John ouvrit les yeux, les referma. L'effort était surhumain. Il se sentait vidé, paupières lourdes. Léthargique.
Drogué.
Evidemment. Evidemment, l'eau avait été droguée.
Lentement, il tourna la tête vers la baie. Disparue la lumière blanche et vive. Cette fois, les rayons du soleil caressaient juste les vitres. Des vaguelettes de lumières après le tsunami. Des vaguelettes roses et rouges. C'était la fin de l'après midi.
Hum. John ignorait ce que Ferguson lui avait donné mais ça le rendait poétique. Génial. Tout ce qu'il lui fallait. Il soupira.
Ok. Il fallait qu'il se bouge.
Péniblement, il s'assit sur le lit. Un lit en bois massif, le genre qui devait avoir plusieurs siècles. Les meubles devaient tous dater d'un Louis « quelque chose ». Le tapis était persan. Né dans une famille pauvre, John avait toujours eu un peu de mal avec les personnes « riches ». Non pas qu'il les envie. Non. C'était juste qu'il trouvait leur environnement étrange. Décalé.
Agrippant le montant du lit (formé d'une boule de pin, ce qui, pour une raison étrange, fit glousser John. Saleté de drogue !), John parvint à se mettre debout. Il fit quelques pas dans la pièce. Sans tomber. Parfait. Il s'enhardit et alla jusqu'à la première porte. Fermée à clef, Ô surprise. Cahin-caha, il se rendit à la seconde porte. Ah. Celle-ci n'était pas fermée. Il l'ouvrit.
La salle de bain. Aussi luxueuse que le reste, alliant moderne et ancien.
La baignoire était une monstruosité en zinc, posée au beau milieu de la pièce et alimentée par une robinetterie en colonne. Le sol était pavé de terres cuites. Un rideau en lin blanc recouvrait l'immense fenêtre. Des dizaines de flacons, tubes et pots de crème se trouvaient sagement rangés sur l'immense cheminée qui dominait la pièce. Et sur une chaise étaient posés plusieurs draps de bain blancs.
John caressa les draps de bain. Ils étaient doux, moelleux. Il se mordilla les lèvres un moment et finit par se décider. Il ferma la porte à clef et, pour faire bonne mesure, cala la chaise contre la porte. Il fit couler l'eau et prit un des flacons qu'il vida dans la baignoire.
Sa main tremblait. Le souci, c'était que c'était la droite. Il ne manquait plus que ça.
Il se débarrassa de son drap et lorsque la baignoire fut pleine, il se glissa dans l'eau et se lava, encore et encore.
Qui savait ce que Ferguson avait pu faire pendant tout le temps où John avait été inconscient ?
John se mit à frotter plus fort. Lorsqu'il sortit enfin de l'eau, sa peau était aussi rouge que les tuiles du sol. Et ses deux mains tremblaient.
Ok. Il fallait qu'il se calme, qu'il reprenne le contrôle de la situation … non, ridicule. Il fallait qu'il reprenne le contrôle de lui-même. Et pour ça, il fallait qu'il sache ce que Ferguson lui avait administré. Ce qui était plus facile à dire, qu'à faire. Il y avait tant de molécules qui pouvaient produire des effets similaires. Autant chercher une aiguille dans une botte de foin. John soupira. Il se ré enveloppa dans le drap et sortit de la salle de bain.
Pour découvrir que le lit avait été refait. Des vêtements se trouvaient posés sur un valet.
John leva immédiatement les yeux vers les murs et le plafond. Des caméras. Il devait y avoir des caméras dans la pièce. Il ferma les yeux et prit une large inspiration. Il espérait juste qu'il n'y en avait pas dans la salle de bain.
Les vêtements étaient tous d'une coupe impeccable. Chemise à carreaux Paul Smith, jeans Raf Simmons et pull bleu ciel John Smedley. Il ne connaissait pas le « créateur » des chaussettes et du slip qui se trouvaient là mais sans nul doute, le tout devait coûter l'équivalent de sa pension mensuelle de l'armée. Le plus perturbant, c'était de constater que Ferguson connaissait parfaitement ses goûts et la taille de ses vêtements.
Pas de chaussure. Juste des mules. Certainement hors de prix elles aussi.
John prit les vêtements et retourna dans la salle de bain dans laquelle il se barricada à nouveau.
Une fois habillé, il se sentit mieux. Pas en tip-top forme mais mieux. Il posa le drap sur le lit et, sur une impulsion, réessaya d'ouvrir la porte de la chambre.
Un petit clic lui indiqua qu'elle était ouverte.
John sortit de la pièce.
La chambre se trouvait à l'étage.
Un monumental escalier en bois sculpté menait au rez-de-chaussée. John le descendit, main tenant fermement la rampe. Les murs étaient ornés de tableaux. Essentiellement des hommes en tenue militaire, le tout échelonné sur plusieurs siècles à en juger par la facture des costumes.
Arrivé en bas de l'escalier, John dut s'arrêter. La tête lui tournait et il avait la gorge plus sèche que les déserts d'Afghanistan. Il avait bu de l'eau dans la salle de bain mais visiblement ce n'était pas suffisant. Mentalement, il fit la liste des produits dont l'un des effets secondaires était la sécheresse buccale. Ferguson était un médecin, il avait accès à tout l'arsenal pharmacologique imaginable.
John continua son exploration.
L'endroit était immense et lui rappelait ces manoirs qui semblaient pulluler dans les petites villes de Province tranquilles. C'était généralement dans ce type de manoir qu'étaient commis les crimes des séries policières de la BBC. Et notamment dans Barnaby que John n'aimait pas plus que ça mais que Sherlock détestait. Rien que pour voir le détective pester contre les auteurs du script et le total manque de crédibilité des scénarii, passer trois longues heures devant un épisode de cette série valait le coup !
Sherlock … Voyons, combien de temps fallait-il à l'unique détective consultant que le monde connaisse pour retrouver une personne disparue ?
« J'espère que tu vas faire honneur à ta réputation, Sherlock, grommela John entre ses dents en entrant dans le vestibule. Parce que si tu arrives trop tard, je te promets que je reviendrai pour te hanter … et que je m'amuserai à foutre en l'air ton ridicule mode de classement pour les chaussettes.
Vestibule vide. Salon vide. Salle à manger … ah. La table était mise. Deux couverts. L'un en bout de table. La place du Maître de maison. L'autre à sa droite. Un fumet délicieux s'élevait de plusieurs plats disposés avec art sur la table.
