes, les deux filles d'Oerba décidèrent de s'arrêter à un motel. Elles n'étaient plus qu'à une demi-heure de Bodum. Mais Fang préférait faire une halte avant afin de pouvoir faire un repérage des lieux. Elle préférait pouvoir connaître le terrain avant de se retrouver dans la gueule du loup.
Déposant leurs affaires dans la chambre qu'elles venaient de louer, Vanille s'empressa de s'approprier le lit de gauche. Telle une enfant, elle bondit dessus comme sur un trampoline. Le rire joyeux et excité, elle se laissa tomber sur ce matelas pas si dur que cela. Fang la regarda gentiment faire ces gamineries en souriant.
Puis, après avoir fini de poser son sac, la noiraude se dirigea vers la porte d'entrée. Sous le regard inquisiteur de son amie, elle se tourna et lui déclara :

- Je vais aller faire mon repérage des alentours de Bodum.
- Dis plutôt que tu as envie de courir comme une folle dans cette immense forêt, ricana Vanille.
- J'avoue, la dame qui cohabite en moi, a les pattes qui lui démangent.

Sur ces derniers mots, Fang quitta le motel. A peine avait-elle traversé la route qu'elle se trouva déjà devant les bois.


Bodum était une ville forestière totalement encerclée par les arbres. Rien de bien étonnant à ce qu'une meute ait élu domicile ici, pensa la noiraude. Avec une telle étendue de forêt, les loups pouvaient courir sans la moindre restriction. De toute manière, les lycanthropes n'aimaient pas beaucoup les grandes villes qui les empêcher de se dépenser sous forme animale. Un besoin quasi vital pour eux.
Après avoir marché quelques mètres dans les bois, Fang vérifia que personne ne se trouvait au alentour. Rapidement, elle se déshabilla. Puis, elle dissimula ses vêtements derrière un rocher. Ceci fait, elle s'accroupit au sol. Prenant une grande inspiration, elle sentit les battements de son cœur s'accélérer. La métamorphose n'était pas la vraiment agréable en soi. On sentait ses os craquer et se changer. Un processus douloureux, mais avec le temps, on s'y habituait gentiment.
Sa peau sembla la brûler. Serrant les dents pour ne pas hurler, Fang sentit son corps se disloquer. Depuis le temps, la métamorphose lui était devenue supportable. Ce n'était plus aussi ampli de souffrance que dans sa jeunesse, mais ce n'était pas agréable pour autant.
Deux minutes s'écoulèrent, mais pour Fang, cela avait paru être une dizaine de minutes. Sous la forme d'une louve, elle secoua son somptueux pelage noir. Après quelques étirements, elle pouvait entendre dans son fort intérieur, l'excitation de son autre moitié. La bête demandait de l'exercice ! Sans plus attendre, la lycan s'élança dans les bois.

Le vent fouettait sa gueule, une sensation extraordinaire que la louve savoura avidement. Accélérant la cadence, elle ressentait le besoin de se dépenser comme si cela allait réduire le poids de ses responsabilités. En tout cas, cette course effrénée lui permit de faire le vide dans son esprit. Et mieux encore, cela ravissait la bête tapie dans son être.
Dans son élan euphorique, Fang n'avait pas remarqué une étrange odeur. Mais dès que cela lui traversa l'esprit, elle se rendit compte que cette senteur métallique était un peu présente partout dans cette forêt. Cela donna un goût de fer rouillé sur la langue de la lycan. Perturbée, la louve aurait voulu s'interrompre dans sa course, mais sa moitié s'y opposa grandement.
Dans son inattention, Fang posa sa patte sur quelque chose de froid. A peine eut-elle le temps de s'en rendre compte, des crocs métalliques se refermèrent brutalement. La louve noire lâcha un jappement de surprise et de douleur.

Un piège à ours ! Bon sang, comment ai-je pu être aussi stupide ! grogna Fang qui savait parfaitement que se débattre n'allait pas être une solution.

Reprenant lentement son calme, la louve se rendit compte grâce à son odorat que d'autres pièges de ce genre se trouvaient un peu partout dans la zone. Pourtant, la jeune femme aurait parié que la chasse était interdite dans la forêt de Bodum. Apparemment, cela ne semblait pas déranger certains.
Que devait-elle faire ? Reprendre forme humaine ? Certainement pas ! Avec sa patte prise au piège, la métamorphose lui arrachera irrémédiablement le bras. Mais sous cette forme, il lui était pratiquement impossible d'ouvrir ces dents en fer. A moins qu'elle ne se blesse à plusieurs reprises. De toute manière, elle n'avait pas vraiment d'option devant elle.

