Merci merci merci :)
CHAPITRE VII
« Où va-t-on ? » Demanda la jeune femme en enfilant ses gants. Il faisait nuit noire et un vent glacial soufflait dans les rues. Elle frissonna en attendant les instructions de son acolyte.
« Il y a la halle de Covent Garden pas loin, on pourrait y aller manger. Le guide dit qu'il y a beaucoup de restaurants sympas et que les pubs sont très animés. »
« Ah ben si le guide l'a dit, alors... » Se moqua-t-elle, gentiment.
Il lui fit une grimace avant de la prendre par le bras et de se mettre en route. « Et il paraît que ça regorge de touristes. Peut-être vais-je enfin rencontrer la Suédoise de mes rêves. » Il allait partir dans une envolée lyrique quand il reçut un coup dans les cotes. « Ou devoir me fader ma boss. » Ils échangèrent un rire et continuèrent leur chemin.
S'il avait su que cet endroit était prisé à cause de son marché, il se serait abstenu de l'y amener. Après l'avoir entrainé à l'étal des cosmétiques bio, à celui des écharpes en soie (la grise qu'elle avait choisie lui allait à ravir), maintenant, il faisait le pied de grue devant les sacs à main. Qu'il détestait ça, faire les boutiques, surtout quand ce n'était pas pour lui. Et vas-y que je choisis un modèle, que je le demande dans une autre couleur pour finalement me rendre compte qu'il est trop petit. Et que je repars à la quête de la besace idéale... Il souffla. Il n'avait pas les avantages en nature que déjà il devait jouer au petit couple. Attendre Madame... Il n'y avait rien qui ne l'agaçait plus. Il se souvint alors que Stacy le trainait toujours avec lui pour faire les boutiques. Pour avoir son avis, qu'elle disait. Alors il faisait le bagagiste, portait ses sacs, attendait des lustres qu'elle choisisse une tenue, qu'elle l'essaye, qu'elle lui demande son avis pour ne pas en tenir cas, au final.
Il ne voulait pas revivre ce genre de relation où il se sentait enfermé, où il avait plus d'obligations que de droits où il passait plus de temps à réfléchir à comment tourner les choses pour ne pas la blesser, qu'à profiter de son couple, à proprement parler. Il n'était peut-être pas fait pour être en couple, tout simplement. Cuddy lui plaisait, physiquement, spirituellement. Mais était-il capable d'aller au delà de cette attirance et de s'engager. Était-il prêt à renoncer à sa si chère liberté ? Pour elle ? Une main passa devant ses yeux, le tirant de sa transe. « Ouhou ! » Elle riait presque. « Je suis désolée de vous avoir fait attendre. Je suis toujours longue à me décider. » Elle lui montra le sac qu'elle venait de s'offrir, il l'examina. Il était vraiment joli, tout à fait son style. « C'est pour ça que je préfère aller faire les boutiques seule. » Conclut-elle. Il la regarda, presque choqué. Finalement, elle était, peut-être, acceptable.
« Qu'est ce que c'est que ça ? » Grimaça-t-il en regardant la pizza de sa voisine de table, notamment l'espèce de petit monticule gris qui se trouvait au milieu.
« Ben, c'est de l'artichaut. » Répondit-elle comme si c'était une évidence. Elle le saisit du bout de la fourchette et le plaça sous le nez du diagnosticien.
Il examina la plante en question. « On parle bien du truc touffu ? Le machin plein de feuilles ? »
« Oui, une fois les feuilles retirées, il vous reste ça : le cœur. C'est vraiment le meilleur. » Sur ces paroles, elle l'engouffra dans sa bouche. Elle vit qu'il lui en restait un morceau. « Vous voulez gouter ? »
« Je ne suis pas un lapin, moi ! » Fit-il, hautain.
Elle sourit. « Ce n'est pas le souvenir que j'en ai, vous avez raison. »
L'atmosphère soudain détendue, ils reprirent leur discussion sur les voyages, les coutumes. Il n'aurait jamais deviné qu'elle était absolument fascinée par l'Asie. Qu'elle avait été en Thaïlande à plusieurs reprises, en Inde. Lui qui la croyait Juive pratiquante, il tomba des nues en apprenant qu'elle s'intéressait au Bouddhisme. Que la médiation et le yoga étaient pour elle un art de vivre. Il savait qu'elle pratiquait ce sport, mais ignorait totalement qu'elle s'était également mise au Taï Chi. Il partagea avec elle sa rencontre avec le Panchen Lama dans les années 80. Fraichement diplômé, il était retourné au Japon voir quelques ami(e)s. Il lui avoua que cet homme l'avait ouvert à une certaine sagesse, avait bouleversé sa vision du monde et de la vie. Il n'entra pas dans les détails, mais elle sut par son attitude que quelque chose d'autre s'était produit, peut-être la mort d'un ami, elle ne savait pas. La seule chose dont elle était certaine, c'était la perte de ses rêves, de ses illusions qui dataient de cette époque.
