Le Docteur se trouvait face à un globe de verre, contenant deux récipients, renfermant très certainement ce qu'ils cherchaient. Les deux jeunes filles se regardèrent, un peu décontenancées… Le compliment ne leur était apparemment pas adressé…
Mais lorsqu'elles se concentrèrent à leur tour sur le nouvel intérêt du Seigneur du temps, elles comprirent pourquoi les termes du Docteur étaient parfaitement appropriés.
Chaussant ses lunettes, le Docteur s'approcha de l'immense bocal. L'intérieur était rempli d'un liquide transparent, dont l'aspect iridescent était régulièrement brouillé par une envolée de bulles. Les deux récipients étaient plongés dans ce liquide et contenaient chacun un énorme élément, très différent et pourtant très semblable. Le premier était bleuté, le second orangé, et la forme ne laissait pas planer l'ambiguïté. Là, déposés dans cette étrange machine bouillonnante reposaient, et ce certainement depuis des années, deux œufs de dragons. Et apparemment, un de chaque espèce volant actuellement dans le ciel de Tropica II !
Tournant autour de l'imposante machine ronflante et sifflante, le Docteur inspectait consciencieusement chaque élément de cette bouilloire géante. Au-dessus de chaque œuf se trouvait un enchevêtrement de câbles et de tuyaux. Ils rejoignaient, à plusieurs mètres dessus d'eux, un énorme tuyau métallique qui, perforant le plafond gris, semblait rejoindre la surface. S'approchant d'un cadran protégé par une plaque de plastique ou l'équivalent, il commença à détailler les nombreux boutons qui se présentaient à lui. Puis, retirant ses lunettes, il se mit à regarder tour à tour le boîtier et l'aquarium brouillé de bulle, ne remarquant pas que les filles étaient, tout comme lui, à la recherche d'indices expliquant le pourquoi du comment de la raison de cette imposante machinerie.
Sur un des murs arrondis de la salle, Jenny repéra une suite d'images, apparemment une sorte d'explication picturale pour le fonctionnement de la machine. On voyait la machine et des dragons, bien identifiables malgré les couleurs un peu passées, ainsi que des symboles, des graphiques, peut-être même des constellations. Est-ce que le Docteur n'avait pas parlé d'une saison des pluies qui durait des mois ? Et si jamais, en installant les satellites météo, ils avaient bouleversé (encore) la planète ? Si les dragons étaient un moyen d'autodéfense de la planète ? Au bout de quelques minutes, elle appela le Docteur :
« Euh, Doc, je crois que cela te serait un peu utile… «
« Quoi ? »
« Viens et regarde… » fit-elle en le tirant doucement par la manche.
Elle le plaça juste en face du mur :
« Alors, qu'est-ce que tu dis de ça ? »
Remettant ses lunettes, le Docteur posa pratiquement son nez sur le mur. Il comprit rapidement qu'il s'agissait là d'un moyen de contrôler la température à l'intérieur de l'édifice. Il comprit aussi qu'il y avait là une façon de sauver la planète de la menace que représentait le dragon des glaces et de contenter par la même occasion ce bon vieux Bert. Il effleura les dessins et les gravures, calculant à voix basse et saisissant instinctivement toute la portée et la nature des trajectoires. Damnés satellites. Les humains étaient capables d'engendrer les pires catastrophes en ne sachant même pas ce qu'ils faisaient.
Les filles restaient immobiles devant la danse étrange de leur Docteur autour des oeufs. Il tournait, revenait, se passait la main dans les cheveux en se mordant la lèvre, s'approchait d'une myriade de boutons, regardait de nouveau les œufs. Il n'était pas nerveux, juste en pleine réflexion. Mais, subitement, pour Jenny, une chose se mit à clocher avec cette cloche de verre.
D'un coup, il sortit son tournevis.
« Docteur, que vas-tu faire ? » s'écria Jenny.
« Ne t'en fais pas, ma grande, rien de bien dangereux… »
« Quoi ? »
Sans répondre, il pointa son sonic sur ce qui semblait être le moteur de la machine, qui grésilla fortement, avant de se calmer subitement. L'ensemble des capteurs atteignit son maximum.
