Chapitre 6

Le trio tourna la tête en direction d'une porte vitrée indiquant en grande lettre blanches : 10 - Collection Echantillons. Ten et Jenny s'y précipitèrent. La jeune fille fut la première à poser sa main sur la poignée. Elle ne s'ouvrit pas. « Il fallait s'y attendre ! » dirent en même temps la brunette et le Docteur. Ils fouillèrent alors en même temps dans leur poche, sortant leurs tournevis sonics. Se rendant compte de l'étrangeté de la situation, le Docteur rangea lentement le sien et laissa Jenny démontrer son savoir sur le verrou, qui s'ouvrit instantanément. Une fois de plus, il nota à quel point les comportements de Jenny étaient un écho des siens. Il se garda de le mentionner et, « tennant » la porte grande ouverte, il laissa passer les jeunes femmes devant. Ce ne fut qu'après qu'il se rendit compte que ce geste galant aurait pu être dangereux, ne sachant ce qui pouvait se cacher de l'autre côté.

Une fois à l'intérieur, la température leur parut à tous plus supportable. Mais ce qui s'étendait face à eux n'était pas encourageant : une infinité de couloirs, entourés de centaines d'étagères hautes de plusieurs mètres, couvertes de millions d'échantillons.

-A part ça, ils ont tout vidé ! cita Jenny, les yeux ronds.

-Ça risque d'être un petit peu plus long que prévu ! fit Ten tout excité. Ils avançaient lentement, observant avec attention chaque objet présent sur les étagères. L'inspection s'annonçait longue !

-Je commence vraiment à avoir l'impression de vivre toujours la même chose, se désespéra d'un coup Jenny. Des labyrinthes, des labyrinthes et encore et toujours des labyrinthes.

Ce n'était là qu'une simple analyse de la situation, et ils devaient bien se l'avouer, ils avaient toujours adoré ces couloirs interminables à la recherche d'une chose inconnue. Pourtant , ni Ten ni Rose ne la contredirent. C'était la première fois qu'il entendait la jeune femme se plaindre,. Ce n'était pas la première fois qu'elle révélait à haute voix leurs plus profonds sentiments bien que pour le coup, ils sentaient qu'il y avait quelque chose de plus profond dans ce qu'elle venait d'exprimer. . Cela les surprenait toujours, mais ils avaient réussi à le lui dissimuler jusqu'à maintenant.

-Il n'y a donc que ça dans l'univers ! continua-elle. C'est vraiment incroyable ! A croire que J.K. ou Spielberg n'ont rien inventé. Avec ses entrepôts sans fin, on dirait vraim...

Un éclair marron en Converses l'interrompit. Comme si cela avait été inscrit dans les gènes de tous ses compagnons ou qu'ils avaient été conditionnés à réagir de la même façon, Rose échangea un regard avec Jenny et, sans plus réfléchir, elles prirent le même chemin au pas de course. Le Docteur avait déjà plusieurs dizaines de mètres d'avance sur elles. Elles arrivèrent à gagner du terrain quand il s'arrêta pour examiner quelque chose avec intensité, mais au moment où elles espéraient le rejoindre, il reprit sa course de plus belle. Il avait apparemment mit le doigt sur un indice, mais lequel ?

Il tourna à gauche, puis à droite, et encore à gauche. Elles ne le quittaient pas d'une semelle, tentant de ne pas le perdre lorsqu'il piquait l'un de ses impressionnants sprints. Enfin, elles le virent tourner une dernière fois à gauche alors qu'il était encore à une bonne dizaine de mètres d'elles. Lorsqu'elles le rejoignirent, elles manquèrent de peu de le renverser. Le Docteur était immobile, passant frénétiquement les mains dans ses cheveux.

-Docteur ? demanda Rose.

Il ne répondit pas.

-Docteur ? réitéra la jeune femme, une pointe d'angoisse dans la voix.

-Les toilettes…

-Quoi ? demanda Jenny.

-Ca indiquait les toilettes… répéta le Docteur en se retournant vers les deux femmes, une main toujours dans les cheveux, l'autre pointant une porte avec un signe plus qu'évocateur.

-Oh…Oh…NON… Tu veux dire que nous avons couru dans ce maudit entrepôt, suivant les indications des toilettes ?

Il regarda Jenny droit dans les yeux. Les mots n'étaient pas nécessaires.

