Hellow~! Me revoici avec un nouveau chapitre. Mais avant ça, je voudrais vous dire merci à tous pour vos review/alertes/favoris. Merci de lire cette traduction. Merci à Alpharelle, Hanna, Ange-like, coccinelle, rosalunamikaelis et Irene (et d'autres que j'oublie peut-être) à qui je n'ai pas pu répondre.
Et merci à Ruize-chan, ma beta, qui assure sa race. C'est grâce à elle si vous pouvez lire ce chapitre ce soir.
Chapitre V
Je perçois l'odeur de l'alcool et de la maladie bien avant de franchir les portes coulissantes de la salle des urgences. Les secours et la police ont été plus que disposés à me diriger vers l'hôpital où mon Jeune Maître a été emmené, bien qu'ils ne m'aient rien dit d'autre.
Le soleil vient à peine de se coucher et ce n'est pas encore le week-end. Il y a bien quelques personnes assises sur les chaises en Skaï de la salle d'attente de l'hôpital, mais elle est en grande partie déserte. Je n'y prête pas attention et me dirige tout droit vers la réception. A mon arrivée, l'infirmière assise derrière le bureau lève la tête. Au lieu de me demander ce qu'elle peut faire pour moi, elle attrape directement un formulaire d'admission. J'ai l'air si mal en point que ça ? Je lève une main pour l'arrêter.
« Désolé, mais je n'ai pas besoin de consultation. Je cherche quelqu'un. Une ambulance l'a déposé il y a peu. »
Elle me regarde d'un air sceptique, mais repose le formulaire. Quelques instants plus tard, elle se retourne vers l'écran de son ordinateur.
« C'est à quel nom ?
— Frederick Randall », réponds-je sans hésiter.
Le nom que mon Jeune Maître utilise pour mener sa société est le même qu'il utilise au quotidien, même si pour moi il sera toujours Ciel Phantomhive. Il n'avait pas de papiers sur lui, j'en suis presque sûr. Néanmoins, s'il était conscient, c'est le nom qu'il aurait donné. Je me demande s'il s'est jamais attaché à un des pseudonymes qu'il a utilisés.
Je m'attends à ce qu'elle entre le nom dans l'ordinateur pour vérifier mais au lieu de cela, elle me regarde froidement comme si j'avais dit quelque chose qu'il ne fallait pas. Elle connaît ce nom, et je doute que ce soit à cause de son âge ou des raisons qui l'ont amené ici. Doucement, elle demande :
« Êtes-vous de la famille ?
— Il est sous ma garde », lui dis-je sans ciller.
Ce n'est pas un mensonge, je suis son tuteur, mais pas dans le sens où elle le conçoit. Je n'ai peut-être pas vraiment assuré ces derniers temps, mais qu'importe pour le moment. J'en ai assez entendu pour comprendre qu'il était encore en vie lorsqu'ils l'ont dégagé du lieu de l'incident mais je ne sais pas à quel point ses blessures sont graves. Il est aussi possible que quelque chose soit arrivé pendant le trajet. Cet hôpital est l'un des meilleurs de la ville et je ne crois pas que ce soit bon signe qu'on l'ait amené ici. Après tout, la clinique à quelques pâtés de maisons de chez moi aurait amplement suffi pour traiter des blessures mineures. Pourtant, des blessures mineures n'auraient pas laissé autant de sang sur le ciment derrière la voiture.
Derrière son bureau, la femme hésite sur la marche à suivre. Je n'imagine même pas à quoi doit ressembler son dossier dans leurs fichiers. Peut-être mon Jeune Maître est-il parvenu à entrer de fausses informations pour le rendre plus crédible ? Je me demande quelle est la date de naissance qu'il a utilisée. Après un long moment, la femme laisse échapper un long soupir. J'ai comme l'impression qu'il y a certaines choses que j'ignore. Je n'ai pas mis les pieds dans un hôpital depuis pas mal de temps, mais je ne crois tout de même pas que sa réaction soit normale.
« Puis-je vous demander votre nom ?
— Sebastian Michaelis. »
Elle n'ajoute rien. Au bout d'un moment, elle se lève et s'excuse. Elle revient accompagnée d'une autre infirmière. Celle-ci me fait signe de la suivre et me mène dans un coin tranquille, loin des autres patients. Elle me regarde d'un air désolé.
« Je m'excuse pour l'attente, M. Michaelis. M. Randall a déjà été hospitalisé dans cet établissement auparavant, mais jamais accompagné par son... par vous.
— Pouvez-vous me dire ce qui s'est passé ? questionné-je.
— Bien sûr, répond-elle. Il est arrivé à l'hôpital i peu près vingt minutes. Il est actuellement en salle d'opération. La police a appelé pour nous prévenir que quelqu'un allait arriver, vous devez donc savoir qu'il a été impliqué dans un accident de voiture.
— Ses blessures sont graves ? » je demande.
Seule sa vie m'importe. Elle fronce les sourcils un instant avant de secouer la tête.
« Je ne peux malheureusement rien vous dire pour l'instant. »
Sur la défense, elle lève une main devant mon air sombre.
« Pas parce que je veux vous cacher des informations, M. Michaelis. On l'a emmené d'urgence en chirurgie et je ne suis pas sûre de savoir ce qu'on va découvrir. Je peux vous dire qu'il a été admis en chirurgie à cause d'une hémorragie. S'il ne s'agissait pas de M. Randall, je n'aurais même pas pu vous en dire autant.
