Parce que contre toute attente, la terre ne s'est pas encore arrêtée de tourner, voici un nouveau chapitre. Merci à ceux qui m'ont lue et laissé un petit mot.
Et surtout, joyeux Noël et bonne année d'avance !
Chapitre II
Sa tenue est différente, mais je n'ai jamais été aussi sûr de moi : la personne qui vient de me dépasser est Ciel Phantomhive. Non pas quelqu'un qui lui ressemble, ou un garçon avec les mêmes airs. Je suis absolument certain que c'est lui. Impossible. Ridicule. Et pourtant vrai. Moins d'une demi-seconde s'est écoulée depuis qu'il a quitté la pièce et je sais déjà ce que je dois faire. Je me retourne, sors de la file et le suis.
C'est à peine si j'entends le tintement de la clochette suspendue à la porte du café lorsque je déboule dans la rue animée. Je regarde de tous les côtés, tâchant de déterminer quel chemin il a pris. Je le repère facilement au milieu des quelques piétons qui arpentent le trottoir. Les magasins ne sont pas encore bondés, et beaucoup sont même encore fermés. Peu de monde nous sépare tandis que nous remontons la rue à grands pas. Il avance à une allure soutenue, comme s'il était habitué à emprunter cette route. Bien que la distance entre nous se réduise petit à petit, il reste trop éloigné pour que je puisse le rattraper sans courir. Je ne sais toujours pas ce que je compte faire lorsque je serai face à lui. Je sais seulement que je dois le rejoindre.
Devant moi, son pas se fait plus pressant. Il lève la tête vers une ruelle avant de s'y rendre. Ignorant les passants autour de lui, il tourne et disparaît au coin de la rue. Je le suis. La ruelle est longue et étroite, cernée des deux côtés par des murs de brique. Quelques poubelles traînent d'un côté mais à part ça, le reste de l'allée est relativement propre et complètement désert.
« Attendez, s'il vous plaît », appelé-je.
Je ne m'attends pas vraiment à ce qu'il s'arrête. Pas dans ce coin de la ville, pas dans cette situation. Aucune personne normalement constituée ne le ferait. Cependant, il ralentit. Un. Deux. Au bout du troisième pas, il se retourne légèrement pour me dévisager.
Lorsqu'il m'aperçoit, son visage s'empreint d'incrédulité. Son expression se change rapidement en surprise, puis en appréhension. Il murmure mon nom si bas que j'ai peine à l'entendre :
« Sebastian. »
Le moindre doute que j'aurais pu avoir, la moindre pensée quant au fait que ç'aurait pu ne pas être lui s'évanouit instantanément. La personne en face de moi est bien Ciel Phantomhive. Mais comment ? Toutes les informations que j'ai trouvées sur lui m'ont révélé qu'il est mort peu après mon départ. Rien n'aurait pu m'inciter à penser qu'il était en vie, et définitivement pas sous cette apparence. Même si je l'ai suivi jusqu'ici, je suis tout aussi surpris que lui. Je pense néanmoins supporter le choc un peu mieux. Ses mains tremblent, serrées autour du sac blanc qui contient son café. Dans un souffle, je murmure :
« Jeune Maître.
— Alors », commence-t-il.
Il prend une grande inspiration qu'il expire brusquement. Tout en se redressant et en raffermissant la prise sur son sac, il se recompose et efface son air surpris. Son oeil découvert ne quitte jamais les miens.
« Après tout ce temps, tu es finalement venu chercher ton dû. »
Le siècle passé ne semble faire aucune différence pour lui. La première chose qui traverse son esprit et ses lèvres est notre transaction inachevée. J'aurais espéré quelque chose d'autre de sa part, si bien sûr je m'étais attendu à me retrouver dans une telle situation. Si j'avais voulu prendre son âme, je l'aurais déjà fait. J'espérais qu'il aurait réalisé cet état de fait après mon départ. Apparemment, ce n'était qu'un espoir vain. Il semblerait qu'il y ait de nombreuses choses que je ne parvienne pas à saisir.