John « sentit » sa présence plus qu'il ne vit Ferguson derrière lui.
Ok, temps de jouer au gentil captif. Ignorant Ferguson, John s'installa à la table et posa la serviette sur ses genoux. Yep, prêt pour un dîner aux chandelles. Angelo serait furieux. L'italien tenait absolument à le caser avec Sherlock. Comme la moitié de la population de Londres en fait.
Ferguson qui était près de la porte et l'avait certainement observé depuis sa descente des escaliers, passa derrière lui et s'installa lui aussi à table. Il prit la carafe d'eau qui se trouvait sur la table et en servit généreusement John.
- Tu dois avoir soif, dit juste Ferguson.
John, dents serrées, refusa de lui répondre. Il fixait le verre d'eau comme un homme ayant erré dans le désert pendant des jours et découvrant une oasis … habitée par des milliers de scorpions. Il était persuadé que l'eau devait être droguée et il se sentait déjà suffisamment mal comme ça, merci, pas la peine d'en rajouter.
Ferguson émit un petit rire en voyant l'hésitation de John. Il se servit lui aussi de l'eau et vida son verre d'une seule traite puis, tout en souriant, il le reposa sur la table.
Ok. L'eau n'était pas droguée. Cette fois. John, qui sentait la colère bouillonner en lui, prit son verre et le but.
OHMONDIEU ! Le paradis c'était un verre d'eau fraîche ! John poussa un petit soupir de contentement. Il reposa presque le verre à regret. Il ferma les yeux avant de prendre son courage à deux mains et d'entamer une « conversation » avec son kidnappeur.
- Qu'est-ce que vous m'avez donné ? Demanda t-il, insistant sur le « vous ».
Il fallait qu'il sache pour savoir à quoi s'en tenir. Connaître les effets du produit pourrait s'avérer un avantage. Il fallait qu'il en sache plus sur les conditions de son « emprisonnement » chimique.
Ferguson, un verre de vin à la main, le fixa un long moment avant de répondre.
- Butyrophénone, finit-il par lâcher.
John fronça les sourcils. Ce fou lui avait administré un antipsychotique ! Pas étonnant qu'il se sente léthargique. Ok. Voyons voir : léthargie, bouche sèche, crampes musculaires …
- Halopéridol, dit John dans un souffle.
Ferguson lui sourit.
- Félicitation. Un neuroleptique efficace, non ?
Oui, quand vous étiez atteint de psychoses aigues ou de phase maniaque ! Avait envie de hurler John à ce fou furieux.
- C'est … nécessaire, pour le moment, reprit Ferguson.
Il posa sa main sur celle de John.
- J'espère que tu comprends ?
John rassembla toutes ses forces pour ne pas céder à la tentation d'enfoncer sa fourchette (certainement en argent) dans la paume de Ferguson.
- Et … et maintenant ? Finit-il par dire.
- Oh, répondit Ferguson, visiblement ravi que John ne fasse pas d'esclandre. Maintenant, nous dînons tranquillement mais avant …
Il se leva et prit un paquet qui se trouvait sur une console près de la fenêtre et le déposa devant John.
- Ouvre-le. C'est un cadeau de bienvenue.
Bah voyons, ça et des antipsychotiques, sympa les cadeaux !
John eut du mal à déballer le paquet. Ses mains tremblaient. Il finit cependant par y parvenir et en sortit …
- Un Netbook ?
Le genre dernier cri et certainement hors de prix. Un mac s'il devait en croire la petite pomme blanche sur le capot gris métallisé.
- Huhu, dit Ferguson. Pour ton blog. Bien entendu, la connexion wifi est limitée à ton site.
Son blog ? John leva les yeux vers Ferguson, confus.
- Mon blog ?
- Oui. Tu vas y écrire ta plus incroyable histoire ! Le pouce que je t'ai envoyé n'est que la partie émergée de l'iceberg. Une histoire qui s'est déroulée il y a plus de 60 ans. Ici même, au manoir de Sandford. Une histoire de trahison, de pouvoir et de crime passionnel. Tous les ingrédients d'une histoire à succès, non ?
Sandford ? Ok. Nord Somerset. 3 heures de voiture de Londres. John sentit un poids le quitter. Dieu merci, il n'avait pas quitté la Grande Bretagne !
- C'est vous qui m'avez envoyé ces deux lettres ? Demanda t-il.
Ferguson lui sourit et hocha la tête.
- J'ai essayé pendant des semaines d'attirer ton attention. J'ai laissé des dizaines de messages sur ton blog. Anonymes, je l'avoue.
John ouvrit des yeux grands comme des soucoupes. Un fan. Ce type était juste un fan. Un fan complètement fêlé.
- Euh, je ne réponds jamais aux messages anonymes, s'entendit-il répondre bêtement.
- Oui, je sais. J'ai su tout de suite que tu étais celui que j'attendais. Molly pense que c'est Sherlock Holmes qui te fascine, que c'est lui qui te pousse à écrire ces histoires. Quelle idiote ! Je sais « qui » tu es. Un soldat de la vérité. Tu mets en lumière les crimes les plus sombres de notre petite humanité. Tu les exposes au grand jour, sans fioritures, sans avoir peur des noms des grands de ce monde.
Les yeux de Ferguson brillaient d'une lumière que John avait déjà vu sur d'autres visages en Afghanistan : la lumière du fanatisme. Il frissonna. Devait-il s'estimer heureux qu'en fin de compte Ferguson n'en veuille pas à sa vertu ? Pas sûr …
- Tu vas dévoiler une histoire terrible. L'histoire d'un héros de la seconde guerre mondiale, l'histoire d'un imposteur, continua Ferguson. La vérité, enfin mise à jour. Par toi.
- Je … je suis désolé mais je ne comprends pas ce que vous attendez de moi.
- Déjà, que tu me tutoies …
Ferguson posa à nouveau la main sur celle de John.
- J'ai l'impression de te connaître depuis si longtemps John. Mike te mets sur un piédestal. Tu es un héros pour lui. C'est lui qui m'a parlé de toi le premier. Jamais je ne le remercierais assez pour ça. Je suis allé sur ton blog et je crois que j'ai dévoré tous tes écrits en une seule soirée.
