Chapitre 6 : Le Bain
Une fois l'entretient de son cheval terminé, elle prévint ses compagnons de voyage de la proximité du fleuve. Les hommes la regardèrent comme si elle était folle, quelle idée de vouloir aller se laver dans une rivière par ce temps ! Elle leur sourit, visiblement ces derniers ne devaient pas souvent prendre de bains. Ah les hommes !
Elle attrapa un tissu de lin bleu épais et une nouvelle chemise blanche avant de se diriger vers le torrent. Les arbres la cachaient du regard des chevaliers. Les galets blancs étaient polis par les flots, ils luisaient d'une douce lueur rosée sous le couchant du soleil. Quelques poissons glissaient presque paresseusement sous l'ondée, ils auraient tôt fait de nager à l'abri une fois qu'elle entrerait dans le lit du fleuve. La brume entourait l'endroit, drap vaporeux venu tout droit de la cascade qui frappait les pierres à quelques mètres d'elle.
Elle ôta sa cape noire et le reste de ses vêtements, ne gardant qu'une longue sous-robe blanche et plongea dans la tourmente du courant glacé. Elle apprécia la fraîcheur de l'eau sur ses muscles tendus par sa première journée de chevauchée. Elle n'avait jamais passé autant de temps à cheval, et ses jambes souffraient à chaque pas qu'elle devait faire. Elle ne disait rien, personne n'aurait rien pu faire pour l'aider.
Elle plongea dans la rivière, ses cheveux de feu se balançaient lentement au mouvement de l'eau. Alors qu'elle regagnait la surface, un craquement de branche la fit replonger rapidement sous l'eau. Tristan aurait juré avoir vu Kaelig et pourtant aucune trace de la jeune femme. Elle avait prévenu les autres de sa présence ici, ses vêtements trainaient sur le sol, sa cape était accroché sur les branches d'un chêne décharné.
Alors qu'il regagnait le campement, un bruit d'eau le fit se retourner, armes à la main, il y aperçu la jeune femme sortant de l'eau à peine habillée. Le tissus blanc lui collait au corps comme une seconde peau, elle se tenait droite face à lui.
_Pourriez-vous m'apporter ma serviette? lui demanda-t-elle sans ressentir aucune gêne.
_Pourquoi ne pas venir le chercher vous même? provoqua-t-il en rengainant ses dagues.
_Très bien.
Alors qu'elle s'approchait de lui, il se baissa pour attraper le morceau de tissus sans la quitter des yeux. Un regard moqueur et hautain se lisait dans les yeux du chevalier. Il lui tendit le linge bleu et elle eut juste le temps de se couvrir que Bors arriva.
_Tristan ? Qu'est-ce que tu fais là ? Tu es venu espionner notre petite picte ? se moqua le guerrier.
L'éclaireur soutint le regard de la jeune femme, une flamme victorieuse s'était allumé dans son regard chlorophylle. Pour rien au monde il ne la laisserait gagné plus que Bors ne le lui avait permis.
_Pourriez-vous retourner au camp le temps que je m'habille, leur demanda aimablement Kaelig. Et Bors...Peux-tu faire en sorte que cet homme ne vienne pas m'espionner pendant que je me change ? lui demanda-t-elle en souriant sous les grognements indignés du dit homme.
_Bien sur ma toute belle, lui dit-il en empoignant son compagnon par le coude. Quand les autres vont savoir ça ! renchérit Bors sous l'indignement de Tristan.
Kaelig souffla de soulagement. Elle se sécha rapidement avant de revêtir sa chemise blanche et son pantalon de cuir. Elle rinça ses vêtements sales et tourna les talons. A peine enfoncée dans les bois, elle entendit des bruits de pas se diriger vers le campement. Discrètement elle déposa ses affaires mouillés dans les branches d'un arbre proche. Elle venait de les nettoyer, elle n'avait pas vraiment envie de recommencer ! Elle tira son poignard et se dirigea à pas de loup vers l'intrus. Elle lui sauta sur le dos et ils tombèrent dans l'espace dégagé par les Sarmates.
Elle roula sur le dos avant de s'immobiliser non loin du feu de camp. En se relevant, elle tomba nez à nez avec un jeune homme. Les chevaliers avaient tous les armes au clair, prêts à le tailler en pièce. Avant qu'ils n'aient pu l'attaquer, Kaelig rangea les siennes et croisa les bras.
_Je peux savoir ce que tu viens faire là Kieran ? lui demanda-t-elle presque froidement.
_Kaelig! Par Maeve ! Qu'est-ce que toi tu viens faire là ? Si père l'apprend tu vas te faire tuer ! S'écria-t-il avec inquiétude.
_Ne crois pas que je vais me laisser tuer sans rien faire Kieran. C'est mal me connaître, répondit-elle avec un sourire sans joie. Qu'est-ce que tu fais ici ? redemanda-t-elle.