— Je vois. »
De longues secondes silencieuses passent sans que je ne sache quoi demander. Il n'y a rien que je puisse faire.
« Je sais que vous devez être inquiet à son sujet, mais pour l'instant vous ne pouvez qu'attendre et prier. »
Elle me sourit. Je ne trouve même pas la force de relever l'ironie de ses mots, même si elle se trouve être fortuite.
« Il y a une salle d'attente juste au bout de ce couloir. Asseyez-vous là et soyez patient. Je viendrai vous avertir dès qu'il y aura du nouveau. »
M'asseoir et ne rien faire sont deux choses dans lesquelles je devrais exceller après mon service auprès de John Anderson. En dépit des apparences, les chaises de l'hôpital sont inconfortables, mais il faut s'en contenter. J'entends défiler les tic tac de l'horloge accrochée au mur. Deux heures ont passé depuis que j'ai mis les pieds dans cet hôpital, et j'ignore toujours comment va mon Jeune Maître.
C'est une émotion avec laquelle je suis déjà familier. Je l'ai déjà ressentie auparavant. Un sentiment de malaise à l'idée de ne pas connaître ses blessures, de ne pas savoir si sa vie est menacée. Néanmoins, par le passé, ce sentiment n'était que diffus. Je ne l'ai ressenti qu'une seule fois à la vue de ses assaillants se jetant sur lui avant d'intervenir. Aujourd'hui, il n'y a rien que je puisse faire pour me mettre entre lui et le danger qui le menace. Je ne suis pas habitué à ressentir ce genre de chose, et sûrement pas pendant aussi longtemps. Ça ne présage rien de bon. Je relève la tête chaque fois que j'entends des bruits de pas en provenance du couloir.
Pour une fois, je crois être capable de comprendre ce qu'un humain peut éprouver. Je ne peux rien faire d'autre qu'attendre, et je déteste ça. Tout comme être confronté aux mêmes questions qu'un vulgaire mortel. Voilà ce qu'il a fait de moi. Avant de le quitter, il n'y avait aucun problème que je ne pouvais résoudre. J'étais la solution, la réponse à chacun de ses besoins et de ses envies. La situation dans laquelle il est actuellement est différente. Il n'y a pas de solution. Je ne peux rien faire pour le sauver cette fois.
Il y a presque une heure, j'ai retiré le gant qui recouvrait ma main gauche. J'ai depuis passé le plus clair de mon temps à étudier les lignes de notre contrat qui ornent ma peau. Il est toujours vivant. La présence du sceau en est la preuve. Depuis le moment où j'ai découvert qu'il a été blessé, j'ai beaucoup réfléchi. A propos de mes devoirs envers lui. De notre contrat. J'ai même pensé au lien qui nous unit, celui-là même que j'ai presque totalement brisé au moment où je l'ai quitté et que je n'ai pas encore restauré.
Après m'être débarrassé d'Anderson, j'ai été impatient de le rétablir. Je le voulais. Et je le veux toujours. Lorsqu'un accord est passé entre un démon et un humain, le démon doit marquer cet humain du sceau de leur contrat. Plus celui-ci est voyant, plus fort sera le lien qui les unit. Quoi qu'il puisse advenir, le démon ne perdra jamais la trace de son maître. Il le suivrait même jusqu'au plus profond des Enfers s'il le fallait, et la connexion resterait toujours intacte.
Ces liens profonds qui nous relient mon maître et moi sont entourés par les ténèbres et le désespoir. Ainsi je suis capable de le retrouver et de m'emparer de son âme même s'il en venait à me fuir. Les humains qui se bercent d'illusions en croyant que les démons sont des créatures miséricordieuses feraient mieux de se souvenir de la nature exacte de la connexion qui les relient. Pourtant, je ne désire pas rétablir notre lien pour des raisons malveillantes. Je souhaite juste pouvoir sentir sa présence de l'autre côté, où qu'il puisse être.
Le bruit de l'horloge est la seule chose qui m'accompagne lorsque je ferme les yeux et m'ouvre à lui, aux fils ténus de notre contrat. Bien que je les aie coupés et m'en sois débarrassés, les balayant de ma conscience, il sont encore là. Fragiles et précaires, ils hantent toujours et malgré tout les limites de mon esprit. Je me souviens des promesses que nous nous sommes faites lorsque je l'ai trouvé sur cet autel, mourant, il y a de cela tant d'années. Son corps brisé, son sang sur le sol de pierre. Toutes ces choses rapprochent son esprit du mien, et je sais qu'il est une fois encore allongé sur une table, brisé et en sang, quelques salles plus loin.
Pas de magie dans l'air ni de lumière aveuglante au moment où je raccommode notre lien. Juste une sensation vague, chaleureuse, quelque part tout au fond de moi. Au tout début de notre accord, je n'avais pas conscience de sa présence à moins de la chercher précisément. Je ne m'en préoccupais d'ailleurs pas sauf parfois, comme cette fois où il fut enlevé. Mais le temps passant, j'ai pris l'habitude de garder notre connexion sans arrêt ouverte. Jusqu'à cette fameuse nuit. Il était toujours avec moi. Maintenant, j'ose seulement espérer que ce soir ne sera pas le dernier, alors même que je ne peux pas veiller à ses côtés. Je peux le sentir, mais je ne parviens pas à distinguer si ses blessures sont sérieuses. Je sais que c'est le cas. Un os cassé ou une plaie à refermer ne prendrait pas autant de temps. Mais au-delà de ça, je n'ai aucun moyen de savoir. Je ne peux rien y faire, et ça me frustre. Je ne peux qu'attendre.
