Dernier chapitre. Il ne plaira peut-être pas à tout le monde, mais moi je l'aime comme ça.
Merci à ma beta, encore, pour son merveilleux travail. Et merci à Zoni pour m'avoir laissée traduire son histoire.
Au final, cette fic aura été bien mieux accueillie que ce que je n'aurais cru, et pour ça je vous remercie, vous aussi.

Bonne lecture et qui sait, à la prochaine...


Chapitre VI

La tasse de thé tombe de ses mains et se renverse sur le bord du lit et sur le sol. Quelque chose ne va pas. En un instant, je suis à ses côtés. Mon Jeune Maître halète et serre dans son poing le devant de sa chemise d'hôpital.

« Jeune Maître, qu'est-ce qui ne va pas ?
— Ma... poitrine... mal... peux pas respirer », parvient-il à dire, essoufflé.

Tout allait bien il y a quelques secondes, mais lorsqu'il prononce ces mots, sa voix sonne bizarrement. Rauque. Son coeur s'emballe. Il est toujours relié au moniteur qui marque les battements de son coeur. La machine émet un bruit strident par-dessus le son accéléré de son pouls.

Je ne perds pas plus de temps et appuie sur le bouton pour appeler l'infirmière. De l'autre côté du lit, l'interphone grésille et une voix résonne.

« Comment puis-je vous aider ?
— M. Randall a du mal à respirer », réponds-je.

Moins d'une minute plus tard, une infirmière toque brièvement à la porte avant d'entrer. A côté de moi, mon Jeune Maître a les yeux grand ouverts, luttant pour retrouver son souffle. L'infirmière vérifie rapidement les moniteurs, puis sort un stéthoscope pour le presser contre le bas de son dos et sa poitrine. Un instant plus tard, elle pose une main sur son épaule et le pousse à s'allonger. Elle appuie sur les boutons de contrôle du lit pour le relever en position assise.

« Je reviens tout de suite, dit-elle en me regardant. Ne le laissez pas s'allonger. »

J'acquiesce tout en la regardant partir. Sa démarche rapide ne fait rien pour arranger l'inquiétude qui me noue le ventre au son des battements de coeur précipités de mon Jeune Maître. Je prends sa main bien trop chaude dans la mienne pour essayer de capter son attention. Il lève vers moi des yeux où se reflète une peur panique tout en tirant toujours sur sa chemise, comme si l'enlever l'aiderait à mieux respirer. D'une voix que j'espère mesurée, je lui dis :
« Vous devez rester calme, Jeune Maître. »

Sa main serre la mienne lorsque son corps est soudain secoué par une violente quinte de toux. Sa respiration se fait sifflante et des gouttelettes de sang s'échappent de ses lèvres pour venir s'échouer sur les draps. Surpris, il écarquille les yeux. Il porte une main à sa bouche puis observe le rouge qui macule ses doigts. Je m'entends crier :
« Jeune Maître ! »

Comme pour me répondre, la porte s'ouvre pour laisser entrer la même infirmière que tout à l'heure, suivie d'un médecin et de quatre autres de ses collègues. En un instant, la pièce se remplit de monde et du bruit du personnel médical qui s'active. Le docteur se dirige directement vers mon maître et vérifie les mêmes choses que l'infirmière un peu plus tôt. Les autres examinent les moniteurs et introduisent des seringues dans les fils reliés à son bras. Ses yeux à lui sont grand ouverts mais ne voient pas vraiment la scène. Il me regarde droit dans les yeux, terrifié, et prononce mon nom. Je ressens une vive douleur dans la poitrine, me sachant incapable de l'aider. Il a peur. Il a mal. Mais il n'y a rien que je puisse faire. Je me sens piégé par ma propre impuissance. Une peur glacée et tranchante me dévore tandis que je plonge mes yeux dans les siens. Je resserre ma prise sur sa main. Puis, quelque part, je m'entends crier des parole sans queue ni tête au moment où il perd connaissance, quand son corps commence à trembler.

