L'après-midi se passa sans encombre.

Il suffit à John de penser à la petite « expérimentation » de Sherlock bien au chaud dans son tiroir pour supporter Mme Lewis et ses « dents » baladeuses. A 17h15, il avait vu tous ses patients, ainsi que ceux de Sarah.

C'était donc un docteur John Hamish Watson guilleret qui se dirigeait d'un pas leste (et oui, plus de claudication ! La magie de l'excitation) vers St Bart's.

John passa dire bonjour à Mike Stamford entre deux cours avant de descendre à la morgue.

Plusieurs techniciens le saluèrent avec un grand sourire. L'une d'elle l'appela même par son nom. Sherlock passait une bonne partie de son temps à traîner par ici mais John était surpris que les gens le reconnaissent lui. Il n'était pas le célèbre détective au chapeau de chasse !

John sourit en pensant à Sherlock. Dieu qu'il détestait ce stupide chapeau !

Il allait ouvrir la porte du laboratoire lorsque cette dernière manqua de l'éborgner.

« Oh ! C'est vous monsieur Watson, balbutia Molly Hooper, joues rouge écarlate.

John lui sourit.

- Docteur Watson, lui répondit-il. Mais pour vous Molly c'est John, combien de fois devrais-je vous le répéter, admonesta t-il gentiment.

- Oui, bien sûr, gloussa t-elle gênée. John. Je suis désolée, j'aurais du faire un peu plus attention avec la porte. J'ai pris du retard et je cours un peu dans tous les sens aujourd'hui. Est-ce que … est-ce que Sherlock est avec vous ? Demanda la jeune femme en haussant la tête pour voir si Sherlock n'était pas derrière John.

- Euh, non, pas aujourd'hui. Je voudrais savoir si vous pourriez me rendre un petit service Molly.

Un large sourire apparut sur le visage de cette dernière.

- Mais bien sûr, quoi ? Sherlock a besoin d'organes frais ? Du plasma ? Vous êtes sur une nouvelle enquête, c'est ça ?

John cligna des yeux un moment puis se ressaisit. Il avait du mal à réconcilier l'image de Molly Hooper en superbe décolleté plongeant lors du réveillon de noël avec la Molly Hooper qui se tenait devant lui, queue de cheval ébouriffée et ridicule gilet décoré de petits canetons jaunes, discutant organes et fluide corporel comme s'il s'agissait du cadeau idéal de St Valentin.

- Euh, non, non, bredouilla t-il. J'aurais juste besoin d'accéder au laboratoire pour procéder à quelques analyses. Pas très longtemps, je vous rassure et je rangerai tout soigneusement après.

- Oh. Mais oui bien sûr. Il n'y a pas grand monde en ce moment. La grippe a fait des ravages ! Gloussa Molly. Je vais vous installer dans le labo principal. C'est le préféré de Sherlock.

Et voilà, dès qu'elle prononçait le nom de « Sherlock », vous pouviez être sûr que ses joues s'empourpraient. John trouvait l'attachement de la jeune femme à Sherlock terrifiant et gênant à la fois. Mais surtout, surprenant : malgré tout ce que Sherlock lui faisait subir – des propos désagréables à l'indifférence cruelle en passant par les ignobles manipulations – Molly Hooper restait sous le charme.

Molly le conduisit au laboratoire et dès qu'elle l'eut laissé, John se mit au travail. Il sortit la petite boite de poche et en extrait le pouce.

- Bien, dit-il tout haut. Récapitulons ce que nous savons. Pouce droit. Troisième phalange. Pas de sang mais … mais avec un petit prélèvement d'ADN nous en saurons un peu plus sur … et bien sur ton propriétaire, dit-il en s'adressant au pouce.

Ouch. Voilà qu'il faisait comme Sherlock. Sauf que parler à un crâne ça avait quand même plus de classe qu'un vieux pouce momifié.

- Hum, il faudrait peut-être que je te trouve un nom à toi aussi. Que dirais tu de Tom. Plutôt approprié non. Tom Pouce.

John travailla ainsi pendant une bonne heure. D'une certaine manière, c'était agréable d'être plongé dans un univers qu'il avait laissé derrière lui il y avait maintenant des années. Si le microscope était l'arme de Sherlock, pour John, c'était surtout un souvenir de ses années d'études.

Les résultats étaient clairs mais ne l'avançaient pas beaucoup.

La personne à qui avait appartenu Tom était un homme. Et c'était à peu près tout en fait. John n'était pas anthropologue médico-légal. Il ne semblait pas y avoir de trace de cartilage, ce qui écartait la possibilité que ce soit un enfant. Certainement un homme entre 30 et … 99 ans.

Génial.

Bon, le plus important, c'était la technique d'embaumement.

Ce qui restait de la peau était sec et friable.

John soupira et lança une recherche sur la base de données de l'hôpital en entrant les éléments dont il disposait : couleur et aspect de la peau. L'ordinateur moulina un moment puis soudain afficha un écran bleu avant de clignoter comme s'il lançait un SOS pour finir par s'éteindre complètement.

- Houlà ! Qu'est-ce qui se passe ?

Il rangea soigneusement Tom dans sa petite boite qu'il glissa dans sa poche puis sortit du labo à la recherche de Molly. Il la trouva dans son bureau.

- Molly, je crois que … oh, désolé de vous déranger, s'interrompit John. Il n'avait pas vu que la jeune femme n'était pas seule.

Un homme se trouvait assis devant un ordinateur et tapotait fiévreusement sur le clavier. Il se tourna à l'arrivée de John et se leva immédiatement, main tendue pour saluer le nouvel arrivant. Il fut interrompu dans son geste par une Molly très … excitée.

- John ! Entrez, entrez dit Molly. Je parie que l'ordinateur vous a joué à vous aussi un petit tour à sa façon, gloussa t-elle en essayant de replacer une mèche de cheveu rebelle derrière son oreille.

Pas étonnant qu'elle soit aussi nerveuse, se dit John. La personne qui était avec elle n'était pas sans ressembler à Sherlock. Une trentaine d'années, même masse de cheveux bouclés, quoique de couleur blond tirant sur le roux, élancé, racé. Yeux vert. Yep, un clone. Du moins sur le plan physique.