La main de Ferguson caressait doucement celle de John. Ooookay. Un fanatique « ET » un amoureux transi. Youpi.
- Ferguson, je ne –
- Andy.
John serra la mâchoire. Il fallait qu'il entre dans le jeu.
- Andy, parvint-il à dire. De quelle histoire parlez vo… John se reprit. Parles-tu ?
Un immense sourire apparut sur le visage de Ferguson. Un vrai sourire, tendre, ému, lui donnant l'air d'un enfant.
- L'histoire du mal contre le bien, John. Une histoire vieille comme le monde. L'histoire du colonel Lysander Stark, mon arrière grand-père. »
Greg examinait la petite boite que Sherlock avait posée sur la table basse du salon. Il avait presque le nez dessus. Et il ne voyait vraiment pas comment ce petit morceau de plastique allait les mener à John ? Il leva la tête vers Sherlock. Celui-ci était assis en tailleur sur son fauteuil, yeux clos, mains jointes sous son cou.
« On attend quoi là ? Lui murmura Donovan.
Ça c'était la question à un million de livres ! Ils attendaient un miracle du grand Sherlock Holmes.
- Lestrade, sortez ou arrêtez, dit soudain l'objet de ses pensées.
- Que j'arrête quoi ?
- De penser. Vous pensez trop fort et bien entendu de manière ridicule.
Donovan leva les yeux au ciel mais ne fit aucun commentaire (peut-être était-elle vexée. Au moins, Sherlock avait dit que Greg « pensait » lui. Ce n'était visiblement pas le cas de Donovan). Greg se pencha à nouveau sur la petite boîte. C'était bizarre parce que … non, c'était stupide, sans aucun intérêt.
- QUOI ? Demanda soudain Sherlock.
Le jeune homme s'était levé sans que Greg le remarque et se tenait debout devant lui.
- Euh, quoi quoi ?
- Vous pensiez à quelque chose. Quelque chose à propos de cette boite.
Greg connaissait Sherlock depuis près de 6 ans maintenant. Il savait combien sa langue pouvait être acerbe et venimeuse. Même John n'était pas épargné alors lui, pauvre inspecteur de New Scotland Yard ! Pas question qu'il se laisse humilier.
- Euh, non rien.
Sherlock plissa les yeux et se pencha vers lui. Une paire d'yeux gris, froids et calculateurs, se posèrent sur lui et il déglutit. Non. Non, non et non, il ne se laisserait pas impressionner.
- Lestrade. Maintenant. La vie de John est en jeu.
Ah bah oui, s'il le prenait par les sentiments. Le petit saloupiaud. Bon, ok. Temps de se jeter dans la gueule du loup. Sherlock n'allait faire qu'une bouchée de lui, ça c'était sûr.
Greg ferma les yeux et se lança.
- C'est juste qu'elle me fait penser à ma grand-mère. Cette boite. Enfin, pas la boite. C'est plutôt comme un parfum. Son parfum.
- Un parfum.
- Oui, il me fait penser à ma grand-mère, répéta Greg.
Là, voilà, il allait certainement avoir droit à une répartie désagréable au possible et ce devant une Donovan, ravie de pouvoir dire « je vous l'avais bien dit, ce type est un con ! ».
Mais Sherlock ne dit rien. Il prit la boite et se mit à la renifler. Bruyamment.
- Oui, une essence animale. Ambre gris ? Non. Non, quelque chose de plus … civettone (10) ! S'exclama soudain Shelrock tout excité.
Il ouvrit son ordinateur. Il tapota un moment sur le clavier puis s'exclama :
- Oui, c'est ça ! Les sécrétions des glandes anales de la civette. Utilisée dans la pharmacie, la fabrication des cigares et … la parfumerie. Votre Grand-mère, quand est-elle née ?
- Euh, en 1917. Pourquoi ?
- Hum. 1917. Civettone. Parfum de femme.
Sherlock sourit.
- Jicky d'Aimé Guerlain. Les parfums sont le plus incroyable des révélateurs de souvenirs. La plus petite effluve peut faire revivre en nous un moment, une voix, un visage.
- Génial, se moqua Donovan. Et ça nous mène où ? Votre kidnappeur, si kidnappeur il y a, porte ce parfum. Comme certainement des milliers de personnes à Londres. Et puis, c'est un parfum de femme non ? Comment une femme aurait-elle pu transporter un corps sans être vue ? Watson n'est pas bien grand, j'en conviens mais -
Sherlock l'ignora et se planta devant Greg.
Il prit son visage dans ses mains.
- Oi ! Sherlock, qu'est-ce qui vous prend ! S'indigna le policier.
- Taisez-vous et concentrez-vous. Quand pour la dernière fois avez-vous pensé à votre grand-mère ? »
Ils étaient de retour à St Bart's.
Greg se sentait presque gêné. Il y avait de quoi : devoir avouer qu'il pensait à sa grand-mère quand il visitait la morgue pour le boulot, c'était plutôt glauque.
Sherlock fit le tour de la morgue et se planta à nouveau devant lui.
« Depuis quand pensez vous à votre grand-mère ici ? Demanda t-il d'une voix froide.
- Euh, je ne sais pas … depuis, euh … l'affaire Falconi. Oui, c'est ça. Depuis l'assassinat des frères Falconi, il y a …
Il s'était promis de ne pas se laisser impressionner par Sherlock mais lorsque c'était vous qui étiez son centre d'intérêt, c'était un peu difficile de ne pas se sentir mal à l'aise.
- Trois mois, répondit Donovan.
- Trois mois, répéta Sherlock. Molly. J'ai besoin de Molly »
Ils trouvèrent la jeune dans un des laboratoires en train de classer des dossiers.
« Oh, vous êtes de retour. Vous avez retrouvé John ?
Sherlock se planta devant elle.
- Molly.
- Euh, oui.
Le regard de Sherlock était plongé dans le sien. Un regard intense qui lui chavirait le cœur. Non. Qui lui déchirait le cœur. Parce que Molly Hooper n'était pas une idiote. Elle avait compris que jamais Sherlock Holmes ne partagerait ses sentiments. Tant pis. Elle l'aimait quand même. Pour lui, elle serait capable de n'importe quoi.
- Il y a trois mois de ça, l'hôpital a recruté un nouvel agent. Un ambulancier, un laborantin, un pathologiste peu importe. L'important c'est la date. Trois mois. Qui est arrivé il y a trois mois ?
