Soudain, un autre dragon s'éleva depuis l'arrière de la mairie. Celui-là était d'un orange étincelant.

« Hé, ce n'est pas du jeu », s'exclama le Docteur.

« Baisse-toi! » Cria Jenny.

Le dragon orange gronda et bomba le torse vers l'autre qui recula, grogna plus faiblement et émit un souffle glacé avant de reculer et de s'éloigner.

Rose ouvrait de grands yeux.

« Les dragons existent. »

« Indubitablement. »

« Les dragons existent vraiment. »

« Les loups-garous aussi », rappela Ten.

« Ouais… Ça surprend toujours la première fois.

Ils échangèrent des regards complices et tournèrent leur attention vers le dragon orange qui les toisait.

« C'est une drôle de coïncidence que le dragon ait établi son nid juste à la mairie ! » affirma le Docteur.

« Et où est-ce qu'un dragon établit son nid généralement? » Demanda Jenny.

« Je penserai à lui demander. »

« Quoi : pas d'encyclopédie dragonesque? Pas d'aventures avec un dragon? » S'étonna Rose

« Hum… non. »

« Une première? » firent Rose et Jenny.

« On peut dire ça. »

Attiré par l'éclat de rire des jeunes filles, le dragon gronda et les fixa. Il atterrit et replia ses ailes. Il était à peine plus petit que son congénère et ses longues pattes griffues traçaient de larges marques dans la glace. Rose plissa les yeux : non, ce n'était pas que les griffes. La glace avait l'air de… fondre sur son passage.

« Bon, il n'aime pas le dragon bleu, mais est-ce que ça veut dire qu'il nous aime », souffla Rose.

La porte de la mairie s'entrouvrit et un homme rondouillard vêtu d'une bonne dizaine de gilets, de capes et de manteaux leur fit signe de le rejoindre. Il souffla dans un sifflet et indiqua l'arrière de la mairie au dragon de feu qui secoua la tête et gronda doucement avant d'obéir.

« Oh, apprivoisé », dit le Docteur d'un ton léger.

« Si vous voulez, concéda l'homme rondouillard. Je m'appelle Sterwan Ysher. Je suis le maire de Solstice. Enfin, ce qu'il en reste. D'où venez-vous? »

« De très loin, dit le Docteur. Voici Rose, Jenny et je suis le Docteur. »

« Très loin : hors planète? »

« Euh, oui »

« Ils ont reçu notre SOS? »

« Euh… Je n'ai pas lu tous les rapports », dit le Docteur.

« Ils n'ont envoyé personne d'autre? »

« Je ne sais pas. »

« Et quel est le plan? »

« Le plan pour quoi? »

« Pour nous débarrasser des dragons des glaces. Dites, vous êtes sûrs que vous êtes là pour nous aider? »

« Bien sûr, dit le Docteur. Mais comme je n'ai pas eu le temps de lire chacun des rapports… Quand tout cela a-t-il commencé? »

« Il y a environ quatre mois. Les satellites météo ont dû se détraquer parce qu'il a commencé à faire très froid. Nous avons envoyé deux techniciens avec une navette pour effectuer les réparations. Ils n'ont jamais trouvé pourquoi les satellites avaient des problèmes. Et la navette a explosé lors de l'atterrissage à cause d'un dragon des glaces. Quelques-uns avaient été signalés, mais on n'avait pas pris au sérieux les témoignages. Les dragons ne sont pas supposés exister », s'excusa-t-il.

« Et l'autre dragon? Orange? », demanda Rose.

« Apparu de nulle part. Il est unique. »

« Et vous l'avez apprivoisé? »

« Pas eu besoin. Il répond aux coups de sifflets et à certains ordres pas compliqués. On lui a fait une place derrière la mairie, là où se trouve la plus grosse fournaise de la ville. Et heureusement qu'il est là parce qu'on ne serait plus là aujourd'hui. Il a repoussé une bonne vingtaine d'attaques des dragons des glaces. Ils ne l'affrontent pas et finissent toujours par reculer. On l'aime bien, notre dragon. Mais je ne sais pas combien de temps on pourra tenir comme ça. Il faut remettre en route les satellites. »

« Avez-vous accès aux contrôles des satellites ici? »

« Bien sûr. Ce n'est pratiquement que pour ça que la mairie a été construite en dur. Le matériel électronique n'apprécie pas le taux d'humidité de Tropica alors l'isolation est parfaite. »

« Et combien y a-t-il de personnes ici? »

« Environ 1700. »

Rose et Jenny se regardèrent, étonnées.

