Fragments 9

Le bruit du vent déchire ce silence paisible. Le son d'une respiration saccadée et fatiguée sème le trouble dans son esprit. Ce moment parait s'être figé dans un espace hors du temps. Ses yeux guettent une ombre, une silhouette, un ennemi…mais ils ne parviennent pas à déchiffrer quoi que se soit. Pas encore.

« Much ! Ils ont réussi à éviter tous les pièges ! Qu'est-ce qu'on fait ? »

Kate le regarde avec un air tendu sur ses traits blafards et attend ses instructions. Le guerrier ne peut s'empêcher de trouver la situation ironique, même après tous ces longs mois. C'est lui qu'on vient solliciter pour trouver des solutions. Ça, il ne l'aurait jamais cru même dans ses rêves les plus fous…

« Il faut réagir bon sang ! »

La voix grave de Petit Jean se manifeste elle aussi, impatiente. Much regarde le géant et marmonne quelque chose entre ses dents. Qu'est-ce qu'ils devraient faire maintenant ? Ils sont trois à leur campement secret. Tuck et Archer sont partis en mission depuis des heures et ne sont pas encore revenus. Trois contre…le fidèle ami de Robin des Bois ne sait même pas estimer le nombre de leurs ennemis. Quelques soldats du prince Jean ? Son armée ? Et comment auraient-ils pu les retrouver aussi facilement et déjouer tous leurs pièges pourtant si rusés ? Étaient-ce Tuck et Archer qui les avaient conduits jusqu'ici ? Non, c'était une théorie impossible.

« Laissez-moi réfléchir ! »

Much se prend les cheveux entre les mains d'un mouvement rageur. Qu'est-ce qu'il est censé faire ? Comment réagir ? Il ne s'est pas encore habitué au fait de devoir prendre la direction des opérations. Après tout, il a toujours été un suiveur, alors…Le hors-la-loi lève les yeux au ciel comme pou y déceler une réponse. Que faire ? Que ferait son maître s'il était là ?

« S'ils connaissent déjà tous nos pièges…nous allons leur en réserver de nouveaux auxquels ils ne s'attendront pas ! »

Ses yeux clairs affichent brusquement un air malicieux et fier. Much semble content de son idée et à en voir le visage de ses deux compagnons, ils en sont ravis eux aussi. Much a bien changé depuis la mort de Robin. Il est pourtant toujours le même, boudeur, souvent en train de geindre, toujours aussi fidèle, mais…son attitude a évolué, mûri. Les mois ont assagi son caractère et ses traits. Kate le contemple en hochant la tête, satisfaite de son idée et s'empresse de suivre ses ordres.

« Ils vont voir ce qu'ils vont voir ! »


« Eh bien, je croyais tout de même que nous serions mieux accueillis… »

Cette voix. Much ouvre ses grands yeux surpris en reconnaissant son timbre. Cela va faire tellement de temps qu'il ne l'a pas entendu, mais il le reconnaîtrait entre milles. Cet accent. Ce sarcasme léger avec une pointe de douceur. Le combattant se précipite vers la source de sa soudaine joie. Il découvre Djaq perchée au dessus d'une haute branche qui le fixe avec un sourire. Will se tient à ses côtés et le regarde lui aussi en souriant.

« Djaq ! Will ! »

Much court vers ses deux vieux amis qui sautent de l'arbre pour venir à sa rencontre. Il a le cœur gonflé d'un bonheur qu'il n'a pas ressenti depuis une éternité. Revoir ses frères d'armes le rend quasi euphorique et il s'empresse de les serrer tour à tour dans ses bras. Petit Jean fait de même et enlace affectueusement Djaq puis, Will de ses bras musclés. Une atmosphère amicale anime tout à coup la forêt dense de Sherwood. Quelque chose vient de renaître dans leur cœur. Un souvenir.

Le renouveau d'un espoir.

Robin des Bois n'est décidément pas mort.


« Alors, ça s'est passé comme ça… »

Will contemple le feu qu'ils ont allumé en début de soirée pour se réchauffer et est attentif au récit de Petit Jean et de Much. Il vient de découvrir les détails de la mort de leur ancien chef et sent son humeur devenir morose. Djaq est assise à sa droite et écoute avec une inquiétude non dissimulée, il sent sa peine, mais est incapable de la soulager de son fardeau pour le moment.

« Et depuis, tu es le chef…Much. »

L'architecte relève ses yeux vers lui avec un sourire en coin, fier. Ce choix pouvait lui sembler étrange au premier abord. Jamais, il n'aurait cru que le choix se porterait sur Much. Il aurait plutôt misé sur Petit Jean qui avait déjà été chef auparavant.

Djaq se lève lentement alors et s'approche de son vieil ami. Ses yeux brillent émus et satisfaits en le détaillant. Much ne porte plus son fameux bonnet et ses cheveux coupés courts à présent sont quelque peu en bataille. Ses habits sont plus sombres et son visage ne possède plus les mêmes traits qu'avant. Son regard, son allure, son cœur… tout avait gagné en maturité et c'était plus qu'évident.

« Oui, je sais qu'Archer aurait fait un meilleur chef, mais… »

Much est gêné par la manière dont ils le regardent tous. Il tente de changer de sujet, mais personne n'est dupe.