- « Un », je croyais que l'on cherchait une femme ? Questionna Donovan.
- Jicky a été créé par Guerlain en 1889, répondit froidement Sherlock. Mais la présence de cette note animale, la civettone, a choqué la clientèle féminine déroutée par cette flagrance en totale rupture avec les bouquets traditionnels. En fait, ce furent les dandys anglais qui en raffolèrent et bien que composé à l'origine par les femmes, beaucoup d'hommes l'ont porté et le portent encore aujourd'hui. Ce parfum ne fut redécouvert, et encensé, par la presse féminine qu'en 1912. Nous cherchons bien évidemment un homme.
Il se tourna vers Molly.
- Alors, ces recrutements ?
- Euh. Euh. Je … laissez-moi réfléchir. Il y a eu Lewis, un pathologiste mais il est parti il y a trois semaines. Et … euh, des intérimaires. Comme je le disais à Lysander et à John la dernière fois, nous avons eu une terrible épidémie de grippe et –
- Qui ça ? L'interrompit Sherlock.
- Lysander. Andy. Euh, Lysander Ferguson. C'est … Molly se racla la gorge. C'est un obstétricien. Un professeur. Il passe ici assez souvent. Un peu comme vous, plaisanta t-elle.
- Un obstétricien dans une morgue, bizarre, dit Greg.
- Oh oui, enfin, non. Il nous donne un coup de main avec l'informatique. Le docteur Stamford et lui sont de vrais geeks, plaisanta la jeune femme. Il fait des miracles avec un ordinateur.
Le regard de Sherlock semblait perdu dans le vague. Il ne dit rien puis se tourna brusquement vers Lestrade.
- Vous devriez rester ici et fouiller dans les dossiers du personnel.
Greg hocha la tête.
- Et vous, vous allez faire quoi ? Demanda t-il.
- Ranger la cuisine, suggéra Donovan, un petit sourire narquois sur les lèvres.
Sherlock lui rendit son sourire.
- Et peut-être devriez-vous vous joindre à moi pour le nettoyage, nous savons combien vous aimez vous mettre à genoux.
La jeune femme le foudroya du regard.
Sherlock sortit son portable de sa poche.
- Je vous transfère les vidéos CCTV que Mycroft m'a fait parvenir. Si vous trouvez quoique ce soit, faites-moi signe.
Sherlock sortit du laboratoire sans un au revoir.
- Charmant, grommela Donovan.
- Inquiétant, soupira Greg qui fixait la porte que Sherlock venait d'emprunter.
- Fascinant ? Hasarda Molly.
Les deux policiers tournèrent vers elle un regard surpris.
- Euh, désolée, je croyais que c'était une sorte de jeu, balbutia t-elle. Je … je vais vous chercher les dossiers du personnel. »
Arrivé au 221b, Sherlock ne fut pas étonné de voir son frère assis dans son fauteuil, yeux fixés sur son parapluie, air placide sur le visage.
« Tu n'as pas répondu à mes messages, dit juste Mycroft toujours concentré sur son parapluie.
Sherlock ne lui répondit pas. Il alla droit à son bureau et en tira un dossier au logo du Home Office (11) qu'il lança à son frère.
Mycroft soupira mais récupéra le dossier qui avait atterri sur ses genoux.
- Affaire résolue, dit juste Sherlock.
Cette fois, Mycroft haussa un sourcil interrogateur. Et peut-être aussi vaguement surpris, ce qui ne déplut pas à Sherlock.
- Vraiment ? Répondit juste Mycroft.
- Lysander Ferguson. Obstétricien. Clientèle triée sur le volet. Le même « volet » qui se retrouve avec des faux billets dans les poches. Même les femmes de la haute société consultent régulièrement leur gynécologue, non ? Je ne serai pas étonné si tu découvrais que toutes les personnes qui se sont retrouvées avec de faux billets font partie de sa clientèle, ou que leur femme le soit. Lysander … un prénom peu courant.
- Lysander Starck, dit Mycroft. Le colonel …
- … en charge des plaques mystérieusement disparues, il y a 60 ans de cela. Quant à Ferguson …
- Son secrétaire particulier, termina Mycroft.
- Un membre tout aussi éminent de la bonne société londonienne de l'époque. Et si je ne me trompe pas. Ceci …
Il sortit le pouce de sa poche et le posa sur le guéridon à côté de son frère.
- … est une partie de l'énigme. En 1941, juste après la disparition des plaques, un homme, ingénieur en presse hydraulique, a mystérieusement disparu. Le dossier mentionne son nom, Victor Hatherley. Ce pouce appartient à cet homme.
Sherlock alluma son ordinateur et ignora son frère.
- Mais John ? Pourquoi l'impliquer ? Et le timing … les faux billets ont commencé à circuler il y a moins de quinze jours. Ah. Voilà. Ferguson a été invité à St Bart's pour une conférence il y a un peu plus de trois mois de ça. Et il a postulé peu de temps après pour y donner des cours, bénévolement. Pourquoi remettre en circulation des faux billets maintenant ? Cela ne pouvait pas manquer d'attirer l'attention et risquer de … Oh. Oh bien sûr. Il savait. Il savait que tu viendrais me chercher. Il savait que je ne prendrais pas l'affaire mais John, John le ferait. Juste parce qu'elle embarrassait le gouvernement et qu'il a ce stupide attachement à la Couronne … mais John n'en a rien fait alors. Alors, il a envoyé le pouce … Tout ça, c'était pour attirer l'attention de John.
Mycroft qui s'était levé, sortit son Blackberry de sa poche.
- La famille Stark possède un manoir, dit Mycroft en composant un texto. Un des plus anciens d'Angleterre à Sandford dans le Nord Somerset. En hélicoptère, une heure de trajet. Une petite équipe d'extraction spécialisée devrait suffire et –
- Pas question, grogna Sherlock, j'y vais seul.
- Vous allez « où » seul ? Fit une troisième voix.
Greg Lestrade se tenait devant la porte de l'appartement.
- Lestrade !? Mais qu'est-ce que vous faites là ? S'emporta Sherlock qui referma violemment son ordinateur.
- Je commence à bien vous connaître et quand vous me laissez en plan, c'est généralement parce que vous avez résolu l'énigme et que vous ne voulez pas que la police soit impliquée. Nous parlons d'un kidnapping, Sherlock. C'est une affaire qui regarde la police.