Ce fut au tour de Jenny de se passer sa main dans ses cheveux. Rose ne put s'empêcher de remarquer la similarité.

-Et tu sais où nous sommes ?

-Je n'en ai pas la moindre idée… Enfin, quand je dis que je n'en ai pas la moindre idée… Je sais que nous sommes sur Tropica et dans un entrepôt et…

-Vous voulez dire que nous sommes perdus ? demanda Rose

Il ne répondit pas, une fois de plus son regard fit passer le message : «Désolé. Je suis vraiment désolé. Euh… quelqu'un a une petite envie ? »

-Non, mais c'est pas possible. Quand je pense que je devrais être en train de voir une pièce de théâtre, une délicieuse pièce de théâtre ! Mais non, je suis là, coincée sous la terre, parce que tu n'as pas posé de questions. Les hommes sont vraiment incroyables. Vous ne demandez jamais votre chemin et voilà dans quelles situations vous vous retrouvez. Et dans lesquelles vous nous mettez devrais-je dire… Ariane m'avait prévenue : mettre un homme dans un labyrinthe, rien de plus dangereux. Enfin, il faut l'avouer, elle m'avait aussi dit de toujours emporter un fil… ce que je n'ai bien évidemment pas fait…

Jenny marchait de long en large dans le court couloir. Elle était agitée comme jamais et ne pouvait s'empêcher de hurler en s'exprimant.

Rose et Ten ne l'avaient jamais vue dans un tel état. Ni l'un ni l'autre n'osaient dire quoi que ce soit. Elle qui était d'habitude si calme et si tranquille, même dans les moments les plus terribles. Elle qui savait tempérer ses émotions, quelque soit la situation. Le Docteur trouvait ses réactions exagérées comme si elles prédisaient quelque chose, une chose terrible, imminente. Peut-être devinait-elle ce qui allait se passer. Il la regarda, la fixa. Non, rien dans son regard ne laissait présager qu'elle savait quelque chose. Il commençait à bien la connaitre. Ils avaient déjà vécu plusieurs aventures ensemble, mais jamais il ne l'avait vue dans un tel état. Pourquoi ? Un grondement sourd semblant provenir des profondeurs de la terre le tira de ses réflexions. Jenny se tut instantanément, la bouche grande ouverte. Rose s'immobilisa, aux aguets. Les trois regards se croisèrent et le Docteur n'eut pas le temps de dire son 'Courez qu'il sentit le sol vibrer sous ses pieds, l'étagère devant lui vacilla. Rose s'élança vers l'avant juste au moment où l'étagère crevait le plancher et plongeait dans le vide. Rose se jeta vers l'avant, s'étalant quelques mètres plus loin, en sécurité. Mais il n'en fut pas de même pour Jenny et le Docteur.

Le sol se déroba sous les pieds de Ten, lui laissant juste le temps de s'accrocher à un des barreaux de l'étagère restée bloquée devant lui. Jenny s'était recroquevillée dans un coin près de la porte des toilettes, regardant avec appréhension son Docteur en très mauvaise posture et le sol qui continuait à s'effriter. Elle essaya de l'aider, se maintenant avec précaution à une étagère encore debout. Le Docteur lui hurla de ne pas bouger, mais elle ne l'écouta pas.

Alors qu'elle n'était plus qu'à quelques centimètres de la main de Ten, l'étagère se renversa, emportant la jeune femme dans sa chute. Le Docteur lâcha à demi sa prise, réussissant à attraper la main de Jenny au vol. Toutefois la barre se plia un peu et, à cause du léger mouvement de balancier du Seigneur du Temps, glissa par son col et le maintint suspendu, l'obligeant à garder la tête de côté pour éviter de s'assommer. Ten ne pouvait estimer à quelle distance se trouvait le sol en dessous d'eux.

Jenny se balançait au dessus du puits, retenue seulement par le bras du Seigneur du temps. D'un regard, il lui fit comprend qu'il allait la lâcher, afin qu'elle s'accroche à sa taille. Il pourrait ainsi assurer sa prise et tenter de remonter grâce à ce bout de tuyau qui mettait en péril les coutures de son manteau bien-aimé. Plus haut, Rose essayait de comprendre ce qui se passait, de trouver un moyen de leur venir en aide. Ils ne pouvaient répondre, tout du moins pas tant qu'ils seraient dans cette position plus qu'inconfortable.