- Le professeur Ferguson me donne un coup de main lorsque nous avons des petits soucis informatiques, dit Molly avec un petit sourire. Je dois dire ne pas être très douée en la matière, rit-elle nerveusement. Et je n'aime pas trop faire appel aux services informatiques depuis … elle se tût brutalement, gênée, comme si elle en avait dit trop.

Ah.

Jim.

Jim Moriarty qui avait joué non seulement avec le vie de tous ces gens (dont un enfant non de dieu !) mais aussi avec le cœur de Molly. Jim du service informatique. Jim qui avait fait tout ça juste pour attirer l'attention de Sherlock.

- Oh, mais je manque à tous mes devoirs, reprit Molly. John, je vous présente le professeur Lysander Ferguson, un éminent obstétricien. Il donne des conférences ici à St Bart's pour les étudiants. Ils ont de la chance de l'avoir et -

John l'interrompit, persuadé que la jeune femme ne terminerait jamais ces foutues présentations.

- John Watson, dit-il en serrant la main du médecin.

- Docteur John watson, précisa Molly, tout sourire. Je vous ai déjà parlé de lui, Andy.

- « Andy » ? Interrogea John.

- Ah, le poids des traditions docteur Watson, répondit Ferguson. Je porte le prénom de mon arrière grand-père, un très honorable colonel dans la Royal Air Force. Je préfère le surnom d'Ander ou Andy. Vous ne pouvez pas savoir combien je vous envie votre prénom !

- Je comprends, dit John.

Il avait toujours trouvé son prénom un peu trop générique mais franchement depuis qu'il connaissait les frères Holmes, il avait changé d'avis. John se demandait quelle histoire familiale se cachait derrière « Sherlock » et « Mycroft ».

- Molly, m'a dit que vous travailliez avec ce détective … quel est son nom déjà ? Demanda Ferguson.

- Il travaille avec Sherlock. Sherlock Holmes, précisa t-elle, de l'admiration et du respect dans la voix.

Le professeur sourit à John et lui serra la main.

- Et bien, Docteur Watson, c'est un honneur et un privilège de faire votre connaissance. Molly vous tient en grande estime, monsieur Holmes et vous. Elle ne tarit pas d'éloges sur le grand détective et … son partenaire dans le crime, ajouta t-il avec une pointe d'humour.

- Partenaire dans le crime, répéta John, oui, je crois que ça résume assez bien la situation.

Pour une fois que quelqu'un ne pensait pas qu'ils étaient partenaires « au lit », pensa John. Ça le changeait !

Le silence s'installa et John commença à se sentir un peu mal à l'aise, sa main toujours étroitement serrée par celle de Ferguson, lorsqu'un bip électronique fit sursauter Molly qui poussa un petit cri de souris.

Ferguson lâcha la main de John – au grand soulagement de ce dernier – et se tourna vers l'écran de l'ordinateur qui affichait le logo de St Bart's.

- Et voilà Molly, affaire réglée ! Dit Ferguson.

- Euh, si je peux vous prendre quelques instants de votre temps, dit John, il semblerait que l'ordinateur du labo fasse lui aussi des siennes …

- Oh nous avons eu un affreux virus il y a quinze jours … pas la grippe, hein, un virus informatique, précisa Molly, et depuis, nous avons constamment des problèmes.

Ferguson examina sa montre.

- Ma prochaine intervention est dans 45 mn. Généralement, c'est juste un problème de pare feu un peu trop zélé. Molly … il prit la main de la jeune femme et y apposa un rapide baiser, à très bientôt j'espère.

Molly gloussa comme une collégienne.

Ferguson se tourna vers John.

- Docteur Watson, je suis tout à vous, annonça t-il.

- Euh oui, et bien, je suis installé dans le laboratoire qui -

- Oh, je vais vous conduire Andy, l'interrompit Molly. Je dois donner plusieurs petites choses à John pour Sherlock. »

Pendant un court instant, John cru voir passer quelque chose dans le regard de Ferguson. De la colère ? Ou juste de l'agacement. Molly était gentille mais elle pouvait être un peu collante, sans vraiment le faire exprès.


John tapotait nerveusement la table devant lui. Il observait les doigts de Ferguson voleter sur le clavier. Ce type était visiblement un crack en la matière. John n'avait jamais été très geek. Il tapait, difficilement, avec deux doigts et la seule solution de dépannage informatique qu'il connaissait, c'était d'éteindre et de rallumer un ordinateur récalcitrant.

Mike en revanche était un peu comme ce Ferguson. Un amoureux des bytes et autres processeurs. Il adorait tout ce qui touchait à l'informatique et se défendait plutôt pas mal.

« Voilà ! Annonça Molly, le sortant de ses pensées.

Elle venait de déposer deux sacs sur la table. Des sacs verts fort reconnaissables avec leur petit logo doré.

- Vous avez fait du shopping chez Harrod's ? Demanda t-il.

Molly lui sourit.

- Non. Sherlock. Il a acheté ça il y a quinze jours, je crois. Et puis, il est venu ici faire les tests.

Houlà, John avait presque peur de demander. Il le fit quand même.

- Quels tests ?

Il ouvrit un des sacs et en sortit … un vernis à ongle. Il fourra la tête dans le sac. Puis dans le second. Les deux étaient remplis de vernis à ongle. Une véritable palette d'émail rouge, du rouge sang écarlate, presque noir, au carmin classique.

- Et voici les résultats, annonça Molly en secouant un dossier devant le nez de John. Nous en avons testé 179. Et le gagnant est le 67.

Chaque flacon avait en effet un petit sticker avec un numéro.

- Testé … sur quoi ? Hasarda John.

- Oh, de la peau. La partie interne de la cuisse, très précisément. Une affaire que le détective Dimmock lui a confiée je crois. Un crime passionnel, si je me souviens bien. Il a dit que c'était d'une « simplicité enfantine ». Pas un cas très intéressant.

John soupira et referma le sac.

