Mes cours m'ont pris plus de temps que je ne le pensais finalement, donc c'est avec un peu de retard que je vous livre la suite du recueil.

Ceci est une séquelle de Hallucination, la microfic précédente. Mais loin d'être aussi délirante que la première partie, j'ai même cru que j'allais tomber dans le Angst... Enfin, vous jugerez vous-même ^^


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Cicatrices

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Il n'a pas besoin de se retourner pour identifier le visiteur à qui appartient l'odeur de nicotine qui vient d'envahir la pièce plongée dans une lumière crépusculaire.

Zoro lui jette un regard empli d'animosité par-dessus son épaule.

– Je t'ai dit de garder tes distances.

Et Sanji, de lever ostensiblement les yeux au ciel.

– Oh, ce n'est que toi. Désolé, en tant que coq de cet équipage, j'estime pouvoir entrer dans la cuisine même s'il se trouve que par hasard, tu la squattes aussi. Et si t'es pas jouasse, tu gicles.

Le coq ponctue sa phrase d'une moue blasée qui n'a rien à envier à l'expression dégoûtée de la vie de l'épéiste.

Il s'installe alors un silence épais pendant lequel le cuisinier ne bouge pas de l'encadrement de la porte. Zoro bougonne en son for intérieur. Il ne s'attendait pas à ce que l'imbécile blond fasse irruption dans la pièce où il se réfugiait, encore moins sans motif particulier. Il s'apprêtait à faire quelque chose à l'instant, mais certainement pas sous un œil aussi scrutateur, et surmonté d'un sourcil en vrille, en plus. Il s'énerve :

– Tu comptes prendre racine ? Si t'as rien à faire, t'as qu'à déga…

– C'est quoi ?, le coupe Sanji.

Il désigne du menton le petit pot circulaire qui est posé sur la table, près du bretteur. Celui-ci fronce les sourcils.

– Pas tes affaires.

Le cuisinier s'avance vers l'objet de sa curiosité, que le spadassin s'empresse de mettre hors de portée, agacé.

– Qu'est-ce que tu comprends pas dans les mots « pas-tes-affaires » ?

– Un onguent ?, fait Sanji, qui a identifié la nature de l'objet.

– Ouais, et alors ?

Zoro est irrité que le blond ait deviné si vite de quoi il s'agit. Celui-ci observe l'onguent d'un air indifférent.

– Où t'as été dénicher ça ?

– C'est Chopper qui me l'a donné… Pour mes brûlures.

– Tes brûlures ?

– À cause de ce putain de soleil !, termine Zoro, qui en a marre de devoir s'expliquer.

En obliquant du regard, le coq aperçoit en effet, à la lumière tamisée du jour, le dos du sabreur : un halo rouge donne à sa peau hâlée une teinte cramoisie. L'œuvre impitoyable des rayons ultraviolets qui se sont dardés sur les chairs exposées.

– J'ignorais que les végétaux pouvaient attraper des coups de soleil, commente-t-il.

– Un mot de plus, et je te refais le portrait de façon à ce qu'on te reconnaisse sur ton avis de recherche, siffle Zoro. Même si la ressemblance est déjà frappante…

– Tu t'es bien regardé, tronche de cactus ?

Les voilà repartis sur les bonnes vieilles bases. L'épéiste s'est levé, un sabre à moitié sorti de son fourreau, une veine d'une taille impressionnante stridulant son front. Mais Sanji fait un gros effort sur lui-même pour ne pas engager franchement les hostilités (déjà bien entamées), et lâche seulement :

– Donne-moi cet onguent au lieu de t'exciter.

– Pourquoi est-ce que je te…

– Pour que je t'aide à t'en mettre dans le dos, imbécile, réplique sèchement le blond. Tu vas pas y arriver tout seul, non ?

Zoro hausse très haut les sourcils, se demandant si son ouïe ne lui joue pas des tours. Sa main est toujours fermement crispée sur le remède. Il rengaine son katana et opère un mouvement de recul, méfiance oblige. Sanji lève une nouvelle fois les yeux au ciel, et son ton se fait moins cassant.

