Chapitre 12

L'air était devenu suffocant à bord du Tardis. Jenny ne pouvait supporter de le voir étendu ainsi, mais refusait de le montrer. Alors elle restait silencieuse. Elle sentait la tête lui tourner… à moins que… quoi ? À quoi venait-elle de penser ? Elle n'en était plus très sure. Elle posa ses yeux sur le Docteur. Son visage plus pâle que jamais le rendait bizarre. Elle avait horreur de se sentir impuissante et refusait de le perdre. Elle sentait que si elle le perdait, elle se perdrait elle-même. L'absence mentale du Docteur semblait avoir de l'influence sur son esprit. Plongerait-elle dans la folie ? Était-elle en train de plonger dans la folie ? Elle s'imagina un instant ce que le Tardis était en train de ressentir.

Puis les appareils se mirent à clignoter, à bipper, à sonner des alarmes stridentes. Ce qu'ils étaient en train de mentionner, elle ne le savait que trop bien. Mais elle n'eut pas davantage le « loisir » d'y penser. L'infirmerie devint noire, son regard se focalisa l'espace d'une seconde qui sembla lui durer un siècle sur les traits sans vie du Docteur, alors que Stella se précipitait pour l'aider…puis il disparut à son tour dans un voile et elle senti le sol se dérober sous ses pieds.

Rose se précipita vers son amie alors que Stella s'affairait toujours auprès du Docteur. Mais lorsque Rose hurla que Jenny ne respirait plus, elle ne sut à quel front monter. Rose s'approcha de Stella, le regard brouillé. Installée au-dessus du Docteur, le médecin ne savait si le massage cardiaque était efficace… Au même instant, ses efforts furent récompensés. La poitrine du Docteur se gonfla enfin et il recommença à respirer Les appareils cessèrent de les assourdirent, bien que le rythme qu'ils marquaient ne soit pas des plus satisfaisants.

« Merci Docteur… vous êtes le meilleur… » murmura Stella avant de se pencher sur Jenny.

« Elle respire! » affirma Stella soulagée. « Qu'avez-vous fait ? »

« Rien ! » répondit Rose, la gorge encore nouée, se rapprochant à nouveau de son amie. « Est-ce… est-ce que c'est la même chose que… »

« C'est possible… »dit-elle en prenant le pouls de la jeune fille. Elle remarqua une blessure similaire à celle du Docteur et se comprit que c'était le moment. L'attente était finie. « Je dois aller chercher quelque chose… Je reviens tout de suite. En attendant, tout le monde reste en vie. C'est un ordre. »

Rose se retrouva seule. Elle ne put s'empêcher de penser qu'elle aussi était probablement contaminée par ce « produit ». Un produit qui s'attaquait plus rapidement à un Seigneur du Temps qu'à une simple humaine ? Non, ça ne collait pas. Quoi qu'il en soit, si c'était le cas, elle n'était pas encore mal en point, alors elle inspira un grand coup et attrapa une couverture. Elle suréleva la tête de Jenny et la couvrit - elle avait l'air un peu mieux que dix minutes plus tôt - puis, mouillant un linge, elle le posa sur le front brûlant du Docteur. Elle se doutait que cela n'était qu'une goutte d'eau dans l'océan face à son besoin réel à ce moment. Le faisant, elle ne cessait de se demander pourquoi elle ne l'avait pas fait avant. La seule chose qu'elle était en mesure de remarquer, c'était que le Docteur semblait obéir aux ordres du docteur. En tout cas, il faisait de son mieux. Il se battait de toutes ses forces mais le poison qui coulait dans son corps l'attaquait et ne lui laissait aucun répit…

Stella se précipita dehors. Courant comme une folle, elle s'état comme de tout son long dans le jardin, déchirant au passage sa splendide robe de soirée. Se relevant rapidement, elle jeta ses chaussures : des talons hauts n'étaient pas pratiques quand il s'agissait de courir. Elle pénétra en trombe dans la maison, arriva au premier étage et ouvrit la porte d'un placard avec fracas. Un carton était marqué « Fragile ». Dedans, un flacon de verre bleu, une lettre. Glissant le dernier objet dans sa poche (elle se félicita d'avoir fait coudre une poche dans sa robe), elle rejoignit la salle des commandes du Tardis comme une flèche, sans faire attention au fait qu'elle venait de de courir sur un chemin de cailloux qui lui entaillaient les pieds. Seule comptait la petite fiole bien serrée dans son poing.