« Je ne suis pas là pour votre âme, je lui réponds. Toutefois, Jeune Maître, comment se fait-il que vous soyez toujours... là ? »
Je ne vois pas comment le lui demander de façon plus diplomate. Des dizaines d'autres questions me sont venues à l'esprit, celle-ci s'est simplement imposée en premier. Je ne comprends pas. Et je n'apprécie pas les situations qui me laissent dans le trouble. Je n'ai jamais rien vu de la sorte. Lorsque je l'ai quitté il y a de cela plus d'un siècle, j'ai pensé ne plus jamais le revoir. Ne plus jamais lui reparler. Je me disais que je ne m'impliquerai plus jamais avec personne. Et en un instant, tout ce que je croyais a été remis en question.
Derrière lui, la silhouette effilée d'une limousine s'avance dans une ruelle perpendiculaire. Le Jeune Maître tourne les yeux vers elle et fixe les vitres teintées. Il se retourne vers moi mais ignore complètement ma question.
« Je dois partir. »
Il tourne les talons et ouvre la portière du véhicule, prêt à grimper à l'intérieur. A cet instant, je sais que je dois prendre une décision. J'ignore pourquoi il est toujours en vie. D'un autre côté, je réalise aussi que je m'en contre-fiche. Curieusement, je ressens une grande vague de soulagement au simple fait qu'il soit là. Je peux choisir de le laisser repartir dans cette voiture. Je pourrais le laisser s'en aller et tenir ainsi la promesse que je me suis faite de ne jamais plus interférer dans sa vie après mon départ. Ou je pourrais m'y immiscer une fois encore, même si ce n'est que pour un moment.
A l'instant où cette pensée traverse mon esprit, ma décision est prise. Je me suis menti à moi-même la première fois que je suis parti. Mais ce temps est à présent révolu. Avant qu'il n'entre dans le véhicule, je l'interpelle à nouveau :
« Une minute. »
Ses mains se resserrent sur la portière mais il suspend son geste et se tourne face à moi. Il ne reste aucune trace de la peur qui étreignait son visage il y a quelques secondes. Le doute et l'incertitude ont pris sa place. Hésite-t-il à rester ou au contraire à partir ? Faiblesse passagère qu'il laisse filtrer avant de reprendre rapidement un air de feinte indifférence.
« Si mon âme ne t'intéresse pas, alors nous n'avons rien à faire ensemble, démon. »
Il me fixe froidement un instant, attendant que je réplique. Je n'ai pas de réponse à lui fournir, mais je sais par contre ce que je veux de lui. Je m'incline, une main sur le coeur, chose que je n'avais pas faite depuis plus d'un siècle.
« En tant qu'ancien serviteur, je désire obtenir le droit de m'entretenir avec mon maître. »
La formalité de la phrase jure avec l'époque. Puisqu'il m'a été donné une nouvelle opportunité de rencontrer mon Jeune Maître et ce malgré ma volonté de m'en éloigner, j'aimerais pouvoir disposer de plus de temps pour pouvoir parler avec lui. Notre contrat reste intact bien que j'aie négligé ses ordres pendant si longtemps. Bien que je l'aie abandonné. En dépit de ma négligence, j'obéirai quelle que soit la décision qu'il prendra.
Il m'examine, comme s'il cherchait la réponse à une question que j'ignore. Je n'ai aucune idée de ce à quoi il pense. Le silence s'étire, et je reste à me demander s'il ne va pas tout simplement me planter là sans avoir prononcé le moindre mot. Mais au lieu de ça, il baisse légèrement la tête. Lentement, il répond :
« Très bien, mais je dois partir à présent. Quand ?
— Est-ce que ce soir vous conviendrait ? »
Mon emploi du temps pour la journée est vide, mais je ne doute pas que John Anderson saura le remplir de tâches peu plaisantes à effectuer. Mon retard s'accumule. Je ne sais pas combien de temps elles me prendront, mais une chose est sûre, mon maître ne me laissera pas empiéter sur sa soirée. Je trouve déconcertant de devoir arranger un rendez-vous avec mon ancien maître. Ça ne me semble pas naturel. Il acquiesce sans rien ajouter.
« Y a-t-il un endroit où vous désirez que nous nous retrouvions, ou préférez vous que je vous rejoigne ? demandé-je.
— Je viendrai à toi », répond-il.
Ce n'est pas une question. Je sors un carnet d'une de mes poches ainsi qu'un stylo et griffonne rapidement l'adresse de mon appartement. Je franchis la distance qui nous sépare et lui tends le papier. Ses doigts fins le saisissent, prenant soin d'éviter tout contact. Il me lance un autre long regard brûlant et disparaît enfin dans la limousine. Le doux grondement du moteur est le seul avertissement qui m'est donné avant qu'elle ne s'en aille et me laisse seul dans la ruelle à me demander exactement ce qu'il vient de se passer.