« Sortez-le de là ! » entends-je quelqu'un crier.

Tout autour de moi, les membres du personnel médical sont en pleine frénésie. Deux d'entre eux me tirent en arrière, mais je ne veux pas le laisser. Je ne veux pas lâcher sa main. Je ne dois pas la lâcher, car quelque chose me dit que si je le quitte maintenant, alors tout sera terminé. Et pourtant, il y a une infirmière à côté de moi, et cette infirmière me dit que je ne peux rien pour lui. Que je l'aiderais plus en restant en retrait et en les laissant faire. Peu importe combien je me bats ou combien je souhaite le sauver, je sais qu'ils ont raison. Je le regarde une dernière fois, longuement, avant de me laisser faire et qu'on me sorte de la pièce.

La porte se referme sur moi. Je n'ai rien à faire à part attendre ici et écouter. Je ne peux pas m'asseoir. Je ne peux pas m'éloigner et attendre patiemment pendant qu'ils s'occupent de mon Jeune Maître. J'entends chaque bruit à l'intérieur de la pièce, chaque toux sifflante et chaque ordre du médecin. Pour la première fois, quelque chose me terrifie. Jamais je n'ai eu peur comme ça. Même lorsque j'ai su qu'il avait eu un accident, ce n'était pas aussi horrible que de devoir lui tenir la main et de voir la lueur dans ses yeux au moment où il réalisait ce qui se passait.

Une infirmière apparaît de nulle part à mes côtés. Elle a sans doute été envoyée par l'équipe qui est dans la chambre.

« M. Michaelis, allons nous asseoir pour discuter une minute.
— Non. »

Je ne veux pas m'éloigner de cette porte. Je ne veux pas être plus loin de lui qu'il n'est absolument nécessaire.

« Je sais que c'est difficile mais nous devons parler de ce qui arrive à Frederick, dit-elle d'une voix apaisante. Le médecin a déjà appelé pour... »

A l'intérieur, j'entends un bruit qui efface toute autre chose. Le son plat du moniteur de fréquence cardiaque qui ne relève plus aucun battement. Je n'ai peut-être pas fréquenté beaucoup d'hôpitaux ces dernières années, mais je sais ce que cela signifie. Son coeur s'est arrêté.

« Jeune Maître ! »

Je fais un pas en avant, incapable de me contrôler. Vient ensuite le bourdonnement électrique du défibrillateur qui se charge puis se décharge. Un long moment passe sans que rien d'autre ne se fasse entendre que le signal constant de l'appareil. Puis, encore, le défibrillateur C'est alors que reprend le signal ponctuel du moniteur. Son coeur bat de nouveau.

Un homme en blouse me bouscule en faisant rouler un lit pliant médicalisé bas et muni de sangles. Il ouvre la porte de la chambre et se glisse à l'intérieur. A côté de moi, l'infirmière ne réagit ni à son passage, ni aux sons qui s'échappent de la pièce lorsque la porte s'ouvre. Elle n'a pas remarqué non plus la façon dont je me suis adressé à mon maître. Elle me regarde et prend la parole :
« Le médecin a déjà demandé à ce que l'on pratique plusieurs tests, mais ils se préparent pour l'instant à l'emmener en chirurgie. Même si c'est un cas d'urgence, nous avons besoin que vous signiez une décharge.
— Une décharge ?
— Oui. Comme celle que vous avez signée lorsqu'il a été admis à l'hôpital. Celle-ci sera par contre pour l'opération. Les docteurs pensent qu'il fait une hémorragie interne. Vous êtes bien son tuteur, n'est-ce pas ? Votre nom est inscrit dans son dossier.
— En effet », réponds-je sans une once d'hésitation.

