Chapitre III

Je me rends à l'appartement de John Anderson sous un ciel à présent chargé de nuages. Voilà sept minutes que mon maître m'a appelé pour solliciter ma présence chez lui. Il souhaite une fois encore divertir ses invités. J'imagine que je fais partie des réjouissances. J'ai changé de tenue à sa demande pour des habits plus gais qu'à mon habitude. Mon goût pour les costumes noirs et blancs lui déplaît. Entre mon ancien maître et mon maître actuel, je n'ai plus eu de journée aussi chargée depuis presque un an.

Mon Jeune Maître... il se tenait là, devant moi, il y a quelques minutes à peine. J'ai encore en tête le son de sa voix. J'espère que penser à lui me distraira de mes obligations, ce soir. Une chose est sûre, j'appellerai le numéro qu'il m'a donné. Malgré certaines complications, ma décision est prise et rien ne me fera changer d'avis. Ce serait mentir que de dire que je ne souhaite pas me remettre à son service.

Les quelques instants qu'il a passés dans mon appartement ont suffi à me rappeler combien j'appréciais sincèrement d'être son majordome. Je suis depuis longtemps habitué à jouer différents rôles, à endosser une nouvelle vie pour chaque nouveau maître qu'il m'est donné de servir. Il est pourtant très rare que j'apprécie les fonctions qui me sont confiées. En entrant à son service, je suis réellement devenu le parfait majordome de la famille Phantomhive. J'en suis même venu à un point où le jeu a cessé d'être. Je dois admettre que ce genre d'existence n'est pas pour me déplaire.

Le problème, vers lequel je me dirige actuellement, n'est autre que John Anderson. Certes, je désire retourner au service de mon Jeune Maître, mais l'idée de devoir le servir en étant toujours lié à Anderson me rebute. Bien que ce soit difficile à expliquer, j'ai l'impression que ce serait un manque de respect envers mon Jeune Maître de ne pas pouvoir lui donner toute mon attention lorsqu'il me la réclamera. Je rechigne à devoir les servir tous les deux en même temps. Les démons n'ont pas le même genre de relations que les humains. Aussi, je ne peux pas l'affirmer avec certitude, mais je pense commencer à comprendre le sentiment d'infidélité. Peut-être est-il effectivement impossible de servir deux maîtres à la fois.

Je sais bien que si je devais retourner au service de Ciel Phantomhive, les choses ne seraient plus les mêmes. Je n'ai aucune idée de la façon dont il vit aujourd'hui, ou même de ce qu'il a vécu tout au long de ces cent dernières années. Le train de vie que menaient les nobles de Grande-Bretagne n'existe plus, remplacé par un monde de business, d'argent et de scandales. Ça n'a aucune importance pour moi. Je m'inquiète plus de la tournure qu'est sur le point de prendre ma relation avec lui. Je me demande s'il m'est vraiment possible de retourner auprès du maître que j'ai délaissé après plus de cent vingt ans d'absence. Il est très probable que sa confiance envers moi reste très précaire pendant un bon moment. Mon Jeune Maître a toujours été très intelligent mais il a du mal à accorder sa confiance.

Très honnêtement, je m'attendais à ce qu'il s'en aille après ce que je lui ai avoué plus tôt : la vraie raison de mon départ. Même s'il sait à présent que je me souciais et me soucie toujours de lui plus que je ne le devrais, il m'a tout de même proposé de l'appeler. Peut-être ai-je été dans l'erreur tout ce temps. Je n'arrête pas de ruminer les derniers mots de notre conversation et je l'entends encore me dire que je n'étais pas le seul à éprouver ce genre de sentiments.