Prenant une seconde pour vérifier l'état du Docteur et de Jenny, se demandant comment il se faisait que Jenny soit « seulement » inconsciente, sans raison particulière Supposant qu'elle était surtout en état de choc, ce qu'elle n'avait aucun mal à comprendre, elle se rendit à la paillasse où, sortant la coquille d'œuf et le flacon bleu, elle commença des manipulations. Écrasant une partie de l'œuf en poudre fine, elle le dilua dans un liquide transparent, le plaça dans la centrifugeuse et attendit. Elle rejoignit Rose auprès de Ten. Regardant les écrans de contrôle, elle sursauta : la température dépassait les 40°C. Une fièvre pareille était déjà haute pour un humain mais sachant que les Seigneurs du Temps avaient une température plus basse que les humains… mais les Seigneurs du Temps devaient supporter… sauf que… c'était comme si ce qui faisait de lui un Seigneur du Temps était en train de disparaître…comme si ses gènes de Gallifreyen se dissipait dans le néant, l'affaiblissant à chaque instant…et une fièvre si forte sur un corps aussi faible… Et si ça avait des effets sur son cerveau, des effets irréversibles ?

La centrifugeuse s'arrêta de tourner… elle se remit à ses tubes à essai. Attrapant le tube, elle en pipeta le contenu et le mélangea à la une partie du liquide doré de la fiole bleue. Elle agita le produit, attrapa une seringue et l'aspira. Rose ne réagit à ce que faisait Stella qu'à cet instant.

« Qu'est-ce que… ? »

« Ne vous en faites pas… » dit-elle en faisant gicler une partie du liquide. « Ça va l'aider! »

Prenant le bras du Docteur dans sa main, elle chercha une veine et piquant doucement, injecta le produit, lentement, avec précaution et, elle devait le reconnaitre, une énorme pointe d'appréhension.

Bien entendu, elle ne s'attendait pas à ce que l'injection fasse effet immédiatement. Bien sûr qu'elle ne s'attendait pas à un miracle… enfin… quoique… elle l'espérait vraiment… La situation était tellement… Elle retenait sa respiration, comme la jeune femme à ses côtés. Avait-elle fait le bon choix ? Que savait-elle de se produit ? Rien, …mais en même temps…

Rose gardait les yeux fixée sur lui. Elle ne pouvait le quitter yeux. Elle espérait tant que l'effet se fasse sentir… et rapidement… elle n'en pouvait plus de cette interminable attente, son cœur n'en supporterait pas davantage. Ses monologues interminables lui manquaient déjà. Pourquoi ce machin mettait autant de temps pour agir ? Elle commençait vraiment à s'impatienter. Ses pensées furent brusquement interrompues par de terribles convulsions. Le produit agissait, mais il était en train de le tuer !

S'il avait été réveillé, le Docteur n'aurait pu empêcher un pincement de nez lorsque l'aiguille entra dans son bras. Mais il en était totalement incapable. Une partie de lui ressentait ce qui se passait autour de lui. Si ses sens de Seigneur du Temps étaient affectés, ses sens d'être vivant, d'être aimant, ressentaient tout ce qui se passait, cet amour et cette angoisse qui envahissait la pièce tout autour de de lui. Il sentait les regards posés sur lui, le toucher professionnel de Stella, le contact de Rose qui, en temps normal, lui donnait des papillons d'estomac. Il avait envie de leur crier de ne pas s'en faire, mais ses yeux ne s'ouvraient pas, ses lèvres ne remuaient pas, ses doigts ne se refermaient pas sur ceux de Rose. Son corps ne lui obéissait pas. Et une autre part de lui, particulièrement en alerte, sentait monter la peur. Généralement, ce sentiment avait pour effet de le rendre brillant. La peur le forçait à trouver une solution à l'impossible, à renverser la vapeur, à fuir (pas trop souvent tout de même), à devenir plus fort pour protéger ses compagnons ou ses amis. La peur lui donnait des ailes et le faisait courir ! Cette fois, impossible de s'échapper. La ressentir, de ne pas pouvoir agir, d'être impuissant. Et puis, d'un coup, il le ressentit, ça commença dans son bras, à l'endroit de la piqûre. Bientôt, son corps entier brûlait. Il en aurait hurlé. Ses muscles se contractèrent violemment. Il perdit l'équilibre, il perdit ce centre de gravité où il « était ». Et puis, le trou noir le happa.

Jenny était étendue sur le sol glacé du Tardis. Jamais le Tardis n'avait été aussi froid. Elle était pourtant recouverte d'une chaude couverture. Elle se redressa lentement et vit Rose et Stella debout près de la couchette du Docteur. Tout lui revint en mémoire, les informations serpentant dans les couloirs de son esprit, tentant de retrouver le chemin de la maison. C'était comme si son cerveau avait été mis au placard durant des siècles. Le temps de comprendre ce qui était en train de se passer, la salle de l'infirmerie fut emplie de cris.