« Nous devons récupérer ces œufs ! » commença Ten. « Mais nous ne pouvions le faire sans une petite manipulation de la couveuse » continua-t-il dans un clin d'œil en montant au petit trot une petite poigné de marches permettant d'atteindre le haut de la cuve. « En les retirant, nous aurions coupé instantanément le mécanisme et, dans ce cas, nous aurions eu tous besoin d'une petite laine supplémentaire… »
Il plongea allègrement les mains dans l'aquarium et retira le premier « petit ». Il l'apporta avec précaution à Rose qui le récupéra avec le même soin. Réitérant son action avec le bébé bleu, il le déposa délicatement dans les mains tendues de Jenny.
Au moment de recevoir l'œuf, Jenny sursauta. La blessure du Docteur, aussi bégnine soit-elle, s'était pourtant mise à saigner abondamment.
« On ne peut laisser ça comme ça, Doc ! » dit-elle en lui rendant l'oeuf.
Elle fouilla dans son sac en sorti un pansement qu'elle appliqua consciencieusement sur l'égratignure.
« Ce n'est rien du tout, grimaça-t-il lorsqu'elle colla le sparadrap. « Simplement, ce liquide rend probablement la cicatrisation moins rapide, rien d'autre… »
« Ta ta ta… Tu te laisses soigner !… »
Il se tut et la regarda tendrement.
« Voilà, c'est tout bon ! »
« Merci, docteur », s'exclama le Docteur en souriant.
Il donna l'œuf à Jenny et son regard devint soudainement tout pétillant. Il venait de comprendre tout, absolument tout. Mais pour arranger les choses, il devait sortir d'ici. Ils devaient tous sortir d'ici.
Le chemin d'arrivée n'était certainement pas celui du retour. Et la salle de l'incubateur n'avait pas de sortie. S'engouffrant malgré tout dans le tunnel – le même par lequel ils étaient arrivés – le Docteur reprit sa course folle… sans se rendre compte que le précieux chargement des filles leur empêchait de suivre le rythme. Revenant sur ses pas avec un sourire un peu gêné, exprimant une excuse qui ne sortirait jamais, il leur fit signe du pouce :
« Je crois que c'est par là… » dit-il légèrement.
Il repartit mais moins rapidement. Elles le suivirent, sans à-coup, tout en douceur. Arrivés à l'endroit de leur chute, puis le dépassant, ils découvrirent un autre chemin. Ils s'y engagèrent sans trop de crainte. Le plus dur était passé, mais le chemin était plus long que prévu. Par chance, il n'y avait qu'une seule voie possible, ce qui annulait le risque de se perdre.
Le silence total les entourait et seul le son de leur pas résonnant sur la gaine métallique brisait cette atmosphère angoissante.
Jenny avait retrouvé son calme. Le Docteur l'avait bien évidement remarqué, mais se gardait de toute réflexion. Il pensait en son for intérieur qu'elle avait dû ressentir l'accident en préparation. Ce n'était pas la première fois qu'il notait cette faculté à sa petite protégée. Cela expliquait pas mal de choses… mais pas comment elle avait réussi à avoir ce pouvoir… Un don venu de ses voyage dans le temps ?
Soudain, un bruissement lointain, régulier et puissant leur parvint. Jenny fut la première à le remarquer.
« Vous avez entendu... ? »
« Oui ! »
Se mettant à courir, Ten fit signe aux filles de ne pas bouger. Un tunnel sombre et froid se présentait devant elles et elles entendaient distinctement ses pas dans le couloir étroit. Le bruissement était toujours présent, comme une respiration au sein de cet espace désert et métallique. Elles patientèrent « patiemment» durant une paire de minutes jusqu'à ce le Docteur revienne auprès d'elles. Son expression en dit long sur la suite probable des évènements. Et le petit signe du doigt qu'il leur fit également. Suivant le passage étroit, ils débouchèrent devant un obstacle de taille : un trou béant de plusieurs mètres coupant l'unique voie qui aurait pu, semble-t-il, leur permettre de s'échapper de ce tombeau glacé.
« On pourrait peut-être essayer de sauter ? Vous savez… "Jump for your life…" » suggéra le Docteur à la blague.
« Docteur… il y a plus de dix mètres, alors, à moins d'être un champion de saut en longueur… et encore… »
« Yep, ça fait un peu loin… » dit-il en caressant son menton.