Mes yeux se tournent pour la énième fois vers l'horloge et j'observe l'aiguille des secondes faire un tour. Mon attente touche à sa fin. Je relève lentement la tête en entendant des bruits de pas se rapprocher.
« M. Michaelis. »
Je me lève. Ce n'est pas l'infirmière d'avant mais un homme qui se présente devant moi, et il sait apparemment qui je suis. A dire vrai, je suis plutôt surpris que personne n'ait essayé de vérifier mon identité. C'est peut-être la procédure standard. De plus je doute que quelqu'un soit venu demander mon Jeune Maître. L'homme affiche un air très professionnel malgré le fait qu'il porte encore sa blouse médicale. Un docteur. Je présume qu'il est venu m'apporter des nouvelles. Je ne sais pas si c'est une bonne ou une mauvaise chose que le médecin vienne me parler en personne. Je sais seulement qu'il est toujours en vie. Je lui serre la main.
« Il est sorti du bloc ?
— En effet. Je sais que l'infirmière avec qui vous avez parlé tout à l'heure n'a pas pu vous donner beaucoup de détails. Frederick a souffert de plusieurs fractures à la jambe, d'une côte cassée, d'une hémorragie interne et d'une abrasion de l'abdomen et de la hanche gauche, dit-il. Notre souci principal a été d'arrêter le saignement. Il a perdu beaucoup de sang le temps d'arriver ici. Mais nous sommes parvenus à arrêter l'hémorragie et nous nous sommes occupés de la jambe. Nous avons également pansé l'abrasion mais il faudra garder un oeil dessus. Il n'y a par contre rien que nous puissions faire pour la côte cassée. Il n'y a que son corps qui puisse s'occuper de ça, avec du repos. Nous l'avons mis sous analgésiques pour atténuer la douleur. Je crois cependant qu'il pourra rentrer chez lui d'ici peu. Il a eu beaucoup de chance.
— Je suis heureux de l'entendre. »
Ma réponse n'exprime pas tout le soulagement que je ressens. Un sourire apparaît tout de même sur le visage du médecin. Je me demande si mes émotions transparaissent sur mon visage plus que je ne le voudrais.
« D'ordinaire, nous devrions le garder en soins intensifs du service pédiatrie pendant deux ou trois jours pour pouvoir le surveiller, mais – il s'arrête, hésite sur la suite – vous devez avoir conscience de ce que vous représentez pour cet hôpital. Etant donné les circonstances, j'ai demandé à ce qu'il soit transféré dans une chambre privée. On l'y conduira d'ici une heure, et vous pourrez aller le retrouver. Nous discuterons de la suite une fois qu'il sera installé.
— Merci », fais-je.
J'enregistre à peine lorsqu'il me donne le numéro de chambre dans laquelle mon Jeune Maître va être placé. Il me serre la main et s'en va.
Je doute que j'aurais eu du mal à deviner où était mon Jeune Maître, même si l'on ne m'avait pas dit dans quelle chambre il serait transféré. Elle se trouve dans un couloir qui semble peu occupé, dans une des ailes les plus vastes de l'hôpital. La porte de la chambre en elle-même n'a rien de particulier, en bois brun, neutre, marquée du numéro 826. Les deux hommes postés devant, en revanche, n'ont rien d'anodin. Tous deux sont grands et visiblement bien bâtis, habillés en noir des pieds à la tête ; ils gardent les yeux fixés droit devant eux sans ciller. Ce sont certainement les gardes du corps dont il m'a parlé tout à l'heure. Comme je m'approche de la porte, l'un des deux jette un coup d'oeil à une chose qu'il tient à la main avant de relever la tête vers moi. Il m'observe attentivement pendant une seconde avant de hocher la tête en direction de l'homme à ses côtés. Lorsque j'arrive devant la porte, il me lance :
« Entrez, M. Michaelis. Nous vous attendions. »
En le dépassant pour ouvrir la porte, j'aperçois l'objet que le garde tient dans sa main. C'est une photographie de mon Jeune Maître, de moi et des autres domestiques avec qui je travaillais auparavant. C'est la même photo que j'ai pu voir il n'y a pas si longtemps. Cela fait moins d'une semaine que je suis accidentellement tombé sur mon Jeune Maître dans cette petite boulangerie. Il semble qu'il ait déjà décidé de me réintégrer à sa vie. Tout a été si rapide que je me demande si j'ai vraiment été le seul à regretter le siècle dernier. La porte se referme derrière moi tandis que j'entre finalement dans la chambre et le vois, petite figure frêle allongée sur le vaste lit d'hôpital De chaque côté se trouvent plusieurs moniteurs et d'autres machines émettant des bruits stridents. Une perfusion est suspendue à sa perche métallique à côté d'une deuxième pochette, plus petite, qui rejoint la même ligne. Chambre privée ou pas, ça ne change pas des soins intensifs.
Je suis soulagé rien que de le voir. Je marche silencieusement jusqu'à côté du lit et m'arrête un moment pour contempler son visage. Mon Jeune Maître. Sa peau est pâle, cireuse. Ses cheveux sont en désordre. Son odeur est dissimulée par celles des produits chimiques et des médicaments. Et pourtant, je n'ai jamais été aussi heureux de le voir que maintenant. Je me penche au-dessus du lit et dépose un baiser sur son front. Maintenant que j'ai la preuve qu'il est toujours en vie, je me sens rassuré.