Dans n'importe quelle autre situation, je me serais arrêté pour me demander la raison pour laquelle mon nom apparaît dans ses papiers. En cet instant précis, ça n'a pas d'importance. Je suis entièrement focalisé sur mon Jeune Maître et sur la frêle connexion qui tire tout au fond de mon esprit, encore atténuée par son état d'inconscience. L'infirmière me présente une petite tablette électronique sur laquelle je dois signer, reliée à un ordinateur sur une petite table à roulette. Je signe et reporte mon attention sur elle.

« Qu'est-ce qui va se passer pour lui maintenant ? »

Elle me jauge brièvement pour savoir si ma question appelle une réponse ou bien si elle a affaire à un proche égaré qui cherche seulement quelqu'un à qui parler. Mon angoisse momentanée s'est déjà envolée, laissant place comme il se doit à un air posé et réfléchi. Décidant que j'attends réellement une explication et me jugeant apte à l'entendre, elle répond :
« La tension de Frederick a chuté et il a fait une attaque. Le médecin pense qu'il doit souffrir d'une hémorragie interne, c'est pourquoi on l'a emmené en chirurgie. Pour l'instant, le mieux que vous puissiez faire, c'est de vous asseoir et de prier, M. Michaelis. »

Ces mots me sont familiers. Les mêmes que lors de ma première nuit dans cet hôpital. Mais ça ne m'empêche pas d'appeler mon Jeune Maître en criant lorsqu'il sort, allongé sur le lit, entouré du docteur et du cortège d'infirmières. J'ai à peine le temps de l'apercevoir avant qu'on l'embarque ailleurs. Rien qu'à le voir, mon coeur se serre. Pour l'instant, il a plus besoin de l'aide d'un médecin que de celle d'un démon. Encore une fois, il semblerait que je ne sois bon qu'à attendre.

J'ignore quelle expression affiche mon visage, mais l'infirmière à mes côtés semble penser que j'ai besoin de réconfort.

« L'équipe qui s'occupe de lui est très compétente, dit-elle. Vous ne voulez pas venir vous asseoir dans la salle d'attente ? A moins que vous ne préfériez rester dans la chambre une fois qu'on l'aura nettoyée ?
— Salle d'attente », dis-je sans hésiter.

Je ne veux pas rester dans cette pièce tant que lui n'y sera pas. Je la suis le long de plusieurs couloirs qui débouchent finalement sur une salle plus grande que celle de la nuit dernière. J'ai à peine le temps de me faire cette réflexion qu'elle s'en va en me disant qu'elle sera de retour dès qu'elle aura plus d'informations. Je me laisse tomber dans une chaise et fixe le papier peint vert. Je me concentre alors sur l'impression ténue que me laisse la présence de mon Jeune Maître à l'arrière de mon esprit. Cette légère tension est la seule chose qui m'assure qu'il est encore en vie, mais même là, je le ressens à peine.


A l'époque où je le servais, mon Jeune Maître n'a jamais été sérieusement blessé. Sous ma surveillance attentive et celle des autres employés du manoir, il a toujours été bien gardé. Ce serait mentir que de dire qu'il n'a jamais été blessé. Il l'a été, à de nombreuses reprises. Mais jamais à ce point. Je me demande si j'aurais été capable de garder mon calme, en ce temps là, sachant que la médecine de l'époque n'aurait rien pu faire pour le sauver. Les docteurs ont maintenant les moyens de guérir, de soigner des dommages même sévères. Un siècle plus tôt, il serait mort dans mes bras. Aujourd'hui, il pourrait mourir dans les bras d'un étranger.

Les heures passent, et assis, je continue à fixer le mur, encore et encore. C'est la première fois que je me retrouve aussi mentalement épuisé. Je préfère ne penser à rien. Jusqu'à ce que je lève les yeux et voie une femme en blouse chirurgicale dans l'encadrement de la porte. Je me lève et elle s'avance vers moi. Elle me serre la main.

« M. Michaelis ?
— Lui-même.
—Je suis le chirurgien qui s'est occupé de Frederick. Il est sorti du bloc. On s'occupe de le laver avant de le ramener à sa chambre, m'annonce-t-elle.
— Dites-moi ce qui s'est passé. »

Quelque chose dans le ton de sa voix me dit que les choses ne se sont pas tout à fait déroulées comme prévu.