John Anderson n'est pas quelqu'un de charismatique. A dire vrai, il ressemble à un crapaud : petit, chauve et empâté. Je me tiens dans sa salle à manger tandis que lui me fixe au travers de ses lunettes à monture épaisse. Son regard passe de moi au sac et au gobelet noirs et roses que je lui ai rapportés du café. Il renifle avec un air de dégoût.
« Tu es en retard.
— Je suis désolé, maître, dis-je en m'inclinant légèrement. La file d'attente à la boulangerie était assez longue.
— Assez longue ?! »
Il crachote en parlant, ce qui lui vaut d'envoyer s'échouer une ribambelle de postillons sur la table devant lui.
« T'as pas d'excuse, espèce d'animal. T'avais qu'à y aller plus tôt si y avait du monde ! Dis-moi plutôt qu'est-ce que c'est que ça ?! »
Ses mains grasses balaient la table, envoyant valser le gobelet et le sac par terre. Son contenu se répand sur le sol de marbre. Je reste calme et impassible pendant qu'il s'époumone. Son visage rougit à vue d'oeil.
« C'est pas ce que j'avais demandé ! T'es qu'un incapable. Je sais même pas pourquoi je te garde, serviteur de mes deux. Pourquoi t'as pas rapporté la même chose que d'habitude ?
— Malheureusement, votre boulangerie préférée a dû fermer un temps pour cause de problèmes d'hygiène, lui réponds-je.
— T'as pas d'excuses ! Toi, plus que n'importe qui... t'es même pas humain, merde », crache-t-il en sortant une cigarette de sa poche.
Il l'allume et tire une bouffée.
« Pour ceux de ton espèce, ça devrait pas poser problème. Je sais pas pourquoi je te garde avec moi.
— Même si je suis un démon, il y a certaines choses qu'il m'est incapable de changer. »
Je hais cet homme. Il y a peu de gens qui ont autant attisé ma colère par le passé, mais je dois le supporter tant que le contrat nous lie. Je suis fortement tenté d'y mettre un terme à l'instant. J'en arrive à me demander si ça vaut la peine de le dévorer. Un démon ne peut pas tomber malade, mais je suis prêt à parier qu'il parviendrait tout de même à me donner une indigestion.
Tout en examinant sa cigarette, il demande :
« Tu l'as ?
— Bien sûr », fais-je.
Je sors une feuille de papier de la poche de mon pantalon. Je la lui tends et recule. Chaque matin, en plus de ses courses habituelles, je lui fournis une liste des transactions qu'il devra effectuer pour lui assurer de pouvoir continuer à bâtir sa fortune. Ce n'est pas comme si je ne connaissais pas de moyens plus faciles pour lui procurer de l'argent mais mon maître préfère y accéder au moyen de la carrière qu'il a choisie. Depuis mon arrivée, il n'a pas perdu d'argent en bourse et ce même en faisant lui-même ses propres choix, d'ailleurs lamentablement mal avisés.
M. Anderson tord le papier dans son poing dodu et le parcourt rapidement.
« Bien. Du vent maintenant. Garde ton téléphone allumé.
— Très bien. »
Je m'incline et tourne les talons. Il me demande toujours de laisser mon téléphone allumé, mais je ne reçois jamais aucun appel. Il sais très bien qu'il peut m'invoquer au travers du contrat qui nous lie s'il le souhaite réellement. Dieu merci, il n'en a encore jamais ressenti le besoin.
Le chemin qui sépare mon appartement de celui de mon maître compte quarante-deux immeubles. Il a intentionnellement loué un logement qui me séparait de lui autant qu'il lui était commodément possible. Je pourrais prendre un taxi pour éviter de marcher ou bien utiliser mes propres capacités pour éviter de trop traîner, mais je trouve la marche plus plaisante. La température est agréablement fraîche et le ciel est particulièrement découvert, même en cette période de beau temps. Je ne trouve pas que ce soit une contrainte et cette marche me donnera largement le temps de considérer les événements qui se sont produits ce matin. Ceux-ci ne cessent d'accaparer mes pensées.