- Dites-moi que je ne ramène pas aussi les échantillons de peau ?

Molly se mit à rire.

- Non, non, ne vous inquiétez pas. Juste les résultats et les vernis.

- Il n'est pas capable d'acheter du lait à l'épicerie du coin mais il va chez Harrod's cambrioler leur stock de vernis à ongle, grommela John.

- Vivre avec monsieur Holmes a l'air de réserver ... plein de surprises, dit Ferguson qui examinait les vernis à ongles que John avait sortis du sac.

- Je ne vous le fais pas dire. Vous ne savez jamais ce que vous allez trouver dans le réfrigérateur lorsque vous l'ouvrez.

Ferguson haussa un sourcil étonné à cette étrange annonce.

- J'ai trouvé une tête une fois, précisa John. une tête humaine. Posée juste sur l'étage du milieu.

- Oui, je me souviens, dit Molly. Une donation à la science. Un ancien jardinier je crois.

- Hum, fit juste Ferguson, et vous êtes sur une affaire intéressante en ce moment ?

Avant que John ne puisse répondre, Molly s'exclama :

- Oh Non ! Si c'était le cas, Sherlock serait ici. Greg … je veux dire l'Inspecteur Lestrade, était là ce matin – un triple homicide, un règlement de compte, je crois – et il a reçu un message de Sherlock. Le 63ième en deux heures ! Sa messagerie était presque pleine à cause de ça. Il demandait s'il y avait une affaire pour lui … le pauvre, il doit tellement s'ennuyer.

- Ah, je vois, dit Ferguson. Donc, rien de nouveau ou de surprenant dans votre vie actuellement docteur Watson ? Rien qui vaille le coup que vous preniez votre plume ?

Molly donna un petit coup d'épaule à John.

- Andy est un fan de votre blog.

- Oh vraiment. Merci.

- Vous avez un don rare pour rendre vivantes ces fameuses intrigues, pour les rendre accessibles aux … et bien aux commun des mortels ! S'exclama Ferguson. Tout le monde n'est pas Sherlock Holmes, n'est-ce pas ? J'ai particulièrement apprécié l'affaire de la béquille en aluminium.

- Merci, répéta John qui, peu habitué aux compliments, ne savait pas quoi dire d'autre.

Un petit bip de son téléphone l'avertissant d'un nouveau message le sortit de ce mauvais pas.

Quand on parle du loup, soupira John en découvrant l'identité de la personne qui lui avait écrit.

404.

Vraiment, John ?

SH

QUOI ! Oh le petit fouineur !

- Nonde … grogna John. Désolé, il faut que j'y aille. Un petit problème … informatique, en fait. Ce n'est pas mon jour apparemment avec les ordinateurs. Professeur, ravi d'avoir fait votre connaissance. A bientôt Molly, dit-il en déposant un baiser, très fraternel, sur la joue de la jeune femme la faisant rougir.

- Tout le plaisir était pour moi, répondit Ferguson.

- N'oubliez pas de donner les résultats à Sherlock, ajouta Molly.

- Bien sûr, répondit John en prenant les sacs et le dossier que Molly lui tendait. »

Trop en colère contre son nondedieudescreugneugneu de colocataire, John ne remarqua pas Ferguson le suivre du regard jusqu'à ce qu'il soit sorti.


Sherlock ouvrit les yeux. Quelle heure pouvait-il bien être ?

« John ? Du thé. Je prendrais bien un thé. Deux sucres. Du lait.

Il referma les yeux. Et posa le bout de ses doigts sous son menton.

Il avait résolu la pitoyable « affaire » - il utilisait ce terme avec largesse – que Lestrade lui avait confiée ce matin.

Dossier Wade. Epoux décédé, femme à l'hôpital. Montant de l'assurance vie contractée trois ans plus tôt. Colossal. Une banale histoire de meurtre et de fraude à l'assurance. Le plus difficile aura été de convaincre Lestrade de lui confier le dossier. Pourquoi fallait-il donc que les gens soient si bornés ! Lestrade était sur cette affaire depuis des semaines sans aucune piste. Il aurait fini par lui demander son aide alors pourquoi se faire prier ? C'était si … stupide. Illogique. Et tellement caractéristique de Scotland Yard.

- Tous des idiots. Du thé. John, est-ce que … ?

Et Sherlock ouvrit vraiment les yeux. Il était seul dans la pièce. Et s'il devait en croire le silence qui régnait autour de lui, il était seul dans l'appartement.

Il fit la grimace, se drapa dans sa robe de chambre et se leva puis il marcha sur la table basse pour rejoindre son bureau. Il avait besoin de son ordinateur. Il se mit à chercher fébrilement, sans se soucier des feuilles, stylos et dossiers qu'il faisait tomber par terre dans sa quête.

Pas d'ordinateur.

- John, où est mon ordinateur ?

Silence.

Oh, oui. John n'était pas là. Il devait être au centre médical.

Quelque chose de rouge sur le bureau attira son regard.

Il se pencha vers l'objet qui avait retenu son attention et s'installa avec dans son fauteuil.

Il fallait juste qu'il vérifie les propriétés entéroabsorbantes (1) de la pectine. Un empoisonnement au plomb. Plutôt futé de la part de l'épouse de feu Monsieur Wade. Elle avait été aussi empoisonnée, ce qui lui avait permis de ne pas faire peser les soupçons sur elle, mais son état avait été moins grave que celui de son époux. Or, Mme Wade avait une passion. Les pommes. Il n'y avait pas moins de douze pommiers dans le jardin des Wades, s'il devait en croire les photos contenues dans le dossier. Si Sherlock ne se trompait pas – Ah ! Comme si c'était possible – il lui suffirait de démontrer que -

Il regarda un moment le message que lui renvoyait l'écran de l'ordinateur de John.

- Accès refusé, maugréa t-il. Qu'est-ce que … Oh. Ooooooh oui, je vois.

Soudainement, excité, Sherlock s'assit en tailleur dans son fauteuil et cala l'ordinateur sur ses genoux.