« Frederick a perdu beaucoup de sang. Nous avons réussi à stopper l'hémorragie, mais ses poumons étaient enflammés Son coeur s'est arrêté et nous avons dû le faire repartir. Bien que nous ne soyons pas sûrs de la cause exacte, qui pourrait être liée à la perte de sang, Frederick a subi une série de convulsions aussi bien avant d'être emmené en salle d'opération que lorsqu'il y était.

Elle s'arrête un instant pour me donner le temps de digérer l'information.

« Frederick a été inconscient la majeure partie du temps. Son corps ne répond pas pour le moment. Ca pourrait être dû à un caillot de sang. Il y a néanmoins une possibilité, même si les chances sont infimes, pour que ce soit un AVC. J'ai demandé à ce qu'on lui fasse une série de tests pour voir si c'est vraiment le cas. Je viendrai en discuter avec vous dès que j'aurai les résultats.
— Si c'est un caillot de sang, quel sera le traitement ?
— D'ordinaire, nous le traiterions avec des anticoagulants ou en l'opérant, en fonction de la gravité et de l'endroit où il se trouve. Mais à cause des complications liées à l'hémorragie interne, nos options seront plus limitées, répond-elle. Mais ne nous avançons pas trop. Les attaques ne sont pas si rares chez des enfants qui sont l'objet d'un trauma, et pour votre garçon le plus dur est passé. C'est un jeune homme solide.
— Merci. »

C'est le cas. Et je n'en ai jamais été aussi reconnaissant que cette semaine.

« Quand est-ce que je pourrai le voir ? »

Elle jette un coup d'oeil à l'horloge sur le mur.

« Il devrait être dans sa chambre maintenant. Les résultats d'analyses devraient arriver d'ici demain matin. Je viendrai vous en parler à ce moment. »

J'acquiesce et lui serre la main avant de la quitter pour aller rejoindre mon Jeune Maître. La porte de la chambre est légèrement entrouverte et, à l'intérieur, des infirmières font les dernières vérifications. Elles me saluent et réunissent leurs affaires en en me voyant entrer. Un instant plus tard, je suis de nouveau seul avec lui. L'état de la pièce ne présume en rien de ce qui vient de se passer il y a tout juste quelques heures.

Avant sa crise, il me parlait, faisant usage de tout son talent pour le sarcasme. Là, il à l'air complètement différent. On a ajouté un nouveau moniteur, et donc plus de fils lui sont reliés. Les bips de l'équipement ainsi que sa respiration font écho dans le silence de la chambre. Je m'assieds sur le lit et prends sa main droite dans la mienne.

Je peux toujours le sentir à l'autre bout du lien qui nous unit, mais quelque chose ne va pas. La connexion est diffuse, sourde et étouffée. Il est toujours là, mais lui ne me sent pas. Pas même inconsciemment. Peu m'importe son apparence. Sa peau est cireuse et jaunâtre ; ses cheveux plaqués contre son crâne. Il est imprégné de l'odeur d'iode et d'une demi-douzaine d'autres produits chimiques, tous plus révoltants les uns que les autres. Mais c'est le dernier de mes soucis. Je souhaite seulement qu'il ouvre les yeux. C'est comme si tout mon monde tournait autour de ce petit événement.

Comment a dit le médecin déjà ? Il ne répond pas. Je me demande ce qu'elle pouvait bien me cacher. Comme je l'ai fait avec mon maître à de nombreuses reprises, les docteurs dévoilent seulement les informations suffisantes, sans jamais en révéler trop. Jamais plus. Sa main est si petite, elle est encore plus pâle que la mienne à présent. Il n'a cependant pas changé. Ses traits sont toujours aussi fins et bien dessinés. Mon Jeune Maître a toujours attiré les regards. Je n'arrive toutefois pas à supprimer ce mauvais pressentiment qui me dit que quelque chose manque. Pour l'instant, je ne peux rien faire d'autre que de m'asseoir ici en attendant que le docteur revienne pour discuter avec moi du résultat des analyses.