Pris de terribles convulsions, le corps du Docteur rebondissait sur la couchette. Le temps de réagir à ce qui était en train de se passer, Stella se jeta sur lui pour éviter qu'il ne tombe. Rose, pétrifiée, ne savait si elle devait se réjouir que le produit fasse apparemment de l'effet ou s'effrayer que cet effet soit des plus terrifiants.

Et d'un coup, le calme revint. Stella était toujours étendue sur le corps immobile du Docteur. Elle reprit son souffle, jeta un coup d'œil aux écrans et ses sens vacillèrent. Tous les écrans autour d'eux semblaient indiquer que plus jamais plus il ne bougerait.

La seconde d'après fut hurlement d'un cœur désespéré. Rose tomba à genoux sur le sol métallique en agrippant le sommier. Stella, elle, restait sans voix. Elle avait tué le Docteur.

Derrière elles, Jenny se releva avec un cri étranglé. Dans un cri de rage plus que de tristesse, elle se jeta sur le corps inerte du Docteur, le frappant de toutes ses forces :

« Tu ne peux pas faire ça… Tu ne peux… pas… Tu… »

Stella, l'instant d'avant comme paralysée, se redressa sous les coups répétés de son amie.

Cela faisait déjà plusieurs minutes que l'infirmerie était silencieuse. Jenny pleurait silencieusement contre une Rose au cœur brisé. Après le premier hurlement, elle n'avait plus ouvert la bouche. Elle s'agrippait à la main du Docteur et c'était tout. Stella, debout près du lit, attendait… Une régénération ? Un miracle ? Elle n'en était pas sûre…mais il fallait qu'il se produise quelque chose. Tout simplement parce que la simple idée de préparer les funérailles du dernier Seigneur du temps était impensable.

A sa grande surprise, elle ne fut pas celle qui remarqua le changement.

Rose respirait à peine. Le seul contact avec la réalité était la main du Docteur. Tout le reste ressemblait à un rêve. À quoi bon de toute manière, la vie ne serait plus… Cette pensée s'interrompit d'un coup. Un tressaillement. Ce n'était pas un rêve. Ça serait plutôt un cauchemar dans ce cas. Elle redressa lentement la tête. Un simple tressaillement. Les doigts du Docteur serrèrent les siens, comme une réponse à sa requête muette. Elle s'écarta de Jenny et effleura sa joue. Il inspira plus profondément : leur deux mains à présent, montaient et descendaient au rythme régulier de sa respiration relancée. Elle avait envie de se jeter sur lui, de l'étreindre, de l'embrasser, mais elle se retint de peur de le « casser ». Elle se contenta de caresser sa main, sans un mot, sans un bruit, un sourire franc illuminant à présent ses traits encore tirés.

Stella s'approcha d'un pas. Pas de régénération, mais un miracle. Ça lui convenait entièrement et elle remercia l'auteur de cette lettre encore pliée dans sa poche. Jenny eut un hoquet de surprise et chamboula en voyant le Docteur vivant.

Rose observait la jeune fille avec tendresse. Elle l'avait toujours cru plus forte, plus forte qu'elle à vrai dire, et capable de tout et d'absolument tout supporter … tout. Pourtant, la voir brisée et ébranlée par ce qui arrivait à leur Docteur, lui avait fait comprendre à quel point sa carapace de joie et de bonne humeur était fragile, surtout lorsqu'il s'agissait de leur Docteur.

Stella prit Jenny dans ses bras. La jeune fille essayait de retrouver son souffle comme si elle l'avait retenue durant des heures. Stella la regarda. Tout aussi tendrement que Rose, mais avec une touche de questionnement en plus. Mais elle refusa d'y penser davantage, le Docteur était vivant, rien d'autre ne comptait en cet instant.

Rassurée pour son amie, Rose reporta rapidement son attention sur le Docteur. Le Tardis ne mentionnait même plus ses constantes, comme si tout était rentré dans l'ordre. Il était pourtant toujours inconscient. Le vaisseau savait ce qu'il faisait, il fallait avoir confiance comme pour tout le reste. Stella avait, sans s'en rendre compte, sortit le stéthoscope de la poche du Docteur, comme si elle l'avait fait ce geste des dizaines de fois, et posa l'écouteur sur la poitrine de son patient. Rassurée de ce qu'elle entendit, elle retira l'instrument : « Il va s'en remettre, croyez-moi. Il a besoin de se reposer… et vous aussi… »

« Non, non, non, je reste près de lui… » réagit Rose, comme si on avait demandé à un soldat d'abandonner son poste.

Rose caressa le front encore bouillant. Jenny avait repoussé la serviette. Elle la refroidit et la reposa sur son front. Elle tira un tabouret près du lit, et le regarda dormir, d'un sommeil calme et apaisé. Tout irait bien maintenant.