- John, John, John … tu détestes tout ce qui a trait à l'informatique. Tu es la seule personne que je connaisse qui soit capable de planter son ordinateur en essayant de mettre à jour son antivirus. Donc … tu t'es tourné vers quelqu'un qui a quelques connaissances en la matière. Quelqu'un qui t'est proche puisque l'ordinateur ne quitte généralement pas l'appartement, quelqu'un qui serait passé depuis lundi, jour où j'ai pour la dernière utilisé ton PC – la date de naissance de Mycroft comme mot de passe ha ha ha très drôle – et qui est venu pour le thé mardi après midi ? Mike Stamford. Mike qui a complètement reconfiguré ton ordinateur après avoir remis en place l'antivirus. Hummmmmm.»

Aha. Ils voulaient jouer au plus fort avec lui tous les deux.

Ridicule.

Sherlock essaya plusieurs combinaisons tests pour évaluer le niveau de Mike.

Passable.

Cryptographie niveau débutant. Fonction de hachage (2) simple.

Sherlock ferma les yeux. Devant lui, la fonction se dessina, les x et les y se découpant devant ses paupières clauses aussi nettement que s'il les posait sur le papier. Il rouvrit les yeux quelques instants plus tard lorsque la réponse, évidente, fut trouvée.

Il entra le chiffre et …

… des petits lemmings se mirent à tomber sur l'écran de l'ordinateur (3).

Sherlock pour la première fois depuis des jours, sourit.


John monta les escaliers quatre à quatre (yep, l'adrénaline et la colère étaient les meilleurs des remèdes contre sa claudication somatique … que dirait sa psy si elle savait ça !).

« Sherlock ! Cria t-il, lorsqu'il fut arrivé sur le pallier de l'appartement. Sherlock, repose immédiatement cet ordinateur.

L'objet de sa colère était assis sur son fauteuil, toujours en robe de chambre, et tapotait sur un ordinateur qui n'était pas le sien nondenon !

John fonça sur lui. Il empoigna son ordinateur qu'il referma pratiquement sur les doigts de Sherlock. A la place, il laissa tomber les sacs Harrod's sur les genoux de Sherlock.

- De la part de Molly et …. C'est pas vrai ! Tu as réussi à entrer ?

- Bien sûr que j'ai réussi John, répondit Sherlock sur un ton condescendant.

John fit la grimace.

- Et tu as réussi à en sauver combien ?

- Hum quoi ? répondit distraitement Sherlock qui parcourait des yeux les résultats de Molly sur les tests.

- Des lemings. Tu en as sauvés combien ?

- 404.

- Oui, je sais que c'est un écran de page 404, mais les petites bestioles, tu en a sauvées combien ?

Sherlock poussa un soupir bruyant et leva les yeux vers lui.

- 404. John, aurais-tu un souci d'audition ?

- Mais … c'est impossible ? Personne ne peut faire ça ? Ça va beaucoup trop vite !

- Personne, répondit Sherlock, sauf moi.

Et voilà qui résumait parfaitement la personnalité de Monsieur Sherlock Holmes, pensa John.

Il secoua la tête et alla dans la cuisine. Il se planta devant le réfrigérateur et prit une large inspiration avant de l'ouvrir. Ouf, rien de bien compromettant cette fois. Juste un ou deux sacs suspects (mais John n'irait pas vérifier ce dont il s'agissait, merci). Il prit la boite qui se trouvait dans sa poche et la glissa derrière la salade.

- Coucou ! Fit une voix guillerette dans le salon. Je vous apporte le courrier les garçons.

John sortit de la cuisine.

- Bonjour Mme Hudson, dit-il un grand sourire aux lèvres.

- Bonjour mon petit, alors, comment va cette jambe ? Avez-vous besoin de quelque chose contre la douleur ? J'ai découvert ce petit herboriste chinois sur Marylebone Road … elle se pencha vers lui et lui glissa sur un ton de conspirateur tout en gloussant. Il fait des merveilles !

- Merci Mme Hudson mais ça va beaucoup mieux, lui répondit John.

- Oh, et bien tant mieux ça m'aurait fait tellement de peine de vous voir reprendre cette horrible cane. Oh Sherlock, qu'est-ce que vous avez encore fait ! Regardez-moi ce bazar, se lamenta la vielle dame en regardant le désordre qui régnait dans le salon.

- Ne vous en faites pas, Mme Hudson, je rangerai plus tard, dit John.

Et c'est là que John remarqua quelque chose.

Sherlock le fixait.

Il l'analysait.

John était habitué à sentir CE regard sur lui. Il n'y prêtait presque plus attention.

C'était une étrange impression. Comme d'être pendant quelques minutes, un objet. Un objet dont le cerveau de Sherlock Holmes analysait toutes les facettes. Pendant ces quelques minutes, vous deveniez le centre du monde pour lui. Sans jamais être celui ou celle qui l'intéressait. Ce n'était pas vous qui le préoccupiez. C'était ce que votre corps, vos vêtements, la manière dont vous étiez coiffé, les traces de café sur votre manche révélaient.

Observer, analyser, déduire. Voilà les trois actes de la pièce dans lesquels le cerveau de Sherlock Holmes enfermait « l'intrigue » que vous représentiez.

- … et j'ai dit à Mme Turner que bien sur que non, les miens sont si adorables, babillait Mme Hudson. John, est-ce que vous êtes sûr que tout va bien ?

John cligna des yeux et se tourna vers sa logeuse qui le regardait d'un air inquiet.

- Oui, oui, juste un peu fatigué. Nous avons eu … une nuit plutôt courte hier, bredouilla t-il en prenant le courrier que lui tendait Mme Hudson.

- Oh, je vois, répondit-il elle avec un petit sourire malicieux (et non, John n'essayait plus de convaincre le monde autour de lui qu'il n'était pas le petit ami de Sherlock Holmes). Ah, jeunesse ! Bien, je vous laisse.

Une fois qu'elle fut sortie, John s'installa dans son fauteuil pour trier le courrier. Il y avait bien entendu les factures. John avait été, par défaut, désigné comme étant celui tenant les « cordons de la bourse ». Holmes n'avait aucune notion de ce que coûtait la vie. Et encore moins celle consistant à régler les créanciers. A côté des factures, il y avait depuis peu, les lettres d'admirateurs. Toutes adressées au grand détective, bien entendu. John ignorait si Sherlock les lisait …

Et donc, facture d'électricité, de gaz … gna-gna-gna rien que de très classique.