J'ai été si près de le perdre ce soir. Je ne veux plus y penser. Pour moi, la mort ne signifie rien. Chez les hommes, elle est inévitable et sans conséquences. Lorsqu'elle est perpétrée par ma main, j'y trouve du plaisir. Quand j'ai pris la décision que je regrette encore de quitter mon maître, j'ai même souhaité qu'il vive et meure normalement, comme n'importe quel être humain. Je ne me pose même pas la question de savoir pourquoi je m'en préoccupe aujourd'hui. Je sais exactement pourquoi l'idée de sa mort me dérange, et il n'y a aucun problème vis-à-vis de ce que je peux éprouver pour lui. D'un autre côté, je préfère éviter de penser que ma présence auprès de lui cet après-midi aurait pu éviter cet accident. J'en suis étonnamment mal à l'aise.
Quelqu'un toque doucement. Je me redresse, instaure entre nous une distance convenable avant que la porte s'ouvre. Le médecin qui est venu me parler plus tôt entre avec un sourire professionnel puis s'avance vers moi.
« Je vois que vous avez réussi à trouver votre chemin sans encombres.
— Oui, merci, réponds-je.
— Très bien, très bien. »
Il baisse les yeux vers mon Jeune Maître et, je le vois, vérifie aussi les moniteurs qui entourent le lit. C'est normalement le travail des infirmières de faire attention à ce genre de détails, mais voir un docteur s'en préoccuper est rassurant. Je doute cependant pouvoir être complètement satisfait tant que mon Jeune Maître n'ouvrira pas les yeux. Le médecin règle une des machines avant de se retourner vers moi.
« En plus de ce que je vous ai déjà dit, des hématomes vont apparaître sur son corps. Nous devrons bien sûr le surveiller après sa sortie de l'hôpital mais il aura aussi sans doute besoin de séances de rééducation pour sa jambe. Croyez-moi, il a eu beaucoup de chance, M. Michaelis.
— Quand pensez-vous qu'il se réveillera ? demandé-je.
— D'ici quelques heures, répond le docteur. Quand ça arrivera, il sera engourdi. Il aura mal à la gorge. Je lui ai prescrit des anti-douleurs en plus de ce qu'on lui a donné après l'opération, mais nous avons une marge que nous ne devons pas dépasser à moins que le patient ne le demande. Vous pouvez utiliser le bouton d'appel pour faire venir une infirmière, si besoin est.
» Une infirmière devrait de toute façon venir vérifier si tout va bien de temps en temps. D'habitude, les visiteurs doivent respecter certains horaires, mais... disons que Frederick et vous êtes toujours les bienvenus dans notre hôpital. J'espère seulement que la prochaine fois, vous nous rendrez visite sous de meilleures circonstances. »
Encore une fois, j'ai cette impression qu'il y a plus sous leur générosité qu'il n'y paraît. Peu importe. Je suis juste heureux qu'on se soit si bien occupé de lui. Nous sommes dans un hôpital, pas dans un manoir. Mes propres compétences s'arrêtent là où la médecine commence. Je suis bien meilleur pour ce qui est de tuer un humain que de le soigner. Et c'est pour cette raison que je suis reconnaissant envers le docteur qui s'est occupé de mon maître et qui a très certainement sauvé sa vie.
« Merci. »
Il acquiesce et, quelques instants plus tard, se retourne et sort de la pièce. Je me laisse tomber dans une des chaises à côté du lit pour observer mon Jeune Maître. Les heures passent, les unes après les autres. Une fois par heure, une infirmière vérifie les moniteurs auxquels il est relié. Elles prennent quelques notes et règlent des boutons si nécessaire. C'est à peine si elles me prêtent attention. Elles me saluent en entrant et me disent au revoir en partant, pas plus.
Je n'aime pas avoir autant de temps pour réfléchir à la situation. Quand je pense que trois jours seulement ont passé depuis que je l'ai retrouvé. Ils m'ont paru beaucoup plus longs. En un rien de temps, tout a changé. L'air de rien, ce garçon endormi à environ un mètre de moi est parvenu à chambouler totalement mon univers. Il ne le sait pas, et je doute qu'il puisse réaliser un jour pleinement l'effet que sa présence a eu sur ma vie. Il en est inconscient et il le restera. Nous, démons, ne nous lions pas à nos maîtres. Nous ne nous impliquons pas outre mesure. Nous ne tombons pas amoureux de nos proies. Nous devenons tout pour le maître que nous servons. Et pourtant, j'ignore de quelle façon, il est aujourd'hui tout pour moi.
Ciln Phantomhive est à nouveau mon Jeune Maître. Je suis à nouveau son loyal serviteur. Maintenant, je n'ai plus qu'à attendre qu'il se réveille pour voir comment la situation va évoluer. Même si le médecin a dit qu'il a eu de la chance et qu'il pourra quitter l'hôpital plus tôt que prévu, son sommeil artificiel me désempare un peu. Je ne pense pas que cette impression s'en ira tant qu'il ne se sera pas réveillé. Les heures défilent, les infirmières vont et viennent. A six heures passées, alors que le soleil est encore couché, je lève les yeux et réalise que mon Jeune Maître a ouvert les siens. Il a les yeux dans le vague. Je ne suis pas certain qu'il soit réveillé pour de bon. Tout doucement, je l'appelle :
« Jeune Maître ?
— Qu'est-ce qui s'est passé ? » demande-t-il.