La lumière du jour s'introduit par les fenêtres lorsque le médecin arrive finalement. Il est à peu près midi et rien n'a changé. Mon Jeune Maître est toujours allongé paisiblement sur son lit. Le médecin de la nuit dernière entre dans la pièce et j'acquiesce pour la saluer, sans prendre la peine de lâcher la main de mon maître.

« Bonjour.
— Bonjour, M. Michaelis », répond-elle.

Ses mots ne s'accordent pas avec le ton qu'elle emploie.

« J'ai reçu les résultats des scanners et des analyses que nous avons pratiqués hier. Nous devons en discuter.
— Très bien, dis-je. Qu'avez-vous trouvé ? »

Elle tire une deuxième chaise et s'assied à côté de moi, assez près pour pouvoir me regarder droit dans les yeux mais pas trop, de sorte à me laisser un peu d'espace. Prévenance. Amabilité. Ce n'est pas bon signe.

« C'est difficile pour moi d'avoir à vous annoncer ça, M. Michaelis. Lorsque Frederick a été amené en salle d'opération, il était déjà inconscient depuis un petit moment, malgré ses convulsions. Probablement parce qu'il avait perdu beaucoup de sang. Nous avons toutefois décidé de vérifier s'il n'y avait pas d'autres problèmes. Nous avons fait plusieurs tests, avec ou sans agent de contraste, pour voir si un caillot de sang pouvait en être responsable. Mais nous avons été incapables d'en trouver.
— Alors il n'y avait pas de caillot ? » je demande.

J'écoute ce qu'elle dit, mais mes yeux dérivent vers mon Jeune Maître.

« Il est possible qu'un caillot se soit logé dans ses poumons avant d'être évacué ou détruit par son corps. A cause de ses douleurs à la poitrine et de ses difficultés à respirer, combinées avec sa hausse de tension ainsi que la légère fièvre qui l'a pris hier, on a cru à une embolie pulmonaire. Un caillot dans les poumons. Comme nous n'avons rien trouvé, il n'y a pas vraiment d'issue de ce côté là. »

Elle s'arrête un moment, baissant les yeux vers mon Jeune Maître.

« Malgré d'autres difficultés que nous avons pu rencontrer, ma principale préoccupation a été de vérifier si le cerveau avait subi des dommages. A cause des convulsions, de ses difficultés à respirer et du fait que son coeur se soit arrêté, son cerveau a été privé d'oxygène un certain moment. Actuellement, Frederick est dans un état végétatif.
— Un état végétatif ? » je l'interroge.

Mes yeux reviennent vers elle instantanément. Elle choisit ses mots avec une grande précaution.

« Nous lui avons fait passer un PET scan pour vérifier son activité cérébrale et voir comment il répondait aux stimulations. Son activité est très faible. Lorsqu'on étudie le cerveau, il y a différents niveaux d'activité, répartis dans plusieurs zones, qu'on s'attend à voir selon que la personne soit réveillée, endormie ou dans le coma. Même les personnes dans le coma rêvent et pensent, à un certain niveau. Ils répondent en tout cas à des stimuli extérieurs. Frederick ne montre aucune réaction significative, et ce peu importe le stimulus. La réponse est infime et indistincte.
— Êtes-vous en train de me dire que son cerveau est mort ? », demandé-je, incrédule.

Mon coeur se serre, la peur m'assaille.

« Non, répond-elle. La mort cérébrale implique l'arrêt de toutes fonctions vitales. Il serait incapable de respirer sans assistance. Mais en ce moment, son corps fonctionne mécaniquement. Son coeur bat, ses poumons travaillent, mais lui est absent. Je suis désolé, M. Michaelis.
— Est-ce qu'il s'en remettra ? »

Je ne suis pas certain de vouloir connaître la réponse à cette question. Et pourtant, je dois savoir. Je ne sais plus ce que je ressens. Peur ? Colère ? Ce sentiment n'a pas de nom. Comme si les limites de mon esprit restaient paralysées.