Ils étaient totalement pris dans cette conversation, confrontant leurs opinions, s'accordant sur certains points. Le débat était passionné et passionnant. Ne laissant en aucun cas présager de ce qui allait suivre. « Et nous deux ? » Lui coupant la parole, n'ayant aucun rapport avec le sujet précédent. Pourtant, il fallait que ça sorte. Ça l'avait taraudé toute l'après-midi.
« Et bien ? » Répondit le diagnosticien du tac au tac, espérant ainsi gagner quelques minutes de réflexion.
« Où en est-on ? Que sommes-nous ? » Elle savait que ce n'était pas la manière idéale de s'y prendre avec lui, mais elle n'avait plus d'autre choix. Elle devait savoir.
Il se sentit immédiatement agressé par son ton et son obstination à vouloir des explications. Il n'en avait pas à lui fournir, était-ce si difficile à comprendre ? « Je n'en sais rien. »
Il avait employé un ton mauvais qui lui déplut fortement. Elle voulait qu'il se justifie, elle était en droit de l'attendre. Et elle l'obtiendrait ! Elle se rendait compte, cependant, qu'à mesure que leur altercation avançait, ses chances diminuaient. Elle ne dit plus un mot. Vexée, énervée aussi bien après elle, qu'après lui. La soirée avait si bien débuté... Tout se passait si bien... Qu'avait-elle cru, au juste ?! À la grande déclaration d'amour ? Non, ce n'était pas son genre, à lui. Ni à elle, d'ailleurs. Elle avait juste besoin de se sentir rassurée, qu'il lui prouve qu'ils allaient dans le même sens. Ou qu'il lui permette de faire machine arrière et de fermer son cœur à double tour avant qu'il ne soit trop tard.
L'atmosphère devenait oppressante. Quinze bonnes minutes qu'ils ne s'étaient plus adressé la parole, et ça lui paraissait des heures. Il comprenait ses craintes, il les partageait. Mais se sentir ainsi mis au pied du mur n'était pas une position qu'il appréciait. Il aurait aimé que la soirée continue comme elle avait commencé. Dans la bonne humeur. Il avait prévu de l'amener prendre un verre dans un pub, peut-être même qu'il aurait dansé avec elle. Il n'aimait pas trop prévoir ce genre de choses. La dernière fois qu'il avait prévu quelque chose en amour, tout s'était écroulé comme un château de cartes. Il ne referait pas la même erreur deux fois !
Durant ces quinze minutes, ils avaient meublé le silence en mangeant. Et quand leurs assiettes furent vides, ils s'attaquèrent à la bouteille. Qui ne fit pas long feu. Un verre pour toi, deux pour moi. Deux pour moi, un pour toi. Bouteille vide. Il savait que le vin risquait d'entamer rapidement la lucidité de la jeune femme à ses côtés. Ce serait alors l'occasion pour lui d'échapper à sa demande. Il releva la tête vers elle. Désemparée, désœuvrée et honteuse. Il soupira. « Dans le jeu on n'est pas libre, pour le joueur le jeu est un piège. » Murmura-t-il en se fixant aux deux saphirs qui lui faisaient face.
Elle savait qu'elle n'obtiendrait pas plus. Et cela était déjà bien suffisant pour elle. Il reconnaissait ne plus distinguer le jeu de la réalité. Il lui avouait même implicitement, vouloir continuer à explorer ce jeu, ce « nous ». « Merci. » Lui sourit-elle, en glissant sa main sur la sienne à travers la table.
« Vous voulez quoi ? »
« Quoi ? » Demanda-t-elle, la musique hurlait, tout comme les gens autour d'elle.
« J'ai dit, vous voulez boire quoi ? » Brailla-t-il dans son oreille.
« Un coca. »
Il la regarda comme si un nez venait de lui pousser au milieu de la figure. « Un coca ?! » Il lui fit non de la tête. « Ici, ils ne servent pas de boissons pour les fillettes ! »
« J'ai déjà suffisamment abusé pour la soirée. » Grimaça-t-elle.
Il sourit en se revoyant, cinq minutes auparavant, obligé de la tenir fermement par les épaules pour lui éviter toute chute inopportune. « Aller, on ne vit qu'une fois... »
Il vit la lueur de culpabilité dans ses yeux. Il la tenait. « Rajoutez du whisky au coca, ou du rhum. Non, commandez-moi un Martini en fait. » Lui répondit-elle. Il se tourna vers le barman, prêt à passer commande, tout en masquant son sourire. Gagner contre cette femme avait quelque chose de jouissif, même après toutes ces années.
Il s'assit derrière le comptoir, la jeune femme elle aussi tournée vers la piste, en appuis contre lui. Quelques gorgées furent ingurgitées alors qu'ils regardaient la foule se mouvoir. De grands bonhommes costauds se donnant des coups dans le dos, un groupe de jeunes femmes en plein fou rire. Eux, ils s'ennuyaient. Il faut dire ce qui est. La directrice bailla une première fois. Elle avait l'impression que le bar se remplissait de plus en plus, et chaque fois elle se retrouvait davantage collée à son employé. Pas que cela lui déplaisait, loin de là. Elle était même tentée par un petit peu de gymnastique, horizontale. Elle essaya de chasser cette idée de sa tête. L'alcool et ses hormones n'avaient jamais fait bon mélange.