Sa voix est rauque et pâteuse, aussi bien à cause du sommeil que de la glaire coincée dans sa gorge. Je me mets debout et m'avance vers le lit. Je lève la main et caresse ses cheveux du bout des doigts.
« Je ne connais pas tous les détails, lui dis-je, mais d'après ce que je sais, vous avez été percuté par une voiture.
— Ce n'était pas plutôt un train, tu es sûr ? »
Sarcasme ? Le début d'un sourire étire mes lèvres. Je me retourne pour lui servir un verre d'eau.
« Il faut croire. Vous voulez vous asseoir un peu ? »
Il acquiesce. J'appuie sur le bouton à côté du lit et écoute le léger ronronnement du matelas qui se soulève en une position vaguement assise. Je me penche et l'aide à boire quelques gorgées d'eau.
Je lui demande avec douceur :
« Comment vous sentez-vous ?
— Comme si je venais de me faire renverser par une voiture », répond-il en levant les yeux vers moi.
Il secoue la tête lorsque je lui présente le verre à nouveau. Je le repose sur la table à roulettes juste à côté du lit.
« Tu es là, reprend-il d'une voix presque inaudible.
— Oui. »
Je pensais que ma présence ne poserait pas de problème. J'ai peut-être eu tort de le croire. Je sais qu'il avait certaines réticences à mon sujet. Jusqu'à ce matin où je pouvais sentir son indécision avant de quitter mon appartement.
« Voulez-vous que je m'en aille ?
— Non. »
Bien qu'il soit encore confus, sa réponse est immédiate.
« C'est juste que je pensais que tu...
— Que je quoi, Jeune Maître ? »
J'attends patiemment sa réponse. Pendant quelques instants, il cherche ses mots, puis il relève la tête et soupire.
« Je pensais que tu t'en... »
Peu importe ce qu'il était sur le point de dire, il est interrompu par un coup frappé à la porte. Celle-ci s'ouvre et un médecin entre. Ce n'est pas le même que la nuit dernière. Cette fois, c'est une femme. Elle traverse la pièce et me serre la main avant de saluer Ciel. Elle doit croire que je suis son tuteur légal. D'une voix chaleureuse et amicale, elle rapporte les informations que j'ai apprises hier soir. Puis, elle les répète à mon Jeune Maître du ton qu'on utilise pour parler à un enfant. C'est étrange. Bien qu'il ait toujours été jeune en apparence, je ne l'ai jamais vraiment perçu comme tel. Oh, je ne me suis pas privé pour l'en taquiner, mais il est bien plus que ça.
Ses mots se veulent calmes et rassurants, mais je n'y paie pas attention. Je suis plus préoccupé par les réactions de mon Jeune Maître. Il la laisse expliquer ce qui va se passer et les traitements qu'ils ont déjà commencé à lui donner. Il se renfrogne lorsqu'elle lui parle de rééducation. Et puis, aussi vite qu'elle est arrivée, elle s'en va.
Une fois repartie, le silence s'installe. Mon Jeune Maître est plus alerte qu'il ne l'était il y a quelques minutes, mais il évite mon regard. Je me demande toujours ce qu'il allait dire avant d'être interrompu.
« Vous disiez, Jeune Maître ?
—Je suis fatigué », se dérobe-t-il gracieusement.
Il désigne le verre d'eau du menton et je l'aide à boire encore un peu avant de reposer sa tête sur l'oreiller fin fourni par l'hôpital.
« Il est temps que vous vous reposiez, Jeune Maître. »
Je pose le verre sur la petite table et m'incline élégamment, puis me dirige vers la chaise sur laquelle j'étais assis tout à l'heure.
C'est alors que j'entends sa voix calme qui m'appelle.
« Sebastian.
— Oui ? »
Je tourne la tête vers lui.
« Je suis heureux – il marque une pause – que tu sois là. »
Je le regarde et mon coeur se serre. Ses yeux sont plus clairs, mais toujours troublés. J'ai conscience de ne rien pouvoir faire pour atténuer la douleur due à son accident. Suivre les ordres qu'il me donne, c'est tout ce dont je suis capable. Après tout, je ne suis à nouveau qu'un diable de majordome.
Incapable de résister, je me retourne complètement et reviens sur mes pas auprès du lit. Ma main caresse sa joue. Je ne peux rien y faire, je n'étais pas là lorsque la voiture l'a renversé. Je n'en veux absolument pas au conducteur dont le véhicule a déraillé. Ce n'était qu'un pur et simple accident. Cependant, je suis immensément heureux qu'il s'en soit sorti sain et sauf. Lentement, très lentement, je me penche et capture ses lèvres dans un baiser. Malgré sa torpeur, il répond à la caresse. Mes mains retiennent son visage lorsque je me recule et, au passage, mon pouce effleure sa joue.
« J'ai quelque chose à vous montrer, Jeune Maître. A moins que vous ne soyez pas d'humeur.
— Qu'est-ce que c'est ? » demande-t-il, les yeux lourds de fatigue.
J'amène ma main gauche à mes lèvres et tire sur le gant de coton blanc avec les dents. Je garde la main en l'air pour qu'il puisse voir les lignes noires qui parsèment ma peau.
« J'ai pensé que vous aimeriez être au courant. »
Ses yeux parcourent mes doigts et s'attardent sur le dos de ma main. J'aperçois un début de sourire étirer ses lèvres lorsqu'il remarque la différence par rapport à la dernière fois où je la lui ai montrée.
« C'est terminé.