Je savais déjà, même avant de le quitter, qu'il était attiré par moi. Le charme et l'attrait fait partie de l'apparat du démon. Je suis habitué à susciter ce genre de réactions chez les autres. Il était toutefois inacceptable que mon Jeune Maître ressente ces choses-là pour moi, et ce pour de nombreuses raisons. Les critères sociaux, sa fiancée et mon souhait qu'il ait une vie saine et heureuse en sont quelques unes. Il était jeune. A cet âge, il était normal pour lui d'éprouver de tels sentiments. Je n'étais pas surpris d'en être la cible. Néanmoins, les sentiments passagers d'un adolescent sont encore moins prévisibles que ne l'est le temps. Les humains sont des créatures inconstantes qui se laissent distraire plus aisément que la plupart des démons. Lorsque je l'ai quitté, je m'attendais à ce qu'il oublie et passe à autre chose. Il aurait fini par épouser Lady Elizabeth et aurait pris conscience de tout ce que son titre de Comte de Phantomhive avait à lui offrir. Je ne serais devenu qu'un souvenir parmi tant d'autres pour le jeune garçon que j'appelais autrefois maître. Je ne me serais jamais attendu à ce qu'il persiste une trace de l'attachement qu'il éprouvait alors. Mais encore une fois, je ne croyais pas que mes sentiments perdureraient jusqu'à aujourd'hui. Il semblerait que je nous aie tous deux sous-estimés, mon Jeune Maître et moi.

J'aperçois la façade en brique de l'immeuble d'Anderson. J'entre sans traîner et prends la direction de son appartement hors de prix. Même deux étages plus bas, la musique est assez forte pour faire trembler les murs. Lourde, perçante et sans aucune classe. A l'image de mon maître. L'ascenseur s'arrête et je traverse rapidement la distance qui me sépare de la porte d'entrée. Pas besoin de frapper : la porte est déjà entrouverte. A l'intérieur, la puanteur de l'alcool, de la drogue et de la sueur imprègne l'air. L'endroit est surpeuplé. Je n'aurais jamais cru qu'autant de monde puisse s'entasser dans un espace aussi restreint.

Je me faufile à travers la foule et fouille l'appartement à la recherche de John Anderson. C'est à peine s'il y a la place de marcher. Je ne m'entends même plus penser avec le boucan de la musique et le brouhaha des conversations. Je parviens finalement à le retrouver après quelques minutes. Il est dans sa chambre. La porte est grand ouverte mais les lumières sont éteintes. Son lit est découvert. Les draps sont entassés par terre un peu plus loin.

Il est étendu sur le matelas en fausse soie sans rien d'autre qu'un pantalon déboutonné, deux femmes quasiment nues allongées sur lui. La première m'est inconnue, mais je reconnais l'autre : une vulgaire prostituée qui a obtenu les faveurs d'Anderson. Ils sentent le sexe et l'urine. Répugnant. Au moins, ils respirent. Un moment, je me suis demandé s'il ne m'avait pas appelé ici pour que je m'occupe de quelqu'un qu'il aurait tué par accident. Je trouve son mode de vie avilissant et immonde.

« M. Anderson », appelé-je dans l'espoir de capter son attention.

Il remue légèrement sur le lit découvert. Quelques instants lui sont nécessaires pour reprendre conscience. Il écarte les deux femmes et s'assied avec un reniflement d'indignation en entendant l'une d'elles protester.

Il remonte son pantalon puis sa fermeture et essuie une de ses mains sur sa cuisse.

« Tu es en retard. Et qu'est-ce que c'est que ces fringues ?
— Mes excuses, maître, rétorqué-je. Il s'est passé moins de vingts minutes depuis que vous m'avez appelé. Je trouvais cette tenue appropriée et assez colorée, comme vous me l'avez demandé. »

Anderson m'observe suspicieusement. Je n'apprécie pas tellement de porter ce genre d'habits. Cependant, à sa demande, j'ai enfilé une chemise verte et un pantalon classique dans les tons beiges. J'ai bien essayé de mettre ce qu'il considère être des habits de fête, mais c'est peine perdue. Et puis de toute façon, il n'a pas spécifié le genre de vêtements que je devais porter. Apparemment, mon souci d'habillage n'est pas assez important pour qu'il insiste et que j'aille me changer. Finalement, il passe une main dans les quelques cheveux qui lui restent sur la crâne.