J'ai vécu longtemps, mais jamais encore je n'ai eu à faire face à de tels événements. Les humains sont des créatures mortelles. Leur vie est courte, elle ne dépasse pas les cent-vingt ans. Ils sont touchés par la maladie. Ils vieillissent. Et pourtant, ce matin, Ciel Phantomhive m'est apparu en chair et en os. Et ce n'est pas tout, il n'a pas pris une ride depuis la dernière fois où j'ai posé les yeux sur lui. Je ne comprends vraiment pas.
J'arrive à mon immeuble et monte les six volées de marches qui mènent à mon étage. Une fois à l'intérieur, je ferme la porte derrière moi et m'appuie dos contre elle. Je regarde mes mains et retire les gants de coton fin que je continue encore aujourd'hui à porter, avant de les laisser tomber au sol. Je lève la main gauche face à mon visage et examine la marque que forme le sceau du contrat. Elle est différente de celle que je possédais lorsque j'étais sous contrat exclusif avec Ciel Phantomhive. Après tout, chaque sceau se forme sur la même main. Celui de John Anderson a ajouté de nouveaux motifs, de nouveaux symboles, de nouveaux tracés qui constituent un entrelac complexe de lignes noires sur ma peau.
Lorsque j'ai quitté mon précédent maître, je me suis dit que jamais plus je ne reverrai Ciel Phantomhive. C'est pourquoi j'ai pris mon temps durant ce qui devait être ma dernière nuit et me suis autorisé ces quelques instants sans conséquences à ses côtés. C'était ma décision, et elle était inéluctable. Je savais qu'il vieillirait. Je savais qu'il mourrait.
Et pourtant, il est toujours là.
La situation actuelle est sans précédent. Encore plus depuis qu'il a accepté de me rencontrer, de me parler. Que devrais-je dire au maître que j'ai abandonné, à l'âme que j'ai épargnée ? Je n'ai pas de réponse à cette question. J'ai pourtant besoin de savoir pourquoi il n'a pas vieilli. J'ai besoin de savoir pourquoi tout ce que j'ai trouvé sur lui m'indiquait qu'il était mort alors qu'il est bien en vie. Je ne peux pas me mentir, cependant. Ce mystère me préoccupe grandement, certes, mais là n'est pas la vraie raison pour laquelle je souhaitais lui parler. Sa présence m'a manqué.
Pour l'instant, je vais me contenter d'essayer d'en apprendre plus à propos de la situation par le biais de la seule ressource que j'ai à disposition ici. Je traverse mon appartement et viens m'asseoir à l'ordinateur du bureau de ma chambre. Je vais sur internet, ouvre un navigateur puis commence à chercher des informations. La dernière fois que j'ai mis mon nez là-dedans, j'ai découvert que le Comte Ciel Phantomhive était mort, victime d'une pneumonie, en 1892. A présent, je me demande quelles autres erreurs ont pu s'immiscer dans les informations que j'ai glanées en ligne.
Son nom est peu mentionné. Plus rares encore sont les renseignements qu'il est possible de trouver sur lui. Le mieux que je puisse obtenir concerne des références à l'établissement et à l'évolution de la Société Phantom, son oeuvre la plus reconnue. Un site présente même une photographie de lui en compagnie de l'ensemble de ses domestiques, moi y compris. Je me souviens de cette photo. Elle fut prise sous l'instance de sa fiancée. Que de nostalgie, et peu m'importe qu'une photographie de moi soit présente sur internet. En suivant un des liens, je me retrouve sur le site officiel de la Société Phantom.
Celle-ci n'a subi aucun frein que ce soit dans ses ventes ou dans son expansion et ce même après le soi-disant décès de mon Jeune Maître. C'est pourquoi elle est à présent la troisième plus grande compagnie de jouets au monde. Je ne me suis jamais posé la question de savoir comment la société avait réussi à poursuivre son ascension après sa mort. Ciel Phantomhive était la raison pour laquelle l'entreprise prospérait. Seul un enfant est capable de savoir ce que les autres enfants désirent réellement. Si mon Jeune Maître est toujours vivant, alors peut-être est-ce toujours lui qui dirige cette affaire.