« En tant que médecin, je suis censée vous donner espoir tout en restant réaliste. En temps normal, je vous dirais que nous devrions attendre pour voir si une amélioration se présente. »

Une fois encore, ses yeux se posent sur mon Jeune Maître, incertains.

« Mais en toute honnêteté, il y a... très peu de chances de rétablissement. Je suis dans le milieu depuis une trentaine d'années et j'ai eu l'occasion de rencontrer ce genre de situations plus d'une fois au cours de ma carrière. Nous pouvons attendre. Nous pouvons le surveiller. Néanmoins, d'après mon expérience, je ne crois pas qu'un rétablissement imminent soit probable. Il faudrait un miracle.
» Je vous laisse seul avec lui le temps d'aller récupérer certains papiers. Je finis d'ici une heure. Vous n'avez bien sûr pas besoin de vous occuper de tout ça immédiatement, mais il serait bon de penser à ce que vous désirez pour sa prise en charge à long terme. Notre hôpital est bien équipé, mais certains établissement proposent des aménagements peut-être plus adaptés à sa condition. Nous pouvons également le garder ici au cas où il se remettrait. Vous connaissez mon avis, je vous recommanderais pour ma part de considérer les autres options qui s'offrent à vous. Nous pouvons en parler plus tard. Je suis désolée. »

Elle se lève, me serre la main une nouvelle fois et s'en va.

Etat végétatif. Alors c'est ça qu'on appelle l'accablement ? Je suis capable de gérer quasiment n'importe quelle situation. Même parmi les démons, je suis considéré comme extrêmement compétent. Pour la première fois de ma vie, je ne sais pas quoi faire. Je caresse du pouce la main de mon Jeune Maître dans la mienne. On dirait qu'il dort. Dans un sens, je suppose que c'est le cas. Un sommeil sans rêves, duquel il ne se réveillera probablement jamais. Toutes sortes de moniteurs et de tubes lui sont reliés. L'autre bras est raccordé à une perfusion à intraveineuse et d'autres fils disparaissent sous sa chemise d'hôpital. Je ne sais rien de leur utilité. Malgré tout, je comprends assez clairement que mon maître serait incapable de vivre sans assistance.

Jamais je n'aurais pu prévoir ce genre de situation. Je détaille son visage et mon coeur se brise, mais je ne suis toujours pas sûr de ce que je devrais faire. Je lui ai juré de toujours le servir, de ne jamais le quitter quelle que soit sa route. Où qu'il soit à présent, ce lieu est loin d'ici. Je n'ai aucun moyen de le suivre dans le gouffre obscur dans lequel il a plongé. Ce n'est pas un enfant comme les autres. Il ne vieillira jamais. Il ne mourra jamais de mort naturelle. Ses blessures ne sont pas assez sévères pour le tuer et les médecins feront le nécessaire pour le maintenir en vie. Inconscient pour l'éternité. Quelle genre d'existence que celle-ci ?

J'ai mal de le voir comme ça. Je ne l'avais jamais vu dans un tel état d'impuissance. Je m'avance plus près du lit et je laisse mes doigts effleurer les contours de son visage une fois de plus. Une solution s'impose à moi. Une solution qui fait naître un vide dans mon coeur. Irrévérencieuse, elle va à l'encontre de toutes les promesses que j'ai pu lui faire ces derniers jours.

Une semaine à peine est passée depuis que j'ai retrouvé mon maître dans ce café. Je l'ai suivi sur un coup de tête. Le voir pour la première fois sur le pas de ma porte m'a ébranlé. Je n'aurais jamais cru que le jour viendrait où un simple petit humain me pousserait à mettre de côté mes propres désirs et à abandonner mes ambitions pour le suivre. Lorsqu'il m'a dit que moi aussi, je comptais plus pour lui que je ne le devrais, j'ai su que ma vie sans lui n'avait pas de sens. Je n'ai jamais rien aimé comme je l'aime, lui, et il n'y a malgré tout rien que je puisse faire pour le ramener auprès de moi.