- Alors, demanda t-il à Sherlock à brûle pourpoint, les yeux toujours sur les lettres devant lui. Qu'en déduis tu ?

- Tu boitais avant-hier. Et hier aussi mais moins distinctement. Et nous savons tous les deux que c'est somatique. Et que tu es accroc à l'adrénaline, répondit Sherlock.

- Huhu, et quoi d'autres ? Demanda John qui feuilletait toujours le courrier (ah, une facture pour l'achat de 179 flacons de vernis à ongle … ouch, la beauté avait un prix exorbitant !).

Silence.

John leva les yeux, sourcils interrogateurs haussés.

- Il est arrivé quelque chose, dit Sherlock qui fixait toujours John. Et tu ne tiens pas à ce que je le sache.

Ben voyons, pensa John, comme si Sherlock ignorait de quoi il retournait ! A moins que … John était saisi d'un doute. Non. Ça ne pouvait être que Sherlock ? Qui lui enverrait un pouce embaumé à part le type qui laissait des « pouces » bien frais dans le bac à légumes du réfrigérateur ?

- Sherlock, ne joue pas à ce petit jeu avec moi, soupira t-il. Tu sais très bien que -

John stoppa net.

Il tenait dans les mains une enveloppe semblable à celle qu'il avait reçue au centre médical.

Et il était clair qu'elle contenait elle aussi une petite boite.

- John ?

Et soudain John réalisa que ça ne pouvait pas être Sherlock qui lui avait envoyé ce paquet, pas plus que le premier, parce que franchement, Sherlock aller au bureau de poste ?!

- John ?!

Seulement, si ce n'était pas Sherlock qui lui faisait cette bien macabre plaisanterie, alors qui était-ce ?

Un nom lui vint immédiatement à l'esprit. Moriarty. Non. Ce fou furieux aimait jouer avec Sherlock. C'était tout juste si John existait à ses yeux.

- JOHN !

La lettre lui fut brutalement arrachée des mains et John poussa un cri de surpise :

- HEY !

Sherlock se tenait debout devant lui, lettre à la main, ses yeux toujours sur John.

- Rend-moi ça, dit John mâchoire serrée.

- Qu'est-ce que c'est ?

- C'est quelque chose de … de personnel, ok. On me l'a envoyée à moi. Tu as ton propre courrier de fans.

Sherlock se figea à ce mot.

John ne remarqua pas le trouble dans lequel il venait de plonger Sherlock et soupira, main tendue vers ce dernier.

- Sherlock, s'il te plait. Que tu fouilles mes mails perso est déjà assez pénible alors n'en -

- Tiens, dit brusquement Sherlock en lui enfonçant presque l'enveloppe kraft dans les côtes avant de se rasseoir dans son fauteuil, Iphone à la main, tapant frénétiquement un message.»

John poussa un nouveau soupir. Il posa l'enveloppe sur la cheminée et retourna dans la cuisine.

John fit une omelette dans laquelle il ajouta tous les restes qu'il put trouver de mangeable. Bien sûr, Sherlock n'en n'avala pas un seul morceau et se contenta de thé.

Le dîner se passa dans le plus total silence.

Ce n'était pas en soi, étrange. Il pouvait se passer des jours avant que Sherlock ne lui parle mais là, John se sentait coupable.

C'était ridicule, non ? Sherlock était certainement la personne la plus « pudique » qu'il connaisse. Il détestait être pris en photo, devoir se mettre en avant (sauf pour prouver qu'il avait raison bien entendu) alors pourquoi ne respectait-il jamais l'intimité des autres ? Enfin, celle de John au moins.

Lorsque John dit bonsoir à Sherlock ce soir là, il eut droit à un « hummm » peu convaincant.

John soupira. Il allait récupérer la lettre mais sur un coup de tête, il décida de la laisser dans le salon.

Un test. Un simple test.

Sherlock Holmes serait-il capable de tenir sa promesse ? Serait-il capable de ne pas toucher à ce qui appartenait à John ?

Si l'on faisait l'inventaire du salon, on ne trouverait que trois choses appartenant à John Hamish Watson : son ordinateur, son browning et cette lettre.

L'ordinateur en était à son 78ième mot de passe en trois mois et son browning servait à tapisser le mur de Smiley.

Etait-ce trop demander que Sherlock respecte ces trois choses ?

John serra la mâchoire et monta dans sa chambre se coucher.


Un fan. C'était ce qu'avait dit John. C'est aussi ce que Jefferson Hope lui avait dit à propos de James Moriarty.

« Il est votre plus grand fan ».

Et si … Non, c'était ridicule. Personne n'en n'avait après John Hamish Watson. Ce serait juste si … si incroyable !

Sherlock avait quand même envoyé un sms à Mycroft pour qu'il lui fournisse les dossiers militaires de John. On ne savait jamais, il s'était peut-être fait un ennemi pendant ses années de services ? Un ennemi qui se faisait passer pour « un fan ».

La réponse de Mycroft avait été des plus prévisibles.

Cocaïne ou héroïne ?

M

Sherlock avait levé les yeux au ciel avant de répondre.

Pourquoi ?

S

La réponse avait fusé.

Parce que si tu crois que je vais te donner accès au dossier personnel de John tu dois forcément avoir consommé l'une ou l'autre de ces substances.

M

Comme si Sherlock n'avait pas les moyens d'y accéder sans l'aide de Mycroft ! Humpf. Il avait la carte d'accès prioritaire (celle codée « utra secret ». Et on disait que c'était lui qui était mélodramatique !) qu'il lui avait subtilisée lors de son passage la veille. Ce serait un jeu d'enfant, mais …

… mais John ne voulait pas qu'il sache QUI lui avait écrit. Et moins encore ce qu'il y avait dans cette lettre.

Et c'était ça qui le minait.