Une chronologie de l'entreprise ne fait état que brièvement de la présence de mon Jeune Maître. A la place, son père est cité en tant que fondateur de la société. Une liste des précédents dirigeants indique que de 1892 jusqu'à 1904, date de sa mort, Tanaka s'occupa des affaires, des employés et de la question de la sécurité. Un choix avisé. C'est pour cette raison que je lui ai confié mon Jeune Maître lorsque je suis parti. Après cela, cependant, les pistes sont brouillées. Il n'y a pas d'autres informations utiles excepté le fait qu'après le décès de Tanaka, la présidence est passée de main en main tous les trois ou quatre ans, comme un cycle sans cesse répété. Actuellement, toutes les démarches faites par la compagnie sont supervisées par un certain Frederick Randall. Aucune photo n'est fournie. Tout ce qui tourne autour de la société et des personnes qui la gouvernent semble vague.
J'ai fait du mieux que j'ai pu sans me rendre directement au siège pour obtenir des renseignements, ce que je trouve de toute façon inutile. Ma curiosité n'est toujours pas apaisée, mais j'attendrai. Il n'y a rien d'autre que je puisse faire. D'une façon ou d'une autre, mon Jeune Maître est bel et bien vivant, à l'âge de cent trente-cinq ans.
Les heures défilent rapidement et la journée touche bientôt à son terme. Le soleil se couche tandis que je lis un des livres de littérature classique qui sillonnent mon appartement. Ce n'est pas mon passe-temps favori, mais je m'en contente pour l'heure. Je ne suis pas habitué à avoir autant de temps libre. Les coups frappés à ma porte sont une distraction bienvenue. Je pose le livre sur la table basse et jette un coup d'oeil à mon téléphone portable juste à côté avant de m'avancer vers la porte. Je pose la main sur la poignée, puis la tourne.
Ciel Phantomhive se tient dans l'encadrement. Il est habillé différemment de ce matin. Son pantalon à pinces beige et son chandail bleu marine lui donnent l'air décontracté et élégant à la fois. Il semble aussi très méfiant à mon encontre.
« Je vous en prie, entrez », dis-je en balayant l'appartement d'un geste du bras.
Il regarde à l'intérieur, indécis. Je me souviens de sa première accusation ce matin et devine rapidement ce à quoi il pense.
« Si je voulais vous faire du mal, ce serait déjà fait. »
Il hésite encore un moment puis entre. L'entrée mène directement au salon, meublé seulement du strict minimum qu'a bien voulu m'accorder M. Anderson. Je n'ai pas ressenti l'envie d'en changer le décor. Un canapé et deux fauteuils permettent d'accueillir des invités autour d'une table basse. Je m'avance silencieusement et m'assieds sur le divan en attendant de voir s'il suit mon exemple. C'est le cas, bien qu'il choisisse le fauteuil à la fois le plus éloigné de moi et le plus proche de la porte d'entrée. Je me demande si je devrais lui proposer quelque chose à boire ou à manger. Je garde effectivement de la nourriture dans mon appartement, bien qu'elle ne me serve qu'à préserver les apparences. Je n'ai jamais réussi à comprendre ce que les humains trouvaient de si délicieux dans les conserves ou les plats à réchauffer.
Il prend la parole avant que j'ai pu dire quoi que ce soit.
« Alors, pourquoi maintenant ?
— Que voulez-vous dire ? réponds-je, curieux.
― Pourquoi avoir attendu jusqu'à maintenant ? Pourquoi est-ce que nous sommes assis là à parler ? »
J'en conclus que notre rencontre lui a également donné à réfléchir, mais sa question semble signifier plus que ce qu'il n'en laisse paraître. Son accusation quant au fait que j'étais venu lui prendre son âme, ses interrogations à propos de l'échéance qui lui a été accordée : serait-il possible qu'il croit que j'aie disparu avec l'intention de revenir un jour ? Les êtres humains sont des créature sentimentales, mais je n'aurais jamais pensé que cette idée puisse subsister en lui très longtemps. Malgré l'âge qu'il avait lorsque je l'ai quitté, il a toujours été plutôt raisonnable. Il était fort, à sa façon. Je n'aurais jamais imaginé qu'il soit en fait si inconstant. Je fronce légèrement les sourcils en considérant ce nouvel aspect.
« J'ai peur de ne pas comprendre.
― Tu es parti pendant si longtemps, dit-il. N'essaie pas de prétendre que tu ne sais pas ce que je te demande, Sebastian. »
Il inspire un grand coup et son regard se fait plus sincère.
« Si c'est encore ton nom, démon.
― Je suis toujours Sebastian Michaelis, je réponds calmement. Et je ne vois vraiment pas de quoi vous voulez parler. »
Il prend la mouche, contrarié de devoir s'expliquer.