« Bien. Mets-toi au boulot.
— Que voulez-vous que je fasse, maître ? je demande.
— Ce que tu veux. Divertis les invités. Qu'ils soient contents. Tu feras tout ce qu'ils te demandent. Et j'ai bien dit tout. »

Il renifle bruyamment et déglutit comme si quelque chose restait bloqué dans sa gorge.

« T'as intérêt à pas tout foutre en l'air. »

Ça a le mérite d'être clair. Je m'incline rapidement.

« A votre guise. »

Je me retourne et quitte la chambre pour revenir au salon. Derrière moi, je l'entends se lever du lit. Les ressorts de son matelas grincent de soulagement de ne plus avoir à supporter son poids.

Il avance et me rattrape juste au moment où j'entre dans le salon. Sa lourde main se pose sur mon épaule mais ses doigts ne parviennent pas à m'agripper fermement vu notre différence de taille. Ou peut-être est-ce à cause de son surpoids.

« Ecoutez-moi, tout le monde ! »

Sa voix est forte, mais il ne parvient à attirer l'attention que de cinq ou six personnes autour de nous, ce qui semble lui convenir.

« Je vous ai ramené un petit cadeau pour animer la soirée. Il fera tout ce que vous lui demanderez, alors amusez-vous bien ! »

Sa main glisse sur mon dos et il me pousse en avant. J'avance de quelques pas. Les gens présents autour de nous ricanent légèrement et j'entends quelques sifflements et autres cris. Je me retourne vers John Anderson, mais il rejoint déjà sa chambre d'un pas chancelant, une bouteille d'alcool à la main.

Les invités retournent à leurs conversations insipides. Mon arrivée passe quasi-inaperçue malgré la présentation dont elle a été accompagnée. C'est alors qu'au beau milieu de la foule, une femme s'avance vers moi. Elle est anormalement maigre, presque anorexique. Ce qui paraîtrait tout à fait logique à en juger par les traces de piqûres au creux de son coude et les hématomes sur son cou et ses poignets. Sa tenue légère ne cache en rien son état. Elle arrive vers moi en prenant bien soin de faire virevolter sa chevelure blonde d'avant en arrière.

« Salut, beau gosse.
— Bonsoir, » je réponds, toujours courtois.

Bien qu'honnêtement, la courtoisie n'a pas sa place ici. Elle titube sur ses talons trop hauts et pose une main sur mon bras pour tenter de retrouver son équilibre.

« Tu ressembles pas aux autres amis de John, pas vrai ? T'es plus classe. Comme quelqu'un de plus respectable. Tu fais quoi dans un endroit comme ça ? »

Elle sent le vomi et la cocaïne à plein nez. Merveilleusement répugnant. J'affiche un sourire charmeur.

« Je suis ici pour divertir les gens tels que vous.
— Oh, vraiment ? »

Elle fait glisser sa main sur mon torse, passant ses ongles rouges sur ma chemise.

« Disons que je ne refuserais pas un peu de distraction. Ça te dit de venir t'amuser avec moi, bébé ? Je parie que t'en as une grosse...
— Pas de problème, fais-je. »

J'agrippe son bras et l'entraîne avec moi dans le couloir vers une chambre libre.


Bien que mon appartement soit très peu fourni, il se trouve qu'il possède une douche dernier cri. Je l'ai fait installer après un incident du même genre lors d'une des fêtes de John Anderson. L'eau chaude est relaxante, même pour quelqu'un comme moi. Néanmoins, même après une heure passée sous la douche, j'ai encore l'impression d'être sale. Ce qui se déroule lors de ces soirées me dégoûte à un point que je trouverais probablement remarquable si je n'étais pas moi-même impliqué. Des siècles durant, j'ai usé et abusé de mes mains comme de mes lèvres pour corrompre des milliers de corps et d'âmes. J'en ai même perdu le compte. Et pourtant, ce que m'impose John Anderson bat des records.