- La police ! Sherlock éclata de rire. Vous voulez que je confie la vie de John à des incapables comme Anderson ?
- Sherlock … Soupira Greg.
- Monsieur, l'hélicoptère nous attend. L'équipe est prête, dit Anthéa qui venait d'entrer dans l'appartement nez collé sur son téléphone comme à l'accoutumée.
- Un hélicoptère ? Une équipe ? Mais de quoi est-ce qu'elle parle ? Demanda Greg.
Sherlock l'ignora et sortit en trombe de l'appartement. Mycroft soupira et sourit au Lieutenant.
- J'excuserais bien mon frère pour son comportement mais je crois que si je devais commencer je ne pourrais plus m'arrêter, n'est-ce pas. Nous allons … dans la campagne anglaise, ajouta Mycroft avec une grimace de dédain. Nord Somerset. Vous êtes bien entendu le bienvenu, Lieutenant. Il n'est pas dans notre intention de faire obstacle à … l'exceptionnel travail de la police. »
Et il sortit tranquillement, son parapluie sous le bras.
Greg soupira. Il se demandait s'il ne préférait pas les insultes de Sherlock à celles de son frère. Elles avaient au moins le mérite d'être un peu plus directes.
Dans la voiture, Mycroft expliqua la situation à Lestrade. Ce dernier, qui feuilletait le dossier du Home Office, hocha la tête.
« Et vous croyez que ce type, Ferguson, est obsédé par John ? Demanda t-il, encore sous le choc de cette révélation. Ça me parait un peu tiré par les cheveux votre histoire.
- Une équipe a récupéré l'ordinateur de Ferguson dans son cabinet privé, dit Mycroft qui consultait son Blackberry. Et si je dois en croire nos spécialistes en cyberterrorisme, le bon docteur s'est connecté pas moins d'une centaine d'heures sur le bloc de John sur les trois derniers mois et est à l'origine de deux tiers des messages anonymes qui y ont été postés.
- Une centaine d'heures ! S'exclama Greg. Ce type est complètement dingue. Et vous êtes sûr qu'il est dans le Somerset ?
A cette question, Mycroft répondit juste en soulevant un sourcil. Genre, comment pouvez vous douter des déductions de DEUX Holmes ?
- Ok, dit Greg en prenant son portable. Je vais prévenir les autorités sur place pour que … Hé ! Sherlock ! MAIS QU'EST-CE QUI VOUS PREND !
Sherlock lui avait ni plus ni moins arraché le portable des mains avant de le balancer par la fenêtre de la voiture.
- Ne vous en faîtes pas, Lieutenant, dit Mycroft, nous avons les choses bien en mains. »
Greg soupira.
Les frères Holmes étaient une vraie plaie. Et les plus incroyables amis qui soient. Pendant un instant – un très bref, mais intense instant – Greg envia John. Avoir des amis prêts à remuer ciel et terre pour vous venir en aide, ce n'était pas commun.
Le problème, c'était juste le prix à payer : être enlevé régulièrement par Mycroft Holmes ou soumis aux découvertes macabres un peu partout dans l'appartement par un Sherlock en pleine expérimentation. Nope, très peu pour lui. Il préférait largement ses potes de bières.
Le dîner avait été l'un des plus étranges que John ait jamais eu. Et il vivait avec Sherlock Holmes, ce qui n'était pas peu dire. Il avait dîner avec les gamins qui travaillaient pour lui dans son réseau de sans-abri, dîner dans l'un des nombreux restaurants tenus par un propriétaire qui visiblement devait sa vie ou sa liberté, ou celle d'un être cher à Sherlock, dîner avec Sherlock ET Mycroft (horrible, horrible souvenir) … mais ce dîner resterait sans doute le plus terrifiant de tous.
Les mets étaient succulents, le vin trop fort (mais l'halopéridol ne se mariait pas très bien avec l'alcool) et la compagnie complètement timbrée.
Ferguson alternait les moments de silence à contempler son verre avec des instants de pure euphorie à vanter les talents du docteur John Hamish Watson. John ne serait pas étonné si dans la chambre de ce type se trouvait un petit autel dédié à sa personne. L'idée le fit frissonner.
« Tu as froid ? Ces grandes maisons sont si difficiles à chauffer. Un vrai cauchemar de chauffagiste, rit Ferguson.
Il se leva et récupéra un plaid posé sur un fauteuil. Il se mit derrière John (qui se tenait plus rigide que s'il était face à son sergent instructeur) et le posa sur ses épaules. Ses mains restèrent sur les épaules de John un peu trop longtemps au goût de ce dernier. Et puis savoir ce type dans son dos le mettait vraiment, mais alors mal à l'aise. N'y tenant plus, John se dégagea de l'étreinte de Ferguson d'un mouvement brusque. Ferguson ne dit rien. Il se rassit, termina son verre de vin puis annonça :
- Un thé. Voilà ce qu'il te faut. Un bon thé chaud. »
Une autre salle. Plus petite. Plus cosy. Le feu qui brûlait dans la cheminée était le bienvenu. Sur la table basse se trouvait un service à thé. Et John était certain que l'eau était chaude et la crème à la température parfaite. Qui avait allumé le feu et préparé le repas, le thé ? John se demandait s'il y avait du personnel dans le manoir. Un personnel invisible, car il n'avait encore vu personne.
« C'est le fumoir, dit Ferguson en le guidant vers un large fauteuil en cuir. Mon grand-père vénérait cet endroit. Aucune femme n'y était admise. Pauvre créature reléguée au gynécée. Pendant des années, ma grand mère a souffert de ses règles étriquées. Cette étiquette sociale interdisant aux femmes d'être des êtres humains à part entière. Elle a été obligée d'épouser un homme qu'elle n'aimait pas.
Ferguson se tut brusquement pour préparer la boisson.
- Un rooibos cederberg (12). Un peu tard pour du thé. Parfait avec un nuage de lait. Tu vas adorer.
Il versa l'eau chaude sur les petites feuilles brunes qui se trouvaient dans un petit filtre en argent, juste au-dessus de la tasse puis reproduisit le geste avec une autre tasse. Il y versa un peu de lait, prit une des soucoupes et la tendit à John qui l'accepta avec un « merci » forcé.
John attendit que Ferguson porte la tasse à ses lèvres pour en faire autant.
