Chapitre 8 : Guenièvre.
_Tu ne devrais pas rentrer là-dedans fillette, prévint le soldat en lui attrapant le bras alors qu'elle s'engageait à la suite de Gauvain.
_Laisse-moi passer Bors, rétorqua-t-elle en dégageant son bras de la poigne solide du guerrier.
_Je t'aurais prévenu, fit-il en secouant négativement la tête avant d'aller retrouver son cheval.
Une odeur de mort et de cadavre en décomposition lui souleva le cœur alors qu'elle descendait l'escalier en colimaçon. Elle rattrapa les autres chevaliers, avant de se coller à Dagonet. Gauvain ricana en la voyant s'agripper au chevalier comme s'il pouvait lui servir de bouclier contre toute cette merde. Lancelot arriva derrière elle et lui souffla dans le cou. Kaelig resserra sa prise sur le bras de Dagonet, ce dernier lança un regard plein d'avertissement à son compagnon qui lui sourit innocemment.
_Bors avait raison Kaelig, gronda le géant. Tu aurais mieux fais de rester dehors avec les chevaux. Ce n'est pas un endroit pour une jeune femme.
De longues litanies en latin se firent entendre une fois qu'ils arrivèrent au bas des marches. L'air vicié devenait de plus en plus irrespirable. Elle se cacha le nez dans sa manche, tentant en vain de chasser l'odeur nauséabonde qui régnait sans partage sur le lieu clos.
_Qui sont ces profanateurs du temple du Seigneur ? demanda l'un des hommes présents en s'avançant vers eux.
_Laissez-nous passer, ordonna Lancelot en regardant si il restait des gens encore vivants.
Les pauvres gens qu'ils venaient de croiser étaient tous morts et semblaient être là depuis un moment vu l'état de putréfaction qui rongeait les corps. Dans les quelques cellules crasseuses qui servaient à enfermer ces pauvres gens, un grand nombre d'entre eux étaient déjà morts, et la plus part commençaient déjà à être mangés par les rats. Les chevaliers froncèrent le nez, la folie de ces hommes était inqualifiable. Kaelig se retint de vomir en voyant l'état des cadavres. Et aucun de ses compagnons ne songèrent à se moquer d'elle.
_L'oeuvre de ton Dieu. Est-ce ainsi qu'il répond à tes prières ? ironisa Lancelot en se tournant vers son commandant.
_Vois si certains vivent encore, lui ordonna Arthur avant de commencer à fouiller le lieu.
Dagonet se dirigea vers le fond en compagnie de Kaelig, cette dernière ne semblait pas prête à lâcher le chevalier. Dans une des minuscules geôles se trouvait un enfant à peine âgé de neuf ans. Il brisa les chaines qui maintenaient la grille d'un coup d'épée et tenta d'en faire sortir l'enfant.
Kaelig se retourna en entendant Lancelot poignarder un des illuminés qui s'occupaient des lieux.
_C'était un homme de Dieu, s'écria son complice.
_Pas de mon dieu, lui répondit Lancelot la dague au clair, prêt à s'en resservir.
_Celui-ci est mort, annonça Arthur.
_D'après l'odeur, ils le sont tous ! rétorqua Gauvain en s'avançant un peu plus. Et toi si tu bouges, tu le rejoindras, menaça-t-il en montrant le corps de l'homme que venait de poignarder Lancelot.
Dagonet fit asseoir l'enfant sur la grille et tenta de le rassurer. Kaelig s'approcha de lui et d'un sourire un peu hésitant, commença à l'examiner. Elle râla, il n'y avait pas assez de lumière pour
qu'elle puisse voir si il était sérieusement blessé. N'y tenant plus, elle sortit précipitamment du tombeau qui servait d'église à ces fous. Dagonet ne tarderait pas à remonter avec l'enfant, et là, elle pourrait prendre son temps pour l'ausculter.
Elle retrouva Bors, occupé à aider le reste de la population à finir de charger les chariots et donna un coup de main avant que les hurlements d'Arthur ne se fasse entendre.
_De l'eau! Donnez-moi de l'eau ! demanda-t-il en sortant une jeune femme de ces geôles infâmes.
Kaelig eut pitié d'elle, sur plus d'une dizaine de personnes enchaînées, il ne restait que deux survivants. C'était une honte ! Elle s'approcha un peu plus des deux nouveaux arrivants avec les quelques potions qu'elle avait pour tenter de les soigner. L'enfant semblait le plus mal en point, il avait besoin d'être rapidement prit en charge sinon Kaelig ne donnait pas cher de sa peau. Horton arriva rapidement avec une outre pleine et se chargea d'aider le commandant à la faire boire.
_Son bras est cassé, fit remarquer le servant de l'évêque. Et sa famille ? s'enquit-il inquiet.
Dagonet secouant négativement la tête, sous le regard peiné de la jeune guide. Encore un orphelin...
_C'est une picte, annonça Tristan en jeta un rapide coup d'oeil à la jeune femme.
Kaelig se tourna violemment vers Arthur, laissant l'enfant aux bons soins de Dagonet. Se penchant par-dessus l'épaule du soldat, elle tira son poignard. La jeune femme était recroquevillée, sa peau pâle était tachée par la crasse, ses cheveux noirs emmêlés, sa main gauche bandé sommairement. Et pourtant, elle reconnaissait bien là son bourreau...