Soudain, le son d'une feuille se faisant écraser sous une chaussure, retentit dans ses oreilles. Relevant furtivement la tête, Fang remarqua qu'une femme se trouvait devant elle. Une chasseuse ?
Sa louve intérieure commença à s'agiter et à vouloir prendre le dessus. Mais la noiraude la restreignit sans peine. Il ne fallait pas céder à la panique et analyser la situation. A commencer par cette femme. Grande et élancée, l'étrangère paraissait inoffensive. Sa chevelure qui retombait que sur son épaule gauche, était d'une couleur irréelle : d'un blond radieux proche du blanc, avec des reflets roses. Ses yeux étaient comme un océan glacial et envoûtant. Son visage sans expression où se dessinaient de fins traits, était d'une beauté renversante. Sa peau blanche paraissait douce et belle comme de la porcelaine.
Mais Fang ne se laissa pas tromper par la magnifique femme qui se tint devant elle. Cette dernière portait un uniforme policier de couleur kaki, celle que portaient souvent les gardes forestiers. Et si on devait se référer à la médaille qui ornait fièrement sa poitrine droite, cette femme était la shérif adjointe. Un bon point, elle n'était pas une chasseuse. Un mauvais point, elle devait être bien plus dangereuse qu'elle n'y paraissait.
Instinctivement, Fang se mit à grogner afin de prévenir l'étrangère qu'elle pouvait être dangereuse.

Rebrousse chemin, ma belle. A moins que tu ne veuilles que j'abîme ton joli petit minois.

La shérif adjointe se tendit face à la menace. Elle prit une profonde inspiration et tendit les bras avant de continuer lentement sa progression.

- Tout doux... Je ne te veux aucun mal...

Cette voix sonna comme une magnifique mélodie aux oreilles de Fang. L'étrangère se rapprochait de plus en plus. Elle aurait beau grogner de tout son soul, cette dernière...
Soudain, la louve ouvrit grand les yeux lorsque l'odeur de la femme lui parvint aux narines. Une senteur familière et apaisante. Comme parcourut dans terrible frisson, Fang crut que ses pattes allaient se dérober sous son poids. Comment n'avait-elle pas pu faire le rapprochement plus tôt ? Ce visage, ces cheveux, ces yeux...

Impossible...

Alors que la noiraude était frappée par une évidence qu'elle avait encore du mal à réaliser, un homme sortit de l'ombre des bois. Armé d'un fusil, ce dernier se rapprochait furtivement de Claire. Fang comprit le danger imminent. Tous les poils de son échine se hérissèrent et la louve grogna de plus belles. Apparemment, la blonde ne semblait pas se rendre compte de la présence de l'individu.
L'étranger braqua son arme sur la shérif adjointe et retira le cran de sûreté. Le déclic prévint Claire qui se retourna brutalement. Dans le mouvement, cette dernière avait dégainé son arme avec une rapidité déconcertante.

- Police ! Veuillez gentiment déposer votre arme !

Dans cet ordre, Fang ne sentit aucune peur, ni hésitation. Claire avait la tête froide et ne semblait pas craindre que la situation s'envenime. Bien au contraire, elle était prête à en découdre. Cela perturba la louve qui se demanda si cette femme était réellement celle qu'elle pensait reconnaître. Mais dans son fort intérieur, on hurlait que oui, c'était bien elle !

- Dernière somation ! reprit sévèrement Claire d'une voix froide. Déposez votre arme ou je tire !
- A en juger par votre uniforme, vous devez être l'adjointe du shérif, commenta l'étranger qui ne retira pas son fusil. Vous, vous déposez votre arme !
- Si vous savez qui je suis, votre raison devrait vous dire qu'il ne vaudrait mieux pas faire de bêtises.
- Je n'ai pas le temps de jouer avec vous. Baissez votre arme !
- D'accord, d'accord... Pas besoin de s'énerver...

Voyant que la blonde baissait les armes, Fang sentit un élan d'adrénaline l'envahir. Quitte à devoir s'amputer volontairement la patte, elle ne laisserait rien arriver à Claire. Cette ordure ne touchera pas un seul de ses cheveux, elle s'en fit le serment.

- Maintenant, retournez-vous ! ordonna le chasseur.

Lorsque la shérif adjointe s'exécuta, ce fut avec stupeur que la louve lut dans son regard. Elle manigançait quelque chose. Son pouls s'était légèrement accéléré, mais la blonde maintenait un calme déconcertant. Et pourtant, le fusil qui était pointé dans son dos pourrait déchiqueter sa chair en un fragment de seconde.
Puis, les choses se déroulèrent si vite. Sans même avoir le temps de dire ''ouf'', Claire avait déjà mis son adversaire à terre. Désormais en position de supériorité, elle pointait son arme contre la joue de l'homme.