Mais ce qui est fait est fait. La nuit est passée. Le matin est là. J'ai déjà apporté à M. Anderson mon conseil sur une liste d'actions et ses pâtisseries journalières. La lumière s'infiltre par la fenêtre de ma salle de bain. Je coupe l'eau et sors de la douche sur mon tapis de bain pour me sécher. Je sors de la salle de bain sans prendre la peine de m'habiller. Un coup d'oeil à la poubelle confirme que je me suis déjà débarrassé des vêtements que je portais la nuit dernière. Je laisse la porte de la salle de bain ouverte pour permettre à la vapeur de se dissiper et entre rapidement dans la chambre.

J'utilise peu le lit qui s'y trouve. Lorsque je ressens l'envie de dormir, je ne m'autorise habituellement qu'une heure ou deux de sommeil. Ce n'est pas comme si j'avais vraiment besoin de repos. Mais ça ne m'empêche pas de disposer de la pièce. Tandis que je me sèche les cheveux avec une serviette, mon regard tombe sur le téléphone posé sur la table de nuit. Le portable noir trône sur la surface en bois imitation cerisier à côté de la carte de visite que mon Jeune Maître m'a donnée hier. Cette innocente carte blanche parvient à capter mon attention. Des événements comme ce genre de fêtes n'auraient jamais eu lieu au service de Ciel Phantomhive. Bizarrement, sa présence me manque. Je ne peux rien garantir quant à mon retour à son service. Malgré tout, j'ai envie de le voir.

Je finis de me sécher les cheveux et m'assieds sur le lit en attrapant le téléphone portable. Je tape le numéro inscrit sur la carte et appuie sur le bouton vert pour lancer l'appel. Le téléphone sonne deux fois avant qu'une voix familière ne se fasse entendre à l'autre bout du fil.

« Allô ?
— Jeune Maître, commencé-je. Serait-il possible que nous nous voyions aujourd'hui ?
— Je serai là dans quinze minutes. »

Un petit clic et la ligne est coupée. Je coupe le téléphone et le repose sur la table de chevet. Je l'ai depuis presque un an, peu après que John Anderson et moi avons formulé notre contrat. Je lui reconnais pour la première fois aujourd'hui une certaine utilité.

Quinze minutes, ça n'est pas long. Surtout pour un démon. Pourtant, je me surprends à passer plus de temps qu'il est nécessaire à me coiffer et à me brosser les dents. Et malgré ça, les minutes avancent lentement. Jusqu'au moment où j'entends un coup frappé à la porte. Je traverse l'appartement pour ouvrir. A nouveau, Ciel Phantomhive se tient dans l'encadrement.

Il passe la porte après un signe de ma part pour l'inviter à entrer.

« Jeune Maître.
— Sebastian », acquiesce-t-il.

Nous nous tenons là pendant un long moment à nous dévisager. Encore une fois, je suis frappé par les troublantes émotions que fait resurgir sa présence à mes côtés après si longtemps.

Il ne garde pas ses distances vis à vis de moi aujourd'hui. Il se tient même plutôt près de moi. Je sais bien qu'il est impoli de fixer, mais ça n'a pas l'air de le déranger. Il me regarde tout aussi intensément. Peut-être se méfie-t-il toujours de moi. J'ai l'impression qu'il y a bien trop longtemps que je n'ai pas vu son visage. Je suis tenté de lever la main pour dégager les cheveux devant ses yeux, même si la marque de notre contrat reste couverte. Son cache-oeil est bien en place aujourd'hui. Je me trouve toutefois incapable de résister à l'envie de le toucher, de quelque manière que ce soit. Je me penche légèrement et redresse le col de sa chemise. Son souffle se coupe, mais mon geste ne suscite aucune autre réaction visible. Après que j'aie fini il demande :
« Pourquoi voulais-tu me voir ?
— Vous avez pris la peine de venir jusqu'ici sans même le savoir ? »

Je trouve cela amusant.

« J'en avais envie, c'est tout, répond-il. Ça pose un problème ?
— Pas du tout », dis-je.

Il lève la tête vers moi et entre dans le salon pour prendre un siège. En bon hôte qui se respecte, j'imagine que je devrais au moins lui offrir un rafraîchissement.