Ils avaient complètement oublié le son répétitif provenant du trou noir en face d'eux. Et rien ne laissait présager ce qui allait arriver.
Alors que les filles seraient contre elles leur précieux chargement et que le Docteur réfléchissait une fois de plus en se grattant le dessus de la tête, le bruit devient omniprésent. La température monta en flèche et la bouffée de chaleur provenait du fond du tunnel, accompagnée d'un frottement mystérieux.
Deux seconde plus tard, le souffle brûlant de Bert réchauffa définitivement l'atmosphère alors qu'il pointait le bout de son nez de l'autre côté du gouffre. Sans se demander comment l'imposant animal réussissait à voler dans un espace aussi réduit, le Docteur tira les jeunes femmes vers l'arrière alors que le dragon passait nonchalamment le trou d'un coup d'aile et se posait devant eux. Le Docteur s'approcha lentement de son nouvel ami et tendit précautionneusement la main vers museau fumant. Le dragon ronronna tel un chat et cligna des yeux.
« Il est gentil, oh oui, il est gentil. Venez, les filles, notre chauffeur est arrivé. »
« Nous allons grimper sur un dragon », sautilla Jenny, excitée. Elle s'arrêta aussi rapidement, repensant à sa précieuse cargaison.
Elle s'approcha de Bert, qui s'affaissa de son mieux, lui proposant son dos. Le Docteur lui fit la courte-échelle et lui donna l'impulsion nécessaire pour atteindre l'échine où des crêtes offraient une certaine prise. Rose était un peu moins enthousiaste, bien qu'impatiente de quitter ce sous-terrain glacé (enfin, beaucoup moins depuis que le dragon les avait retrouvés). Alors qu'elle se trouvait à quelques centimètres de Bert, il approcha son nez et le posa sur l'œuf qu'elle portait. Rose devina qu'il reconnaissait son rejeton. Ils avaient avec eux sa progéniture, il prendrait soin d'eux comme de la prunelle de ses yeux.
Alors que les filles s'installaient le plus confortablement possible sur les écailles relativement acérées tout en prenant mille précautions avec les œufs, le Docteur prit son élan pour sauter sur le dos du dragon. Il dut s'y prendre à trois fois sous les yeux d'une Rose et d'une Jenny amusées.
« Alors, Docteur, on n'a plus de force dans les bras ?... »
« Vous pouvez rire, ces bras vous ont aidées à monter. Ce n'est pas aussi évident lorsqu'il faut propulser tout ça…. » fit-il en montrant son corps élancé.
Une fois de plus, les filles éclatèrent de rire, au moment même où il parvenait enfin à ses fins.
« Ce n'est pas bientôt fini de se moquer », se plaignit-il faussement.
Elles eurent tôt fait de cesser lorsque Bert, déployant ses ailes, commença à quitter le sol. Les passagers s'accrochaient à une écaille (Jenny) ou à la personne devant eux et protégeaient les œufs (Jenny et Rose). Le Docteur faisait de son mieux pour les protéger toutes les deux (les œufs aussi) bien que le danger soit minime… si une chute de plusieurs mètres était minime.
Il était évident que Bert prenait beaucoup de précautions. Il traversa lentement les dix mètres de vide, continua dans le tunnel, puis amorça une ascension inattendue. Le tunnel horizontal semblait d'un coup continuer à la verticale. Jenny se colla le plus possible contre le dos de son véhicule inhabituel et sentit, derrière elle, Rose faire de même, les bras du Docteur se refermant sur elles deux. Bert volait lentement, souplement, conscient de sa précieuse cargaison. Le trajet leur sembla durer une éternité. Dans le noir et l'humidité, il n'y avait que le claquement des ailes et leurs présences respectives. L'air se refroidissait rapidement, mais la chaleur que dégageait le dragon leur permettait de tenir le coup facilement. Puis, d'un coup, tout ne fut plus que lumière. Le dragon donna un dernier battement d'aile et rejoignit l'air libre (l'air libre et glacé, si glacé en fait qu'il brûlait les poumons). Prenant un virage assez dur, il tourna vivement et joignit son emplacement au cœur de la mairie.