— Oui – je souris.
— Sebastian...
— Oui ?
— Ne recommence pas. Je n'aime pas l'idée... » commence-t-il avant d'être interrompu par un bâillement.
Il s'adosse à ses coussins, tout groggy.
« … que tu passes un autre contrat. »
Je retire ma main de son visage et la porte à mon coeur, m'inclinant légèrement en murmurant :
« Yes, my Lord. »
Je doute qu'il se soit rendu compte que je n'aimais pas non plus être en contrat avec quelqu'un d'autre. Même lorsque j'ai brisé mon serment en le quittant, je ne me suis jamais vraiment senti à l'aise vis-à-vis de ce genre de choses. Quoi qu'il en soit, un démon ne s'est encore jamais dévoué à un seul maître. Est-ce bien sage ? Non, pas le moins du monde. C'est sans conteste la chose la plus folle que j'ai faite depuis des siècles, voire de toute ma vie. Et pourtant, ces mots qui quittent ma bouche ont des accents de vérité. Mon Jeune Maître m'a demandé de ne pas passer de nouveaux contrats ; je suivrai ces ordres jusqu'à la fin de l'éternité, même si cela signifie que jamais plus je ne pourrai me nourrir. Malgré tout, je ne regretterai pas cette décision, peu importe ce que le futur nous réserve. A côté de moi, mon Jeune Maître s'est endormi.
Un autre jour passe. Mon Jeune Maître est en ce moment même assis dans son lit, et qui plus est des plus alertes. J'ai passée la majeure partie de la matinée assis à prétendre lire le journal tout en le regardant se chamailler avec les infirmières un brin trop attentionnées et les docteurs qui ne cessent de faire des va-et-vient. Ils ont pratiquement terminé tous leurs examens et les choses se sont à présent calmées. Les médecins semblent impressionnés que mon Jeune Maître soit réveillé et se sente si... énergique. Et encore plus depuis qu'il a affirmé ne pas souffrir assez pour recevoir plus de calmants. Je le suspecte de mentir, mais je sais aussi qu'il est très résistant. En toute honnêteté, je suis plutôt fier qu'il soit capable d'afficher un tel comportement habillé uniquement de sa chemise d'hôpital et sans cesse tripoté par une foule d'inconnus. Je le lui dirais bien, mais je tiens trop à la vie pour ça.
En l'absence de personnel médical, mon Jeune Maître passe le plus clair de son temps à donner des coups de fil. Même blessé, il semble qu'il ressente le besoin de s'occuper de la société qu'il a si bien dirigée pendant plus d'un siècle. Il est toujours au téléphone lorsque j'entre dans la chambre en rapportant des malheureux sachets de thé avec une théière en plastique. Les gardes du corps à la porte ont disparus. Ils ont été congédiés dès la deuxième fois que mon Jeune Maître s'est réveillé Je place la théière sur la table à roulettes et fais de mon mieux, malgré des conditions loin d'être idéales, pour préparer une tasse de thé avec ce qui m'a été fourni par l'hôpital. Il fait la grimace en voyant le breuvage qui lui est présenté.
« Qu'est-ce que c'est que ça ?
— Du pré-emballé fourni par l'hôpital, lui dis-je, l'air désolé. J'ai bien peur que votre médecin ait insisté sur le fait que je ne devais pas apporter de nourriture extérieure ou de boissons qui ne soient pas adaptées.
— Tu aurais pu t'en procurer, si tu l'avais voulu, rétorque-t-il, un sourcil levé tandis qu'il fait une tentative pour y goûter.
— Certes, mais j'aurais alors été privé de cette expression de pure joie qui se lit sur votre visage. »
Je souris narquoisement et lui me lance un regard venimeux. Mon sourire s'agrandit. Toutefois, plutôt que de l'entendre ronchonner sur la nourriture, je préfère changer de sujet et lui demande quelque chose qui me trotte dans la tête depuis un moment.
« Jeune Maître, je voulais vous demander, pourquoi recevez-vous un traitement aussi spécial ici, dans cet hôpital ?
— Oh, ça, répond-il comme s'il n'y avait pas vraiment fait attention jusque là. Je pensais que tu avais remarqué. Tu n'as pas vu les plaques sur les murs ? »
L'hôpital s'est en effet appliqué à ce que chaque pièce soit étiquetée plusieurs fois, parfois à l'excès. De petites plaques affichant le nom de l'aile et le numéro de chambre sont placées à l'intérieur aussi bien qu'à l'extérieur de chaque pièce. Il y a aussi de la place pour ajouter le nom des patients qui sont en séjour prolongé, ou pour apposer une autre inscription. Je n'ai pas fait attention à la plaque qui orne cette chambre en particulier, puisque je sais déjà où elle se situe et qui y réside. En y regardant de plus près, tout s'explique. Il y est inscrit : « Chambre 826, Aile Durless ».
« Je suppose que le nom de Durless fait référence à Angelina Durless.
— C'est juste. »
Il avale une autre gorgée de thé, décidant apparemment que cette abomination en sachet est toujours mieux que rien.
« Il y a environ dix ans, je me suis fait tirer dessus et on m'a soigné dans cet hôpital. Ils manquaient de fonds, mais les médecins étaient compétents. Ils investissaient également leur budget dans des projets de recherche. Plutôt que de laisser l'hôpital s'endetter jusqu'à la perte, j'ai pensé que ça serait une bonne occasion pour que la Compagnie Phantom fasse un don avantageux. Chaque année, nous parrainons aussi des campagnes pour la santé des femmes et organisons des collectes de dons pour les enfants atteints de cancer pour le compte de l'hôpital.