Combien de fois ai-je failli le perdre ? Une balle, un coup de couteau, ou un maniaque qui voulait le détruire, corps et âme. Toutes ces choses qui ont menacé de me l'arracher. Chaque fois, j'ai volé à son secours. Il m'a été si facile de tous les briser, de les détruire complètement. De le sauver.

Au début, il n'était rien d'autre qu'une distraction. Les misérables exploits que s'inventent les humains ont fini par m'ennuyer. Les aspirations des miens sont encore plus insipides et ne m'offrent ni amusement ni intérêt. Bien que chétif et brisé, je me suis offert à mon Jeune Maître en échange de son âme. Un prix dérisoire contre mon asservissement, qui devait durer jusqu'à la fin de sa courte vie. En ce temps là, je n'aurais jamais imaginé ce qui allait se passer. Je l'ai gardé en sécurité, mais pas parce que je me souciais de lui. Et pourtant, j'ai du mal aujourd'hui à me remémorer cette promesse stérile. Je suis pour tout dire incapable de préciser exactement à quel moment les choses ont changé, à quel moment j'ai commencé à souhaiter qu'il vive. Et maintenant que j'ai été si près de pouvoir le servir, de rester à ses côtés, quelque chose d'aussi insignifiant que cet accident vient me l'enlever. Mon Jeune Maître. Le seul maître que je désirerai jamais, de quelque manière que ce soit.

J'arrive toujours à le sentir à travers notre lien. Il y a au fond de mon esprit comme une lueur, une sensation chaleureuse. Sourdes et étouffées, ce ne sont plus que les braises mourantes d'un feu autrefois ardent. Cette impression est similaire à celle que j'avais lorsqu'il était en salle d'opération. Je pensais alors que les anesthésiants en étaient responsables. Au lieu de ça, il semblerait que quelque chose hors de tout contrôle soit parvenu à faire bien pire que nous ne le pouvions, le contrat et moi. Il y a quelques jours, mon Jeune Maître m'a dit quelque chose qui pèse encore lourdement sur ma conscience et cela même alors que je prends sa main et l'amène à mon coeur. Je l'entends encore prononcer ces mots comme s'il venait à peine de les dire : « Mon existence aurait dû prendre fin le jour où ma revanche a été accomplie. Non, même avant ça. Dès l'instant où toi et moi avons passé ce contrat. J'en ai rempli ma part. Prendre mon âme était la tienne. Je n'ai jamais voulu vivre de cette façon, pendant aussi longtemps. »

Il a l'air incroyablement fragile. Ses paroles résonnent encore dans mon esprit. Elles me disent tout ce que j'ai besoin de savoir. Je ne crois pas que mon Jeune Maître aurait voulu vivre comme ça. Il est si beau, même maintenant, dans ces conditions. J'aurais voulu le lui dire. Je le sais, il ne peut pas m'entendre, mais quand même je murmure :
« Quoiqu'il arrive, je serai à vos côtés jusqu'à la toute fin. »

Tandis que j'accomplis mon devoir, à l'intérieur mon coeur se déchire. Tout doucement, je me penche au-dessus du lit et pose mes lèvres sur les siennes, encore chaudes. Je sens même son pouls au travers de ma main qui recouvre la sienne. Mais cette merveilleuse chaleur qui faisait de lui ce qu'il était a disparu. Je m'autorise néanmoins un instant, juste pour le sentir au travers moi. Puis j'inspire. Son corps tremble un court instant, puis son âme s'en détache et se fond en moi. Je ne pourrais pas vous dire quel était son goût. Il n'existe aucun mot qui puisse le décrire. Et puis, le goût importe peu lorsqu'on voit son monde sombrer. Cette frêle lueur au fond de mon esprit s'éteint au moment où je m'éloigne de lui.