« Oh, c'est construit en sous-sol, lui expliqua Ysher. Au départ, c'était une station d'observation, puis quand la colonisation a été décidée, tout a été aménagé pour servir de base. À la dernière seconde, l'astroport principal a été déplacé au pied des Ombrageuses. Il y avait moins d'arbres à couper et le sous-sol était plus stable. Alors le bâtiment a été transformé une fois de plus en réserve, en mairie, en hôpital, en tout ce qui était nécessaire. Quand les dragons sont arrivés, on a rouvert les niveaux inutilisés. On est un peu à l'étroit, mais pas trop. Et on a du chauffage et de la nourriture. On est chanceux. »

« De la nourriture pour combien de temps? »

« C'est une partie du problème. On a pu cacher ce fait aux habitants, mais ça ne saurait tarder. D'ici une semaine ou deux… On a envoyé un SOS, mais comme les circuits de communication ont gelé ou que les antennes sont tombées sous le poids de la glace, nous n'avions pas moyen de savoir que vous arriviez. »

« Je veux voir les circuits de communication avec les satellites. »

« D'accord, mais ils ont gelés. Vous auriez dû en profiter pour leur jeter un œil quand vous êtes arrivés en orbite. »

Le Docteur, lunettes sur le nez, tripatouilla les contrôles, en soniqua discrètement quelques-uns et un des écrans consentit à s'illuminer.

« Oh! Vous avez réussi! »

« Non, j'ai juste rallumé le système. Je ne reçois pas d'informations sur les satellites. C'est comme s'ils n'étaient pas là. »

« Il peut s'agir d'une panne. »

« Non, fit le Docteur pensivement. Je recevrais de la friture ou des bips, des couacs… n'importe quoi. Là, je ne reçois même pas une onde porteuse, comme s'ils n'étaient pas là. Ou tous éteints. »

« On ne peut pas les couper. Au pire, on peut les débrancher du réseau central, mais ils ont une autonomie de huit cents ans. Ils sont prévus pour pouvoir être remplacés individuellement sans problème ou pour compenser la perte ou le mauvais fonctionnement d'un ou deux d'entre eux. Vous comprenez? »

« Bien entendu, un circuit planétaire standard. »

« Et les dragons, dit Rose. D'où viennent les dragons? Est-ce qu'un vaisseau aurait pu en amener ici par hasard? Et ils auraient été libérés ou se seraient échappé? À moins que ce ne soit une race indigène? »

« Hé, on en aurait vu avant ça! Ça fait près de soixante-dix ans que nous sommes installés ici. »

« Je ne crois pas tellement aux coïncidences. La température a commencé à diminuer brutalement et les dragons sont apparus, c'est ça? »

« Mais il aurait fallu des centaines, des milliers de dragons pour avoir un impact aussi rapide sur toute une planète, objecta Rose. Et le tout s'est fait très rapidement. Le papillon… »

« Mouais… Et quel est le rapport avec votre dragon apprivoisé? » compléta Jenny.

« Nous l'ignorons, affirma Ysher avec tristesse. Un jour, il y a un peu moins de trois mois, quand la glace commençait à être vraiment épaisse, nous avons vu un éclair orange dans le ciel et le dragon est arrivé. Il s'est installé ici et n'en bouge pas. »

« Qu'est-ce qu'il mange? »

« Rien. »

« Pardon? »

« Personne ne l'a vu se nourrir, mais il ne quitte pas les alentours. Il se contente de chasser les dragons des glaces qui s'approchent trop. Sa présence maintient la glace à un niveau raisonnable. »

« Raisonnable », s'exclama Rose.

« Vous devriez voir la capitale. Juste avant que les communications soient interrompues, ils affirmaient qu'une pellicule de glace de plus d'un mètre recouvrait tout et continuait à épaissir. Ici, ce n'est encore qu'une dizaine de centimètres… Et encore. »

« Donc le dragon orange réchaufferait l'atmosphère. »

« Oui, confirma Ysher. Mais il semble avoir besoin d'une source de chaleur extérieure pour survivre, d'où l'énergie que nous mettons à alimenter la chaudière. Si nous ne l'avions pas, nous aurions besoin de beaucoup plus de chaleur. Le dragon est capable d'en produire beaucoup à partir d'un peu. Alors, nous en prenons soin. »

« Mais pourquoi est-ce qu'un dragon combattrait les autres? Et pourquoi se rangerait-il du côté des humains? »

« Parce qu'ils nous aiment bien », lança Rose.

Le Docteur fit la moue.

« Je peux le voir? »

« Le dragon? »

« Oui. »

« Nous l'appelons Bert. »

« Pourquoi ? », demanda le Docteur avec surprise.