Dans un mouvement de balancier plus contrôlé, il remonta Jenny le plus près possible de son torse. Il la lâcha et une demi-seconde plus tard, il sentit les bras fins de la jeune femme l'enserrer avec vigueur. Rapidement, il agrippa avec plus de force la barre de fer et soupira de soulagement. Un problème de réglé. Au suivant. Ils étaient peut-être dans une position un peu moins périlleuse, mais ils n'étaient pas sortis d'affaire pour autant. Il hurla à Rose que tout allait bien et l'entendit grommeler qu'ils avaient intérêt à rester vivants. Il l'entendit ensuite s'approcher en passant par-dessus l'étagère effondrée.

Ce fut à cet instant qu'il sentit que la situation basculer. En fait… de glisser vers une autre sorte de danger. Toujours accrochée à sa taille, Jenny se maintenait fermement sans pour autant l'étouffer. Mais alors qu'elle lui criait qu'elle était désolée de ne pas l'avoir écouté, il sentit son pantalon glisser lentement le long de ses jambes. Jenny descendait au même rythme avec un petit cri d'horreur. Elle essaya de rependre sa prise mais c'était tout simplement impossible. La barre de fer continuait à plier, ses forces déclinaient rapidement et sa dignité semblait décroître à la même vitesse. Rose avait le bras tendu dans sa direction pour l'aider à remonter, mais il ne pouvait pas libérer une de ses mains pour l'attraper. Les muscles de ses épaules étaient sur le point de se déchirer.

Le pantalon continuait sa lente descente, jusqu'aux chevilles du Docteur. Jenny essayait tant bien que mal de ne pas lâcher prise, mais elle ne pouvait s'empêcher de penser au comique de la situation : elle, en train de déshabiller involontairement son Docteur, la tête pratiquement entre ses genoux dénudé. Mais le moment était loin d'être amusant. Elle sentait que son Docteur commençait à fatiguer, que son poids n'aidait pas. Elle savait bien qu'elle n'allait pas pouvoir remonter, que ses bras craqueraient avant et qu'ils tomberaient tous les deux. Elle ne voyait pas ce qui se passait au-dessus d'eux mais devinait que Rose était en train de faire son possible pour les aider. Il était primordial qu'elle y arrive. Elle entendait le Docteur débiter des paroles qu'elle n'arrivait pas à comprendre tant sa respiration bourdonnait dans ses oreilles.

Elle appuya une seconde sa tête entre les genoux de Ten, demandant silencieusement son pardon pour ce qu'elle s'apprêtait à faire. Il comprit immédiatement son geste.

-Jenny ?...Jennnnyyyyyyyyyyyyyyy….NOOOOOOOOOOOOOOONNNN…. !

Jenny lâcha prise, silencieusement, se remettant au destin et à l'inconnu.

Rose se pencha en avant, la bouche ouverte, n'arrivant pas à crier. Le Docteur rajusta sa prise et se tourna vers la sombre faille. Il ne sut s'il devait être soulagé d'entendre un bruit sourd au bout de deux secondes. Jenny n'était probablement pas réduite en bouillie quelque part dans ces ténèbres.

Il cria à nouveau le prénom de sa protégée, mais rien ne lui revint, si ce n'est l'écho de sa propre voix. Il ne pouvait la laisser. Il devait la retrouver. Croisant le regard de Rose au-dessus de lui, il quêta muettement son approbation.

-Oh, non, non, non, vous n'allez pas sauter ! On va trouver une corde…

Ils pouvaient peut-être sacrifier son manteau et s'ils…

Il avait le sourcil levé, tous les muscles de son visage crispés, une expression terrible dans le regard. S'il avait pu hurler sa rage, son impuissance et sa culpabilité, Rose serait devenue sourde.

Elle hocha la tête. D'accord. Pas moyen de négocier dans cet état. Sauf sur un point.

-Dans ce cas, je viens avec vous.

-Oh que non. Vous n'avez pas besoin de me suivre dans tous les pièges que recèle l'univers. Je vous ai invitée à visiter l'espace, pas à trouver l'endroit parfait pour…

D'un bond, elle se jeta dans le précipice, lui coupant instantanément la parole. Elle se retrouva agrippée à lui comme l'avait été Jenny quelques secondes plus tôt. Ils restèrent accrochés ensemble un moment, puis le Docteur et elle basculèrent ensemble dans la fosse. Sans un son.