Hum, ce type était peut-être complètement fou mais il avait décidément bon goût en matière de boisson. Ce truc était vraiment excellent.
John but à petites gorgées, savourant la boisson.
- Oh, j'avais oublié, j'avais autre chose à te montrer, dit soudain Ferguson qui se leva. Attends moi là, je ne serai pas long. Tu peux te resservir du rooibos bien entendu.
John attendit que Ferguson soit sorti et posa soucoupe et tasse sur la table. Temps de voir un peu où il était. Il se leva et ouvrit la fenêtre du fumoir. Le balcon était proportionné au reste de la maison. Enorme. Il faisait nuit. Preuve qu'il n'était plus à Londres, le ciel était couvert d'étoiles. Dans une ville aussi illuminée que Londres, impossible de voir les étoiles. La lune était pleine, luminaire blanc accroché au plafond noir de la nuit.
John se pencha par-dessus la balustrade. Il pourrait facilement l'escalader. Et après ? Il ne savait même pas où il était ? Et il n'avait pas le talent de Sherlock pour forcer serrure et contact des voitures.
Il frissonna et retourna à l'intérieur. Il venait juste de refermer la fenêtre lorsque Ferguson revint.
- Euh, j'avais …euh … la tête qui tournait un peu. Besoin d'air, babilla t-il.
Ferguson ne dit rien et lui sourit.
- Viens donc te rasseoir.
Il tenait quelque chose dans les mains.
Avec réluctance, John se réinstalla dans le fauteuil. Il n'avait pas vraiment menti. Sa migraine était revenue au galop. Il reprit sa tasse. La boisson chaude, si elle n'avait guère d'effet sur sa pauvre tête, avait au moins l'avantage d'étancher sa soif.
Ferguson attendit qu'il ait fini pour poser ce qu'il tenait dans les mains sur la table basse. La forme rappelait celle d'une cloche. Une protection en tissu, un velours pourpre, recouvrait le mystérieux objet.
- Prêt ? Demanda ferguson.
Comme si ça allait changer quoique ce soit s'il lui répondait non ? John hocha la tête.
Ferguson ôta la protection.
- Et voilà ! Dit-il.
C'était une cloche en verre.
Et sous la cloche, se trouvait une main.
Okay. Pas de souci. John avait déjà découvert une tête dans son réfrigérateur. Une main à côté, c'était vraiment du gâteau. John reposa sa tasse (et sa main ne tremblait même pas, ce dont il était très fier) et se pencha pour examiner la main. Il remarqua immédiatement qu'il lui manquait les deux premières phalanges du pouce droit. Ah. Il avait retrouvé le propriétaire de Tom. Du moins une partie.
- Son nom était Victor Hatherley. Un ingénieur. Sa spécialité, c'était les presses, lui expliqua Ferguson. Nous en avons une ici. Une machine impressionnante. C'est lui qui l'a montée de toute pièce. Une petite merveille qui tourne toujours comme au premier jour. Pas comme nos machines modernes, soumises aux aléas de l'électronique et des virus cybernétiques, n'est-ce pas ?
John cligna des yeux.
Une presse ? Qu'est-ce qu'une presse faisait dans un manoir aux fins fonds du Nord Somerset ?
- Son aspect … ?
- Vous aviez trouvé évidemment, dit juste Ferguson, de l'admiration dans la voix. Vos recherches à St Bart's. La peau tannée mais toujours souple, les muscles et les ligaments intacts mais plus aucun os ou cartilage. Il y avait encore du sang vous savez ? C'est comme ça que nous en avons eu la confirmation. Victor Hatherley est mon véritable grand-père. Tout ça est digne d'une tragédie grecque. Ou d'un soap brésilien.
Et Ferguson lui raconta l'histoire du Colonel Stark, avide d'argent, de Matt Ferguson son jeune secrétaire, avide de pouvoir, et de la malheureuse Millicent Stark, une enfant sacrifiée à l'autel des ambitions de deux hommes.
- Lysander voulait redorer le blason de son illustre famille. En fait, il ne lui restait plus que cela : son nom. Son père avait dilapidé tout l'héritage familial. Matt a alors eu une idée. Simple vraiment. Faire de l'argent … avec de l'argent. Le pays était en guerre depuis un peu moins d'un an et le gouvernement avait eu vent d'un projet fou des allemands : inonder le pays sous de la fausse monnaie pour lui faire mettre un genou à terre.
John fronça les sourcils. Des faux billets, un complot allemand … cette histoire lui semblait brusquement familière.
- Lysander n'eut aucune difficulté à se faire charger de la protection des plaques et à les faire disparaître. Matt recruta alors un ingénieur pour construire une presse. Ici. Dans les sous sol. La famille Stark est redevenue riche, Matt est entré dans le cercle étroit des gens proches du pouvoir en épousant la fille de Lysander, Millicent. Ma grand-mère. Elle avait tout juste 17 ans. Le souci, c'était qu'elle était tombée amoureuse de l'ingénieur. Victor Hatherley. Ils ont eu une aventure. Il lui a promis de l'épouser, de l'emmener loin de son père et de Matt Ferguson, las. Il a disparu sans laisser de trace et Millicent n'a pas eu d'autre choix que d'obéir aux ordres de son père. Elle est devenu Millicent Ferguson. Elle a eu un fils.
- Le fils de Victor Hatherley, termina John.
- Mon père. Nous ne sommes pas loin de Yanal Bog (13). Est-ce que vous connaissez cet endroit ?
John secoua la tête.
- C'est un site protégé. Une étendue marécageuse. Elle a appartenu aux Stark qui l'ont léguée à l'Etat en 1985. Juste après qu'un des métayers découvre les restes d'un homme. Ma grand-mère était quelqu'un de puissant. Elle a réussi à faire étouffer l'affaire. Elle a immédiatement identifié le corps. Grâce à son pouce manquant … Vous voyez, Victor avait eu le pouce sectionné lors d'un incident en réparant la presse. C'est comme cela qu'ils se sont connus en fait. Millicent a joué les infirmières, et de fil en aiguilles … Victor n'a jamais pu récupérer le pouce. C'est moi qui l'ai fait. Il a du rouler et est resté coincé entre les parois du mur séparant la pièce où se trouvait la presse de celle où se trouve la chaudière. Parfaitement conservé par la sécheresse, momifié.