_Je cherche Guenièvre, elle a disparu, tu ne l'as pas vu ? demanda-t-il avec espoir.
_Crois-tu vraiment que si je l'avais croisé, elle serait encore en vie actuellement ? se moqua-t-elle sous le regard étonné des hommes présents. Allons Kieran, ne soit pas si naïf, tu sais très bien que je n'aime pas tuer pour le plaisir, mais ce serait une joie pour moi de la tailler en pièce.
_Kaelig...Je sais que tu la détestes, mais elle est aussi ta sœur, tenta le jeune homme.
_Ma sœur ? Tu te moques de moi Kie ? As-tu simplement oublié ce qu'elle a fait ?! As-tu oublié que c'est sa dague qui est à l'origine de cette marque ? Demanda-t-elle en pointant la cicatrice qui courait sur sa joue. Elle n'est plus rien pour moi, mon frère. Mais si je la croise, je n'oublierais pas de vous la rendre...morte bien entendu, sourit-elle doucereusement.
_Tu as changé Kea, et pas qu'en bien, se désola Kieran.
_Et ça t'étonnes ? Vraiment ? Tu trouves étonnant de vouloir la mort de quelqu'un ? Tu trouves étonnant de vouloir se venger ? Tu n'es encore qu'un enfant, petit frère. Tu apprendras que la vie n'est pas toujours celle qu'on voudrait qu'elle soit, maintenant part, et retrouve la avant moi. Tu sais ce qui lui arrivera dans le cas contraire, prévint-elle avant de se détourner.
Kieran recula avant de disparaître en secouant la tête de dépit, sa grande sœur avait tellement changé. Elle semblait plus froide, elle avait perdu ce petit grain de folie et de gaieté qui la caractérisait autrefois. Il savait très bien que les paroles qu'elle avait prononcées à l'encontre de leur sœur n'était pas des paroles en l'air. Elle n'hésiterait pas à se jeter sur Guenièvre et Kieran ne pariait pas sur cette dernière pour l'emporter.
Kaelig était rompue à l'utilisation de ses dagues, bien plus que ne l'était Guenièvre. Même si sa petite sœur avait elle aussi reçu un entrainement militaire, elle n'arrivait pas à la cheville de leur aînée. Et c'était ce qui faisait le plus peur au jeune homme.
Kaelig était déjà condamnée à cause de sa venue sur leur terre, mais en plus si elle tuait la fille du chef de clan, sa mort en réparation était inévitable. Il savait très bien que si son père apprenait qu'il l'avait revu et qu'il n'avait pas eu le cœur à la tuer, il passerait un très mauvais quart d'heure. Kieran en frémit d'avance. Il savait très bien que Kaelig ne dirait rien, depuis son « jugement », elle ne portait plus leur père dans son cœur. Pas après ce qu'il avait fait.
Kaelig soupira. Elle aimait tant son petit frère, elle ne le lui avait jamais dit assez et c'était ce qui la peinait le plus. Plus que d'avoir dû quitter son village, plus que d'avoir perdu une sœur et un père, plus que d'être un fantôme. Elle s'installa près du feu avant de s'enfoncer dans ses pensées. Aurait-elle dû le tuer? Préviendrait-il les autres? Elle grignota un peu avant de se rouler dans une couverture.
Les autres chevaliers étaient perdus dans leurs pensées. Certains avaient repris leurs activités mais restaient sur leurs gardes, ce n'était pas le moment de relâcher la garde au risque de se faire passer au fil des épées de leurs ennemis.
_Kaelig ? interpella Arthur.
_Hum ? fit-elle en levant les yeux vers le commandant.
_Penses-tu qu'il...que...
_Qu'il pourrait nous vendre ? aida-t-elle. Non, il risque gros. Il aurait dû me tuer, ou essayer de le faire. Si notre père l'apprend, Kieran sera sévèrement puni, rassura-t-elle.
Les chevaliers soupirèrent, rassurés. Dagonet s'installa à côté d'elle et cala son bras sur ses épaules avant de la tirer vers lui. Kaelig se laissa aller à l'étreinte rassurante et paternelle du guerrier et ne tarda pas à s'endormir.
Trois jours passèrent depuis sa rencontre avec Kieran. De nombreuses questions avaient fusées et Kaelig essaya tant bien que mal de répondre à chacune. Ils avançaient rapidement. Ils avaient quittés la rivière la veille et s'enfonçaient désormais dans les forêts sombres qui avaient étés le terrain de jeu de la jeune guide. Tristan ne chevauchait plus en tête, les chevaliers restaient soudés faisant confiance à la jeune femme pour les conduire dans cette forêt, par bien des aspects, lugubre et hostile..