Il devait savoir. C'était … insupportable de rester dans l'ignorance !

Sherlock avait besoin de données fiables pour ses analyses et comment pourrait-il analyser ce qui arrivait à John s'il ne disposait pas de toutes les données le concernant ?

Ce serait facile.

Il lui suffisait de récupérer la lettre, elle le narguait sur la cheminée, comme si elle était en pleine conversation avec Lou-Ann (argh, quel nom stupide !) mais …

« Au diable les MAIS ! Cria t-il soudain. Les « mais » sont … sont INTOLERABLES !

Il posa sa tête entre ses mains.

mais John ne voulait pas qu'il voit la lettre.

Sherlock se leva de son fauteuil et se laissa tomber sur le sofa. Il poussa un long soupir et prit l'oreiller qu'il posa contre son visage.

- RRAAAAAAAAAAAAAAAAAAAH ! Grogna t-il. Ces … ces fichus sentiments ! Comme si j'avais besoin de ça pour me … me POLLUER l'esprit ! »

Il laissa son bras retomber par terre.

Il n'avait pas le choix n'est-ce pas ?

Il ne lirait pas cette fameuse lettre. Il n'irait pas davantage fouiller le passé militaire du capitaine Watson.

Parce que ce dernier était son ami.

Il poussa un autre soupir.

Mycroft avait raison. Etre « affecté » n'était pas un avantage. C'était un paralysant. Un horrible et abominable paralysant.

L'amitié était vraiment, vraiment une belle saloperie.


Huit heures de sommeil.

Huit longues heures de sommeil ininterrompues.

John n'en revenait pas en examinant son réveil. Il avait beau le secouer mais non, il marquait bien 8h15. Il avait dormi sans être interrompu par un coup d'archet vengeur asséné à un pauvre violon sans défense ou un coup de feu tiré sur un mur pas davantage capable de riposter. Ou tout simplement Sherlock faisant irruption dans sa chambre avec un « John ! Nous devons y aller. ViTE »

Il n'avait pas été dérangé.

Et ça, c'était un super mauvais signe.

Sa tête retomba sur son oreiller.

Tout était si difficile avec Sherlock. Il se vexait comme un pou si vous lui parliez de son blog (avec ses 40 visites depuis son ouverture. Yeah !) mais le traiter de tous les noms lui passait généralement au-dessus de la tête. Donovan pouvait passer des heures à l'appeler le « taré » sans que ça lui fasse bouger un sourcil mais il boudait pendant des heures si vous lui disiez qu'il y avait une faute de ponctuation dans sa monographie de 110 pages sur les parfums !

Bref, au plan émotionnel, vivre avec de Sherlock Holmes, c'était comme évoluer dans un champ de mines. Vous étiez constamment au bord de l'explosion.

Ok. Ok, il allait lui dire. Mieux, ils allaient l'ouvrir ensemble cette foutue lettre !

Et Sherlock pourrait en cinq minutes lui donner l'âge exact du propriétaire de Tom, sa pointure et certainement aussi ce qu'il avait mangé la veille de perdre son pouce le tout sur le ton condescendant qu'il affectait lorsqu'il rendait compte du résultat de ses « déductions ».

John s'en fichait pourvu qu'il n'ait plus cet horrible sentiment de culpabilité au creux de l'estomac.

La première chose qu'il vit en descendant dans le salon ce fut la lettre, toujours posée à l'endroit où il l'avait laissée la veille. La seconde, c'était que l'appartement était vide.

John passa la tête dans la porte entrouverte de la chambre de Sherlock. Le lit n'avait pas été défait.

Génial.

Ce n'était plus une boule qu'il avait dans l'estomac mais l'équivalent de la Tamise. Et ce n'était pas une sensation très agréable.

John soupira. Il ne devait pas être au centre médical avant 10 heures. Il avait le temps de prendre une douche et un petit-déjeuner. Il décida de commencer par la douche.

Il prit un petit déjeuner frugal. Et pour cause, les placards étaient vides. Il faudrait qu'il pense à passer au supermarché cet après-midi.

Il allait s'installer sur son fauteuil pour regarder les infos à la télévision lorsque son regard tomba sur l'enveloppe toujours sur la cheminée. Il la prit et se décida à l'ouvrir. Comme il s'en était douté, son contenu était identique à celui de la première missive. Une simple petite boite à prélèvement, enveloppée dans du papier blanc très fin.

Il l'ouvrit … et découvrit une phalange proximale. Mais cela ne pouvait pas être celle de Tom parce qu'il tenait entre les mains était mou et rougeâtre. Cette phalange appartenait-elle à un autre corps ?

John jura entre ses dents.

Ok, ça avait assez duré. Il enfila sa veste, mit la boite dans sa poche et claqua la porte de l'appartement. Dans l'escalier, il tapa un rapide sms à l'attention de Sherlock :

St Bart's, maintenant !

J

Il était déjà dehors lorsque la sonnerie annonçant l'arrivée d'un message résonna dans l'appartement désormais vide du 221B.


Intolérable !

Deux heures !

Il avait du attendre deux heures avant que n'ouvre ce fichu magasin. Et en plus, dans sa précipitation, il avait oublié son IPhone à l'appartement.

Oh, il avait bien essayé d'entrer dans le magasin via l'espace de livraison mais deux béhémoths l'avaient gentiment raccompagné à la sortie lui précisant qu'il devait faire comme tout le monde et attendre l'heure d'ouverture au public.

« Comme tout le monde », pouah !

Sherlock ne comprenait pas comment John pouvait supporter de faire les courses ! Se retrouver entourés de tous ces gens si … si stupides. Et en plus, certains amenaient leurs enfants !

Une rafale de vent le fit frissonner. Il posa ses sacs par terre et releva le col de son manteau.

La soirée d'hier avait été une catastrophe. Pas moyen de dormir, à tel point qu'il avait été obligé de lire le stupide dossier de Mycroft. Bla-bla-bla … il lui avait fallu près d'une heure pour trouver le coupable.

Une heure !

C'était sûr, son cerveau était en train de se décomposer. Son QI était en train de chuter à une vitesse vertigineuse. Il penserait bientôt comme … comme tous ces gens dans la rue. C'est-à-dire, pas du tout. Ou pire.