Ferguson se leva et récupéra le plaid que John avait posé sur une chaise. Il le posa sur les épaules de John et s'agenouilla devant lui pour terminer son histoire.
- Millicent avait 60 ans. C'était encore une femme superbe. Et forte. En 1986 mon arrière grand-père est mort d'une attaque et la même année, mon grand-père décédait tragiquement d'un accident de chasse.
John écarquilla les yeux.
- Elle … tu crois qu'elle les a tués ?
Ferguson sourit.
- Une exécution méritée, répondit-il. Au moins, ils ont eu droit à des funérailles pas comme Victor Hatherley, jeté dans la boue comme un chien.
- Mais … John ferma les yeux avant de les rouvrir. Sa migraine s'était intensifiée. C'est cette histoire que tu veux que je publie ? Pourquoi maintenant ?
Ferguson posa sa main sur la joue de John et la caressa doucement.
- Le gouvernement britannique au nom du devoir de mémoire a décidé de rendre hommage à certains grands noms de la seconde guerre mondiale. Dont celui de Lysander Starck. Millicent n'aurait jamais accepté ça. La vérité doit être révélée. J'ai moi aussi un devoir de mémoire …
- Je … John avait du mal à tenir les yeux ouverts. Il comprit que ce qu'il ressentait n'était pas naturel. La fatigue, la migraine. Le thé … le thé … était drogué, balbutia t-il en essayant de se lever.
- Ne sois pas stupide, j'en ai bu moi aussi, lui répondit Ferguson en le soutenant. Non, c'est la tasse qui l'était. Viens, je vais t'aider à remonter dans ta chambre. »
John se sentait bien. Le lit était délicieusement douillet. Et Mme Hudson était parfaite en infirmière dévouée. Ce linge mouillé sur son front faisait merveille pour sa migraine. John n'avait jamais très bien supporté les produits chimiques, quels qu'ils soient. Même le paracétamol était une molécule qu'il avait du mal à métaboliser alors de l'halopéridol ! Il … John ouvrit les yeux.
Il n'était pas à Baker Street et ce n'était pas Mme Hudson qui était penchée sur lui.
John porta immédiatement la main à la poche de son jeans et en sortit la seule arme qu'il avait pu récupérer avant de quitter le fumoir.
Le cri que poussa Ferguson lorsque John lui enfonça la fourchette à dessert dans l'épaule (ou quelque part sur le torse, John n'avait pas franchement pris le temps de viser) fut particulièrement satisfaisant à entendre.
John, dont les réflexes de soldat n'avaient, semblait-il, pas été complètement annihilés par les drogues, ne perdit pas de temps. Il roula sur le côté du lit, saisit la lampe de chevet et en asséna un violent coup sur le crâne de Ferguson.
L'homme s'effondra sans un cri.
John resta un moment à fixer le plafond, ce qui restait de la lampe entre les mains, soufflant comme un bœuf.
Et merde pensa t-il. Envolée sa belle résolution d'attendre sagement qu'on vienne le délivrer.
Il se mit debout et, par réflexe, se pencha sur Ferguson pour prendre son pouls. Régulier. John ferma les yeux et soupira.
Il se mit à fouiller Ferguson et récupéra son portable. Pour déchanter lorsqu'il constata qu'il n'y avait pas de réseau. Apparemment, il fallait choisir entre une nuit étoilée mais pas de réseau et une nuit noire et être capable de contacter des secours. John aimait les étoiles mais un réseau était tout de même plus rassurant. Londres avait ses avantages.
John se leva et, lampe toujours fermement serrée dans les mains, entreprit de descendre l'escalier. Il fronça les sourcils en examinant les marches. Est-ce qu'un escalier pouvait s'agrandir en quelques heures ? Certainement, parce qu'il était certain que lorsqu'il l'avait descendu la première fois, il n'y avait pas eu autant de marches.
Il se dirigea vers la porte d'entrée et posa la main sur la poignée en fer forgée, sûr qu'elle serait fermée. Il la tourna et … miracle, la porte s'ouvrit. John ne perdit pas de temps et descendit le perron quatre à quatre. C'est lorsqu'il arriva sur le gravier qu'il se dit qu'il y avait un petit « hic » dans son joli plan d'évasion, ou plutôt un petit « ouille ».
Il était pieds nus. Ferguson avait du lui enlever ses chaussettes (Dieu merci, c'était la seule pièce de vêtement qui lui manquait !).
Pas le choix. Pas question de faire marche arrière. John serra les dents et courut sur le gravier, jusqu'à ce qu'il atteigne la première parcelle de pelouse. Ok. Ok, ok, ok. Gravier, 0 – Pelouse, 1. La pelouse était sa nouvelle amie.
Et maintenant ?
Le parc du manoir donnait sur une vaste étendue de champs, du moins pour ce que John en distinguait. Et identifiait. Il était un citadin et la campagne ce n'était pas franchement son truc. De toute manière, il n'avait pas franchement le choix, n'est-ce pas ? Il soupira et allait se diriger vers ce qui ressemblait au loin à un petit « lacet » mais qui, John l'espérait, était en fait un chemin ou une route lorsqu'une paire de bras s'enroulèrent autour de sa taille et une main se posa sur sa bouche. En proie à la panique John leva automatiquement son arme du moment. Cette fois, il allait faire de la bouillie de la tête de ce type !
Une voix murmura dans son oreille.
« John, s'il me vient encore une fois, l'idée d'aller acheter du lait, n'hésite pas à me parler d'Anderson. La vision devrait en elle-même me décourager à vie de commettre une fois encore un acte d'une aussi flagrante vulgarité.
Du lait ? Anderson … Sherlock !
Le cerveau de John étant dans un pitoyable état, il eut besoin de le rassurer. John laissa tomber la lampe, sa main se porta derrière lui et … caressa une écharpe une laine.
Il sourit et se laissa pratiquement tomber dans les bras de son « héros ». Sherlock avait beau s'en défendre, mais il était un héros. Un héros arrogant, condescendant, complètement asocial et incapable de … d'acheter du lait.
- Du lait Sherlock ? Demanda t-il. Tu as … acheté du lait ?
- Humpf, une erreur de jugement qui ne risque pas de se reproduire, lui répondit Sherlock. Tu es complètement gelé.
John fut rapidement enveloppé dans LE manteau. L'accessoire mythique du grand détective. Inaccessible, comme lui. C'était son armure contre le monde. Son bouclier. Mais ce soir, c'était juste un manteau en laine. John se recroquevilla dedans, en savourant la chaleur.