_Kaelig? interrogea la blessée.
La jeune femme se rua sur sa compatriote avec une violence telle que Tristan et Bors durent la ceinturer pour l'éloigner de la picte. Elle hurlait dans sa langue, se débattait contre la prise ferme des deux soldats. Bors pris son visage entre ses mains, les yeux dans les yeux il lui ordonna de se calmer.
_Tu ne lui feras rien ? lui demanda-t-il en croisant son regard chargé de haine. Un regard qui hanterait longtemps sa mémoire.
Kaelig grogna et détourna les yeux n'arrivant pas à soutenir ceux de son compagnon de voyage. Ce voyage n'était décidément pas une partie de plaisir...entre l'attaque de son peuple et la route qu'elle devrait faire avec sa sœur, elle se demandait ce que l'avenir lui réservait encore...
_Kaelig? insista le chevalier en resserrant sa prise sur le visage de sa jeune protégée.
_Je ne lui ferai rien si c'est ce qui t'inquiète. Elle n'en vaut pas la peine, dit-elle avant de cracher aux pieds de celle qui fut sa sœur.
Elle se dégagea de la prise ferme de Tristan d'un coup d'épaule et grimpa sur son cheval. Droite comme un i, le visage fermé, elle attendait que ça se passe. Bientôt la caravane se mit en route au son des tambours saxons qui raisonnaient dans la vallée. Les chevaux commencèrent à paniquer et tiraient sur leurs brides.
Mist resta relativement calme, il sentait que tout se passerait bien. Kaelig galopa en tête de convoi, elle voulait mettre le plus de distance possible entre elles. Kieran serait heureux, sa sœur venait d'être retrouvée.
Arthur interpella Kaelig mais elle ne s'arrêta pas. Alors qu'il allait mettre son cheval au galop pour la rattraper, Lancelot l'arrêta.
_Laisse la. Elle reviendra lorsqu'elle sera calmée, rassura-t-il. Il connaissait bien cet état, cette colère qui vibrait sous son armure, il la vivait au quotidien.
Galahad n'écouta pas son aîné, et galopa à la suite de la jeune guide. Ce que l'autre jeune femme avait fait à Kaelig devait être grave pour qu'elle perde ainsi son sang-froid. Il ne tarda pas à la rattraper et tenta d'atteindre ses rênes pour la forcer à s'arrêter.
_Arrête toi ! lui hurla-t-il en voyant que son manège ne fonctionnait pas. Elle était trop prise dans sa propre colère pour pouvoir l'écouter.
Elle arrêta son cheval, et sauta de selle avant de s'enfoncer dans les bois. Le jeune homme ne se fit pas attendre, à peine son cheval au pas, il en descendit avant de la suivre. Elle frappait le tronc d'un arbre de toutes ses forces et ses phalanges commençaient déjà à saigner.
Il l'emprisonna dans l'étau de ses bras, sentant les tremblements prendre possession de son corps, les gémissements plaintifs sortir de sa bouche rougie par le froid.
_Tu te fais mal pour rien, lui souffla-t-il en resserrant sa prise sur le corps fin de la jeune femme.
_C'est ma sœur, et ça ne l'a pas empêchée de me faire du mal, gémit-elle en rendant son étreinte au jeune chevalier.
Ils restèrent un moment comme ça. Galahad était certes le plus jeune de la troupe, mais il était celui qui était le plus spontané. Ses larmes coulaient le long de ses joues avant de se perdre dans les plis de l'armure de son compagnon. Galahad l'enserra plus fortement encore, presque à lui broyer les os. Il ne comprenait peut-être pas ce qu'elle ressentait, ma sa peine faisait écho en lui.
_Galahad? Kaelig? appela Bors, inquiet.
_On arrive Bors, lui répondit le jeune homme en lâchant doucement Kaelig.
Kaelig essuya rapidement ses larmes avec sa manche avant de lancer un sourire timide au jeune homme. Elle attrapa son outre d'eau et en versa sur ses plaies à vif. La douleur qu'elle ressentait lui permettait d'oublier un temps le mal qui lui broyait le cœur.
_Attend, je vais t'aider, dit-il en s'approchant d'elle.
Le Sarmate sorti un pot d'une des sacoches de voyage de la picte. Il lui banda les mains après avoir soigneusement appliqué l'onguent. Kaelig le remercia d'un sourire avant de grimper en selle puis talonna sa monture pour rattraper le convoi. Elle accrocha son cheval à un des chariots avant de grimper derrière Bors.
_Qu'est-ce que tu fais fillette ? lui demanda-t-il en la sentant s'installer derrière lui.
_Je suis fatiguée, répondit-elle en posant sa joue entre les épaules du soldat.
Bors éclata de rire avant de se prendre un coup dans les côtes. Il s'arrêta sous l'étonnement et continua sa route, discutant avec Gauvain et Lancelot. Kaelig ne tarda pas à s'endormir, le bruit des conversations et les mouvements du cheval lui servirent de berceuse.
Ce furent les cris et les ordres fusants qui la réveillèrent. Bors le remarquant l'aida à descendre de cheval puis elle fila s'occuper de l'animal. Un mal de tête lui vrillait les tempes. Elle décrocha les rênes de sa monture avant de l'attacher à un arbre. Elle le brossa un long moment en pensant à Genièvre. Quand est-ce que leur relation avait commencée à dégrader autant?