« Tu es le plus qualifié, Much. Tu es celui qui connaissait le mieux Robin, celui qui l'a suivi partout. Dans le combat, dans la peine, dans la vengeance. Tu le connaissais mieux que personne. Tu l'aurais suivi dans la mort avec joie s'il le fallait… »

Djaq place sa main sur l'épaule de son frère d'armes pour essayer de le délivrer de ses doutes. Il n'a rien à justifier, rien à expliquer devant eux. Bien qu'ils se soient toujours moqués de son drôle de caractère, ils ont toujours aimé Much et admiraient son dévouement et son grand cœur.

« Tu es celui qui a toujours su comment il fonctionnait. C'est pour cette raison que tu es le plus à même de transmettre les principes de Robin, Much. »

Celui-ci contemple ses deux amis, revenus de si loin avec émotion. Djaq et Will…Les revoir, les entendre, c'est tout ce dont il a besoin en ce moment. Il a besoin de retrouver l'origine même de Robin des Bois. De cette légende qui parcourt l'Angleterre et rend aux gens leurs espérances.

Réunis comme autrefois…

Ils sont Robin des Bois et continuent à vivre.


Much, un peu isolé du groupe, nettoie son arme malgré la pénombre qui va bientôt obscurcir le ciel. Partir quelques instants loin de ces retrouvailles lui semblait nécessaire. Peut-être était-il plus inquiet pour Archer et Tuck qu'il ne voulait le faire croire ? Ou était-ce autre chose… ?

« Et Allan ? »

Le nouveau chef ne peut s'empêcher de sursauter à l'appel de ce nom. Il n'ose pas relever la tête vers Djaq qui est venue à sa rencontre et qui le regarde pleine d'espoir. Comment lui décrire cette insoutenable situation ? Ce fameux moment où aucun d'entre eux n'a eu assez confiance en Allan pour le croire ? Cet instant où il est mort en pensant que ses amis les plus chers ne voyaient en lui qu'un traitre. Non…C'est impensable pour lui de relever les yeux vers le visage patientant de son amie.

« Much ? Dis-moi ce qui s'est passé avec Allan. Tu as évité le sujet. »

« Il est mort. »

Le fidèle ami de Robin des Bois détourne son regard et n'arrive pas à lui faire face. Il a honte de cette partie de son passé, tout comme le reste de la bande. Tous n'ont pas cru un vieil ami, en répétant qu'un traitre est et sera toujours un traitre…

« Il est mort...tout seul. »

Much serre les dents avec colère. Fureur contre lui-même. Contre la machination d'Isabella, contre le shérif qui avait tué leur brave ami, contre…

« En pensant… que personne ne le regretterait sur cette Terre. »

Les larmes de la Sarrasine glissent silencieusement sur ses joues. La peine ancre son cœur qui se brise sous l'effet de cette nouvelle. Allan mort… avec cette certitude ? Comment est-ce possible ? Il a pourtant prouvé sa bonne foi et a essayé de réparer ses horribles erreurs, toutefois…cela n'aurait pas été suffisant pour les convaincre ?

« Si tu avais été là, Djaq…Je suis sûr que… »

Much se retient de pleurer devant cet amer souvenir. Il se sent honteux et coupable de la mort d'Allan. L'avoir retrouvé sur le pont devant le château avant leur ultime bataille, constater son teint blafard et ses yeux sans étincelle n'arrêtait pas de hanter ses nuits et ses jours…

« Que quoi, Much ? »

Djaq est en colère et sait parfaitement le montrer. Son franc-parler lui a toujours valu le respect de ses camarades masculins qui voyaient qu'il ne fallait pas la considérer comme une femme sans défense, ni cran. Les membres bouleversés et tremblants de fureur de son amie étaient le coup de grâce à son âme. Leur méfiance avait tué Allan. Leur manque de confiance avait fait mourir le cœur de leur compagnon. Much le sait. Les autres le savent également et vivent avec cette répugnante conviction.

« Il aurait su qu'il y avait au moins quelqu'un qui le croyait et voyait en lui quelqu'un de bien. »

La combattante tombe à genoux devant la déclaration d'un Much en larmes. Elle est chamboulée, dévastée et n'a pas la force de se tenir encore debout sans trembler. Pourquoi les choses se sont-elles terminées de cette manière ? Si cruellement. Si horriblement. Much serre ses poings avec violence. Il veut finir son discours et dévoiler à la jeune femme ce qu'il a sur le cœur et ne peut pas partager avec les autres. A une époque, il se serait certainement confié à Robin, mais aujourd'hui… Il n'y a plus personne pour écouter ses ressentiments, ses secrets. Et tout se mure en lui dans un silence perpétuel et cruel.

« Allan aurait pu mourir heureux. »

Ces mots achèvent sa tourmente et, en même temps, brisent son cœur ainsi que celui de Djaq.

Ces paroles dévoilent sa tristesse infinie et son remord sans fond.

Ces larmes pleurent le souvenir d'un vieil ami.

D'un frère qu'ils avaient tous trahis.


Bien que le couple principal de mon histoire ne soit pas spécialement mis en évidence, j'ai adoré écrire ce chapitre. J'adore le personnage de Much, par exemple. Je le trouve…adorable :) et bien que l'idée qu'il devienne chef semble bizarre, elle m'est apparue spontanément. Je trouve que son personnage le mérite :p

Le passage avec Allan me paraissait nécessaire, car sa mort est vraiment arrivée brutalement et j'aurai voulu que l'on s'y consacre un peu plus dans la série.

J'espère que cela vous a plu. J'attends impatiemment vos impressions.

Kingaaa.