– Allez, joue pas à ça. Si t'en es au point d'obéir aux recommandations de Chopper, c'est que ce coup de soleil doit te faire un mal de chien.

– Pas plus qu'une petite égratignure, marmonne nonchalamment le sabreur, dans un mensonge effronté.

C'est que cette saleté de brûlure le picote méchamment quand même, assez pour l'empêcher de dormir confortablement c'est d'ailleurs pour ça qu'il s'est résigné à suivre l'ordonnance du médecin de bord sans renâcler, pour une fois… Mais ce n'est pas comme s'il était si simple d'accepter une telle proposition de la part de son rival attitré, qui ne se montre serviable qu'auprès des dames, pour autant qu'il sache. Or, Sanji qui fait montre d'un tant soit peu de prévenance envers lui, c'est comme Nami qui renonce à un trésor, ou Luffy à un bifteck. Et pourtant il se voit poser lentement l'onguent sur la table, avant de se rasseoir à cheval sur le banc.

– Si tes mains descendent en-dessous de mes reins, t'es un homme mort.

– Mais t'es complètement fêlé, ma parole ! T'es la dernière personne sur terre et sur mer à qui je ferais un truc comme ça, s'écrie Sanji avec une grimace de dégoût.

Zoro lui lance un regard acéré du genre « Fais pas l'innocent », que le blondinet ne comprend absolument pas, mais lui présente finalement son dos plus bronzé que d'ordinaire. Le cuisinier s'assied derrière lui, veillant à se tenir ni trop près, ni trop loin, pour ne pas avoir à subir une quelconque remarque.

En appliquant une première noisette de la crème nacrée que contient le pot, Sanji obtient, pour seule réaction au contact froid de la substance avec la peau meurtrie, un léger tressaillement de la colonne vertébrale de l'épéiste. Un peu frustré devant tant de self-control, il entreprend d'étaler l'onguent sans délicatesse.

– Mmph ! Bordel, tu peux pas être un peu moins brutal ?

– Je croyais que ça ne faisait « pas plus mal qu'une petite égratignure », rétorque le cuisinier d'un ton un peu narquois.

Zoro grommelle entre ses dents.

– Petite nature.

– La ferme.

Sanji sourit malicieusement. Traiter Zoro Roronoa de petite nature sans que celui-ci ne soit en mesure de riposter avec toute sa superbe, c'est un plaisir exquis réservé à quelques rares privilégiés sur cette mer.

Le blond en profite pour jeter un œil au dos exposé sous ses yeux. Ce ne sont pas les muscles qui roulent sous la peau qui attirent son attention, mais les fines cicatrices qui la cisaillent, çà et là. Certaines d'entre elles semblent récentes, fraîchement recousues, d'autres plus anciennes, profondément imprimées dans l'épiderme, presque invisibles. Sont-elles toutes les vestiges d'un combat d'épée mené aux côtés de leurs compagnons ? Ou est-ce le fait d'un ennemi l'ayant écorché d'une manière plus ou moins lâche, rencontré alors qu'il était chasseur de primes ?

– Sur quoi tu louches, Prince ?

(Une claque bien appuyée sur l'arrière du crâne.)

– Tes cicatrices. 'Y en a beaucoup, dit bêtement Sanji.

(Un imperceptible haussement d'épaules.)

– C'est le lot de tous les combattants, déclare Zoro, se renfrognant un peu.

– Ça veut dire que j'en suis pas un ?

– C'est pas pareil. Toi, t'es cuistot avant tout.

– Coq de première classe.

– Ouais, comme tu veux.

– …

– …

– La pire, c'est quand même celle que tu as sur le torse.

– C'est la meilleure.

– Hein ?

– Je dis que c'est la meilleure. Celle dont j'ai le moins honte, en tout cas. C'est le plus rude coup qu'on m'ait infligé jusque-là, et par le plus fort escrimeur de ces mers… Mais ce qui compte, c'est qu'il ne m'ait pas fait cette cicatrice dans le dos.

La voix du bretteur se fait plus sombre, tandis que son visage se ferme.

– Et pour toutes les autres cicatrices qui y sont déjà… Elles entachent mon rêve. Elles sont autant de fautes d'inattention, d'erreurs stupides de ma part. Indignes de figurer dans mon dos.