Comme Anderson.

Cette simple idée le fit à nouveau frissonner.

Comment expliquer autrement que par la lente agonie de son brillant cerveau, qu'il se soit retrouvé à cinq heures du matin devant un magasin TESCO ? Sans son téléphone ?

Tout ça pour acheter du lait.

Pour faire plaisir à John.

Dès que le magasin avait enfin daigné ouvrir ses portes, il s'était dirigé vers le rayon qui l'intéressait. Et là … l'horreur.

Du lait … dans des cartons, des packs, des bouteilles. Et il y avait manifestement un code de couleur pour l'emballage : vert, bleu et rouge.

Il avait passé un long moment devant le rayon avant de se décider à acheter un exemplaire de chaque bouteille.

Et c'est comme ça qu'il se retrouvait chargé comme un mulet.

Et que personne ne vienne lui dire qu'il ne faisait rien pour John !


Arrivé à St Bart's John fila droit à la morgue. Molly était en pleine autopsie mais un technicien lui ouvrit la porte du labo.

Il ne perdit pas de temps cette fois. Il savait à quoi il avait à faire. En moins de trente minutes, la banque de données de St Bart's lui confirmait ses doutes.

Une momie des tourbières.

Préservées par l'absence d'oxygène et les composés antimicrobiens des sphaignes, des centaines de ces étranges momies étaient retrouvées régulièrement depuis la fin du XIXième siècle dans les zones humides, notamment marécageuses.

John avait visité un musée en Irlande qui en exposait. Le corps était souvent extraordinairement conservé, surtout la peau, complètement tannée. A tel point que sur certaines momies, l'on pouvait encore voir distinctement les empreintes digitales. Mais la plupart du temps, les os étaient absents, l'acidité de la tourbe ayant dissous le phosphate de calcium qui forme l'armature des os.

Si Tom et cette seconde phalange avaient appartenu à la même personne comment pouvaient elles avoir subi deux modes de conservation aussi différents ? C'était tout simplement impossible !

John entendit immédiatement la voix de Sherlock lui murmurer : « une fois l'impossible écarté, ce qui reste, aussi improbable que ce soit, est forcément la vérité » (4). Ce qui ne l'avançait pas beaucoup. Il soupira et tira son téléphone de sa poche. Pas de message. Il fronça les sourcils. Ce n'était pas le genre de Sherlock de ne pas répondre à un sms.

Il allait lui passer un coup de fil pour en avoir le cœur net lorsque quelqu'un entra dans le labo.

« Oh, docteur Watson ! Quelle agréable surprise, dit Lysander Ferguson, une sacoche de médecin en bandoulière. Le genre en cuir dont la poignée seule devait valoir un an du salaire de John.

L'obstétricien tenait deux gobelets à la main. A l'odeur, John identifia du thé. Un thé au parfum plus qu'enivrant. Certainement pas celui que l'on trouvait au distributeur de la cafétéria de l'hôpital. Ferguson devait venir avec son propre thé. Ce type sentait la vieille noblesse anglaise à plein nez. Il s'entendrait certainement à merveille avec Mycroft, pensa John, vaguement irrité à l'idée de devoir lui faire la causette.

- Je pensais trouver Molly par ici, dit Ferguson en posant les gobelets sur la table.

- Elle est en pleine autopsie, répondit John qui posa son téléphone devant lui et retourna à la lecture des résultats qu'il venait d'imprimer.

Il n'aimait pas paraître grossier mais il fallait croire que Sherlock avait fini par déteindre sur lui parce que pour le moment, ce qu'il voulait, c'était terminer ses analyses et résoudre cette énigme.

- Diantre, répondit Ferguson. Comme c'est fâcheux.

« Diantre » ? « Fâcheux » ? Non mais franchement, pensa John qui disait encore ce genre de chose ?

- Ce serait dommage de devoir jeter ce thé. Je n'y ai rien ajouté. Ça vous tente ?

John leva les yeux de ses papiers.

John Hamish Watson n'avait pas beaucoup de « petites faiblesses » mais il devait bien l'avouer, le thé en était une. Surtout s'il était de bonne qualité.

- Euh, oui, merci, c'est très aimable à vous.

- Ne soyez pas ridicule ! Le contenu de ce gobelet aurait fini dans un évier de toute manière.

Il tendit le thé à John.

Hum, thé noir. Une pointe de fruit et ah oui, caramel.

- Il est excellent, dit John.

- Damann et frères. Ecorces d'oranges douces et morceaux d'ananas mêlés à des thés noirs de Chine et de Ceylan avec arômes de caramel et pointe de marasquin. Une réussite, j'en conviens. Vous êtes sur une « affaire » ? Demanda Ferguson.

John posa le gobelet sur la table près de l'écran de l'ordinateur.

- Non, pas vraiment, répondit-il. Je fais juste quelques recherches pour Sherlock.

- Ah, répondit Ferguson, visiblement déçu par la réponse.

Le silence s'installa.

Pesant le silence, pensa John. A la dérobée, il jeta un regard à Ferguson … qui le fixait, tout en buvant son thé à petites gorgées, un petit sourire aux lèvres. Ouch. Super embarrassant comme situation ! John finit de boire le sien et jeta le gobelet dans la poubelle.

- Encore merci, balbutia t-il, pour le thé.

- Mais c'était un plaisir.

Ok, là on avait passé le stade de l'embarrassant pour entrer dans celui du « vaguement bizarre».

John s'éclaircit la voix.

- Et, euh, vous donnez une conférence aux étudiants ce matin ?

- Non.

- Ah.

Nouveau silence. « Méga » pesant le silence comme dirait certainement Raz, l'expert en peinture de Sherlock.

Ferguson posa son gobelet et se mit à fouiller dans sa sacoche. Il en sortit une paire de gants en nitrile.

- Vous savez pourquoi j'ai choisi le chiffre 1895 ? Demanda t-il soudain.

- Pardon ? Le chiffre 1895 ? Répéta John.