« Ben, on ne pouvait pas continuer à dire le dragon orange. Et puis, Bert, c'est sympa, comme nom. »

« Pour un animal domestique, peut-être. Un dragon a besoin d'un nom »…commença le Docteur.

Jenny lui donna un coup de coude.

« Si Bert est d'accord, je serai enchanté de faire sa connaissance », dit-il avec entrain.

La bête orangée leva son long cou lorsqu'ils sortirent dans l'arrière-cour.

« Hello, Bert », dit le Docteur avec amabilité.

Le reptile renifla et gratta le sol de sa patte droite. La cour était entièrement dégagée de neige et de glace et les mouvements du dragon avaient tracés une fosse peu profonde où il se blottissait.

« Ce truc n'est pas ordinaire », murmura le Docteur.

« C'est un dragon, un vrai dragon », répliqua Rose avec émerveillement.

« Mais pourquoi un dragon? Pourquoi pas un ours polaire? Ou un pingouin? C'est mieux adapté au froid et à la glace », s'étonna Jenny.

« Peut-être que le dragon orange est supposé cracher du feu et les dragons bleus de la glace », fit Rose.

« Quoi? D'où te vient cette idée? » demanda le Docteur.

« Tout le monde sait que les dragons crachent du feu. »

« Pas les dragons bleus », affirma Jenny.

« Quelqu'un a oublié de leur dire », dit Rose avec autant de sérieux que possible.

« S'il-vous-plaît », dit le Docteur en levant les yeux au ciel.

Mais il ne put s'empêcher d'ajouter : « Les dragons vont à l'école des dragons pour apprendre ces choses-là! ».

Rose et Jenny gloussèrent, mais le dragon, intrigué par ce son, tourna son attention vers elles. Rose en fut assez impressionnée et ravala sa salive. Le Docteur avança et essaya de faire des risettes à la bête géante.

« C'est un beau dragon, oui, un beau dragon. »

Comme un dresseur d'animaux. Ou un dompteur de lions. Rose retint son souffle, mais le dragon se contenta de gronder doucement sous la main du Docteur. Décidément, il savait tout faire! Le Docteur retira sa main rapidement et souffla dessus.

« C'est chaud! Très, très chaud. Oui, brave bête. Tu ne serais pas du genre à cracher des flammes, n'est-ce pas? »

La bête pencha la tête, à l'écoute des mots qui n'avaient sans doute aucun sens pour elle. La voix du Docteur était intéressante, mais sans signification. Le dragon inspira et son poitrail brilla d'une belle lueur en même temps qu'une bouffée de chaleur enveloppa le Docteur. Il renifla, toussa un bon coup et tapota le museau du dragon qui ouvrait de grands yeux.

« Non, non, ça va… Faudra prévenir la prochaine fois », ajouta-t-il en toussant à nouveau.

« Docteur? »

« Non, non, ça va… C'est juste… le gaz de sa chaudière interne… »

Il repartit pour une quinte de toux et le dragon grommela en le poussant doucement vers la porte de la mairie. Rose commençait à croire que le dragon était un peu plus intelligent qu'elle ne l'avait cru. Et sans doute avait-il compris une partie de ce que le Docteur avait dit. Il lui avait demandé s'il crachait du feu, il lui avait montré qu'il crachait… du gaz chaud.

« Maintenant, les satellites. »

« Quoi? »

« Il faut retourner au TARDIS et aller jeter un coup d'œil sur les satellites. »

Le dragon fit claquer ses ailes et provoqua une bourrasque qui les aspira vers lui. Rose, Jenny et le Docteur boulèrent sur les pattes du reptile géant.

« Quoi? »

Le dragon gronda et se déplaça, bloquant le chemin de la porte. Il montra les dents et frappa le sol, deux pattes à la fois. Ysher sortit rapidement, inquiet pour son dragon. Mais ce dernier battait de la queue et fouettait l'air de sa tête. Le trio se fit tout petit, mais la bête ne semblait pas en colère, simplement décidée à ne pas les laisser partir. Le maire siffla à plusieurs reprises, mais le dragon l'ignora. Pour finir, le Docteur s'exclama qu'il n'irait pas voir les satellites. Il dû se répéter à plusieurs reprises pour calmer le dragon. Mais il réussit ce que les coups de sifflets n'avaient pas pu. Le dragon se reprit et trottina, assez légèrement pour son gabarit, vers son nid et s'y blottit, le nez pointé vers le Docteur.

« Qu'est-ce que vous avez fait, demanda Ysher avec inquiétude. Il n'avait jamais fait ça! »