« Vous voulez boire quelque chose ?
— Oui. »

Il s'arrête, puis finit tout bas :
« … du thé. »

Je m'incline rapidement et entre dans la cuisine. Mes placards ne sont pas vraiment remplis, seulement assez pour donner l'impression que quelqu'un vit ici. Cependant, je garde tout de même des feuilles de thé. Il n'y a pas de raison particulière à ça. Je suppose que pour un démon, c'est quelque chose d'incroyablement sentimental. Je n'ai jamais laissé mes précédents contrats affecter mon mode de vie auparavant. Lorsque je suis entré au service de Ciel Phantomhive pour la première fois, que j'ai commencé à vivre dans son manoir, je n'ai pas apporté un seul objet personnel avec moi. Et pourtant je me retrouve aujourd'hui à garder une chose aussi futile que du thé au jasmin chez moi.

Je fais bouillir de l'eau et prépare le thé pour mon Jeune Maître. Je retourne au salon et lui tends une tasse. Aujourd'hui, il est assis dans le fauteuil le plus proche du divan. Je m'assieds tout au bout, à côté de lui. Il lève la tasse délicatement et en boit une petite gorgée. Je conclus, d'après son petit froncement de nez, qu'il n'a pas dû en boire beaucoup au cours du siècle passé.

« Je m'excuse, Jeune Maître. J'ai bien peur que la qualité du thé n'ait décliné au fil du temps.
— Non, dit-il en secouant la tête. C'est bon. »

Pendant un long moment, nous baignons dans un silence confortable. Finalement, je ne peux retenir ma curiosité.

« Jeune Maître, j'ai une question à vous poser.
— Vas-y.
— Je dois admettre qu'après vous avoir rencontré hier matin, la curiosité m'a pris. J'ai recherché des informations vous concernant, avoué-je. Je me demande pourquoi tout ce que j'ai trouvé indique que vous êtes mort en 1892. »

Il réfléchit quelques instant à la réponse.

« Tanaka a été le premier à remarquer que je ne vieillissais pas. Lorsqu'il s'est mis à suspecter que quelque chose n'allait pas, il a vérifié mes mesures auprès de mon tailleur et a ressorti des photos de moi. Il a bien pesé son hypothèse avant de m'en faire part. Il n'avait pas d'explications à offrir seulement des questions. C'était un mois avant mon seizième anniversaire, et pourtant j'étais resté le même qu'à treize ans.
» Ça ne représentait pas un si long laps de temps, mais j'avais moi-même conscience que quelque chose n'allait pas. Tanaka n'était pas le seul à l'avoir remarqué. La Reine me l'avait souligné à plusieurs reprises. Mon apparence suscitait des rumeurs au sein des hautes sphères, tout particulièrement lorsque j'apparaissais en public accompagné de Lizzy. Contrairement à moi elle grandissait rapidement. Elle était devenue une très belle jeune femme. Vers la fin, j'avais de plus en plus l'air d'un petit enfant à côté d'elle.
»A vrai dire, ces rumeurs ont causé des problèmes à la Société Phantom. Nous avons perdu plusieurs accords commerciaux à cause d'une histoire selon laquelle j'étais atteint d'une maladie incurable et que la compagnie était sur le point de couler. Nous avons alors décidé en l'espace d'une semaine que le mieux serait de me faire passer pour mort. La société pourrait continuer sous la direction de Tanaka. J'attendrais simplement à l'écart qu'une opportunité plus propice se présente pour revenir et récupérer l'entreprise. Nous n'avons pas fait ça seulement parce que je ne vieillissais pas. A cette époque-là, une série de meurtres a eu lieu. D'autres personnes qui travaillaient pour Sa Majesté, comme moi, se sont fait assassiner. La Reine Victoria a été la première à me présenter cette suggestion pour assurer à la fois ma sécurité et préserver le travail que je faisais pour elle. Nous l'avons simplement mis en oeuvre. C'est une pure coïncidence si je si je suis tombé malade à peu près au même moment. La pneumonie m'a fourni la couverture parfaite.
»Après m'être remis, j'ai quitté l'Angleterre et j'ai placé Tanaka en charge de la société. Il en est resté le président jusqu'à peu de temps avant sa mort, en 1904. Je suis retourné en Angleterre lorsque j'ai appris qu'il allait mal. J'avais vingt-huit ans à cette époque, mais il n'a malgré tout pas été surpris par mon apparence. Il m'a dit qu'il avait toujours su qu'il y avait quelque chose de différent chez moi.
— C'était un homme remarquable, dis-je.
— C'est vrai, approuve-t-il. Après sa mort, j'ai décidé de reprendre les affaires en main.
— Je me demandais pourquoi les dirigeants changeaient si souvent. S'il s'agissait de n'importe quelle autre compagnie, j'en aurais déduit que les affaires étaient instables. »