Mais de quoi est-ce qu'il lui parlait ce type ?

- Votre blog, John, répondit Ferguson en enfilant les gants, toujours tout sourire. C'est Mike Stamford qui m'en a donné les coordonnées. J'ai immédiatement été fasciné. Non, séduit. Pas uniquement par vos histoires mais aussi par … vous. L'homme derrière le clavier en quelque sorte.

1895. Oh ! Le compteur bloqué de son blog.

L'affaire Irène Adler avait occupé une bonne partie de son temps, et bien entendu celui de Shelrock, et chercher à en savoir plus sur le « pourquoi du comment » n'avait pas vraiment été une de leurs priorités.

John cligna des yeux.

- Vous … comment ? Je …

- Vous devriez vous asseoir John.

- Quoi … ?

- Flunitrazépam. Ce n'est pas à vous que j'apprendrais que son action est rapide.

John baissa les yeux vers le gobelet qu'il avait mis dans la corbeille. Il pouvait clairement distinguer une trace de sédiment vert sur le plastique (5). Ce fou furieux l'avait drogué !

- 1895, reprit Ferguson. Savez-vous ce que représente cette date ?

John tenta d'attraper son téléphone mais ses jambes ne lui obéissaient plus. Il tomba, entraînant avec lui papiers, téléphone et chaise. Le bruit lui sembla assourdissant. Il essayait de combattre les effets du sédatif. Il pouvait voir Ferguson récupérer son téléphone, le gobelet dans la poubelle et les feuilles à terre. L'obstétricien jeta un rapide coup d'œil à ces dernières et fronça les sourcils.

- Vous m'avez menti, John ! Cria t-il furieux. Vous êtes sur une affaire. Mon affaire ! Le mensonge ne vous convient pas. Trop vulgaire. Vous êtes au-dessus de ça. Vous … vous êtes … vous êtes différent des autres. Vous …

Ferguson ne termina pas sa phrase. Il s'agenouilla près de John et lui caressa doucement la joue.

John frissonna.

Ok. Harry devait avoir raison en fin de compte. Sa sœur n'arrêtait pas de lui seriner qu'il avait un karma pourri. Après le fou furieux amoureux des bombes, il avait droit au fou furieux amoureux … de lui ?

Il aurait bien ri si toute son énergie n'avait pas été concentrée sur le seul acte de garder les yeux ouverts.

- 1895, lui murmura Ferguson. L'année de la fin d'un grand homme. L'année où Oscar Wilde a perdu la liberté à cause de la bonne société victorienne (6).

Les yeux de John papillonnaient comme des sémaphores fous.

Oscar Wilde ? Pensa t-il. Mais que venait faire Oscar Wilde dans cette histoire de pouce et quel lien avait-il avec son blog ?

- J'ai tout fait pour vous mettre sur la voie, continuait Ferguson, pour que vous me remarquiez. J'attendais juste, une réaction. Mais rien. Vous m'avez ignoré John. Mais maintenant … maintenant, les choses vont changer. »

« Ignoré » ? John ne connaissait ce type que depuis hier !

Petit à petit, toutes les questions qui se bousculaient dans sa pauvre tête disparurent, remplacées pas un sentiment de détente.

Et John ferma enfin les yeux.

A suivre …

(1) La pectine est une substance d'origine végétale très présente dans les pépins et les zestes de certains fruits. Utilisée comme gélifiant, mais aussi comme coupe faim, la pectine a aussi des propriétés entérosorbantes, c'est-à-dire qu'elle peut adsorber certains métaux lourds (comme le plomb) et radionucléides (elle est prescrite aux personnes habitant aux alentours de Tchernobyl) lors de son passage dans le tube digestif.

(2) La fonction mathématique de hachage est utilisée en informatique mais aussi en cryptologie. Les « tables » de hachage élaborées à partir de ces fonctions permettent à partir d'une donnée fournie en entrée (un mot par exemple Valou01), de calculer une empreinte servant à identifier rapidement, bien qu'incomplètement, la donnée initiale (Valou01 = 25gr74gtf4oj). Très utile pour les hackers ! Le logiciel « John the Ripper » (hihihihi JOHN ! ahem) par exemple, utilisé pour tester la sécurité d'un mot de passe, « casse » les mots de passe à l'aide de ces tables. Comme Sherlock est capable de pirater les téléphones portables, il doit forcément connaître ces fonctions.

(3) Vous connaissez tous la « page non trouvée : erreur 404 ». Un petit français, Romain Brasier, a créé une page toute rigolote sur cette erreur. Il faut sauver des lemmings en leur collant un petit parachute sur le dos avant qu'ils ne se crashent au sol.

(4) Cette petite phrase est prononcée par Sherlock dans Les Chiens de Baskervillle mais se trouve aussi sur son site, The Science of Deduction : « When I've eliminated the impossible, whatever remains, no matter how mad it might seem, must be the truth. »

(5) Le Flunitrazépam est un benzodiazépine aux puissantes propriétés hypnotiques. Commercialisé en France sous le nom de Rohypnol, cette molécule a fait l'objet d'un usage détourné, notamment par des prédateurs sexuels. Appelée « drogue du viol », le Rohypnol est soluble dans l'eau, inodore, insipide et indolore ce qui facilitait son utilisation à des fins criminelles. Les fabricants ont donc modifié la présentation galénique du Rohypnol : le comprimé de 1 mg est vert et laisse des traces dans les liquides et sur la main.

(6) C'est en effet en 1895 que s'est ouvert le procès d'Oscar Wilde contre le marquis se Queensberry, père de lord Alfred douglas, jeune amant de Wilde. L'origine de la plainte ? Début 1895, il remet au portier d'un des clubs d'Oscar Wilde, sa carte de visite où il écrit : « For Oscar Wilde posing as Somdomite [sic] » « Pour Oscar Wilde, s'affichant comme Somdomite [sic]. » (plus doué pour la boxe que pour l'orthographe le marquis !). En cette époque de droit au mariage pour tous, une petite pensée pour Oscar Wilde. Il fit plusieurs années de travaux forcés pour sodomie qui eurent raison de sa créativité et de sa santé.