Le ton est devenu sentencieux et amer, témoignant, l'espace d'un instant, d'une vraie répulsion dirigée contre ses cicatrices porteuses de tant de déshonneur. Zoro en parle comme si elles étaient encore des blessures purulentes, des plaies à vif et des élancements réprobateurs. Comme si elles étaient un chef d'accusation éternel, jouant contre son ambition.

Le blond a arrêté ses soins et fixe la nuque du spadassin avec intensité, se sentant pris d'une colère irrationnelle. Bien qu'il lui tourne le dos, Sanji devine le regard perdu et brûlant de son ami. Ce dernier, dans un geste qui semble inconscient, se met à griffer profondément son bras, ses ongles marquant férocement la peau, comme s'il cherchait à atteindre les traces indélébiles dans son dos pour leur faire connaître le même sort, les rouvrir peut-être… Et c'est bien plus que Sanji ne peut en supporter.

– Toujours le même refrain avec toi, ça en devient lassant, gronde-t-il en refermant ses doigts sur les siens pour empêcher l'épéiste de continuer à se meurtrir. Ce sont juste des putain de cicatrices, pas des boulets à tes chevilles ! Bon sang, vaut mieux être en vie et couvert de balafres que d'être mort, non ?

– L'humiliation est pire que la mort, répond l'escrimeur d'un ton grave.

– Certes ! Si tu veux que je te tue maintenant, on peut arranger ça…, repart Sanji, agacé par l'entêtement du spadassin, quoiqu'il partage sa dernière assertion.

– Tu ne m'as laissé aucune cicatrice, dit platement Zoro.

Le blond est un peu déstabilisé par cette remarque, émise comme s'il n'écoutait pas ce qu'il essaie de lui dire. Il lâche les doigts de son compagnon et repose ses mains sur son dos pour se donner une contenance, alors qu'il n'y a plus de crème à étaler.

– Parce que je ne t'ai jamais porté de coup sérieux, répond-il avec une moue légèrement dédaigneuse.

– Comme si t'en étais capable, d'abord… MMPFF !

L'épéiste gonfle les joues pour étouffer le cri qu'il a manqué pousser sous la pression vive de deux ongles pinçant la peau entre ses omoplates brûlées.

– Touché.

– Idiot. M'en fous, tant que ça laisse pas de cicatrice, râle Zoro.

– Je pourrais t'en laisser sans même avoir à te combattre, mais tu n'aimerais pas.

Un temps. Le sabreur prend une expression sincèrement dubitative, voire curieuse.

– Je vois pas comment. Essaye donc pour voir.

Sanji se lève du banc. Depuis quelques minutes déjà, il a fini d'étaler l'onguent sur le dos de son vis-à-vis. Zoro se tourne vers lui, attendant un quelconque geste de sa part qui viserait à lui érafler un petit bout de chair. Le coq le toise, mains dans les poches, un air supérieur s'inscrivant sur ses traits.

– Pas ce soir. Si j'essayais maintenant, je serais un homme mort.

– J'te demande pardon ?, fait le bretteur qui n'entend rien à sa charade.

Sanji réprime un sourire en coin et se penche vers lui, prenant le ton qu'on utilise avec les enfants capricieux ou les attardés :

– Pas… Ce… Soir-euh.

– Alors quand ?, grogne l'escrimeur.

– Quand je pourrai te remettre de cet onguent sans que tu ne pleurniches.

– Je pleurnichais pas !

Sanji a le bon réflexe de rejeter le haut de son corps en arrière pour éviter le poing qui manque défigurer sa belle gueule. Il quitte la pièce avec un petit geste de la main, laissant Zoro, Zoro et sa fierté affligeante, Zoro et ses brûlures, Zoro et ses cicatrices accablantes, seul à seules, se jurant de lui laisser lui aussi une marque, sur son omoplate vulnérable ou dans son cou encore intact, une cicatrice tellement belle qu'elle éclipsera toutes les autres.

– Bonne nuit, trou du cul.


Eh non il ne s'est rien passé de cochon malgré la séance de soins !
Je me rattraperai dans le prochain !