— C'est très généreux de votre part, Jeune Maître, dis-je en prenant un siège.
— Généreux ? fait-il en haussant un sourcil. C'est de la publicité, rien de plus. Nos ventes ont explosé pendant les six mois qui ont suivi l'annonce du don. Pour couronner le tout, si je suis blessé, j'aurais droit à de très bons soins dans cet hôpital. »
Je balaie la pièce du regard, dont la grande quantité d'équipement mis à disposition. Il est toujours relié à plusieurs moniteurs.
« Peut-être que d'autres changements ont besoin d'être effectués si vous êtes envoyé à l'hôpital assez souvent pour avoir votre propre chambre », dis-je sèchement.
Il ignore mon commentaire et repose la tasse de thé en détournant les yeux.
« Tu as des affaires personnelles à déménager ?
― Jeune Maître ? je demande curieusement, confus par ce soudain changement de sujet.
― Puisque tu as accepté de revenir à mon service, j'imagine que tu n'auras pas d'objection à venir habiter chez moi, répond-il, relevant les yeux. Je voyage beaucoup mais je possède des résidences dans les villes que je fréquente le plus. En ce moment, Londres, Paris, New York et Tokyo accueillent toutes des sièges majeurs. J'ai de quoi me loger plus que convenablement dans chacune de ces villes, excepté Tokyo.
― Je n'ai pas grand chose, comme affaires personnelles. Comme lorsque j'ai commencé à travailler pour vous la première fois, je ne possède quasiment rien.
― Peu de choses ? s'étonne-t-il, à la fois confus et sceptique. La dernière fois, tu n'avais rien.
― En vérité, Jeune Maître, les seules choses que j'ai sont celles que j'ai gardées du temps où je vous servais. »
Je ne mens pas. Ce n'est pas comme si j'avais laissé les habits que je portais lors de ce dernier soir passé au manoir quand je suis parti. Je me suis étrangement attaché à l'uniforme que je portais. Ça peut paraître sentimental, mais je l'ai gardé. Je m'en suis bien occupé depuis, même si je ne l'ai pas porté après cette nuit. Sentimental et déraisonnable, mais je suis heureux de l'avoir conservé. Je garde aussi un autre souvenir. Une photographie de mon Jeune Maître, une des rares qui aient été prises. C'est encore une fois incroyablement sentimental et déraisonnable. Jamais auparavant je n'avais gardé d'affaires reçues durant un contrat. Bien que je comprenne l'attachement que les humains portent pour de tels objets ou pour ce qui les entoure, je n'ai moi-même jamais ressenti le besoin de garder une chose qui aurait pour unique fonction de me rappeler le passé. Je vis dans le présent. Les humains les utilisent pour se bercer d'illusions, confondant ainsi passé et présent. Je n'ai jamais eu de telles illusions, et pourtant je les ai tout de même gardées.
Du haut de son lit d'hôpital, mon maître me regarde toujours avec scepticisme.
« Qu'as-tu gardé ?
― L'uniforme que je portais lorsque j'étais votre majordome, ainsi qu'une photo de vous. »
Une très jolie rougeur s'installe sur ses pommettes à la mention de la photo. Incapable de résister, je le lui fais remarquer.
« Pourquoi rougissez-vous, Jeune Maître ?
– Tais-toi. »
A ces mots, il rougit de plus belle. Il détourne les yeux avec un petit reniflement. Je me régale de pouvoir de nouveau le taquiner ainsi. Néanmoins, il y a quelque chose d'autre que je voudrais savoir.
« Jeune Maître, il y a autre chose. Pourquoi m'avez-vous demandé de retourner à votre service alors que je vous avais déjà quitté ? Même si vous me croyez quand je dis ne plus vouloir prendre votre âme, ce que j'ai fait...
– Est fait », me coupe-t-il.
Il tourne lentement le tête vers moi. Même au travers du voile de cheveux sombres qui tombe sur son oeil droit, je parviens à distinguer les lignes de notre contrat.
« Je t'ai demandé de revenir parce que tu ne mens pas. J'ai confiance en toi. Si tu dis que tu resteras, alors tu resteras. »
Je ne trouve pas les mots pour lui répondre. Je ne m'attendais pas à ça. Ce serait mentir de dire que je ne suis pas surpris de l'entendre m'avouer la confiance qu'il me porte. Je le fixe. Il le remarque, plante son regard dans le mien et continue :
« Je préfère aussi t'avoir à mes côtés. Je... n'aime pas te voir loin de moi. Même si tu finis par t'en aller, pour l'instant, c'est ici que tu es. Tu rends les choses plus faciles.
– Plus faciles ? »
Sans un mot, je me lève de ma chaise et m'avance vers le lit d'hôpital. Je me penche légèrement, redresse sa chemise et passe mes doigts dans ses cheveux pour leur donner un semblant d'ordre.
Il feint un soupir d'ennui.
« J'aime t'avoir auprès de moi, c'est tout.
– C'est ce que vous avez dit, oui. Pourquoi ? »
Je n'arrive pas à me retenir, il faut que je le presse pour avoir ma réponse. Le fait qu'il se dérobe à mes questions est à la fois très caractéristique de sa part et singulièrement attirant. Je me redresse une fois ses cheveux remis en place et l'examine.
« Imbécile », murmure-t-il en évitant mon regard.