« Pourquoi as-tu demandé à me voir ? Tu aurais pu me trouver n'importe quand si tu le voulais. »
Il s'arrête et détourne le regard, ajoutant tout bas :
« Je ne comprends même pas pourquoi tu es parti à la base. »
J'ai eu beau essayer, je n'ai pas pu m'empêcher de me demander ce qu'il était advenu de lui au cours du siècle dernier. Il semblerait que ce soit réciproque. Je ne peux qu'imaginer ce que ça a dû être pour lui. Je dois admettre que lorsque je suis parti, je n'ai pas pris le temps de considérer toutes les choses analogues qu'il avait déjà vécues. J'aurais peut-être dû. Très peu de choses dans sa vie ont perduré. Je ne suis qu'une inconsistance de plus qui n'a fait que traverser sa vie. Si je m'étais arrêté pour examiner les ordres qu'il m'a donnés, je l'aurais peut-être réalisé. Ne jamais quitter ses côtés. Le but n'était pas là de de garantir sa sécurité. Ce n'est qu'un des nombreux ordres que j'ai continué d'ignorer. J'avais mes raisons. Je le regarde calmement et mes yeux croisent les siens, impassibles, lorsqu'il les lève.
« Je n'avais pas l'intention de revenir vers vous. Cependant, lorsque je vous ai aperçu dans ce café ce matin, j'ai été surpris. Et pour ce qui est de ma requête, j'ai seulement eu envie de vous parler. J'étais curieux.
― Surpris ? Curieux ? »
Son ton est sceptique et un de ses sourcils relevé. Son air dubitatif devient préoccupé alors même qu'il repense à ce que je viens de lui dire. Il réalise soudain et se penche légèrement en avant en fronçant les sourcils. Avec une pointe d'incrédulité, il me demande :
« Tu ne le savais pas, c'est ça ? Que j'étais toujours comme ça.
― Non, réponds-je honnêtement. Je l'ignorais. Je vous pensais mort depuis longtemps déjà. J'espérais que vous puissiez me dire comment une telle chose est possible.
― J'ai eu tant de temps pour réfléchir à tout ça. »
Il rit froidement.
« Je n'ai pas arrêté de jeter des coups d'oeil par-dessus mon épaule toutes ces années. Je me demandais quand est-ce que tu allais venir t'emparer de ce qui te revenait de droit. N'était-ce pas là tout l'enjeu du contrat que nous avions passé, que mon âme t'appartienne au final ? Quelle ironie, tu ne trouves pas ? »
Il s'arrête et retombe dans le silence pour réfléchir. Ses yeux parcourent vaguement la pièce tandis qu'il examine les meubles ainsi que la décoration des plus impersonnelles qui recouvre les murs.
« Je suppose que c'est à cause du contrat. Je ne suis pas sûr. Tu devrais le savoir mieux que moi. J'ai cru que tu saurais, que tu savais. Ou que tu l'avais fait exprès. J'ai toujours pensé que tu reviendrais lorsque tu aurais faim. Je suppose qu'on ne peut pas stocker une âme dans un Tupperware ? »
Il sourit comme s'il avait fait une bonne blague. Je ne trouve pas cela amusant. Je ne sais pas quoi lui dire. Lentement, il tourne à nouveau son regard vers moi. Il lève une main et retire son cache-oeil qui tombe mollement entre ses doigts, me regardant de ses deux yeux. Le sceau de son contrat est gravé dans son oeil droit aussi nettement que le jour où je l'y ai apposé.
« Pourquoi l'avoir mise là, Sebastian ? Ce n'était pas pour me traquer peu importe ce qu'il puisse se passer, peu importe l'endroit où j'allais ? Notre contrat a été rempli depuis très longtemps, tu n'as plus qu'à y mettre un terme. »
Ses mots sont aussi tranchants qu'une lame. Mais bien qu'inquisiteurs, ils ne soulèvent pas vraiment de question. Ils sont porteurs d'accusations. Est-il possible qu'il ait raison, que le fait que je ne remplisse pas ma part du contrat ait figé son temps au moment même où il fut complété ? En toute honnêteté, je l'ignore. La plupart de mes maîtres n'ont pas vécu au-delà d'un jour après que leur contrat ait été achevé, sans parler d'un siècle. C'est une situation sans précédent. Serait-il néanmoins possible qu'il ait voulu que je m'empare de son âme ? Qu'il ait réellement voulu cesser d'être ? Certes, j'ai déjà rencontré des personnes pour qui c'était le cas, mais je n'arrive tout de même pas à l'imaginer. Peut-être que, comme moi, il désirait que je reste à ses côtés. Ça ne change rien au fait que j'ai passé ce contrat avant tout pour son âme. Et c'est ce que je lui dis.