Sherlock resta auprès de John, le serrant dans ses bras jusqu'à ce que les secours arrivent, une étrange procession de voitures banalisées, noires et silencieuses. John regarda plusieurs hommes armés jusqu'aux dents entrer dans le manoir. Il n'allait pas trouver grand-chose, john était certain que l'endroit était vide.
- SHERLOCK ! Cria une voix familière. Non de dieu Sherlock est-ce qu'il est …
- Bon sang Lestrade, grogna Sherlock, est-ce que je bercerai un cadavre ?
- Euh, non, répondit le lieutenant sur un ton choqué. C'est juste que … Il se frotta la tête avant de reprendre. Je n'aurais jamais pensé non plus vous voir bercer quelqu'un de vivant, désolé. John, vous avez besoin que le médecin vous examine ?
- Evidemment qu'il doit être examiné par un médecin ! C'est la victime d'un kidnapping ! S'emporta Sherlock.
- Sherlock, calme-toi, dit John, et aide-moi à me lever.
Soutenu par Lestrade et Sherlock, John clopina jusqu'à l'ambulance qui venait d'entrer dans le parc. Il s'assoupit dès qu'il se retrouva allongé sur le brancard.
Il pouvait dormir en sécurité, ses amis étaient là.
Epilogue
Sherlock entra dans l'appartement en trombe.
Il repoussa du pied une pile de papier et de livres qui obstruait le passage jusqu'au fauteuil, récupéra sa robe de chambre qui traînait sur le bureau (et la lança sur le sofa), donna un petit coup au coussin qui se trouvait dans le fauteuil de John avant de le replacer dans ce dernier, puis hocha la tête, satisfait. Il se tourna vers John qui attendait juste devant la porte, un petit sourire aux lèvres.
« Impressionnant, dit juste John sourcil haussé. Est-ce que maintenant je pourrais compter sur toi pour faire le ménage ou bien dois-je sortir de l'hôpital pour avoir droit à ce traitement de faveur ?
- Ton sens de l'humour ne s'améliore pas, lui répondit juste Sherlock. Assieds toi.
John soupira.
- Sherlock, je vais bien, pas besoin de me baby-sitter, soupira John.
- Dans ce cas …
Sherlock enleva son manteau, récupéra le journal et s'installa dans son fauteuil.
- … tu peux nous faire un thé.
John poussa un autre soupir et, après avoir franchi les quelques pas qui le séparait de son fauteuil – distance qui lui parut horriblement longue du fait des lacérations causées par ces fichus graviers – il se laissa tomber dedans.
- Alors, ce thé ? Demanda Sherlock qui feuilletait la rubrique mortuaire du Daily News.
- Ok, grommela John, yeux fermés. Ok, tu as raison, je ne suis pas au mieux de ma forme. Satisfait ?
- Extatique, répondit sèchement Sherlock qui lisait toujours. Nous allons peut-être pouvoir discuter de choses sérieuses.
John rouvrit les yeux et fronça les sourcils.
- Discuter de choses sérieuses ? Je croyais que Lestrade nous avait tout dit ce matin à l'hôpital. Il n'y aura vraisemblablement pas de procès, les psychiatres pensent que Ferguson est –
Cette fois, Sherlock lâcha le journal et fixa John droit dans les yeux.
- Ce n'est pas de l'expertise psychiatrique de Ferguson dont je veux parler, quoiqu'il y ait une certaine similitude entre vos deux cas.
- Pardon ? S'insurgea John.
- Je ne vois pas ce qui, à part un moment de folie que j'espère passager, a pu te faire croire que me cacher que tu recevais des … pouces, était une bonne idée.
John soupira et reposa sa tête contre le fauteuil.
- Rétrospectivement, on ne peut pas dire que ça a été ma plus mémorable décision, je te l'accorde. C'est juste que -
- Oui. Vas y, je serais curieux d'apprendre ce qui a pu justifier ton geste.
Sherlock était vraiment furieux. Mais aussi blessé.
Temps de faire amende honorable.
- Je … je ne sais pas. L'envie de … de voir si je pourrais moi aussi égaler le grand Sherlock Holmes. Je sais, c'était ridicule.
- Et dangereux. John, tu aurais pu … la voix de Sherlock s'étrangla.
Furieux, blessé et inquiet.
Pas franchement le panel d'émotions que John avaient l'habitude de voir chez son co-locataire.
- Je promets solennellement, dit-il, de ne plus rien te cacher qui ait, d'une manière ou d'autre, un aspect bizarre. Sherlock, je suis désolé.
- Humpf, fut la réponse qu'il reçut, Sherlock ayant à nouveau plongé dans la lecture du journal.
Sur une impulsion, John ajouta.
- … et je promets de toujours, toujours faire les courses. Sherlock, tu as acheté 16 bouteilles de lait, dont 6 de lait entier que nous ne boirons jamais et 4 de lait écrémé qui ne méritent même pas le nom de lait.
Derrière le journal, John vit le visage de Sherlock se fendre d'un sourire.
- Partage égal et idéal des tâches John. Je fais marcher ma matière grise pour résoudre des énigmes que personnes ne peut comprendre et tu … achètes le lait.
Le coussin que John lui lança atterrit droit sur le journal.
Fin !
(10) Civettone = substance contenue dans les glandes anales de la civette, petit mammifère d'Afrique. Une fois diluée, elle dégage une odeur de musc et de fleur.
(11) Home office = département de l'intérieur. Ce département est chargé de la politique intérieure et de la sécurité publique en Angleterre et au Pays de Galles. Le Security Service (ou MI-5) est sous la responsabilité de ce département. Il est fortement suggéré dans la série que Mycroft travaille pour ce département.
(12) Rooibos Cederberg = Arbrisseau de la famille des "épineux", à fines tiges et fleurs jaunes, poussant à l'état sauvage dans la région du Cederberg à l'ouest de l'Afrique du Sud. Ses feuilles, dont la forme rappelle celle du laurier, servent à préparer une boisson sans caféine et à faible teneur en tanin, se consommant comme le thé avec un arôme et une liqueur des plus agréables (source Damman Frères, site web).
(13) Yanal Bog = lande marécageuse dans le North Somerset (site protégé non accessible sans autorisation) près du village de Sandford.