Il s'adosse contre les oreillers derrière lui. Lorsqu'il remarque que je l'observe toujours avec un sourire, il rougit à nouveau.
« Quoi ?
— Vous êtes resté le même qu'avant, Jeune Maître. »
Le silence tombe pendant quelques instant. Puis, il demande :
« Et toi alors, Sebastian ? Tu es revenu. Même si tu n'en avais pas l'intention au début, tu as accepté de rester avec moi. Pourquoi ?
— Ne vous l'ai-je pas déjà dit l'autre jour ? »
Je m'assieds sur le lit à côté de lui, chose que je n'aurais jamais osé faire lorsque j'étais encore à son service il y a un siècle. Je lève la main et lui caresse le visage pour sentir sa peau douce comme de la porcelaine. Je la retire ensuite mais ne me lève pas du lit. Au contraire, je me penche en avant jusqu'à ce que mes lèvres chatouillent son oreille.
« Vous êtes mon Jeune Maître, et je vous ai promis de rester à vos côtés et de vous protéger. Ma place est à jamais aux côtés de mon maître, qui compte tant pour moi. »
Le frisson que lui provoque la fait que je sois si proche est exquis. Il m'autorise à rester comme ça quelques secondes avant de me donner un autre de ses reniflements indignés et de tourner la tête. Je me redresse et fais mine de me relever. Avant que je n'y arrive, cependant, une de ses mains attrape ma manche et la tire. Je suis la traction et me retrouve un instant plus tard à l'embrasser.
L'effet qu'il a sur moi ne cessera jamais de me surprendre. Je ne suis pas habitué à ressentir ça, à ce désir de proximité vis-à-vis d'une autre personne. Mais depuis que je l'ai retrouvé, je n'ai cessé de chercher sa présence. Les démons déciment les humains. Nos vies, nos existences mêmes ont pour seul but de les briser totalement. Et pourtant, alors qu'il est là, pressé tout contre moi, le goût de ses lèvres submergeant mon palais, j'ai la certitude qu'il pourrait me détruire sans le moindre effort s'il le voulait. S'il était mort dans cet accident de voiture, s'il n'avait pas survécu, ç'aurait été comme si mon âme avait été emportée avec lui. Jamais auparavant je n'avais si ardemment désiré la présence d'une autre personne. Uniquement celle de mon Jeune Maître.
Le baiser se termine lorsqu'il se recule. Il me regarde, incertain, comme s'il réalisait tout juste ce qu'il venait de faire. Je perçois toujours du doute dans ses yeux. Il n'est vraiment pas sûr que je resterai auprès de lui. Peut-être croit-il que je vais à nouveau le quitter, ou que je dévorerai son âme pour ensuite disparaître dans la nuit. Le seul moyen de dissiper ce doute est de rester auprès de lui et de lui montrer que j'ai bien l'intention de respecter ma parole.
« Je ne partirai plus, Jeune Maître. Pas à moins que vous ne me l'ordonniez. »
Il essaie une fois de plus de cacher la jolie couleur rosée qui apparaît sur son visage avec la tasse de thé qu'il prend sur la petite table à côté. Il ne répond pas. Je me lève du lit et avance vers la grande fenêtre qui occupe un des murs de la chambre. Malgré mon affection pour lui, le lien qui nous unit est encore ténu. Il faudra probablement un temps infini pour arranger ça. Voilà le résultat d'actions passées il y a peut-être trop longtemps. Pourtant, je ne regrette pas mon choix d'essayer de réparer les choses. Je lui ai promis bien plus qu'à aucun de mes précédents maîtres, mais ça ne me dérange pas.
Ma mémoire n'est pas parfaite, mais je me souviens encore très clairement de la nuit où il m'a appelé pour la première fois. Je me revois nettement ce jour-là. Je revois le sombre autel du sacrifice et la pièce qui le contenait. Le premier coup d'oeil, les premiers relents, le sang qui dégouline de la table de pierre où un corps frêle est allongé. Je suis vieux, même parmi les miens. Et puis, je n'avais plus accepté de contrat depuis presque un siècle. Quelle est cette chose qui m'a attiré vers lui alors ? Pas son apparence, ni son odeur. Certainement pas sa force, étant donné qu'il était aux portes de la mort. Peut-être une intuition, celle qu'il n'était pas seulement ce qu'il paraissait – un gosse mourant – a fait que je me suis offert à lui. Comme pour ma proposition actuelle de retourner à son service, je l'ai tout simplement fait parce que j'en avais envie.
Le contrat que nous avons formulé jadis n'a pas changé ni ne s'est dégradé. Il est exactement tel qu'il était lorsque j'ai écartelé ceux qui ont sali son corps et son nom il y a tant d'années. Il n'a jamais violé les termes que nous avions établis. Contrairement à moi, il ment. Et pourtant, c'est moi qui ai choisi de briser la promesse que je lui avais faite au travers de notre accord. La honte ne m'est pas un sentiment familier, elle m'est vague et étrangère malgré la noirceur de notre temps. Peut-être s'effacera-t-elle au fil de cette nouvelle vie que nous allons construire ensemble.
Derrière moi, j'entends le bruit d'une chose qui heurte le sol. Puis soudain, celui des machines qui s'emballent et de quelqu'un qui tousse. Je me retourne et vois mon Jeune Maître plié en deux sur son lit, une main pressée contre la poitrine. Quelque chose est en train de dérailler.
A suivre...
Le prochain chapitre sera le dernier. Déjà.