« C'était là ma première intention, je l'avoue. Vous n'avez cependant plus rien à craindre de moi à présent.
― Et pourquoi donc ? »
Il me regarde droit dans les yeux en se levant. Malgré son corps frêle, sa voix gagne en volume et en intensité à chaque mot prononcé.
« Pourquoi est-ce que je suis là ? Pourquoi tu es parti, Sebastian ?! »
Il commence à faire le tour de la pièce sans me regarder. Je ne suis pas sûr qu'il veuille entendre une réponse ou s'il parle seulement parce qu'il est en colère. Je me lève à mon tour, car même s'il ne veut pas entendre ce que j'ai à lui dire, je dois faire quelque chose. Qu'est-ce qui pourrait le calmer ? Je me dirige vers la cuisine.
« Je vous apporte quelque chose à boire, Jeune Maître.
― Ne m'appelle pas comme ça ! »
Il me contourne juste avant que j'aie atteint la porte. Avec son regard furibond et malgré une bonne trentaine de centimètres de moins que moi, il possède une présence pour le moins imposante pour un humain.
« Tu es parti. Tu n'es jamais revenu. Tu ne m'as jamais écouté lorsque je t'ai appelé. N'essaie pas de prétendre que je suis ton maître alors que tu ne me considères clairement pas comme tel. Pourquoi, Sebastian ? Dis-moi pourquoi tu es parti. »
C'est alors qu'un sentiment des plus absurdes m'envahit : je suis ridiculement heureux de le voir me sermonner. Je ne me serais jamais attendu à ce qu'il soit encore en vie. Je ne me serais jamais attendu non plus à être si heureux de cette découverte. Et pourtant, il est là, devant moi, à me reprocher mes manquements et je me sens plus comblé que je ne l'ai été depuis des années, tout simplement parce qu'il est vivant. Ce n'est peut-être pas le scénario idéal, mais je suis reconnaissant de pouvoir être avec lui. J'avais oublié ce que c'était que d'être à ses côtés comme ça, même s'il semble assez mécontent de moi. Il n'a pas changé malgré tout le temps passé, et je n'en suis que plus heureux.
En même temps, j'ai plutôt honte de moi. Mon départ n'a pas eu l'effet escompté. J'ai bien peur qu'au contraire, celui-ci l'ait marqué sans que je l'ai souhaité. Je savais qu'il serait affecté par mon absence, mais je ne m'attendais pas à ce qu'elle lui pèse aussi longtemps. Certainement pas après un siècle. Je ne le voulais pas. Ce fut une erreur de ma part, mais en aucun cas je n'aurai pu prévoir ce... malheureux contrecoup. Je n'avais et je n'ai encore aujourd'hui aucune envie de le voir souffrir. Voilà pourquoi je dois m'excuser. Il me regarde comme s'il attendait une réponse. J'expire lentement.
« Je suis parti parce que je n'avais plus aucun désir d'être celui qui mettrait un terme à votre vie. Je suis désolé si cela vous a contrarié.
― Si ça m'a contrarié ? »
Sa voix est incrédule, bien qu'il continue à crier. Une de ses mains est agrippée à ma chemise, retenant le tissu pour m'empêcher de reculer, histoire que je sache exactement le fond de sa pensée.
« Ma vie était... est... insignifiante. Mon existence aurait dû prendre fin le jour où ma revanche a été accomplie. Non, même avant ça. Dès l'instant où toi et moi avons passé ce contrat. J'en ai rempli ma part. Prendre mon âme était la tienne. Je n'ai jamais voulu vivre de cette façon, pendant aussi longtemps. Dis moi pourquoi, Sebastian ! »
Mon masque de complaisance se brise et je me retrouve en train de lui sourire. Incroyable. Plus de cent vingt ans ont passé depuis la nuit où je suis parti et pourtant, là, tout de suite, j'ai comme l'impression que le temps ne s'est pas écoulé. Rien n'a changé et tout est différent. Dire qu'un si petit humain puisse avoir autant d'emprise sur moi, c'est remarquable. Mais peu importe. Il m'a manqué. Cette colère, cet orgueil. C'est pour ces choses-là que j'en suis venu à me préoccuper autant de lui. J'ai déjà brisé notre pacte et rompu note accord. Je suppose que lui dire la vérité, comme je l'ai toujours fait, ne pourrait empirer les choses. Incapable de résister à la tentation, je lève la main et dégage quelques mèches de cheveux aux reflets bleutés de ses yeux. Je baisse le regard sur le sceau du contrat qui nous lie.