- Jetez votre arme, dicta la blonde.
- Vous faîtes une grave erreur, rétorqua l'homme en jetant son fusil sur le côté.
- Ton erreur a été de croiser ma route ! termina Claire qui assomma le braconnier avec la crosse de son arme.

Sa louve intérieure hurla de fierté, faisant vibrer l'esprit de Fang. Lorsque la shérif se tourna à nouveau vers elle, la noiraude sentit son cœur battre à tout rompre. Plongeant son regard dans le sien, la lycan n'en revenait pas.

Cette assurance, ce courage et ce sang-froid... Bon sang, est-ce vraiment Claire ?

Alors que la blonde s'approcher lentement d'elle, Fang la scrutait longuement, complètement fascinée. Son être était mitigé par le doute et la certitude sur l'identité de cette femme. Et pourtant, cette odeur... Il n'y en avait pas de pareil et la noiraude le savait.
Lorsque la délicate main se tendit vers la louve, cette dernière ne put s'empêcher de la renifler. Aucun doute possible là-dessus, cette femme était belle et bien Claire Farron, son amie perdue. A ce constat, Fang ne put s'empêcher d'engouffrer sa gueule contre cette peau si douce. Elle avait envie de ce contact, elle en avait besoin. Plus que jamais, la jeune Yun se sentit apaisée.
Puis, Claire s'accroupit et posa ses mains sur le piège à ours. Mais au même moment, la lycanthrope vit que l'étranger était sorti de son inconscience. Pire encore, il était en colère et voulait se venger de la shérif adjointe.

Même pas en rêve, salopard !

Dès que Fang sentit que sa patte fut libérée et malgré les élancements de douleurs qu'elle ressentit, elle bondit en arrière en grondant furieusement. Ne prêtant plus attention à Claire, la louve sauta par-dessus cette dernière et atterrit sauvagement sur l'homme. Ce dernier réussit à esquiver son premier assaut, mais la bête arriva tout de même à planter sa terrifiante mâchoire contre l'épaule de sa victime. Resserrant sa prise, Fang était prête à déchiqueter son ennemi en morceaux et c'était ce qu'elle allait faire. Lorsque soudain, une voix féminine cria :

- Ne le tue pas !

Fang dévisagea un instant la femme. Elle ne voulait pas que la louve lui rende justice. Elle désirait cet homme en vie. Si tel était son souhait, la lycan s'y pliera sans rechigner. Lentement, elle recracha l'homme à terre. Puis, elle entendit une troisième personne se rapprocher des lieux. Il ne fallait pas qu'elle tarde.
Sans demander son reste, Fang partit le plus vite qu'elle put malgré sa patte blessée.


De retour au motel, la noiraude se sentit complètement épuisée. Elle ouvrit la porte de la chambre et pénétra dans la pièce. Soudain, Vanille qui était en train de regarder la télé, bondit hors de son lit et partit à la rencontre de l'arrivante.

- Qu'est-ce qui c'est passé ? demanda-t-elle avec un air inquiet. Ce n'est tout de même pas la meute de Bodum qui t'a fait ça, si ?
- Non, j'ai simplement été stupide, répondit évasivement Fang qui alla s'assoir sur un lit.

La rouquine la suivit et scruta la blessure à son bras droit. La plaie n'était pas profonde. En quelques heures, elle aura déjà commencé à cicatriser. Mais Vanille partit tout de même chercher du désinfectant et un bandage.
Alors que son amie s'occupait de son bras, Fang était complètement ailleurs. Son esprit se trouvait encore dans la forêt de Bodum, près d'une femme à la chevelure blonde. C'était elle... Oui, c'était bien elle ! Inconsciemment, la noiraude caressa le pendentif en forme de prisme de son collier. Du bout des doigts, elle touchait ce cristal que l'on lui avait offert. Que Claire lui avait offert.

- Alors ce repérage ? questionna Vanille dans le but de faire revenir sa camarade sur terre.
- Que ? Ah oui, le repérage... marmonna doucement Fang qui se tourna vers son interlocutrice. Ben, rien...
- Rien ? Qu'est-ce que tu as fabriqué tout ce temps alors ?

La louve-garou ne répondit pas et détourna le regard. La rouquine arqua les sourcils, surprise et perplexe. Pourquoi est-ce que son amie ne lui racontait pas ce qu'elle avait fait un peu plus tôt ? Ne se disait-elle pas tout depuis des années ?
Vanille ouvrit grand les yeux et attrapa l'épaule de la lycan :

- Ne me dis pas que tu es bêtement allée flirter avec une fille !
- Non... Mais non ! rétorqua Fang comme vexée.
- Si, tu as rencontrée une fille ! Et ce sourire-là, hein ? Fang, tu es irrécupérable !