Privé de son âme, le corps dépérit. Son coeur cesse de battre alors même que je me lève et m'éloigne du lit. Des infirmières entrent dans la pièce. Puis un médecin. Je les remarque à peine. Ils auront beau essayer, rien ne ramènera à la vie l'enveloppe vide que fût mon Jeune Maître. Son corps ne signifie rien pour moi sans lui à l'intérieur. Je viens d'accomplir la chose que j'avais promis de ne pas faire. J'ai dévoré son âme. Je le réalise et une peine infinie se met à battre juste à la frontière de mon esprit engourdi. Je me tourne, sors de cette chambre, de cet hôpital.

Dehors il fait froid. L'hôpital est juste derrière moi. Le bruit des voitures dans la rue m'indique qu'il y a encore du trafic. Malgré la légère brise, le ciel reste clair. Même avec les bâtiments tout autour, il semble s'étendre à l'infini. L'éternité. C'est long. Sans compter que je suis quasiment sûr d'y assister, et ce jusqu'à la fin. Je suis un immortel. A moins d'être tué par une des rares choses capables de me blesser, ma vie ne connaîtra jamais de fin naturelle. Ce n'est pas une chose à laquelle j'ai déjà beaucoup réfléchi, ni à laquelle j'ai prêté réellement importance. Mais jamais auparavant je n'avais brisé une promesse faite à un maître non plus. Que faire lorsqu'on s'est promis à quelqu'un qui n'est plus ? Je n'ai plus pris la peine de remettre mon gant après avoir montré la marque du contrat à mon Jeune Maître. Je regarde le dos de ma main gauche. Il est pâle et sans défauts. Aucune ligne noire ne marque plus ma peau. Toute trace du contrat passé avec mon Jeune Maître a disparu. Mes souvenirs et les biens que je possède sont tout ce qu'il me reste de lui. La photographie, mon vieil uniforme. Si je le voulais, je pourrais récupérer sa bague. Il me reste encore de ce thé qu'il appréciait tant. Rien que des babioles sans importance pour quelqu'un comme moi. C'est sentimental. Futile. Ridicule. Précieux. Un seul maître pour toute l'éternité. C'est la chose la plus étrange qu'un démon pourrait désirer. Sans précédent, restrictif et idiot, d'après mon expérience. Mais là encore, je n'ai jamais été très caractéristique de mon genre. Je n'ai jamais rien voulu d'autre que de rester à ses côtés jusqu'à la toute fin, et c'est ce que j'ai fait.

Il y a beaucoup de choses que nous, démons, nous trouvons incapables de ressentir. Tout comme les humains, nous possédons toute une myriade d'émotions, si ce n'est plus. Néanmoins, lorsque nous éprouvons un sentiment, nous le faisons avec une profondeur que peu d'humains seraient capables d'apréhender. Cette capacité, cette faiblesse, est quelque chose que l'homme ne comprendra jamais. Je n'ai laissé mes émotions affecter mon mode de vie qu'en de très rares occasions. Après tout, je ne suis pas de ceux qui se lient. De ceux qui s'impliquent outre mesure. Je sais que je dois garder mes distances, car cette souffrance qui me déchire restera en moi bien plus longtemps qu'un humain ne vivra jamais.

Je ne sais pas ce que je vais faire à présent. Je vais vivre, de cela j'en suis sûr. Pour moi, peu de choses sont parvenues à durer plus que le temps qu'il me fallait pour trouver une nouvelle distraction. Je peux les compter sur les doigts d'une seule de mes deux mains. De ces choses, il est remarquable que l'une d'entre elles soit parvenue à m'occuper l'esprit pendant plus de cent vingts ans. Cette chose, qui restera à jamais gravée en moi, est mon temps passé au service de Ciel Phantomhive, le maître que j'ai aimé.

Fin