« Je vous ai quitté car j'en suis venu à me soucier de vous plus qu'aucun démon – ou qu'aucun majordome – ne le devrait, my Lord. »
Pendant un long moment, il me fixe tout en tentant d'assimiler ce que je viens de lui révéler. Je peux voir une lueur de compréhension s'allumer dans ses yeux tandis qu'il les baisse sur la main que j'ai posée sur sa joue. Toute la colère que son visage a pu exprimer quelque instants plus tôt a disparue et s'est muée en quelque chose qui ressemble plus à de la douleur. Il fait un pas en arrière et lâche ma chemise. Puis, il balance cette même main en arrière avant de m'asséner une claque. La brûlure qu'elle me laisse, je la mérite amplement. Malgré tout, le coup était faible. Sa main glisse jusqu'à mon torse et il me frappe encore tout en s'époumonant Insultes, malédictions. Il lance des phrases toutes plus incohérentes les unes que les autres en continuant d'abattre ses poings contre mon torse. Je le laisse faire. Chaque coup est plus faible que le précédent, et bientôt sa voix devient rauque. Il s'effondre alors contre moi, sans s'arrêter de de pester en vain. Je perçois une odeur de sel dans l'air en même temps que je sens ses mains se serrer contre mon torse. Calmement, je demande :
« Jeune Maître, vous pleurez ?
— Non ! »
Si mes vêtements étouffent sa réponse, sourde, elle reste plus claire que ses vociférations sans queue ni tête. Il ne m'a pas réprimandé de l'avoir appelé Jeune Maître. Je voudrais pouvoir faire quelque chose pour l'apaiser. Très lentement, je lève les bras et les enroule autour de lui pour tenter de le réconforter. Il ne me repousse pas.
« Je suis désolé, fais-je, de vous avoir causé du chagrin.
— Imbécile ! »
L'insulte est étonnamment virulente. Il a cessé de pleurer. Il se déplace paresseusement et laisse reposer son front contre ma poitrine sans plus enfouir son visage dans ma chemise. Je peux sentir sa chaleur. A voix très basse, il continue :
« Tu n'étais pas le seul à... éprouver ce genre de sentiments. »
Mon coeur se serre en entendant ses mots.
« Que voulez-vous dire, Jeune Maître ?
— D'après toi ? »
Il penche la tête en arrière pour me regarder. Les larmes qu'il a versées ont légèrement rougi le contour de ses yeux. Ses émotions traversent son visage sans retenue, même lorsque je me baisse plus près de lui, presque sans le vouloir. Son visage est à quelques centimètres seulement du mien. Le goût de son souffle emplit mon palais. Il soupire et recule d'un pas, mettant de la distance entre nous.
« Il est tard, je devrais y aller. Je n'étais censé rester ici que quelques minutes de toute façon.
— Jeune Maître, dis-je en signe d'acquiescement. »
Il enfouit la main dans sa poche et en sort un petit bout de papier qu'il me tend.
« Si jamais tu regrettes d'avoir quitté mon service, appelle ce numéro. »
Sans un mot de plus, il se retourne et passe la porte de mon appartement, disparaissant de ma vue. Le morceau de papier dans ma main est simple, blanc et de bonne qualité, même taille et forme qu'une carte de visite. D'un côté se trouve un numéro de téléphone imprimé d'une écriture rigide. Je ne comprendrais jamais l'engouement qu'ont les êtres humains pour les téléphones. Rien d'autre n'est écrit sur la carte.
Je n'ai qu'à appeler ce numéro si je regrette d'avoir quitté son service ? J'ai regretté cette décision dès l'instant où je l'ai prise. Cependant, je n'aurais jamais cru un jour avoir la possibilité de rectifier cette erreur. Sans parler qu'il y a des complications.
Le petit téléphone portable sur la table basse se met à vibrer, accompagné du son strident de la sonnerie. John Anderson m'appelle.
A suivre...