À ses pensées, elle se rendit compte que son verre était vide. Elle sut aussitôt que la prochaine demi-heure allait être folklorique. Il fallait qu'elle bouge pour ne pas sombrer dans la fatigue. La musique venait d'être augmentée et quelques personnes avaient fait du centre de la pièce une piste de danse improvisée. Elle prit le diagnosticien par la main et l'entraina dans son sillage.
Il s'esclaffait de rire en la regardant faire. Elle sautillait, se tortillait, faisait toutes sortes de mimiques. Elle était complément saoule, ça ne faisait aucun doute. Bizarrement, elle avait regagné un certain équilibre. Sa jupe serrée et ses tallons hauts ne semblaient plus être un problème. Il profita pleinement de la voir ainsi heureuse et insouciante. Il remarqua que d'autres hommes semblaient eux aussi apprécier le spectacle. Peu de femmes avaient sa classe, son corps. Encore moins son déhanché. Quand la chanson fut finie, il passa ses bras autour de sa taille. La calmant afin de l'entrainer vers le bar.
Elle riait aux éclats et s'approchait dangereusement de lui. Elle commença par déposer un baiser sur son menton. Il baissa la tête, afin de mieux l'observer. Elle en profita pour prendre possession de ses lèvres. Avec passion et fièvre. Oubliant totalement où elle se trouvait. Une main dans sa nuque, l'autre glissant sous sa chemise, elle se cramponnait à lui. Il répondit à son baiser, mais essaya d'en diminuer l'intensité. Un maintien de sa tête entre ses mains. Quelques mouvements lents de la langue. Elle s'apaisa puis se détacha de son corps dans un soupir. Elle posa son front contre son torse, lui laissant caresser l'arrière de son crâne. Elle sentit un souffle chaud précéder ses paroles, presque murmurées : « Vous voulez rentrer ? » Elle leva les yeux vers lui, se mordillant la lèvre de façon plus qu'explicite.
Il la prit par la taille et entreprit de traverser la salle. Elle ne vit pas la petite marche séparant la pièce et trébucha lourdement. Son employé la rattrapa de justesse. Elle se retourna vers lui, hilare. Et l'embrassa. Avant de reprendre le chemin de la sortie. Une main s'abattit sur le biceps de l'homme, freinant leur course. « T'as pas honte, mec. Profitez d'une fille saoule... » Le poing en l'air menaçait de venir s'abattre sur son visage.
La jeune femme s'intercala. « Mon mari est pleinement autorisé à abuser de moi. » Dit-elle en relevant les sourcils avant de se retourner.
L'homme desserra sa prise, mais ne le relâcha pas totalement : « Veinard ! »
Il n'avait pas ressenti autant de désir depuis... Trop longtemps ! Le trajet en taxi lui avait paru extrêmement long, entre les baisers sulfureux et les mains baladeuses de sa compagne. Mais depuis qu'ils étaient entrés dans l'ascenseur, c'était de la pure torture ! Son corps frêle qui ondulait sous le sien, ses lèvres chaudes sur les siennes. Ses soupirs. Il fouilla fébrilement dans sa poche, trouva la clef et ouvrit, enfin, la porte. Gage d'une certaine intimité.
Il la poussa contre la surface de bois à présent fermée, ne quittant jamais ses lèvres. Ne faisant qu'intensifier ses assauts, bien au contraire. Il déboutonna à la hâte son chemisier, glissant ses mains sur sa peau chaude et douce. Remontant jusqu'à la surface de dentelle, pressant délicatement le sein qui se trouvait en dessous. Elle bascula la tête en arrière, lui offrant son cou, gémissante. Il ne lui en fallait pas plus pour se décider. À gouter à cette chair tendre et sucrée, aux notes d'agrumes et de noix de coco.
Sans jamais se séparer, ils clopinèrent jusqu'à la chambre. Trouvant enfin le lit. Elle trébucha et s'y retrouva à plat dos, entrainant l'homme dans sa chute. En appuis sur ses coudes, son visage au dessus du sien, il l'observait. Ses pupilles dilatées, son rire communicatif. Son désir alcoolisé. Il se redressa. Il ne pouvait pas. Il ne devait pas. Il ne voulait pas profiter d'elle. Il savait que son comportement n'était pas celui qu'il aurait dû être, que l'alcool avait affecté son jugement.
Elle était trop importante pour lui. L'enjeu était trop gros. Cet acte risquait de changer leurs vies, leurs relations à tout jamais. Non, il ne devait pas profiter de la situation. Il la désirait, ardemment. Là n'était pas la question. Il la voulait clean, hot and sober. Pour pouvoir se donner une chance, leur donner une chance. Et partir sur des bases saines, pour une fois.