Il hausse un sourcil.

« C'est aussi flagrant que ça ?
— Oui, je réponds, un peu. C'est un peu comme un cycle. »

Il porte la tasse de thé à ses lèvres et en boit une gorgée.

« Je suis surpris que tu n'aies rien remarqué d'autre.
— Comme quoi ? »

Il sourit alors. Rien qu'un tout petit retroussement de ses lèvres rosées.

« Chacun des présidents de la société, et donc de mes fausses identités ont été nommés d'après des personnes que toi et moi connaissions lorsque nous étions encore au manoir. Le président actuel est Frederick Rendall. Je ne crois pas que Lord Rendall aurait apprécié le fait que j'ai associé son nom à celui de son subordonné, mais je pense que Fred Abberline n'en aurait pas fait cas. »

Je ris doucement à ces mots. Bien que le temps ait passé, il semblerait que mon Jeune Maître soit resté un enfant, et ce au-delà de son apparence.

« Je ne m'attendais pas à cela de votre part, Jeune Maître. »

Il me fixe et son regard noir qui me dit clairement qu'il sait exactement ce que je trouve amusant.

« C'était plus facile que d'inventer autre chose.
— Est-ce là tout ce que vous avez fait pendant tout ce temps ? demandé-je.
— A peu près, oui. Je suis à New York en affaire pour le nouveau bureau qui est en train d'être construit ici. Je voyage entre nos sièges majeurs et Londres la plupart du temps. Je travaille également pour le gouvernement Britannique, bien que les choses aient changé depuis l'époque où tu étais à mes côtés. Tous les gouvernements ont leurs secrets. J'en suis juste un de plus pour la Grande-Bretagne. C'est en grande partie grâce à eux si je suis capable de changer d'identité aussi fréquemment. »

Il arrête de parler et sirote son thé. Il semblerait qu'il n'ait aucune intention de me demander ce que j'ai fait durant ce dernier siècle. A dire vrai, j'en suis rassuré. Ce n'est pas comme si j'avais quoi que ce soit à lui cacher mais plutôt que je n'ai rien fait qui mérite d'être raconté. Rien, vraiment. Le fait que mon contrat actuel ait été passé il y a un an à peine témoigne de l'isolement dans lequel je me suis moi-même enfermé.

« Je suis très heureux de voir que mon Jeune Maître s'en est si bien sorti en mon absence. »

Il plante son regard dans le mien et me demande :
« As-tu réfléchi à ma proposition ? »

Pas besoin de lui demander de quoi il parle. Subitement, la conversation ne semble plus aussi anodine. Je ne sais pas quoi dire. Aucune réponse ne paraît juste, pas dans cette situation. Comme toujours, je suppose que l'honnêteté est la meilleure des solutions.

« Jeune Maître, sachez que j'ai regretté la décision que j'ai prise le soir même où je vous ai quitté. Toutefois... »

Il se raidit sur sa chaise et m'observe sans ciller.

« Toutefois ?
— Il y a quelques complications.
— Quel genre de complications ? »

La confusion se lit sur ses traits. J'imagine qu'il est habitué à gérer des situations inattendues depuis le temps où il a dû s'occuper la Société Phantom sous ses nombreuses identités. Je suis probablement moi-même l'une de ces situations inattendues.

J'éprouve une étrange réticence à lui exposer ma situation avec John Anderson. Honnêtement, je trouve ça extrêmement inapproprié de mentionner mon autre maître face à lui. C'est une situation sans précédent pour moi aussi. Le mieux serait peut-être de lui montrer. Je porte ma main gauche à mes lèvres et tire le gant de coton que j'ai pris l'habitude de porter. Il s'enlève facilement et je garde la main levée pour qu'il puisse voir.

Presque inconsciemment, il pose sa tasse sur la table pour attraper ma main gauche et en étudie la marque. Je ressens sa chaleur au contact de ses doigts sur ma paume.

« Elle n'est pas tout à fait... comme dans mon souvenir », constate-t-il.

Et, alors que ses yeux en retracent les contours, il réalise pourquoi la marque a changé. Il me fait part de sa supposition d'une voix incrédule.

« Tu as passé un autre contrat ?
— Oui. »

Ma réponse est simple et ma voix grave.

« Je vois. »

En l'espace d'un instant, son visage se fait indéchiffrable. Il se radosse lentement au fauteuil, laissant ma main retomber.

« Jeune Maître, tout va bien ? » demandé-je.

Il acquiesce mais reste muet.

« Voulez-vous une autre tasse de thé ? »

Je remarque que la sienne est vide. Il acquiesce à nouveau et baisse les yeux au sol. Je me lève et prends la tasse sur la table basse en face de lui. Il ne me faut que quelques instants pour lui en servir une autre. Lorsque je reviens dans le salon, il est debout. Sans m'accorder un regard, il déclare :
« Je dois m'en aller.
— Pourquoi devez-vous partir, Jeune Maître ? »

Je pose avec douceur ce que j'ai dans les mains avant de me tourner vers lui. Il s'obstine à ne pas me regarder, même lorsque je fais un pas vers lui.

« Sebastian, fait-il doucement.
— Oui ?
— Quand tu es parti, pourquoi est-ce que la marque de mon oeil n'a pas disparu ? »

Tandis qu'il se tient là, devant moi, un sentiment de profond regret m'envahit. L'élan qui m'a poussé à l'abandonner jadis me dicte aujourd'hui tout le contraire. J'ai déjà pris ma décision. Il est temps d'en finir avec John Anderson. Lorsqu'il sera mort, je retournerai aux côtés de mon vrai maître. Je lève la main et tire sur la fine corde qui maintient son cache-oeil en place, le laissant tomber au sol. Même s'il détourne les yeux, je n'aime pas le fait que son sceau soit couvert lorsque ce n'est pas absolument nécessaire. Dans un souffle, je lui avoue la vérité.

« Je peux bien vous quitter et ignorer vos ordres, mais le contrat qui nous lie est éternel. Ni vous ni moi n'avons le pouvoir de détruire ce que nous avons créé, Jeune Maître. »

Je déteste le voir comme ça. J'ai rarement vu cette expression sur son visage, et j'ai à chaque fois éliminé le responsable de cette tristesse. Cette fois, il n'y a rien que je puisse faire pour l'en débarrasser. C'est moi qui suis la cause de sa peine. Pour la première fois, j'ai honte de moi. J'ai cru avoir fait pour le mieux, mais je suis uniquement parvenu à le blesser. La main droite sur le coeur, je pose un genou à terre. Mes yeux sont rivés sur ses pieds lorsque je lui parle.

« Jeune Maître, j'ai ignoré vos ordres et négligé notre contrat pendant plus d'un siècle. Cette négligence vous a causé de la peine. En tant que loyal serviteur, je regrette sincèrement mon comportement. C'est une faute indigne d'un majordome de la maison Phantomhive. Bien que le temps ait passé sans que je sois à vos côtés, vous avez toujours été mon Jeune Maître. Comment puis-je me racheter ? »

Il avance de deux pas sans que je détache les yeux du sol. Il pose ses mains de chaque côté de mon visage et m'oblige à les relever vers lui. Si son regard est posé sur moi, son expression reste indéchiffrable. Très lentement, il se penche et m'embrasse.

A suivre...